‹ Une idylle tragiqueChapitre 6 sur 9 · OLIVIER DU PRAT · texte numérisé non relu

OLIVIER DU PRAT

La seconde dépêche avait été envoyée, et le lundi, vers les deux heures, Pierre Haulefcuille entrait dans la gare de Cannes pour y attendre le rapide. Il était lui-même venu de Paris par ce train, en novembre dernier, encore bien faible, bien soufîrant de la pleurésie dont il avait failli mourir. Ceux qui l'avaient vu, par cet après-midi de novembre, descendre de wagon, si maigre, si pâle, frileusement enveloppé de fourrures, n'eussent pas reconnu le maladif, le fiévreux convalescent, dans le beau jeune homme qui traversait la voie quatre mois après, souple et cambré, la

joue rose, la bouche souriante, les yeux emplis d'une flamme heureuse dont s'illuminait son visage. Entre la vingt-cinquième et la trente-cinquième année, dans cette période d'énergie à la fois mûrie et inentamée, les plus modestes, les plus timides ont de ces heures où l'orgueil de vivre semble déborder leurs moindres gestes. C'est le signe qu'ils aiment, qu'ils sont aimés, que toutes choses autour d'eux conspirent à favoriseï cet amour, et cette sensation, qu'aucun obstacle ne se dresse devant leur désir, les soulève tout entiers. L'être physique, chez eux, en est luimême comme exalté, comme transfiguré. Ils ont une autre démarche, un autre port de tête, un regard autre. On dirait qu'un rayonnement magnétique émane de ces amoureux comblés et les revêt d'une beauté momentanée à laquelle les femmes ne se trompent pas. Elles reconnaissent bien vite cet a air aimé » , pour le haïr ou s'en attendrir, suivant qu'elles sont elles-mêmes envieuses ou indulgentes, prosaïques ou romanesques. Ce dernier cas était celui des deux personnes en face desquelles Hautefeuille se rencontra sur le petit trottoir central qui sert de quai d'attente à la gare de Cannes. L'une était Yvonne de Chésy, accompagnée de son mari et d'Horace Brion; l'autre, la marquise Bonaccorsi, — comme elle continuait de s'appeler officiellement, — escortée de son frère Navagero. Pour s'approcher d'elles et les saluer, le jeune homme dut fendre la foule élégante, amassée là, comme chaque jour à

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cette heure, la plus propice à l'exode vers Monte- Carlo ; et, pendant les deux minutes que dura cette petite opération, les commentaires échangées sur son compte entre les deux femmes et leurs cavaliers prouvaient une fois de plus que la mesquinerie de la malignité jalouse n'est pas l'apanag^e du sexe faible :

— o Tiens, Hautefeuille... » avait dit Mme de Ghésy. « Comme sa sœur serait heureuse de le voir si changé ! Savez-vous qu'il est vraiment très joli garçon ?... »

— « Très joli garçon, » avait répété la Vénitienne, « et il a l'air de ne pas s'en douter, avec cela. C'est si charmant!... »

— o Vous ne lui laisserez pas longtemps cette qualité, « fit Brion : « Hautefeuille par-ci, Hautefeuille par-là... Chez vous, » et il s'adressait à Yvonne, « chez la marquise, chez Mme de CarUberg, on n'entend parler que de lui... Ce n'était qu'un bon petit garçon quelconque, inoffensif et insignifiant comme tant d'autres. Vous allez en faire un affreux poseur... »

— 0 Sans compter qu'il aura bientôt fait de compromettre une de vous, si ça continue ainsi, » dit Navagero en regardant sa sœur. Depuis le retour de Gênes, le rusé personnage commençait de s'apercevoir qu'il se faisait un travail insolite d'esprit chez Andriana, et il en cherchait le motif, comme on voit, du mauvais côté.

— « Ah ! vous en êtes là tous les deux?... ■ reprit Yvonne en riant. « Eh bien ! pour vous punir,

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je vais le prier de monter dans notre compartiment d'abord, et l'inviter à dîner avec nous à Monte- Carlo ensuite, et je le chargerai de surveiller Gontran. Il en a besoin... Dites donc, Pierre, » continua-t-elle en s'adressant au jeune homme, qui maintenant était devant elle, « vous êtes de service auprès de moi tout l'après-midi et toute la soirée. 11 s'agit de me faire un rapport, au cas où mon seigneur et maître perdrait plus de cent louis. Il en a perdu mille avant-hier au trente et quarante. Deux parties comme cela par semaine, c'est un gentil budget d'hiver. Il faudra bientôt que je songe à gagner l'argent du ménage... »

Chésy ne répondit rien. Il continua de tirailler sa moustache, nerveusement, en haussant les épaules. Mais son visage se crispa dans un sourire forcé, bien différent de celui avec lequel il accueillait d'ordinaire les plaisanteries volontiers risquées de sa femme. La catastrophe prédite par Dickie Msfrsh était imminente ; et le malheureux gentilhomme était assez enfant pour essayer de réparer ce désastre en risquant le peu qui lui restait sur le tapis vert de Monte-Carlo, tandis que sa femme ignorait la vérité. Aussi la phrase d'Yvonne devenait singulièrement cruelle pour lui et pour elle-même, prononcée sous le regard de Brion, le banquier des femmes du monde tombées dans le besoin. Hautefeuille, éclairé par ses conversations avec Gorancez et avec Mme de Garlsberg, sentit vivement l'ironie d'un tel discour» dans une telle situation.

— « Je ne vais pas à Monte-Carlo, » dit-il; « je suis venu ici attendre un de mes amis que vous connaissez : Olivier Du Prat. »

— o Mon amoureux de chez votre sœur?... Mais oui, j'en ai été toquée au moins quinze jours... Eh bien ! invitez-le à dîner avec nous ce soir. Vous prendrez le train de cinq heures. »

— 0 Mais il est marié. »

— a Invitez sa femme par-dessus le marché, » dit gaiement l'étourdie, a Voyons, Andriana, décidez-le, vous avez plus de pouvoir que moi... » Et, continuant son rôle d'enfant g^âtée, elle prit le bras de Navagero. Rien ne l'amusait comme les mines de l'Italien quand il savait sa sœur en tête à tête avec quelqu'un dont il était jaloux. Elle ig^norait le service qu'elle rendait à son amie. Celle-ci profita de ces quelques instants pour dire à Pierre :

— « Lui aussi, il arrive par ce train. Je ne suis venue que pour le voir. Voulez-vous lui dire que j'ai rendez-vous avec Florence demain matin sur la Jenny, à onze heures? Et puis, je vous en prie, ne soyez pas froissé si Alvise n'est pas très aimable : il s'est mis en tête que vous me faites la cour... Mais voici le rapide... »

La locomotive débouchait de la haute tranchée où court la voie pour entrer dans Cannes, et presque aussitôt Pierre vit apparaître à une portière le profil joyeux du sire de Corancez. Il fut à terre avant l'arrêt des roues, et, embrassant Hautefeuille, il dit très haut, de manière à être entendu de sa femme :

— « Que c'est gentil d'être venu au-devant de ,oi' .. et tout bas : « Tâche donc de me debarasser de mon beau-frère une mmute. »

« Je ne peux pas, « fit Hautefeuille ; « J attends )livier Du Prat. Tu ne l'as donc pas vu' dans le rkin?... Ah! je l'aperçois...»

Et quittant le Provençal sans plus prendre ,arde à cette nouvelle scène de matrimonio segreto ^uée cette fois sur un quai de S^^e il se precipita vers un jeune homme qui le regardait debout ^ûr le marchepied d'un wagon, et qm lui souriait avec joie et attendrissement. Quoique Obvier Du Prat fût du même âge que Pierre, il paraissait plus vieux de quelques années, tant son visage très brun, très maigre et très creusé se modelait en méplats vigoureusement marques. Il avait des traits irréguhers dont l'ensemble tourmente ne permettait guère qu'on les oubliât. Ses yeux noirs, d'un noir humide et velouté, l'éclat de ses dents blanches et régulières, ses cheveux drus et bien plantés donnaient à sa physionomie une grâce ani- Lie, si l'on peut dire, qui corrigeait ce que l'expression de sa bouche, de son front et surtout de ses ioues avait d'amer. Sans qu il fût grand, ses épaules et ses bras révélaient la force. Lui aussi, à peine descendu de wagon, embrassa Hautefeuille d'une étreinte qui lui mit presque des larmes au bord des paupières, et tous deux demeurèrent quelques secondes à se contempler, oubhant, l'un et l'autre, d'offrir la main a une jeune femme qui, debout à son tour sur le mar-

chepied un peu trop haut, attendait avec une par-i faite impassibilité que l'un des deux jeunes gen voulût bien songer à elle. Mme Olivier Du Prd était une enfant de vingt ans, très jolie, très fine avec quelque chose dans sa beauté de délicat jus qu'à en être menu, presque aigu ; des cheveux cou leur d'or, d'un ton froid à force d'être clair, et des prunelles bleues où flottait, en ce moment, cet on ne sait quoi d'impénétrable et d'illisible dont beaucoup de nouvelles mariées sont coutumières devant les compagnons de jeunesse de leur mari. Celle-ci éprouvait-elle pour l'ami préféré, qui avait été le témoin d'Olivier lors de son mariage, une sympathie ou une antipathie, une confiance ou une défiance? Elle n'en laissa rien deviner quand le jeune homme vint s'excuser de ne pas l'avoir saluée plus tôt et l'aider à descendre. A peine appuya-t-elle la pointe de ses doigts sur la main que lui tendait Pierre. Mais ce pouvait être une réserve trop naturelle, — comme aussi la phrase qu'elle lui répondit, quand il la questionna sur son voyage, pouvait exprimer un trop naturel désir de repos :

— « Nous avons fait un beau voyage, mais après une si longue absence on aurait bien envie d'être enfin chez soi... »

Oui, cette petite phrase était très naturelle. Mais elle signifiait aussi, prononcée par cette bouche de fine et froide petite femme : « Mon mari a voulu venir vous voir; je n'ai pas pu l'empêcher. Ne vous y tiompez pas; j'en suis fort mé-

contente... »Du moins, c'est la traduction involontaire qu'Hautefeuille donna dans sa pensée à ces quelques mots. Il fut reconnaissant à Gorancez, qui s'approchait et lui épargna ainsi de répli- :juer. Le train s'ébranlait de nouveau, laissant le passage libre aux piétons, et le Méi'idional arriv^ait, la main tendue, la lèvre souriante :

— « Bonjour, Du Prat... Tu ne me reconnais pas?... Corancez, ton voisin de rhétorique. Si Pierre m'avait fait savoir que tu étais dans ce train, tious aurions voyagé ensemble et taillé une de ces bavettes!... Tu as une mine superbe et toujours nngt ans. . . Veux-tu me présenter à ta femme ?. . . »

— « Je ne l'avais pas reconnu, en effet, » disait Olivier cinq minutes plus tard dans la voiture qui les emmenait maintenant, sa femme, Hautefeuille et lui, vers l'hôtel des Palmes, a 11 n'a pas changé, pourtant. C'est l'homme du Midi avec toute sa familiarité, intolérable quand elle est sincère, ignoble quand c'est une comédie. Parmi les choses odieuses de notre pays, et il y a le choix, la plus odieuse est, je crois, l'ancien camarade de collège. Pour avoir été forçats ensemble dans un de ces bagnes sans eau qu'on nomme un lycée français, on s'appelle par son nom tout court, on se tutoie... Tu le vois souvent ici, ce Corancez? »

« — Il a l'air de vous aimer beaucoup, monsieur Hautefeuille, » dit la jeune femme : « il vous a sauté au cou en descendant du train, comme Olivier... i>

— tt 11 est un peu démonstratif, » répondit

Pierre, « mais c'est vraiment un aimable compaofnon et qui m'a été d'une grande ressource... »

— « Ça m'étonne de lui et de toi, » reprit Olivier. « Mais pourquoi ne m'en as-tu jamais parlé dans tes lettres ? J'aurais été plus aimable... "

Ce n'était rien non plus, ce bout de dialogue. Il suffit pour établir entre ces trois personnes cette atmosphère de gène qui gâte parfois les retours les plus désirés. Hautefeuille avait cru deviner un petit reproche dans la phrase de son ami sur ses lettres, et il avait senti, de nouveau, dans la remarque de Mme Du Prat, la froideur d'une hostilité. 11 se tut. La voiture remontait en ce moment la route en lacets qu'il avait descendue avec Corancez le matin de leur visite à la Jenny, et la blanche silhouette de la villa Helmholtz apparut à gauche, par delà le floconnement argenté des oliviers. L'image de sa maîtresse s'évoqua dans l'esprit du jeune homme avec la plus violente intensité, et il établit une involontaire comparaison entre sa chère, sa divine Ely, et la femme de son camarade. La petite Française, assise à son côté, un peu guindée et sèche dans son élégante raideur, lui sembla soudain si étriquée, si pauvre, si neutre, si totalement inintéressante, en regard du souple et voluptueux fantôme de la grande dame étrangère ! Bcrlhe Du Prat offrait dans toute sa personne cette distinction sobre et un peu grise qui est la vraie marque de la Parisienne bien élevée. L'espèce existe. Son costume de voyage sortait de chez un grand faiseur, mais elle avait eu

un tel soin de fuir jusqu'au moindre soupçon d'excentricité que tout en était impersonnel. Jolie, elle l'était, de la fragile et délicate joliesse d'une statuette de Saxe ; mais sa physionomie était si surveillée, sa bouche si pincée, ses yeux si muets, que ce délicieux visage ne donnait aucune envie de savoir quelle âme se cachait derrière. Il semblait trop évident que cette âme ne se composerait jamais que d'idées admises, de sentiments convenables, de volontés a comme il faut » . Ces sortes de femmes sont celles que recherchent d'ordinaire dans le mariage les hommes qui ont beaucoup vécu. Après s'être corrompu l'imagination dans de trop nombreuses aventures d'adultère et de séduction, Olivier avait dû naturellement épouser cette enfant dont la beauté flatterait son amour-propre de mari, en même temps que par son irréprochable tenue elle épar^jnerait sa jalousie. Il n'était pas moins naturel que Pierre, élevé au milieu d'une honnêteté conventionnelle et qui avait un peu souffert des préjugés des siens, remarquât surtout chez la jeune femme sa visible indigence de nature, ce qu'il y avait de médiocre, de mesquin en elle, surtout par comparaison. Des impressions de cet ordre produisent bien vite ce recul, cette retraite de notre âme en arrière, que l'on explique par ce grand mot, d'un si commode mystère : l'antipathie. Cette antipathie, Pierre ne l'avait pas éprouvée aux toutes premières rencontres quand Mme Du Prat était encore Mlle Berthe Lyonnet. Cependant elle eût dû lui déplaire

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(lavatitag^e encore, vue ainsi dans son milieu originel, entre son père, le plus compassé des avoués, et sa mère, une véritable douairière de la haute bourg^eoisie parisienne. C'est qu'alors les portions romanesques de son âme sommeillaient chez le jeune homme. L'enivrement de son amour les avait réveillées aujourd'hui, et il était devenu sensible à des nuances féminines qui lui échappaient jadis. Trop peu habitué à lire en lui-même pour reconnaître combien ces dernières semaines avaient modifié sa propre pensée, il expliqua la sensation de déplaisir subie auprès de Berthe Du Prat par cette simple raison, qui nous aide à justifier toutes nos ignorances du caractère d'autrui :

— « Qu'y a-t-il de changé en elle?... Je l'ai connue charmante au moment de son mariage. Maintenant c'est une autre personne. Olivier aussi a changé. Il était tendre, amoureux, gai. Il paraît indiflerent, presque triste. Que se passe-t-il ? Ne serait-il pas heureux? »

La voiture s'arrêtait devant l'hôtel des Palmes quand cette idée se formula chez Pierre avec cette implacable netteté. Il se répéta cette question, tandis qu'il suivait du regard Olivier et sa femme, qui entraient dans le vestibule. Ils allaient, causant d'ordres à donner pour les bagages et pour la femme de chambre. Leur pas était si différent, si peu associé, que cela seul révélait une probabilité de divorce secret entre ces deux êtres. C'est dans des minuties pareilles, et par l'instinctive fusion, par l'emboîtement des gestes de l'un dans

le» gestes de l'autre, que deux amants ou deux époux dénoncent le mieux Tharmonie intime qui les unit. Olivier et sa femme marchaient hostiles. Il faut créer des expressions pour rendre ces nuances du mouvement qui ne se définissent ni ne s'analysent, mais elles se perçoivent avec une indiscutable évidence. Et quelle évidence aussi que cette phrase prononcée par Du Prat quand le secrétaire de l'hôtel lui montra l'appartement réservé pour lui : — il se composait d'une seule chambre avec un grand lit, de deux cabinets de toilette, dont un très vaste, et d'un salon.

— « Où allez-vous mettre un lit pour moi? Ce cabinet de toilette est bien petit... »

— o J'aurais un autre appartement avec un salon et deux chambres communicantes, « dit le secrétaire, « mais au quatrième étage seulement. »

— o Gela m'est égal, » répondit Du Prat.

Sa femme et lui remontèrent dans l'ascenseur, sans avoir pris garde aux belles fleurs dont Pierre avait lui-même garni les vases. Il avait paré la chambre conjugale d'Olivier et de Berthe, comme il aurait souhaité que fût parée la chambre d'amour qu'il aurait partagée avec son Ely. Demeuré seul à respirer l'arome voluptueux des mimosas mêlés de roses et de narcisses, il regardait par la fenêtre le clair paysage de l'après-midi: l'Esterel, la mer et les îles. C'était vraiment un nid de baisers, intime et délicieux, que cette pièce ensoleillée, avec ces parfums et ces hori-

zons ; et la première idée d'Olivier avait été de chercher ailleurs deux chambres séparées. Il ne dormait pas dans le même lit que sa femme, et ils étaient mariés depuis six mois à peine. Devant ce petit fait, qui s'ajoutait aux autres remarques et complétait ses involontaires intuitions, Hautefeuille tomba dans une profonde rêverie. De nouveau une comparaison s'établit dans sa pensée entre les joies passionnées de son roman et les étranges froideurs de ce jeune ménage... Il se rappela sa première nuit d'amour réel, passée dans l'adorable intimité de cette couche étroite de navire, d'où il lui avait été si dur de se lever... Il se rappela sa seconde nuit, celle qu'ils avaient, Ely et lui, goûtée à Gênes, et comme il lui avait été doux de s'endormir un peu de temps la tête appuyée contre le sein de sa maîtresse... Il se rappela que lavant-veille, sur ses supplications, Ely avait consenti à le recevoir vers minuit dans sa chambre de la villa Helmholz, — comment il s'était glissé dans le jardin par un talus que garantissait une simple haie, pour arriver jusqu'à la serre, — comment il avait trouvé la porte ouverte et sa maîtresse qui l'attendait là. Elle l'avait conduit jusqu'à sa chambre par un escalier tournant qui partait du petit salon et qui ne servait qu'à elle. Quels frémissants baisers ils avaient échangés alors dans cette double et toutepuissante émotion de l'amour et du danger! Cette fois, quand il avait dû partir de ce lit et ,de cette chambre, c'avait été un désespoir, un arrache-

ment, et il était revenu seul le long des routes désertes, sous les étoiles, avec des rêves de fuite à deux, très au loin, pour vivre auprès d'elle comme un mari vit avec sa femme. Ce droit de passer les nuits sur ce cœur adoré, qui lui semblait un droit précieux, le plus précieux de tous, — les nuits, toutes les nuits, la moitié de l'année à la fin de l'année, la moitié de la vie à la fin de la vie, — toutes les nuits, quand, avec sa toilette du jour, la femme a dépouillé l'être social pourrede venir la créature simple et vraie, parée de sa seule jeunesse, de son seul amour, la confiante, la tendre abandonnée que personne d'autre ne voit ainsi!... Olivier n'éprouvait donc pas ces sentiments pour sa jeune femme? Mais s'il l'aimait si peu, après ces quelques mois de mariage, l'avaitil jamais aimée? Et s'il ne l'avait pas aimée, pour quoi l'avait-il épousée?... Pierre en était là de ses pensées, quand une main appuyée sur son épaule le réveilla brusquement. Olivier était de nouveau devant lui, mais seul :

— « Elh bien! j'ai trouvé, » dit-il; « c'est un peu haut, mais la vue n'en est que plus belle. Tu n'as rien à faire en ce moment? Si nous allions nous promener?... »

— « Et Mme Du Prat?» demanda Hautefeuille.

— « Il faut lui laisser le temps de s'installer, » répondit Olivier. « Je t'avouerai d'ailleurs que je ne suis pas fâché d'être un peu seul avec toi. On ne cause bien qu'à deux. On. Je veux dire: nous..

Si tu savais comme je suis heureux de te revoir! «

— « Cher Olivier! » dit Pierre, que ce cri, poussé avec un accent simple et profond, avait ému. Ils se prirent les mains, et ils se regardèrent, comme sur le quai de la gare, sans prononcer un mot de plus. Dans les Fioretti de saint François, il est raconté qu'un jour saint Louis, déguisé en pèlerin, vint frapper au couvent de Sainte-Mariedes-Anges. Un autre saint, un frère du nom d'Egidio, lui ouvrit et le reconnut. Le roi et le moine se mirent à genoux l'un devant l'autre, et ils se séparèrent sans s'être parlé. « J'ai lu dans son cœur, >' dit Egidio, « et il a lu dans le mien. » Cette belle légende est le symbole des rencontres entre amis tels qu'étaient les deux jeunes gens Quand deux hommes qui se connaissent et qui s'aiment depuis l'enfance, comme s'aimaient Pierre et Olivier, se retrouvent face à face, ils n'ont pas besoin non plus d'une protestation, pas besoin d'une assurance nouvelle de leur réciproque fidélité. L'estime, le respect, la confiance, le dévouement, ces nobles vertus des affections mâles, ne s'expriment pas avec paroles. Elles brillent, elles réchauffent par leur seule présence, comme une claire et pure flamme. Une fois de plus, les deux amis sentirent combien ils pouvaient compter l'un sur l'autre, et à quelle profondeur ils étaient frères.

— " Et tu avais pensé à faire mettre des fleurs partout! » dit Olivier en passant son bras sous le bras de son ami. « Je vais donner l'ordre qu'on les

porte là-haut... Et maintenant, allons. Pas sur la Groisette, veux-tu ? Si elle est encore ce que je l'ai connue durant les huit jours que j'ai passés ici autrefois, elle est inhabitable. Cannes, à cette époque, c'était Snobo/jolis, avec son bataillon de princes et de prinçomanes... Je me rappelle, au contraire, entre la Californie et Vallauris, de si admirables promenades, une nature sauvage, de grands bois, des pins, des chênes-liège, et non pas ces palmiers, ces plumeaux grotesques dont j'ai l'horreur. . . »

Ils sortaient du jardin de l'hôtel, et Du Prat montrait, en parlant ainsi, l'allée qui donnait son nom au fashionable caravansérail. Son ami se prit à rire en lui répondant :

— « Ne répands pas trop de sépia sur les jardins de ce pauvre Cannes. Ce sont des serres, et très douces pour un malade. J'en sais quelque chose... »

C'était une de leurs vieilles plaisanteries dans leur première jeunesse, cette comparaison entre le jet de liqueur noire que darde la seiche pour troubler l'eau où elle se cache, et le flot de bile lancé par Olivier dans ses mauvaises heures. Il rit, lui aussi, de ce rappel; mais il continua:

— « Je ne te reconnais plus : tu fraternises avec Gorancez, toi, l'inapprivoisable ! Tu aimes ces jardins frelatés, avec leurs gazons que l'on retourne quand vient le printemps, leurs arbres en zinc coloriés et leurs fausses verdures, toi, le châtelain de Ghaméane ! . . . Ah ! que je préfère ceci ! . . . n

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Cette fois il montrait à son ami, au détour du chemin, la montagne couverte, comme d'une toison, de pins sombres et de mélèzes clairs. Au pied, la ligne des villas se continuait, de Cannes au golfe Juan; puis elle cessait brusquement, et ce n'était plus, jusqu'au faîte, que le frissonnement de la forêt primitive. La mer, à droite, s'étendait libre de toute voile, si bien que, pour une minute, en reportant les yeux de cette montagne verdoyante à cette mer bleuissante, on avait l'illusion du paysage avant la station d'hiver et la vogue. Les deux jeunes gens marchèrent quelque cent mètres encore, et ils se trouvèrent en plein bois. Les fûts grisâtres des pins d Alep s'élevaient maintenant autour d'eux si serrés qu'à peine l'azur des flots apparaissait au travers. Les feuillages à aiguilles, au-dessus de leurs tètes, se découpaient ei^ plein ciel avec une chaude vigueur. Un arôme de résine, pénétrant et cordial, les enveloppait, auquel se mélangeait par intervalles le parfum frais d'un grand mimosa en fleur. Olivier regardait ce coin de forêt déjà septentrional, comme un voyageur qui revient d'Orient et qui, lassé par des horizons de sable, par cette nature monotonement, implacablement rayonnante, retrouve avec une véritable joie des sens la végétation variée, les tons nuancés du paysage Européen. Hautefeuille, lui, regardait Olivier. Préoccupé jusqu'à l'anxiété par l'énigme de C( mariage qu'il avait admi? sans le discuter naguère, il continuait à étudier sur cette physionomie expressive les allées et venues des

pensées tristes ou gaies. En l'absence de sa femme, Olivier était visiblement plus à l'aise, mais il conservait dans ses prunelles ce fonds de dégoût et autour de sa boucbe ce pli d'amertume que son compagnon connaissait trop bien. Ces signes annonçaient toujours quelqu'une de ces crises d'âcreté lucide que Mme de Carlsberg avait racontées à MmeBrion. De tous temps, Pierre avait souffert de son ami lorsque ces crises revenaient et que l'autre se prenait à parler sur lui-même ou sur la vie avec un ton cruel de cynisme désenchanté. Il allait en souffrir deux fois aujourd'hui, ayant au cœur l'ivresse tendre de son propre amour. Qu'eùt-ce été s'il avait compris la signification complète des phrases où s'épanchait la mélancolie de son camarade?

— « C'est étrange, » avait commencé Olivier, « combien, très jeune, on peut avoir un pressentiment complet de la vie! En ce moment, je me rappelle, comme si nous y étions, une promenade que nous avons faite ensemble, en Auvergne. Tu ne t'en souviens certainement plus ? Nous retournions de la Varenne à Chaméane. C'était pendant les vacances, après notre troisième. J'avais passé quinze jours chez tes parents, et je devais partir le lendemain pour rentrer chez mon abominable tuteur. 11 faisait un ciel de septembre, doux comme celui-ci, et la même lumière transparente Nous nous assîmes au pied d'un mélèze pour nous reposer. Je te voyais; je voyais le bel arbre, la belle forêt, le beau ciel. J'éprouvai tout d'un coup une

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espèce de langueur sans nom, un maladif désir de mourir. L'idée m'avait pris là, subitement, que je n'aurais jamais rien de meilleur dans la vie, que je n'avais rien à en attendre. D'où me venait une pensée si étrangère aux seize ans que j'avais alors? Était-ce la comparaison entre votre intérieur de (jâteries et la froide maison qui m'attendait? Était-ce la tristesse de te quitter? Encore aujourd'hui, je ne peux pas l'expliquer. Mais je n'oublierai jamais le malaise poignant dont je fus étreint sous ce grand arbre, par ce clair et tiède aprèsmidi, auprès de toi. C'était comme si j'avais senti par avance toutes les misères, toutes les vanités, tous les avortements de ma destinée... »

— a Tu n'as pas le droit de parler ainsi, » interrompit Hautefeuille. « Quelles misères? Quelles vanités? Quels avortements?... Tu as trente-deux ans. Tu te portes bien. Tout t'a réussi : fortune, carrière, mariage. Tu as soixante mille francs de rente. Tu vas être premier secrétaire. Tu as une femme charmante, et un ami du Monomotapa, » ajouta-t-il en riant. Le profond soupir d'Olivier lui avait fait mal; il avait senti sa mélancolie trop sincère dans cette effusion qui eût semblé à d'autres singulièrement exagérée. Et il y opposait, comme souvent jadis, une raillerie un peu terre à terre. Il était rare que Du Prat, esprit très critique, très délicat, très sensible à la moindre faute de goût, ne changeât pas de ton aussitôt, quand son ami le brusquait de la sorte. Cette fois, il avait sans doute un poids trop lourd sur

le cœur. Il continua, d'un accent plus accablé : — a Tout m'a réussi! « et il haussa les épaules : « C'est vrai, ça en a l'air, quand on rédige ce bilan avec des mots... En fait, trente-deux ans, c'est la •eunesse finie, la vraie jeunesse, la seule... La santé, la fortune, c'est quelques ennuis de moins, et pour combien de temps? Ce n'est pas un bonheur déplus... Ma carrière? Ne parlons pas de cette sottise-là, si tu veux bien... Mon mariage?...» Il s'arrêta une seconde, comme s'il reculait devant cette confidence ; puis, avec une âpreté dans la voix qui fit frémir Pierre, car elle révélait que l'abcès intérieur crevait et jetait son pus : « Mon mariage? Hé bien! c'est une chose manquée, comme le reste, affreusement, sinistrement manquée... D'ailleurs, qu'importe, » fit-il en secouant la tête, « ça ou autre chose !... « Et il insista, sans que Pierre l'interrompît maintenant : a T'es-tu jamais demandé pourquoi je m'étais décidé à me marier? Tuas pensé, comme tout le monde, que j'en avais assez de la solitude, que je voulais ranger ma vie, que j'avais rencontré réunies les conditions d'une alliance raisonnable. Touty était : une grosse dot, un nom honorable, une jolie personne bien élevée, et tu as trouvé cela très naturel... Je ne te le reproche pas. C'est le préjugé courant. On est l'esclave des mœurs, sans même s'en douter. On se demande pourquoi quelqu'un ne s'est pas marié, comme tout le monde. Mais pourquoi quelqu'un s'est marié, comme tout le monde, quand ce quelqu'un n'était pas tout le monde, cela,

jamais... D'ailleurs tu ne savais pas, tune pouvais pas savoir après quelles expériences j'en arrivais là. Nous nous sommes toujours respectés l'un l'autre dans nos confidences, mon Pierre, et c'est pour cela que notre amitié demeure cette chose belle et rare, bien différente de l'ignoble compagnonnage que la plupart des hommes désignent de ce nom. Je ne t'ai jamais parlé d'aucune de mes maîtresses. Je n'ai jamais cherché à savoir les tiennes. Ces saletés-là sont demeurées, grâce à Dieu, absolument en dehors de notre affection...»

— « Arréte-toi, » dit vivement Hautefeuille, « ne flétris pas ainsi tes souvenirs. Je ne les connais pas, mais il doit y en avoir qui te sont sacrés. Si je ne t'ai jamais interrogé sur les secrets de ta vie sentimentale, sache-le, Olivier, c'est par respect pour elle et non pour notre amitié... Non, cette amitié n'eût pas souffert de s'associer à de belles, à de profondes amours. Ne te calomnie pas. Ne me dis pas que tu n'en as point eu de pareilles, et ne les blasphème pas... »

— « De belles amours ! » reprit Olivier avec une ironie singulière. « Ce que veulent dire ces deux mots-là, mis ensemble, je ne le sais pas. J'ai eu des maîtresses, plus d'une maîtresse, et quand j'y songe, toutes me représentent de grands désirs suivis de plus grands dégoûts, des possessions empoisonnées par d'offreuses rancœurs, d'acres sensualités saturées de jalousies, beaucoup de mensonges prononcés, et pas une émotion, pas

une seule, entends-tu, que je voudrais revivre, pas un bonheur, pas une noblesse, pas une plénitude ! A qui la faute? Aux femmes que j'ai rencontrées ou à moi-même ? A leur coquinerie ou à mon indigence de cœur?... »

— « On n'a pas le cœur indignent, » interrompit Hautefeuille avec non moins de vivacité, K quand on est l'ami que tu as été pour moi... »

— « Je suis cet ami pour toi parce que tu es toi, mon Pierre, » répondit Olivier avec l'accent des sincérités absolues. « Et puis, les sens n'ont pas de place dans l'amitié; ils en ont une immense dans l'amour, et mes sens à moi sont cruels. J'ai toujours eu le désir mauvais, la volupté méchante, et je ne sais quel levain de férocité a frémi au plus intime de mon être chaque fois que la chair a été remuée en moi profondément. Je ne justifie pas cela, je ne l'explique pas. C'est ainsi, et toutes mes liaisons, depuis la première jusqu'à la dernière, ont été empoisonnées par cet étrange ferment de haine. » Il insista : «Jusqu'à la dernière... La dernière surtout... C'était à Rome, il y a deux ans. Si j'ai jamais cru que j'aimerais, c'est cette fois-là. J'avais rencontré, dans cet ville unique, une femme unique elle-même, si différente des autres, avec tant de courage dans l'esprit, tant de grâce dans le cœur, sans une petitesse, sans une mesquinerie, et belle, si belle!... Et puis nos orgueils se sont blessés l'un l'autre. Elle avait eu des amants avant moi, un au moins : un Russe, tué sous Plewna. Je ^le savais. Cette jalousie

insensée, injuste, inexprimable, la jalousie pour un mort, a commencé de me rendre cruel envers cette malheureuse avant le premier rendez-vous. . . Je l'ai brutalisée. Elle était fière et coquette. Elle s'est vengée. Elle a pris un autre amant sans me quitter, — ou je l'ai cru, cequi revient au même... Enfin elle m'a fait horriblement mal, si mal qu'après des semaines et des semaines de disputes et de réconciliations je l'ai quittée, moi, le premier, un jour, brusquement, sans adieu, en me jurant de ne plus jamais chercher d'émotions sur ces chemins-là... J'étais à la fin de ma jeunesse. Des expériences sentimentales que j'avais traversées, il me restait une telle usure, une telle courbature intérieure, si je peux dire; j'en avais tellement assez de ma vie que je pris la résolution de la changer, comme cela, pour n'importe quelle autre, avec 1 idée que rien ne serait, ne pourrait être pire... Il y a des mariages de raison, de sentiment, de convenance, d'intérêt. J'ai fait, moi, un mariage de lassitude... J'imagine que l'espèce n'est pas très rare. Il est plus rare qu'on se l'avoue, et je me l'avoue. Je n'ai jamais eu qu'une originalité : celle de n'être pas hypocrite avec moimême. J'espère mourir sans 1 avoir perdue. . . Voilà mon histoire. »

— « Mais tu paraissais aimer ta fiancée, cependant? n interrogea Pierre. « Et si tu ne l'avais pas aimée, ou cru l'aimer, toi, l'honnête homme que je connais, tu n'aurais pas voulu prendre »a jeunesse, à elle?... »

— a Je ne l'ai pas aimée, » reprit Olivier, o Je n'ai pas cru l'aimer. J'a* espéré l'aimer. Je me suis dit qu'au contact de cette âme si différente, si neuve, et dans cette vie qui ressemblait si peu à ma rie passée, je sentirais ce que je n'avais jamais senti. Oui, une fois de plus, j'ai souhaité et j'ai essayé de sentir, w II souligna ces mots avec une énergie singulière. « C'est le vrai mal de ce déclin du siècle et c'est le mien : cette recherche obstinée, acharnée de l'émotion... Je me suis dit, pour endormir ma conscience : « Si je n'épouse " pas cette jeune fille, un autre l'épousera, un des « innombrables drôles qui foisonnent sur le pavé « parisien, et qui n'en voudra qu'à sa dot. Je ne « serai pas un mari pire... » Et puis, j'ai espéré des enfants, un fils... Aujourd'hui, cela même, je crois, ne me remuerait pas le cœur. L'expérience est faite. Ces six mois ont suffi. Ma femme ne m'aime pas, et je n'aime pas, je n'aimerai jamais ma femme, voilà le vrai bilan... Mais tu as raison : il reste l'honnête homme en moi, et qui tiendra sa parole de son mieux... » Il se passa la main sur les yeux et sur le front, comme pour chasser les affreuses idées qu'il venait d'évoquer avec une si brutale franchise, et, plus calme : « Je ne sais pas pourquoi je vais l'attrister de ma névrose dès la première heure où je te revois... Si, je le sais. La faute en est à cette forêt, à cette couleur du ciel, à ce souvenir d'il y a seize ans, précis jusqu'à l'obsession. C'est fini. Ne me réponds pas. Ne me console pas. La poche à fiel doit crever en

dedans... » Et avec un sourire, redevenu ouvert et tendre : « Parlons de toi maintenant. . . Que faistu ici? Gomment vas-tu? Le Midi t'a guéri, je le vois à ta mine ; mais sur cette côte, quand le soleil vous a fait du bien, l'ennui vous fait tant de mal que cela se compense.. »

— «Je t'assure que je ne m'ennaie pas, mais pas du tout... » répondit Pierre. Il comprenait qu'Olivier ne pouvait point, ne devait point en dire plus longsur l'intimité de son ména^^e ; et luimême, le cœur déchiré par la confi(]ence qu'il venait de recevoir, son rôle d'ami consolateur était d'attendre, pour toucher à ces plaies soudain étalées devant lui, qu'elles fussent moins sai^jnantes, moins exaspérées. Que faire, sinon se prêter à cette fantaisie de curiosité amicale? D'ailleurs, il fallait bien que Du Prat fût préparé, s'il restait quelques jours, à le voir aller et venir, faire des visites, et il continuait : — « Gomment je vis ? Je ne sais pas trop... Je me laisse vivre. Je sors un peu plus que d'habitude. Tu n'as pas bien goûté le charme de Cannes. Tu y es resté trop peu de temps. G'est la ville des petites coteries. Il faut être d'une ou deux pour sentir la douceur de cet endroit. J'ai eu la chance de tomber dans la plus agréable de toutes... Le tennis, \egotf, les thés de cinq heures, les dîners ici et là, on est au printemps avant de se douter que les mois d'hiver sont finis... Et puis, il y a \e yachting. Tel que tu me vois, quand j'ai reçu ta dépêche du Gaire, j'étais à Gênes, en croisière sur le bateau d'un Américain. G'est un mon-

sieur Marsh, que je te ferai connaître : il est original, il t'amusera. »

— «J'en doute fort, » dit Olivier : « les Américains et moi, nous ne nous entendons guère. L'inutile énergie de ces gens-là me fatigue, rien qu'à y songer... Et y en a-t-il ! Y en a-t-il ! En aije vu, au Caire ou sur le Nil, et des hommes et des femmes, tous riches, tous bien portants, tous actifs, tous instruits, tous regardant tout, comprenant tout, sachant tout, digérant tout !... Et tous avaient fait, faisaient ou refaisaient le tour du monde. Ils me représentent, moralement, ces saltimbanques des foires qui avalent devant vous un poulet cru, une semelle de botte, une douzaine de balles de fusil, et qui boivent un verre d'eau fraîche par là-dessus... Où emmagasinent-ils la purée d'impressions incohérentes dont ils s'empâtent? C'est une énigme... Enfin ton Yankee, à toi, est d'une autre espèce puisqu'il t'a plu. Et quel prince régnant ou détrôné avait-il à son bord?»

— « Aucun, » fit Hautefeuille, tout heureux devoir la misanthropie de son ami s'égayer maintenant d'humour... «Il y avait sa nièce, miss Florence, qui a bien un peu cet estomac d'autruche dont tu te moques : elle peint, elle est archéologue, elle est chimiste, mais elle est aussi une bien brave fille... Il y avait une Vénitienne, la marquise Bonaccorsi, un Véronèse vivant.... w

— « Je les aime mieux en peinture, •> dit Olivier. • Ces ressemblances des Italiennes avec

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les tableaux des maîtres faisaient mon désespoir à Rome. On entre dans un salon : sur un coin de canapé on voit un Luini qui cause avec un Gorrège, On s'approche. Le Luini est en train de raconter au Gorrège le dernier roman français, le plus malpropre et le plus bête généralement, et le Gorrège écoute le Luini avec un intérêt qui vous dégoûte à jamais des madones de l'un et l'autre peintres... Mais ça marchait bien, comme partie cosmopolite, votre bateau : deux Américains, une Italienne, un Français... Quels étaient les autres peuples représentés? »

— « La France encore, — Paris plutôt, — et l'Autriche, voilà tout... Paris par les deux Chésy. Tu connais la femme : Yvonne... Gela ne te dit rien?... Mlle Bressuire... »

— «Gelleque ta sœur voulait me faire épouser, qui montrait ses épaules jusqu'au bas des reins et qui, à seize ans, se faisait déjà la figure?... Quel est son amant ? »

— «Mais c'est la plus honnête petite femme du monde ! » répliqua Hautefeuille.

— a Alors, elle représentait médiocrement Paris, » dit Olivier... « Passons à l'Autriche... »

— « L'Autriche?... » répondit Pierre. Il hésita une seconde. Il savait bien qu'il lui faudrait tôt ou tard mentionner sa maîtresse devant Olivier, et s'il avait parlé du voyage en yacht, c'avait été pour la nommer dès cette première conversation. Et voici qu'il avait peur. Quel commentaire provoquerait le nom idolâtré chez son ironique ami ?

UNE IDYLLE TRAGIQUB 261

Aussi un tremblement passa-t-il dans sa voix pour répéter: « L'Autriche?... » Et il ajouta : «Elle était représentée par la baronne de Carlsberg, que tu as rencontrée justement à Rome. Nous avons parlé de toi ensemble... »

— «En effet, n dit Olivier, «je l'ai rencontrée à Rome. » A son tour il avait hésité. A entendre ces syllabes tomber des lèvres de son ami dans le silence de ce bois, où passait la rumeur des pins, pareille à quelque appel d'une voix lointaine, son saisissement avait été si violent que son visage avait changé. Cette hésitiition, ce changement de physionomie, la réponse même de Du Prat, tout aurait dû avertir Hautefeuille d'un mystère. Mais lui-même n'osait pas regarder son ami, qui redevenu maître de ses nerfs, reprenait : « C'est vrai, l'archiduc a une villa à Cannes... Est-ce qu'elle vit avec lui maintenant? »

— « Elle en était donc séparée ? » demanda Pierre.

— a Légalement, non. Réellement, oui, » répondit Olivier. Il était trop galant homme pour se permettre même la plus légère épigramme contre une femme dont il avait été l'amant. L'amère et profonde rancune qu'il lui gardait se manifesta par un étrange détour : ne pouvant pas, ne voulant pas dire du mal d'elle, il se prità louer l'h'omme qu'elle détestait le plus au monde, son mari. « Pourquoi ne s'entendaient-ils pas? i» continua-t-il, « je ne l'ai jamais su, car elle est très intelligente, et lui est un homme de premier ordre.

11 est un des trois ou quatre personnages, avec l'empereur du Brésil, le prince de Monaco, l'archiduc de Bavière, qui ont pris rang dans la science et qui réhabilitent les trônes. Il paraît que c'est un savant, un vrai... n

— « Il peut être un vrai savant, » répondit Hautefeuille, « je ne le nie pas ; mais c'est un abominable homme... Si tu l'avais vu, comme je l'ai vu, dans le salon de sa femme, lui faisant une scène devant six personnes, tu l'admirerais, elle, de supporter la vie auprès de ce monstre, fût-ce un jour, et tu la plaindrais. »

Il avait parlé, cette fois, avec une conviction passionnée. En toute circonstance, Olivier, qui le savait peu démonstratif, eût remarqué avec étonnement la vivacité de cet intérêt avoué ainsi. Remué comme il venait de l'être, l'accent profond de son ami devait le surprendre, le saisir davantage encore. Il le regarda. Sur ce visage dont il avait, d'année en année, depuis l'enfance, suivi les métamorphoses, il aperçut une physionomie qu'il ne connaissait pas. Dans l'éclair d'une intuition fulgurante, il entrevit, non pas toute la vérité, mais assez de la vérité pour en demeurer bouleversé. — « Est-ce qu'il l'aimerait?... » Cette question venait de se prononcer dans son esprit, subitement, spontanément, comme si une voix étrangère l'eût murmurée en lui malgré lui. Elle était trop inattendue, trop douloureuse aussi, pour qu'une réaction ne se produisît pas à l'instant. tt Je suis fou, B se dit-il, a c'est impossible... »

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Mais en même temps, il le sentit, il était au-dessus de ses forces d'interroger son ami sur la manière dont celui-ci avait connu Mme de Garlsberg, sur leur excursion à Gênes, sur la vie qu'elle menait à Cannes. On a de ces incapacités d'enquête devant certaine hypothèse qui intéressent des parties trop vivantes, trop blessables du cœur. Il répondit simplement : « Tu as sans doute raison. Je ne parlais que par ouï-dire... » Et l'entretien continua «ans que le nom de la baronne Ely fût de nouveau prononcé. — Les deux amis causaient de voyage maintenant, de l'Italie et de l'Egypte. Mais quand l'observation s'est une fois éveillée, elle ne s'endort pas au gré de notre désir. C'est une force instinctive et incontrôlable qui travaille en nous, malgré nous, jusqu'à ce qu'elle ait assouvi son avidité de savoir. Au cours de cette longue promenade, puis au retour, pendant et après le dîner, involontairement, incessamment, douloureusement, toutes les puissances attentives d'Olivier furent en arrêt autour de Hautefeuille. Il s'accomplissait en lui un dédoublement complet. Il plaisantait. Il répondait à sa femme. Il donnait des ordres pour le service. Et cependant ses sens étaient aux aguets et des signes se découvraient à lui par vingtaines qu'il n'avait pas remarqués dans les premiers moments, absorbé par la joie de revoir son ami, puis par ses retours sur lui-même et sa propre de.<itinée.

C'était d'abord, dans toute l'expression de Pierre, dans ses regards, dans ses traits, dans ses

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gestes, dans son attitude, cette indéfinissable mais évidente nuance d'une personnalité plus virile, plus affirmée. La timidité farouche d'autrefois avait cédé la place à la réserve fière que la certitude d'être aimés donne aux jeunes gens délicats et romanesques... — C'était ensuite ce grand, cet infaillible signe d'un secret bonheur : comme une extase tendre dans le fond des yeux et, sans cesse, l'absence du regard. Jamais, quand Olivier causait avec son ami jadis, il ne l'avait vu distrait de la sorte, en allé, étranger. Les amoureux sont tous ainsi. Ils vous parlent. Vous leur parlez. Ils ne s'écoutent ni ne vous écoutent. Leur esprit voyage ailleurs. Celui de Pierre était sur un pont de bateau éclairé par la lune, sur l'escalier d'un vieux palais Italien, dans le patio de la villa Helraholtz, bien loin de la petite table de cette salle à manger d'hôtel ; de Mme Du Prat, à laquelle il oubliait de servir à boire; d'Olivier, qu'il ne voyait même plus. . . — Et puis, c'étaient d'infimes détails de parure masculine, de ces riens où se reconnaît la tendre gâterie d'une maîtresse qui veut que son amant ne puisse faire un geste sans retrouver la caresse de son souvenir. Pierre portait au petit doigt une bague que son ami ne lui avait jamais vue, deux serpents d'or enlacés, avec une émeraude pour tête. A sa montre était attachée une médaille de Saint-Georges qu'il n'avait pas autrefois. En prenant son mouchoir, il secouait un parfum dont il ne se servait pas auparavant. Olivier avait été lui-même engagé dans trop

d'intrigues pour se méprendre une seconde à ces traces d'une influence féminine. Elles venaient se joindre au reste : à cette liaison inexplicable de Pierre avec Gorancez, à son g[OÙt pour le monde cosmopolite, à la soudaine' frivolité de ses habitudes, à sa visible sympathie pour celles, d'entre les choses de Cannes, qui auraient dû le choquer davantage... Gomment ne pas mettre ces faits ensemble, et comment ne pas en tirer cette conclusion que Pierre était amoureux? Mais de qui? La vivacité avec laquelle il avait attaqué l'archiduc prouvait-elle qu'il aimât Mme de Garlsberg? N'avait-il pas défendu avec la même vivacité Mme de Ghésy, célébré la beauté de Mme Bonaccorsi, la grâce de miss Marsh?... Tandis qu'Olivier étudiait son ami avec cette tension suraiguë et presque machinale de ses nerfs, de son imagination et de sa logique, ces trois noms lui revenaient tour à tour. Gombien il eût voulu qu'un autre indice parmi ces indices, un seul, mais irréfutable, lui fût accordé pour chasser, pour annihiler l'autre hypothèse, celle qu'il avait entrevue une seconde, assez pour en être obsédé déjà, comme du plus funeste, du plus affreux cauchemar!...

Vers les onze heures, Pierre se retira sous le prétexte de laisser reposer les voyageurs. C'est alors qu'ayant lui-même pris congé de sa femme Olivier sentit qu'il lui était physiquement impossible de supporter cette incertitude. Souvent, autrefois, lorsque Pierre et lui se trouvaient en-

semble à la campagne, si l'un d'eux souffrait d'insomnie, il allait réveiller l'autre. Ils sortaient alors pour se promener dans la nuit et causer indéBniment. Olivier pensa que ce serait le plus sur moyen d'exorciser l'idée qui recommençait de le hanter et contre laquelle il éprouvait, sans lui-même comprendre pourquoi, un élancement de révolte, irraisonné, violent, presque sauvage. Oui, de causer avec Hautefeuille lui ferait du bien, bien qu'il ignorât comment, et ce qu'il lui dirait. La plus élémentaire délicatesse lui défendait toute phrase qui pût donner l'éveil à son ami, et cela, quelles que fussent les relations de cet ami avec Ely de Garlsberg. Mais les conversations intimes ont de tels hasards : peut-être une intonation, un regard, un geste seraient-il l'indice passionnément désiré, après lequel il ne penserait même plus à la possibilité d'un sentiment de Pierre pour son ancienne maîtresse. Olivier était déjà couché au moment où cette idée le saisit. Automatiquement et sans réfléchir davantage, il se leva. 11 descendit les escaliers de l'immense hôtel, maintenant silencieux et à demi éteints, jusqu'à la porte de la chambre d'Hautefeuille. Il frappa, aucune réponse. Il frappa encore, même silence. La clef était sur la serrure. Il entra. A la lueur de la lune qui ruisselait par la croisée ouverte, il aperçut le lit intact. Pierre était sorti... Pourquoi Olivier éprouva-t-il, à cette constatation, un sursaut soudain au cœur, suivi d'un inexprimable accès de mélancolie? Il vint

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s'accouder à la fenêtre. Il regarda l'immense horizon, la sérénité de la nuit méridionale, les étoiles qui scintillaient sur le tendre velours bleu du ciel, l'or bruni de la lune dont le reflet caressait la mer, là-bas, mouvante et souple; les feux de la ville qui brillaient parmi les masses noires des jardins. La brise tiède roulait un arôme de fleurs de citronnier, languissant, troublant à en défaillir. Pour un amant, et qui avait un rendezvous, quelle nuit divine! Et quelle nuit divine encore pour un amoureux en train de rêver, le long des routes, à celle qu'il aimait!... Pierre était-il cet amant? Était-il allé à ce rendez-vous? Était-il simplement cet amoureux, et qui suivait son rêve dans la solitude parfumée des sentiers?. . . Qu'en savoir?... Olivier se rappela l'Yvonne de Ghésy avec laquelle il avait dansé. Il évoqua les Italiennes et Américaines qu'il avait connues, pour composer une marquise Bonaccorsi et une Florence Marsh idéales. Vainement! C'est vers Ely de Garlsberg, vers cette femme dont il savait les plus intimes beautés, vers cette maîtresse trop récente et encore trop présente, vers ces caresses dont il avait goûté les saveurs, que son imagination s'en alla toute, et il jeta ce soupir si triste dans cette nuit si pure :

— H Ah! Si c'est elle qu'il aime, quel malheur! Mon Dieu! quel malheur!... «

Il 86 perdit, ce soupir, dans la molle, dans la voluptueuse brise, et elle ne l'emporta pas vers

celui qui en était l'objet inconscient et qui, à ce moment même, pénétrait par les massifs dans le jardin de la villa Helmholtz, comme il avait fait une fois déjà, et se glissait jusqu'à la porte de la serre. Une femme l'attendaitlà, tremblantd'amour et de terreur. Quelle terreur? Non pas celle d'être surprise dans ce rendez-vous d'amour : le courage d'Ely ne connaissait pas ces faiblesses. Mais elle savait qu'Olivier était revenu le jour même. Elle savait qu'il avait passé l'après-midi à causer avec Pierre. Elle savait que son nom avait été prononcé entre eux. Elle était bien sûre que Pierre n'avait pas trahi leur cher secret. Seulement il était si jeune, si naïf, si transparent au premier regard, et l'autre si pénétrant, si perçant! Elle allait apprendre si son amour avait été ou non deviné par Olivier, si cet homme avait voulu ou non prévenir son ami contre elle, et se venger. Lorsqu'elle entendit le pas de Pierre, furtif et lent sur le gravier, son cœur battit d'un battement si fort qu'elle l'écouta retentir dans le grand silence de la serre... Il est là. Elle lui saisit la main. Elle sent que cette main lui répond par la même confiante étreinte. Elle le prend dans ses bras. Elle cherche sa bouche, et leurs lèvres s'unissent dans un baiser où elle le retrouve, où elle le possède tout entier, jusqu'au fond de l'âme. L'autre n'a pas parlé! Et voici que des larmes coulent sur les joues de la femme amoureuse, de chaudes larmes que l'amant essuie de ses lèvres, et il lui demande :

— a Mais tu pleures?... Qu'as-tu?... »

— « Je t'aime, » lui répondit-elle, a et ce sont des larmes de joie. . . »

l'ami et la MAITRESSE

Olivier Du Prat croyait se très bien connaître. C'était une de ses prétetntions, et souvent justifiée. Par ce goût, cette manie presque de se regarder vivre, par son appétit des émotions et par son impuissance à se fixer jamais dans aucune, par son inefficace lucidité sur lui-même et par sa complaisance aux penchants morbides, inquiets, inassouvis de sa propre nature, il était vraiment, comme il l'avait dit à Hautefeuille, un enfant de ce déclin du siècle. Il avait, de cet âge si profondément, si tragiquement troublé que nous traversons, le signe funeste, car c'est la marque infaillible de la décadence chez une race : il ne savait pas guérir. La force de la vie, pour un corps aussi bien que pour un esprit, pour un pays aussi bien que pour un homme, n'est pas dans l'absence de plaies. Elle se prouve par la capacité de refermer celles qui s'ouvrent. Cette capacité, Olivier en était si complètement dépourvu que même ses plus lointaines misères d'enfance, lorsqu'il y songeait de par delà les années, lui redevenaient pré-

sentes jusqu'à lui faire mal. En rappelantà Pierre, la veille, leur promenade dans les montagnes d'Auvergne, il avait pensé tout haut comme il pensait tout bas sans cesse, prenant et reprenant, avec une puissance étonnante d'imagination rétrospective, des heures, des minutes à jamais finies, les ranimant, les ravivant, les revivant, et sans cesse il tarissait en lui, par ce rappel de la sensibilité passée, toute la sensibilité présente. Aux places où il avait été une fois blessé, il ne laissait pas se former de cicatrice, et ses plus anciennes plaies étaient toujours prêtes à saigner. Cette singularité malheureuse de sa nature lui eût, en toutes circonstances, rendu émouvante une rencontre avec Mme de Garisberg, même si son plus cher ami de jeunesse n'y eût pas été mêlé, et de même il n'eût jamais appris sans trembler que cet ami était devenu amoureux. Il le savait trop tendre de cœur, trop désarmé, trop vulnérable. Là encore, il était la victime d'une anomalie de sensibilité rétrospective : l'amitié, au degré exalté où il l'éprouvait pour Hautefeuille, est bien plutôt un sentiment de la dix-huitième année que de la trentième. C'est dans la première jeunesse, quand l'âme est toute innocence, toute fraîcheur, toute pureté, qu'apparaissent, pour s'en aller si vite, ce» ferveurs de compagnonnage, ces enthousiasmes de fraternité élective; cette amitié passionnée, susceptible, absolue. Plus tard, les intérêts et les expéiiences ont trop individualisé la personne pour ne pas l'isoler, la communion complète de

l'âme avec une autre âme ne devient possible que pa,r le sortilège de l'amour, et l'amitié cesse de suffire au cœur. Elle va rejoindre au second plan les affections de famille, qui, elles aussi, occupèrent un moment une place unique chez l'enfant et chez l'adolescent. Il se rencontre pourtant certains hommes, et Olivier était du nombre, chez qui l'impression produite par l'amitié, aux environs de la dix-huitième année, a été trop forte, tropprofonde, surtout trop délicate, pour ne pas demeurer quelque chose d'inoubliable, et, au sens exact du mot, d'incomparable. Ces hommes-là ont pu, comme lui, traverser ensuite des passions brûlantes, subir l'amour et les dures secousses de ses fièvres, se meurtrir aux plus audacieuses aventures. Le vrai roman de leur sensibilité n'est pas là. Il est dans les heures du départ pour la vie, où ils s'élançaient en pensée vers l'avenir avec un camarade d'Idéal, avec un frère qu'ils s'étaient choisi, aux côtés duquel ils ont réalisé un instant cette union totale des esprits, des goûts, des espérances, qui faisait définir l'amitié par un ancien : « Une seule âme dans deux corps, » et dire à La Fontaine dans sa fable sublime :

L'un ne possédait rien qui n'appartînt à l'autre...

Cette camaraderie d'Idéal avait eu, pour Olivier et pour Pierre, le ciment sacré : ils n'avaient pas été seulement des frères de rêve, ils avaient été des frères d'armes. Ils avaient eu leurs dix-neuf ans en 1870. A la première nouvelle de l'immense

naufrage national, tous deux s'étaient eng^ajjés; tous deux avaient fait la guerre ensemble. La première tombée de neige, dans l'hiver de cette terrible campagne, les avait trouvés bivouaquant sur la Loire. Elle avait comme baptisé d'un baptême héroïque cette amitié de deux collégiens devenus soldats dans le même bataillon, et ils avaient appris à s'estimer l'un l'autre, autant qu'ils s'aimaient, en risquant leur vie côte à côte, simplement, bravement, obscurément. Chez tous les deux, on l'a vu, ces souvenirs de leur jeunesse étaient demeurés bien intacts et bien vivants, — mais chez Olivier davantage. C'étaient les seuls auxquels ne fût mêlée aucune souillure. Avant eux, orphelin de père et de mère, il n'avait connu de la famille que ses tristesses. Après eux, sensuel et jaloux, défiant et despotique, il n'avait connu de l'amour que ses rancœurs et ses âcretés. En faut-il davantage pour expliquer à quel degré cet être illogique et passionné, inquiet et désenchanté, devait être ému parla seule idée d'une femme soudain dressée entre son ami et lui, — et quelle femme, si c'était cette Mme de Carlsberg, tant haïe, tant méprisée, tant condamnée par lui autrefois!

Durant la nuit qui suivit cette soirée du premier soupçon, — nuit passée entièrement à diNcuter une par une les possibilités d'une aventure de cœur entre Ely et Hautefeuille, — l'imagination d'Olivier n'avait que deux données précises auxquelles se prendre : le caractère de son ami

et celui de son ancienne maîtresse. Le caractère de son ami lui faisait tout craindre pour lui. Le caractère de son ancienne maîtresse lui faisait tout craindre d'elle. Sur ce point aussi, les sentiments qu'il éprouvait étaient très complexes. Il était persuadé qu'Ely de Garlsberg avait eu un amant avant lui, et il en avait beaucoup souffert. Il était persuadé qu'elle avait eu un amant en même temps que lui, et il l'avait quittée sur cette certitude Il se trompait, mais de bonne foi, et d'après des indices de coquetterie assez probants pour convaincre un jaloux. De cette double conviction il gardait à cette femme une rancune méprisante, cette inexpiable amertume qui nous contraint à sans cesse avilir dans notre pensée une image dont nous sentons avec désespoir qu'elle ne peut pas nous devenir absolument indifférente. Il eût donc considéré comme un affreux malheur pour un homme quelconque une liaison avec une pareille créature, et voici qu'il entrevoyait qu'elle s'était fait aimer par son ami, du moins qu'elle pouvait s'en être fait aimer. Ayant pour cette nature de femme une si partiale, une si vio'ente mésestime, Olivier devait aussitôt pressentir ce qui avait été la vérité, mais si peu de temps! — Ely lui en avait voulu de son abandon. Elle avait gardé contre lui la rancune qu'il gardait contre elle. Le hasard l'avait mise en face de son plus cher ami, de ce Pierre Hautefeuille dont il se rappelait lui avoir parlé souvent avec exaltation. Elle avait dû vouloir se venger, d'une vengeance

qui lui ressemblait : criminelle, raffinée et savamment, cruellement intellig^ente... — Ainsi raisonnait Du Prat ; et, bien qu'il n'en fût qu'aux hypothèses, il subissait, à repaître son imagination de ces pensées, une douleur à la fois et un maladif attrait qui l'eût épouvanté lui-même s'il s'en fût bien rendu compte. Supposer que Mme de Carlsberg s'était vengée de lui, et de cette manière calculée, c'était supposer qu'elle ne l'oubliait pas. Les détours du cœur humain sont si étranges qu'ayant outragé son ancienne maîtresse pendant toute la durée de leur liaison, l'ayant quittée le premier et sans un adieu, s'étant marié après de mûres réflexions, et résolu à vivre dans son mariage en honnête homme, cette idée qu'il demeurait vivant pour elle remuait son amour-propre dans ses profondeurs. Il faut ajouter — car, dans les âmes comme celle-là, sans fixe principe, et désorbitées à chaque instant par les chocs en retour de leurs impressions les plus lointaines, toute crise morale se complique de tant d'éléments contradictoires ! — qu'il était dans un des pires moment? que puisse traverser une existence conjugale Le? mariages de lassitude, comme celui qu'il avouait avoir contracté, sont aussitôt punis du triste égoïsme qu'ils comportent par un châtiment pire que les pires catastrophes : le profond, l'incurable ennui. L'homme de trente ans qui s'est cru à jamais dégoûté des passions, et qui, prenant ce dégoût pour une sagesse, s'est, comme on dit, rangé, ne tarde pas à découvrir que ces passions,

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qui l'écœuraient, lui manquent pourtant comme la morphine au morphinomane à qui l'on a enlevé sa seringue de Pravaz, comme l'alcool à l'alcoolique mis au régime de l'eau claire. Il éprouve la nostalgie de ces émotions malsaines dont il a reconnu et condamné lui-même la douloureuse stérilité. S'il est permis d'emprunter une brutale mais exacte comparaison à la pathologie moderne, il devient le plus favorable terrain de culture pour les divers germes morbides qui flottent dans son atmosphère, et à l'époque même où semblait s annoncer une pacification définitive de sa destinée, des bouleversements se produisent chez lui, pareils à ceux dont Olivier fut le théâtre, si rapidet>, si foudroyants que les témoins et les victimes de ces soudaines explosions de maladie en demeurent presque plus déconcertés que désespérés.

Il arait donc passé la nuit à discuter avec luimême tous les détails, significatifs ou non, observes dans l'après-midi et dans la soirée, depuis le moment où il avait remarqué l'intimité inattendue de Herre avec Gorancez, jusqu'à celui où, venu dans la chambre de son ami sur un espoir d'explicatïon, il avait trouvé cette chambre vide. Vers les cinq heures, il s'endormit de ce court et pesant sommeil que l'on a en chemin de fer, au matin. Il eut un rêve en accord avec les préoccupations de son insomnie, mais qui exaspéra encore son inqmétude par une apparence de pressentiment Il se vit auprès d'Ely de Carlsberg, à Rome, dans

le petit salon du palais où elle le recevait autrefois. Tout à coup sa femme arrivait, conduisant par la main Pierre Hautefeuille. Celui-ci s'arrêtait, comme terrassé d'épouvante, et voulait crier : soudain la paralysie l'envahissait, immobilisant sa jambe, désorbitant son œil gauche, tirant de côté sa bouche, d'où ne s'échappait aucun mot. L'anxiété de ce cauchemar avait été assez forte pour qu'elle continuât d'obséder Olivier une fois réveillé. Il était si mal à son aise qu'il voulut sortir avant même d'avoir revu sa femme. Il lui écrivit un petit mot où il lui disait qu'il avait un peu de migraine, qu'il craignait de lui gâter son repos du matin, qu'il rentrerait vers les neuf heures pour le premier déjeuner; que, s'il tardait, il la priait de ne pas l'attendre. Il espérait apporter à cette journée, qu'il sentait devoir être décisive, des nerfs remontés par le mouvement de la promenade, La marche forcée était son grand remède en de semblables crises. Elle lui aurait réussi sans doute si, après avoir cheminé longuement et droit devant lui, il ne s'était retrouvé au retour, vers les dix heures, à l'entrée de la rue d'Antibes, ce coin le plus vivant et le plus élégant de Cannes. Le long couloir de cette rue était à cet instant plein d'ombre fraîche, et comme égayé, comme vivifié par une de ces brises marines qui mettent dans l'air brûlant de ces matins provençaux une fiè\re alerte de vivre. Les roues des voitures roulaient plus lestement, le sabot des chevaux sonnait plus prestement sur le pavé clair. Des jeunes

gcDS passaient, Anglais pour la plupart, qui vaquaient à leur exercice d'après le hreakfast et d'avant le lunch. Ils abordaient des jeunes femmes et des jeunes filles avec lesquelles ils avaient sans doute arrêté la veille cette rencontre matinale. D'autres se hâtaient vers la gare, poui* ne pas manquer le train de Nice et de Monte-Carlo. Et tous et toutes donnaient par leur allure, par leur mise et par leurs façons, cette impression d'une vie très frivole, mais très amusée, qu'Olivier devait sentir avec d'autant plus d'intensité qu'il avait lui-même vécu cette vie autrefois. Des matins semblables s'évoquèrent devant sa pensée : c'était à Rome, il y avait juste deux ans. Oui. Le ciel était bleu de ce bleu-là . Par les couloirs des rues, soufflait la même brise fraîche dans le brûlant soleil. Les voitures et les promeneurs allaient de ce même train allègre, et lui, il était un de ces passants. Il gagnait quelque rendez-vous avec Ely, et, sur la place d'Espagne, il achetait des fleurs pour en garnir l'appartement où il devait la retrouver. Machinalement, par cette parodie de nous-mêmes où nous entraîne parfois le souvenir, il entra chez un fleuriste de cette rue d'Antibes, qui lui avait, pour une seconde, donné l'illusion du Corso Romain Les roses, les œillets, les narcisses, les anémones, les mimosas, les violettes s'entassaient par gerbes sur le comptoir, glorieuse prodigalité de ce sol, qui, depuis Hyères jusqu'à San-Remo, n'est qu'un vaste jardin épandu au bord de la mer, et le magasin était rempli

d'un pénétrant arôme qui ressemblait, lui aussi, aux senteurs respirées jadis à l'heure des baisers. Le jeune homme prit au hasard une touffe d'oeillets rouges. Il sortit, les tenant à la main, puis il songea : «Je n'ai plus personne à qui les offrir. .. » Par contraste, l'image de son ami et de Mme de Garlsberg se présenta ; et il subit, par-dessous les émotions singulières qu'il éprouvait depuis seize heures, une autre émotion encore et bien inattendue : la plus instinctive, la plus irraisonnée des jalousies. Il haussa les épaules, et il fut sur le point de jeter les œillets sur le pavé ; puis, avec une de ces ironies solitaires où se soulage parfois l'extrême amertume du cœur :

— « Tu l'as voulu, Georges Dandin !.., » pensat-il. o Je vais offrir ces fleurs à ma femme. Elles me serviront d'excuse pour être sorti sans lui dire bonjour... »

Quand il entra dans le salon de leur petit appartement, à l'hôtel, afin d'exécuter ce projet, si bourgeois pour lui, de galanterie maritale, Berthe était assise à son bureau. Elle écrivait une lettre, d'une longue et haute écriture impersonnelle, sur un buvard de voyage. Autour de ce buvard, vingt petits objets étaient déjà rangés : une pendule, des portraits dans leurs gaines en cuir, le livre d'adresses, le block-notes, la boîte à timbres, un calendrier, comme si elle eût habité l'appartement, non pas depuis quelques heures, mais depuis de longues semaines. Elle portait un costume tailleur, choisi avec l'idée que son mari

reviendrait certainement la chercher pour lui faire voir Cannes. Puis, comme il ne paraissait pas, elle réglait sa correspondance en retard, avec un calme apparent dont Olivier fut la dupe. Elle ne fit, d'ailleurs, quand il entra, aucun geste de contrariété ou de reproche. Les traits raides de son visage demeurèrent aussi tendus, aussi froids. Dès les premières semaines de leur mariage, les deux époux avaient commencé de vivre dans ce pénible état d'intimité distante. De toutes les formes d'existence conjugale, c'est la plus contraire à la nature et la plus exceptionnelle dans les commencements. Il faut avoir bien pris son parti d'un mariage manqué pour savoir que le seul remède à l'incompatibilité d'humeur est la politesse. Elle résout du moins les difficultés du frottement quotidien, aussi intolérables quand l'amour fait défaut que la présence quotidienne est douce et nécessaire aux mariages heureux. Mais que de fois, même dans les ménages les plus mal assortis, cette politesse dissimule chez une des deux personnes qui la pratiquent les secrètes violences de la passion, renée parce qu'elle est méconnue ! Était-ce le cas pour Mme Du Prat, pour cette enfant de vingt-deux ans, si maîtresse d'ellemême qu'elle semblait naturellement indifférente? Souffrait-elle de son mari sans en rien montrer? L'avenir l,e dirait. Le présent, c'était une femme du monde en voyage, d'aspect parfaitement correct qui tendit son front au baiser du seigneur et maître sans une plainte, sans une

nuance de surprise non plus quand il commença ;

— o J'ai laissé passer l'heure du déjeuner ; j'espère que vous ne m'avez pas attendu. Pour me faire pardonner, je vous ai apporté ces belles fleurs. »

— « Très belles, en effet, » répondit Berthe, qui approcha le bouquet de son visagfe pour le respirer. La brillante chair rouge des larges œillets, avec leur éclat si chaud, si vivant, faisait encore ressortir en tonalités froides son teint de blonde, comme nourri d'un sang mêlé de neige. Le bleu de ses prunelles avait quelque chose de métallique, de scintillant, où paraissait n'avoir germé aucune larme ; et pourtant, à la manière dont elle goûtait, dont elle buvait de ses minces narines frémissantes la senteur musquée et poivrée des fleurs offertes par son mari, une nervosité se reconnaissait, peut-être une émotion. Mais il n'y en avait aucune trace dans le son de voix qu'elle eut pour demander : — a Vous êtes sorti sans rien prendre?... Ce n'est pas raisonnable... Est-ce que votre migraine a passé?... Vous avez si mal dormi cette nuit !... Je vous ai entendu marcher. »

— « J'ai eu de l'insomnie en effet, » répondit Olivier, « ce n'est rien. Le grand air de cette jolie matinée m'a remonté... Avez-vous vu Hautefeuille? » ajouta-t-il.

— a Non, » dit-elle sèchement. «Où l'aurais-jc vu ? ^e ne suis pas sortie. . . »

— a El il ne m'a pas fait demander? »

— «Pas que je sache. »

— « Il n'est peut-être pas bien lui-même, » reprit Olivier. « Si vous permettez, je vais chercher de se» nouvelles... «

Il avait quitté le salon depuis longtemps. La jeune femme était encore le front sur sa main, dans l'attitude qu'elle avait eue pour lui répondre : '< A tout à l'heure... » Ses joues étaient brûlantes maintenant, et, si elle ne pleurait pas, elle avait le cœur bien gros, car son souffle se faisait hâtif et saccadé. Olivier absent, elle était une autre femme et qui se livrait tout entière au sentiment anormal que lui inspirait son mari. Elle avait pour lui un amour froissé, méconnu et maladroit, qui, ne sachant pas, n'osant pas s'épancher en tendresses ou en reproches, s'exaspérait en de muettes, en de constantes irritations. Dans un tel état moral, l'amitié si visiblement partiale d'Olivier pour Pierre devait lui être très antipathique, surtout depuis ce crochet sur Cannes qui reculait leur retour, quand elle avait, elle, sa famille à revoir. Mais une autre raison lui faisait détester cette amitié. Comme toutes les jeunes femmes qui se marient dans une société autre que la leur, elle était passionnément inquiète du passé de son mari. Une de ces demi-confidences, que les hommes les plus renfermés se permettent avec la première expansion des lendemains de mariage, le lui avait appris : Olivier avait, dans les derniers temps de sa vie de garçon, subi une déception d'amour particulièrement cruelle. Une

autre demi-confidence le lui avait fait comprendre : cette aventure avait eu pour théâtre Rome, et l'héroïne en était une grande dame étrangère. Olivier, lui, avait ouhlié ces deux imprudentes phrases; mais Berthe, non. Elle ne s'était pas contentée de retenir ces aveux, de les mettre ensemble, de les compléter par ce travail de mosaïque où les femmes excellent, piquant un détail ici, un autre détail là, dans les conversations les plus insignifiantes, pour les encastrer dans riiistoire qu'elles connaissent déjà. Elles arrivent ainsi à des inductions que n'égalent ni les plus habiles policiers, ni les savants les plus subtils. Olivier ne soupçonnait pas cet obscur travail dans la pensée de Berthe; et encore moins qu'elle eût découvert le prénom de cette maîtresse inconnue, si révélateur par sa singularité. Voici comment. Lorsqu'il s'était marié, il avait détruit bien des lettres, jeté au feu bien des fleurs séchées, bien des portraits. Puis, c'est l'histoire commune de ces autodafés intimes, la main lui avait tremblé devant quelques-unes de ces rehques, — reliques d'une jeunesse tourmentée, malheureuse, mais pourtant sa jeunesse. — Il avait ainsi gardé une photographie de Mme de Garlsberg, un profil perdu, si beau, si pur de lignes, si pareil au dessin d'une antique médaille, qu'il ne s'était pas décidé à le brûler. Il avait glissé ce portrait dans une enveloppe. Le hasard d'une visite reçue à ce moment lui avait fait mettre cette enveloppe ellemême dans une poche d'un grand portefeuille où

il serrait des papiers d'affaires courantes. II l'y avait oubliée. Il ne s'était aperçu de sa distraction qu'une fois arrivé en Éjjypte. Là encore il avait eu l'idée de brûler le portrait; une seconde fois il n'avait pas pu. Dans le monde cosmopolite où ses fonctions de diplomate l'avaient fait vivre, l'habitude est constante chez les femmes de donner leur photographie avec des sijjnatures à des amis, quelquefois à des connaissances de passage; par conséquent le prénom d'Ely écrit au bas de la carte ne prouvait rien. Berthe ne découvrirait jamais ce portrait. Si elle le découvrait, il en serait quitte pour dire le nom de Mme de Garlsberg. Il avait donc remis la photog^raphie où elle était; et un jour l'événement qu'il avait considéré comme peu probable s'était produit de la manière la plus simple. Il était absent de l'hôtel. C'était à l'époque de leur halte à Louqsor. Berthe, qui ne cessait pas, durant tout ce voyage, de tenir ses comptes avec sa méticulosité native et apprise, avait, pour chercher une note réglée par son mari, regardé, sans penser à mal, dans les poches du portefeuille. Elle avait trouvé la photographie. Seulement, l'autre partie de la prévision d'Olivier ne s'était pas réalisée. Elle ne l'avait pas questionné. La présence de ce portrait dans les papiers d'Olivier, la souveraine et singulière beauté de ce visage de femme, la nouveauté de ce prénom étranger, l'élégance de la toilette, le lieu enfin d'où venait la photographie, — Rome, — tout avait dit à la jeune femme que c'était là

cette rivale mystérieuse qui avait tenu tant de place dans le passé de son mari. Elle y pensait trop souvent ! Mais comment en parler à Olivier sans qu'il pût croire qu'elle avait espionné son secret, fouillé volontairement dans ses papiers? Et puis, que lui demander qu'elle ne devinât, après ce qu'elle savait à demi? Elle s'était tue, en gardant au cœur la brûlure de cette anxieuse et mortelle curiosité. C'en était assez pour qu'en voyant la veille son mari sortir seul avec l'ami le plus intime de sa jeunesse elle se dît ; a Ils vont parler d'elle. » Qui donc avait pu recevoir les confidences d'Olivier, sinon Pierre Hautefeuille? Était-il besoin d'une autre raison pour justifier une véritable antipathie? Elle avait vu Olivier revenir bouleversé de cette promenade avec son ami. Elle s'était dit : u Us ont parlé d'elle. » La nuit, elle l'avait entendu aller et venir dans sa chambre. Elle s'était dit : « Il pense à elle. » Et voilà pourquoi elle demeurait, devant la porte refermée maintenant, seule, le front sur la main, immobile, sentant son cœur battre à se rompre, et haïssant d'une réelle haine cet ami qui savait ce qu'elle ne savait pas, et devinant, à force de réflexion concentrée, une partie de la vérité. Qu'il eût mieux valu, et pour elle, et pour Olivier, et pour tous, qu'elle la sût dès lors tout entière !

Le coeur d'Oîivier battait bien vile aussi quand, après avoir frappé à la porte de Pierre, il enten-

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dit la réponse : a Entrez, » jetée par cette voix si connue et qu'il avait épiée vainement, la veille au soir, sur ce même palier. A onze heures, Pierre n'était pas levé. Il s'en excusa gaiement :

— « Tu vois les habitudes méridionales... J'en serai bientôt au même point qu'un des Werekiew établi ici. L'autre jour, Gorancez le trouve encore au lit à cinq heures de l'après-midi. « Vous savez, dit Werekiew, en Russie on n'est pas matinal. . . »

— « Tu as bien raison de te soigner, ^ fit Olivier, « puisque tu as été souffrant... »

Il avait dit cette phrase par embarras et un peu au hasard. Gomme il eût voulu que l'autre lui répondît en lui racontant sa sortie de la nuit dernière ! Non, une légère rougeur courut sur les joues d'Hautefeuille, et ce fut tout. G'était assez pour qu'Olivier n'eût aucun doute sur la réelle raison de cette sortie. Entre les deux alternatives, soudain imaginées quand il avait trouvé la chambre vide, sa pensée venait de choisir. L'évidence s'imposait à lui : Pierre avait une maîtresse, et il était allé, cette nuit, à un rendez-vous avec cette maîtresse. Il voyait ce visage resté si jeune se détacher sur l'oreiller avec des traces de voluptueuse lassitude partout empreintes : l'orbite des yeux était comme creusé ; le teint disait cette fatigue momentanée du sang qui suit les heures de trop délicieux amour ; sur les lèvres flottait un sourire d'une langueur tout ensemble heureuse et comme épuisée. Tandis qu'ils commençaient à causer de choses et d'autres, Olivier dévorait du

regard ces trop indiscutables signes. Ils lui faisaient mal à constater, presque physiquement, et à l'idée que les caresses dont Pierre était tout enivré encore et tout lassé pouvaient lui avoir été données par Ely, une pointe si aiguë de douleur lui fouillait la poitrine qu'il en aurait crié. Avec l'instinct passionné d'une amitié qui s'inquiète, d'unejalousie qui s'éveille, d'une nostalgie qui se souvient, d'une curiosité qui s'enfièvre, il continuait son implacable et silencieuse enquête. Oui, Pierre avait une maîtresse. Cette maîtresse était une femme du monde, et une femme qui n'était pas libre. La preuve en était dans l'heure des rendez-vous, dans les précautions prises et surtout dans cette espèce d'orgueil de son cher secret que l'amant avait au fond des yeux. Pour entrer ^ez elle, il fallait traverser une haie de jardin : en revenant, Pierre avait jeté sur la commode le chapeau de feutre mou qu'il portait pour son expédition, et des brindilles de branches d'arbustes étaient restées sur le rebord, en même temps qu'une petite traînée verte sur le revers attestait le frôlement des feuillages écartés jivec la tête en se penchant. Auprès de ce chapeau, le jeune homme avait déposé son revolver, emporté pour cette expédition nocturne, et ses bijoux. A côté de sa montre, de ses clefs, de son portemonnaie, se trouvait la bagne qu'Olivier avait remarquée la veille : deux serpents enlacés à tètes d'émeraudes. Il se leva, sous le prétexte d'aller et de venir dans la chambre; en réalité,

pour prendre cette bague. Elle l'attirait, d'une maladive et irrésistible attraction. Machinalement, comme il passait devant la commode, et sans s'interrompre de parler, il la saisit et il la mania, une seconde, d'un air indifférent. Il vit qu'une inscription était tracée en toutes petites lettres à l'intérieur : o Ora e sempre, — maintenant et toujours, » — cette devise des deux amants du palais Fregoso, qu'Ely avait fait graver sur le talisman de tendresse donné à son ami au retour de Gènes. Olivier ne pouvait pas comprendre ce doux rappel de douces heures. Il reposa la bague sans un commentaire. Mais s'il avait pu conserver un doute sur ce qui se passait en luimême, il l'aurait perdu à constater son immédiat soulagement. Il n'avait rien trouvé à l'intérieur de la bague qui lui révélât, comme il s'y attendait, Mme de Garlsberg. Au contraire, ces mots italiens venaient de lui suggérer de nouveau cette idée que la maîtresse de Pierre pouvait être Mme Bonaccorsi aussi bien que la baronne Ely 11 songea : « Une fois de plus, j'aurai été le cheval qui galope après son ombre... » Et regardant son ami, qui avait eu un second passage de rougeur sur ses Joues pendant ce rapide examen, il lui demanda :

— « Est-elle nombreuse, la colonie italienne d'ici? »

— « Je ne connais que la marquise Bonaccorsi et son frère Navagero... Encore ce dernier est-il une espèce d'Anglais, plus Anglais que tous les Anglais de Cannes... »

En même temps qu'il nommait ainsi la Vénitienne, Hautefeuille rougissait encore. Il devinait par quelle association d'idées Olivier lui posait cette question aussitôt après avoir manié la bague et certainement lu la devise : son ami croyait que ce souvenir lui venait d'une Italienne, et qui pourrait-ce être, sinon la marquise Andriana': Un autre se serait réjoui de cette erreur qui égarait aussitôt une perspicacité bien vite éveillée. Hautefeuille, lui, était trop délicat pour ne pas souffrir d'une équivoque de cet ordre qui compromettait une femme irréprochable, et au mariage de laquelle il avait servi de témoin... Cet embarras, cette rougeur, un rien d'hésitation dans la voix, autant d'indices pour l'autre qu'il était sur la véritable piste. Olivier eut un remords d'avoir cédé à une impulsion presque irréfléchie. Il pensa qu'il avait froissé son ami, et il aurait voulu lui en demander pardon. Mais souligner une indélicatesse en s'en repentant, c'est toujours une indélicatesse de plus. Ce qu'il pouvait faire, et il le fit, c'était de réparer un peu l'impression que ses sarcasmes de la veille avaient dû produire sur Hautefeuille, si ce dernier était amoureux de la Vénitienne. L'anglomanie de Navagero lui servit de texte à caricaturer en quelques mots un snob du même ordre rencontré à Rome, puis il conclut :

— «J'étais de méchante humeur hier, et j'ai dû te paraître vaguement prudhomme dans mon accès de sepia... Je me suis tant amusé moi-même

autrefois à cette société big^arrée des villes d'eaux, et j'ai tant goûté le charme des étrangères... J'étais plus jeune... Je me souviens même d'avoir aimé Monte-Carlo... Je serais curieux de le revoir. Si nous y allions dîner, aujourd'hui, par exemple? Ça distrairait Berthe et je crois que ça ne m'ennuierait pas... »

Il disait vrai. Dans ces crises tout Imaginatives, les moments de détente sont accompagnés d'un étrange sentiment de bien-être qui se traduit par des passages d'une gaieté enfantine, comme les motifs d'où elle dérive le plus souvent. Pendant les heures qui suivirent, et jusqu'au moment où le train se mit en branle vers Nice, Olivier étonna sa femme et son ami par la métamorphose pour eux inexplicable de son humeur et de sa conversation. L'ora c sempre de la bague et son sentimentalisme ; ce qu'il savait de la simplicité, du naturel italien en amour; le caractère d'opulente beauté résumé dans cette comparaison que Pierre avait faite de Mme Bonaccorsi avec un Véronèse, tout lui donnait maintenant l'idée que son ami était l'amant d'une maîtresse indulgente et facile, voluptueuse et douce. Il se complaisait à l'imagination de cet amour heureux, autant qu'il s'était meurtri à la pensée de l'autre amour, et il croyait, de bonne foi, que son anxiété de la veille et du matin avait eu pour unique principe sa sollicitude à l'égard d Hautefeuille, et que son contentement actuel résultait encore de son amitié rassurée!... Un incident très simple fit s'écrouler cet

édifice d'illusions volontaires et involontaire». Â la station du Golfe-Jouan, comme Hautefeuilîe se penchait un peu à la fenêtre, une voix le héla. Olivier reconnut l'indestructible accent de Gorancez. La portière s'ouvrit et donna passage à une femme d'abord, qui n'était autre que l'exmadame Bonaccorsi, escortée du Méridional luimême. En voyant que Pierre n'était pas seul, Andriana ne put s'empêcher de rougir jusqu'à la racine de ses admirables cheveux blonds, tandis que, toujours égal aux circonstances, triomphant, rayonnant, superbe, Gorancez vaquait aux présentations. Le séducteur conjugal avait pensé aux moindres détails, et, avant de partir pour Gênes, il avait installé dans une des villas du Golfe- Jouan un asile de rendez-vous qui devait servir aux secrets bonheurs de son originale lune de miel. Andriana avait trouvé le moyen de tromper la surveillance de son frère et d'aller retrouver son époux clandestin dès le premier jour. La volupté commençait de lui donner cette audace sur laquelle le rusé compère avait spéculé pour le succès final, mais il n'avait pas encore dressé la brave créature à bien mentir. A peine assise dans le wagon, elle dit à Olivier et à S9 femme, qui ne la questionnaient pas :

— «^J'avais manqué le train précédent, M. de Gorancez aussi. Nous avons eu l'idée de venir à pied pour prendre le train suivant, au lieu de nous morfondre dans la gare de Cannes... »

Tandis qu'elle parlait, Olivier regarda ses

petits souliers vernis et le bas de sa robe, qui démentaient trop évidemment ce propos. Pas un grain de poussière ne les déshonorait, et les pieds de son prétendu compagnon de marche avaient des guêtres qui n'avaient point fait cinquante pas. Les deux complices légitimes surprirent ce regard d'Olivier. Il acheva la confusion de la sensible Italienne et faillit provoquer le fou rire de Gorancez, qui dit gaiement :

— a Et vous allez à Monte-Carlo? Je vous y retrouverai peut-être... Où dînez-vous? »

— « Je n'en sais rien, » répondit Olivier avec une sécheresse presque impolie. Et il ne prononça plus une parole, pendant que le train filait le long de la mer et de tunnel en tunnel, et que le Méridional, sans se décontenancer devant la visible mauvaise humeur de son ancien camarade, engageait avec Mme Du Prat une conversation qu'il trouvait le moyen de rendre presque familière.

— " C'est la première fois que vous allez à la maison de jeu, madame? Alors je vais vous demander, si je vous retrouve, de me laisser jouer votre jeu... Bon! encore un tunnel... Savez-vous comment les Américains appellent ce bout de ligne?... Miss Marsh ne vous l'a pas conté, marquise?... Non... Hé bien! c'est charmant : — la flûte, — parce qu'il n'y a que des trous là-haut, de place en place... Avez-vous aimé l'Egypte, madame? On prétend qu'Alexandrie ressemble à Marseille... «« Mais ils n'ont pas le mistral! » dirait

Ma UNB IDYLLE TRAGIQUE

un Marseillais... Hautefeuille, tu connais mon cocher, l'Aîné? A Cannes, il y a deux mois, par un jour où toutes les villas tremblaient, il me dit : « Aimez-vous notre Midi, monsieur Marius? — « Oui, lui répondis-je, s'il n'y avait pas de vent... « — Hé! pécheire, de vent!... Il n'y a jamais de « vent, depuis Marseille jusqu'à Nice. — Et ça? « lui dis-je en lui montrant un des palmiers de « la Croisette qui s'en allait dans la mer, tant il était « courbé d'un seul côté. — De vent, ça! mon- « sieur Marius? mais c'est pas de vent... C'est le « mistral, qui rend le Provençal alerte... »

— « Le voici, le véritable amant de l'Italienne, » songeait Olivier. Il lui avait suffi de voir Hautefeuille en présence d'Andriana, une minute, pour en être sûr : ce n'était point là cette maîtresse inconnue auprès de qui le jeune homme avait passé une partie de la nuit dernière. L'entrée de Corancez avec elle, au contraire; leur visible intimité, le maladroit mensonge qu'elle s'était permis; la fascination exercée sur elle par le bagout du Méridional, ces divers indices ne permettaient pas le doute. « Oui, » se répétait Olivier, « c'est son amant... Ils sont dignes l'un de l'autre, cette belle grosse femme qui pourrait vendre des oranges sur le quai des Esclavons et ce bellâtre bavard! Comme il avait raison, celui qui disait d'eux : « Vous tairez-vous, Bouches-du- « Rhône? » Et Hautefeuille qui l'écoute avec complaisance! Hautefeuille qui ne paraît pas étonné que ces braves gens trimbalent leur adultère dans

les trains à côté d'un jeune ménage!... Gomme il a changé !...» On le voit, avec tout son scepticisme, Olivier Du Prat n'échappait guère aux préjugés et à l'illogisme courants. Il avait trouvé fort naturel, sa jeunesse durant, d'abriter ses intrigues sous la protection d'honnêtes femmes, amies ou parentes de ses maîtresses. Il trouvait aujourd'hui fort étrange que Pierre ne se scandalisât point de voir Mme Bonaccorsi et Gorancez «'installer dans le même compartiment que M. et Mme Du Prat! Mais surtout il recommençait de se livrer au douloureux travail d'induction interrompu quelques heures, et il pensait : « Non, cette grosse Italienne et ce Scapin du Midi ne peuvent pas lui plaire... S'il les supporte, s'il les aime, c'est qu'ils lui représentent une commodité, une complicité, ou simplement des gens qui connaissent sa maîtresse... Car il a une maîtresse. Quand je ne saurais pas qu'il a découché ; quand je ne l'aurais pas vu dans son lit, ce matin, avec ses yeux creusés, son teint épuisé; quand je n'aurais pas eu entre les mains cette bague avec sa devise, je n'aurais qu'à le regarder maintenant. C'est un autre homme... »

Tout en monologuant de la sorte en luimême, Olivier étudiait de nouveau son ami avec cette avidité passionnée qui déchiffre les moindres gestes, un mouvement de paupières, une respiration, comme un sauvage saisit, analyse, traduit le pli des herbes, une empreinte à terre, le bris d'une branche, le froissement d'une feuille,

sur le sentier où a passé un fugitif. L'observateur constatait ainsi la diminution chez Pierre de ce caractère exclusivement, étroitement Français, qu'il lui avait connu jadis. Le jeune homme n'aimait pas Ely depuis plus de trois mois, il n'y avait pas plus de trois semaines qu'il s'en savait aimé ; mais à force de penser à elle, toutes ses associations d'idées et ses références s'étaient modifiées d'une manière aussi profonde qu'insensible. Sa causerie s'était comme teintée d'exotisme. Les allusions aux choses d'Italie et d'Autriche y passaient naturellement. Lui qui jadis étonnait Olivier par son absolue incuriosité, il paraissait prendre un plaisir de nouvel initié aux anecdotes de ce monde cosmopolite où de secrètes et vivantes racines le tenaient attaché. Il y avait déjà des intérêts, des habitudes, des sympathies; et rien dans ses lettres n'avait fait deviner cette métamorphose à son ami. Celui-ci continuait de chercher la femme à travers cette conversation, sur la physionomie de Pierre, et par-dessous les moindres phrases qu'échangeaient les trois causeurs. Berthe, après avoir à peine répondu aux familiarités de Corancez, paraissait maintenant absorbée par l'admirable paysage de mer. C'était la fin de l'après-midi : les nappes d'eau bleue et violette dormaient dans le découpage des criques, l'écume moutonnait autour des grands caps boisés, et là-bas, de Tautre côté, pour clore l'horizon, par delà les montagnes de roches, se profilait sur un ciel rose la dentelure blanche des Alpes

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neigeuses. Mais la distraction de la jeune femme n'était qu'apparente, et si Olivier n'avait pas été lui-même bouleversé par un nom soudain prononcé, il aurait pu voir que ce même nom la faisait, elle aussi, frémir tout entière :

— « Est-ce que vous dinez demain à la villa Helmholtz? » avait demandé Mme Bonaccprsi à Hautefeuille.

— o J'irai le soir, » avait-il répondu.

— 0 Sais-tu si la baronne Ely est à Monte- Carlo aujourd'hui?" demanda Gorancez.

— « Non, » fit Hautefeuille, « elle dîne chez la grande-duchesse Véra. »

En disant cette phrase pourtant bien simple, sa voix avait tremblé un peu. Il eût trouvé puéril et indigne de jouer à la cachotterie devant Olivier, et il était parfaitement naturel que Gorancez, le sachant si lié avec Mme de Garlsberg, lui demandât un renseignement d'une telle insignifiance. Mais le don de double vue que possèdent les amants lui avait fait sentir que son ami le regardait d'un regard particulier, et, chose plus singulière, la jeune femme de son ami. La conscience du tendre secret qu'il portait caché au fond de son coeur, en un sanctuaire d'adoration, lui avait rendu ces deux regards si pénibles que sa physionomie s'altéra un peu, — assez pour que les deux personnes qui l'épiaient en ce moment trouvassent dans ce passage de trouble de quoi répondre chacune à sa pensée :

— « La baronne Ely? Mais c'était le nom écrit

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SOUS le portrait!... » Gomment Bertbe ne se fûtelle pas dit cela? Et tout de suite : « Cette femme serait-elle à Cannes? Gomme ils ont l'air troublé, Olivier et lui !.. . »

— a II est au courant de tout ce qu'elle fait, » avait songé Olivier. « Et ce Corancez, avec quelle familiarité il lui en a demandé des nouvelles!... C'est le ton de ces gens-là, pour vous parler d'une femme avec qui vous avez une liaison affichée... Une liaison?... Est-ce possible?... «

Est-ce possible? — La voix intérieure, exorcisée un moment par la lecture des mots gravés sur la bague, avait recommencé de parler. Elle répondait que cette liaison d'Ely et de Pierre n'était pas seulement possible, qu'elle était probable, qu'elle était certaine... Gomme ils étaient peu nombreux pourtant, les faits positifs qui se ramassaient dans cette certitude! Mais d'autres allaient s'y ajouter. Ce fut d'abord une confidence que Pierre lui-même fit à son ami de la part de Corancez, lequel avait bien remarqué la froideur de leur ancien camarade.

— « Tu n'as pas été content de le voir entrer dans notre compartiment? Il l'a senti. Avoue-le... »

— « Ce sont les mœurs de la côte, » répondit Olivier. « Je trouve qu'il aurait pu épargner leur coudoiement à ma femme, voilà tout. Que Mme Bonaccorsi soit sa maîtresse, tant mieux pour lui... Qu'il nous la présente comme il l'a fait, je trouve cela un pou sans-gêne, voilà tout... ■

— o Elle n'est pas sa maîtresse, » avait repris Hautefeuille. a Elle est sa femme. Il vient luimême de me demander de te le dire Je t'expliquerai tout plus tard. »

Et Pierre avait continué, racontant en deux mots hâtifs l'extraordinaire mariage secret, — et la tyrannie de Navagero sur sa sœur, et la résolution de celle-ci, et leur départ à tous sur le yacht, et la cérémonie dans le vieux palais génois. Il avait choisi, pour faire ce récit à son ami , le moment où, dans le vestibule du restaurant, Berthe ôtait à quelques pas d'eux son manteau et son voile, tandis qu'eux-mêmes déposaient leurs pardessus aux mains du chasseur. C'était le premier instant où elle les eût laissés seuls depuis la descente du train, et elle semblait se complaire à le prolonger. Ni l'un ni l'autre ne prenait garde à l'attention avec laquelle elle les observait qui causaient, d'autant plus vivement qu'un orchestre de tsiganes jouait auprès, couvrant leurs voix. Et quand la jeune femme se rapprocha :

— 0 Avec tout cela, tu n'as pas eu le temps de voir Gênes? » demanda Olivier, changeant à moitié de conversation. Mais comment Berthe n'aurait-eile pas cru qu'ils en changeaient tout à fait?

— «t Rien que d'avoir entendu ce nom, » songeait-elle, « et voilà comme il est troublé!... Quel hypocrite que l'autre!... »

— o Mais si... « répondait Hautefeuille. « La mer était trop mauvaise, nous ne sommes revenus que le lendemain. *

398 UiNE IDYLLE TRAGIQUE

— «Ils ont passé la nuit là-bas, » se dit Olivier. D'ailleurs, ils l'auraient passée ensemble sur le bateau, sa conclusion eût été pareille. N'est-ce pas le rêve de toutes les maîtresses mariées, le roman dans leur roman : s'assurer la douceur d'une vraie nuit d'amour, pleinement, longuement savourée en un asile protégé? Et comme si la destinée s'acharnait à dissiper ses derniers doutes, voici qu'en traversant le restaurant pour gagner une table libre, parmi la foule bigarrée des dîneurs et des dîneuses, Hautefeuille s'arrêta. Il saluait quatre personnes assises à une table plus élégamment servie que les autres et jonchée de fleurs rares :

— « Tu n'as pas reconnu ton ancienne camarade de cotillon? ■ dit-il à Olivier en revenant à côté des Du Prat.

— o Yvonne de Ghésy? En effet, elle n'a pas changé... Gomme elle reste jeune! » fit Olivier. Il avait devant lui une large glace dans laquelle se réfléchissait le pittoresque tohu-tohu du restaurant à la mode, avec ses tablées de femmes du monde et du demi-monde en toilettes parées et en chapeau, se coudoyant, se dévisageant, et accompagnées par des hommes qui connaissaient les unes et les autres. La position des convives faisait que Du Prat voyait Yvonne en profil perdu. Elle avait en face d'elle son mari, non plus l'étourdi et fringant Ghésy de la Jenny, mais un être nerveux, inquiet, absent, l'image trop exacte du joueur décavé, qui se demande, en plein décor de luxe, s'il ne va pas sortir de la chambre pour

se brûler la cervelle. Entre ce convive visiblement mal à son aise et la jeune femme toujours rieuse, et qui ne soupçonnait rien, se tenait un personnagfe de mine ignoble, les bajoues tombantes, les yeux perçants, inquisiteurs, brutaux, dans un masque de chair sanguine, une rosette d'officier à la boutonnière, qui faisait une manifeste cour à la jeune femme. Entre Yvonne et Ghésy, une seconde femme était assise, dont Olivier ne voyait d'abord que la nuque. Puis il observa qu'une fois, deux fois, trois fois, quatre fois, cette femme se retournait pour regarder vers leur table, à eux... II y avait dans l'attitude de cette inconnue quelque chose de si étrange, la préoccupation qu'elle montrait du groupe formé par les Du Prat et par Hautefeuille contrastait si fort avec sa tenue et avec l'expression réservée de son visage, qu'Olivier eut un éclair de nouvelle espérance. Si cette femme, jolie et fine, d'une physionomie si doucement intéressante, était cette maîtresse aimée de Pierre? Et, comme distraitement, il demanda :

— « Avec qui donc dînent les Ghe'sy? Qui est cet homme décoré?... »

— li C'est Brion, le financier, » dit Hautefeuille; a et cette charmante femme en face de lui, c'est sa femme... •

Olivier regarda de nouveau dans la glace ; et cette fois il surprit les yeux de Mme Brion fixés bien évidemment sur lui. Sa mémoire, si absolument fidèle pour ce qui touchait à son passé romain, lui rappela ce nom qu'il entendit en sou-

800 UNE IDTLLB TBAGIQDE

venir distinctement, tel qu'il avait été prononcé devant lui par une inoubliable voix. Il se revit dans une allée de la villa Gœlimontana, parlant à Ely de son amitié pour Pierre et engageant avec elle une discussion comme il en avait eu bien souvent. Il soutenait, lui, que l'amitié, ce sentiment si pur, si fier, ce mélange d'estime et de tendresse, d'absolue confiance et de sympathie lucide, ne peut exister que d'un homme à un homme. Elle prétendait, elle, avoir une amie dont elle était aussi sûre qu'il pouvait l'être, lui, de Pierre Hautefeuille, et elle avait nommé Louise Brion. C'était donc cette amie d'Ely qui dînait maintenant à quelques pas de leur table; et si cette femme le regardait, lui, avec cette insistance singulière, c'est qu'elle savait... Que savait-elle?... Qu'il avait été l'amant de Mme de Garisberg?... Sans aucun doute. Que Pierre l'était aujourd'hui?... Cette fois, l'obsession de cette idée devint si violente, si impérieuse, qu'Olivier comprit qu'il ne pouvait plus la supporter. Mais n'avait-il pas à sa portée, et tout de suite, un moyen d'apprendre la vérité? Gorancez n'avait-il pas annoncé qu'il finirait la soirée à la maison de jeu? Et lui, qui avait passé l'hiver avec Hautefeuille et Mme de Garlsberg, savait certainement à quoi s'en tenir. Olivier se dit : • Je l'interrogerai, carrément, nettement. Qu'il parle ou non, je lirai sa pensée dans ses yeux... Il est si étourdi!... » Puis il eut honte d'un pareil procédé comme d'une affreuse indélicatesse vis-à-vis de son ami. « Voilà

ce que c'est que la seule présence d'une femme entre deux hommes de cœur. Gomme ils s'avilissent aussitôt!... Non, je n'essaierai pas de faire parler Corancez... Et pourtant!... » Étourdi, Gorancez? On ne pouvait pas se tromper d'une façon plus complète sur le fin Méridional. Par malheur, il était quelquefois trop fin, et, dans la circonstance, cet excès de subtilité devait lui faire commettre l'irréparable faute d'éclairer définitivement Olivier. Car les scrupules de celui-ci ne devaient pas tenir, hélas ! contre la tentation. Après ce qu'il s'était dit, et mal^jré ce qu'il sentait si fortement, il succomba au funeste désir de savoir, lorsque vers les dix heures il rencontra Corancez dans une des salles du Gasino. Brusquement, il lui demanda :

— « Cette baronne Ely dont vous parliez dan* le train, c'est bien la belle Mme de Garlsberg que l'ai connue à Rome?... Celle qui a épousé un archiduc d'Autriche?... »

— a Elle-même,» répondit Gorancez, qui se dit à part lui : « Tiens ! Hautefeuille n'a pas bavardé. . . Du Prat l'a connue à Rome? Pourvu qu'il n'y ait pas de paquet de ce côté-là, et qu'il n'aille rien raconter à Pierre ! ... » Et tout haut : « Pourquoi me demandes-tu cela? »

— « Pour rien, » fit Olivier. Il ajouta après un silence : « Est-ce que mon brave Hautefeuille n'est pas un peu amoureux d'elle?... »

— 0 Nous y voici ! •» songea le Méridional ; n il le saura toujours tôt ou tard : mieux vaut que ce

30« TNE IDYLLE TRAGIQUE

soit tôt, ça évite les gaffes... » Et il répondit : « S'il en est amoureux! J'ai vu naître ça... Il l'adore, tout bonnement... »

— 0 Et elle? » interrogea Olivier.

— « Elle? » répliqua Gorancez. « Elle en est folle... » Et, s'applaudissant de sa perspicacité, il se dit : « Au moins, je suis tranquille maintenant : Du Prat ne commettra pas d'impair... »

Pour une fois, ce railleur ne saisissait pas luimême la cruelle ironie de ses propres réflexions, et il était aussi naïf que sa clandestine épouse, la toute simple Andriana, qui, ayant retrouvé Mme Du Prat devant une table de roulette, répondait aux questions tremblantes de la jeune femme sans s'apercevoir de ce trouble, avec la plus imprudente sérénité.

— a Vous avez parlé, dans le train, d'une baronne Ely... Quel drôle de nom! »

— H C'est un diminutif d'Elisabeth assez fréquent en Autriche. Seulement elle l'écrit, je ne sais pourquoi, avec un y au lieu d'un i. .. »

— « Alors cette dame est une Autrichienne? »

— « Gomment! Vous ne la connaissez pas? Mais c'est Mme de Garisberg, l'épouse morganatique de l'archiduc Henri-François... Vous la rencontrerez à Cannes, certainement. Et vous verrez comme elle est belle, et bonne, et sympathique!... »

— « Est-ce qu'elle n'a pas habité Rome autrefois?... I» demanda encore la jeune femme. Gomme son cœur battait à oser cette question, à

laquelle la Vénitienne répondit du ton le plue naturel :

— « Mais «i, deux hivers. Elle n'était pas bien avec son mari, alors, et ils vivaient chacun de son côté. C'est un peu remis, à présent, quoique... «

Et l'excellente créature se tut, — par discrétion !

l'ami et la maîtresse {suite)

Le sentiment de joie profonde éprouvé par Ely à constater, dans son rendez-vous nocturne avec Pierre, le silence d'Olivier, n'avait pas duré longtemps. Elle connaissait trop son ancien amant pour ne pas comprendre que ce n'était là qu'un suspens momentané d'une menace toujours pré sente. Elle savait ce qu'il pensait d'elle, et le délire de vision noire dont cet esprit malheureux était capable. Il ne pouvait pas ne pas la juger aujourd'hui comme il la jugeait à l'époque de leurs amours, avec cette dureté forcenée dans la mésestime qui l'avait tant révoltée. Elle savait combien il aimait Hautefeuille, de quelle amitié passionnée, inquiète et jalouse. Non, il ne lui laisserait point cet ami si cher sans le lui avoir disputé, ne fût-ce, la jugeant comme il la jugeait, que pour le sauver de son influence. Et puis, son tact d'ancienne maîtresse ne s'y trompait pas, lorsque

cet homme qu'elle avait connu si malade de sensualité haineuse apprendrait la vérité, ce serait en lui un réveil de ses plus basses, de ses plus féroces jalousies. N'avait-elle pas compté elle-même sur cette jalousie, au début, quand elle nourrissait des projets de vengeance dont aujourd'hui elle avait honte ? Ces idées s'étaient représentées devant sa raison, presque aussitôt après le départ d'Hautefeuille. Elle l'avait, comme déjà la première fois, accompag^né jusqu'au seuil de la serre, le tenant par la main et le conduisant à travers les meubles du salon, dans l'obscurité, tout émue et si fière de ne pas sentir trembler cette main du jeune homme, indifférent au danger. Au contact de l'air froid de la cuit, elle avait frissonné... Une dernière étreinte, leurs bouches unies dans un avide et dernier baiser, ce baiser de tous les adieux, — toujours déchirant quand on aime : le sort est si traître et le malheur va si vite! — quelques minutes d'attente à écouter son pas dans l'allée déserte du jardin, — et elle était rentrée pour retrouver dans son lit solitaire la place, froide maintenant, où avait reposé son Aimé... Là, dans cette mélancolie soudaine de la séparation, son intelligence s'était réveillée du songe d'oubli et de volupté prolongé durant ces dernières heures. Le sens de la réalité lui était revenu, et elle avait eu peur... Cette peur avait été très vive, mais courte. Ely était d'une lignée de gens ayant fait la guerre. Elle était capable, en action, de vigoureux partis pris ; et, en pensée,

de cette énergie qui dresse un état exact de situation. Ces àmes-là, fortes et lucides, ne s'attardent pas aux fièvres de l'imagination maladive où s'affole la faiblesse. Elles voient clairement approcher le danger. C'est ainsi qu'au plus fort de sa passion naissante pour Hautefeuille — sa confidence à Mme Brion en faisait foi — elle avait prévu, avec une qviasi-certitude, le heurt de son amour contre l'amitié d'Olivier pour Pierre. Mais ce réalisme courageux fait qu'en présence de ce danger ces mêmes âmes le circonscrivent, le mesurent. Elles constatent avec précision les données de la crise qu'elles traversent, et elles ont cette autre force d'oser espérer , en sachant pourquoi, dans des moments qui paraissent désespérés. Si après le départ d Hautefeuille et en remettant sa tète lassée sur l'oreiller de volupté, devenu un oreiller d'anxieuse insomnie, Ely de Garlsberg avait eu une reprise d'affreuse inquiétude, quand elle se leva le lendemain matin, elle était de nouveau en confiance avec l'avenir. Elle espérait.

Elle espérait, — et pour des motifs qu'elle voyait, devant elle, comme son père le général pouvait voir un terrain de bataille, nettement, précisément. Elle espérait dans l'amour, d'abord, qu'Olivier Du Prat devait porter à sa femme. Ellemême, elle avait si bien éprouvé quel rajeunissement procure au cœur l'émotion d'aimer une àme jeune, vierge, naïve à la vie; combien notre

être moral s'y retrempe, s'y repétrit, s'y recrée; comme on réapprend à ce contact la foi au bien, la mag^nanimité des généreuses indulgences, la noblesse de la charité; comme on s'y lave des honteuses rancunes, des vilains sentiments et de leur souillure. Olivier avait épousé une enfant de son choix, dont il était aimé, sans doute, et qu'il aimait. Pourquoi n'aurait-il pas subi, lui aussi, la bienfaisante influence de la jeunesse et de la pureté? Et alors, où trouverait-il la force de faire du mal à une femme dont il avait pu souffrir, qu'il pouvait juger sévèrement, iniquement, mais dans Tactueile sincérité de laquelle il lui faudrait bien croire? — Ely espérait dans cela encore, dans cette vérité de sa passion pour Pierre, dans l'évidence qu'Olivier aurait du bonheur de son ami. « Lé premier mouvement de défiance une fois passé, il réfléchira, il s'enquerra. Il saura que je n'ai eu vis-à-vis de Pierre aucun des défauts dont il m'a fait jadis des crimes : ni orgueil, ni légèreté, ni coquetterie... » Elle avait été si simple, si droite, si honnête dans cet amour! Gomme toutes les personnes que possède un sentiment très complet, il lui semblait impossible que l'on pût méconnaître la bonne foi de son cœur. — Et puis, elle espérait dans leur honneur à tous les deux : dans celui de Pierre, d'abord, qui non seulement ne parlerait pas, elle en était sûre, mais qui, en outre, emploierait toute sa force à ne pas se laisser deviner même par son pfus intime ami ; daag rbonneur d'Olivier ensuite : elle le savait si

scrupuleux dans les questions de délicatesse, si surveillé dans ses propos, si gentleman! Lui non plus ne voudrait jamais parler. Prononcer le nom d'une ancienne maîtresse, lorsque cet amour s'est noué et dénoué dan^ certaines conditions de mystère, c'est manquer à un contrat tacite aussi sacré qu'une parole d'honneur. C'est se déjfjrader à ses propres yeu.^. Olivier se respectait trop pour commettre une telle faute, sinon dans l'éj'jarement d'une crise affolante de douleur. Cette crise, pouvait-il l'avoir dans les conditions où il revenait, marié, heureux, après des mois et des mois, presque deux années? Non, il ne l'aurait pas, et, surtout, il ne voudrait pas l'infliger à son ami... — Enfin, c'était le dernier motif sur lequel reposait l'espoir d'Ely, le plus ferme, et cette conception prouvait à quelle profondeur elle connaissait Olivier : parler d'elle à Pierre, c'était mettre une femme entre eux deux ; c'était corrompre la sérénité idéale de leur affection, quejamais un nuage n'avait traversée. Quand il ne se respecterait pas lui-même, Olivier respecterait cette affection. — Telles étaient les pensées sur lesquelles la malheureuse femme vécut cette journée qui suivit l'arrivée d'Olivier à Cannes; et c'était la journée justement où les soupçons du jeune homme prenaient corps, celle où les indices s'accumulaient autour de lui pour se condenser en une absolue certitude, grâce à la parole bien intentionnée, mais irréparable, de Gorancez. . .

Ces motifs d'espérer, Eîy de Carlsberg se les

était donnés avec sa raison. Sa raison allait les lui arracher, un par un, au cours de la première semaine qui suivit le retour d'Olivier; et cela sans qu'elle le rencontrât une seule fois. Elle n'avait rien tant appréhendé que de se retrouver en face de lui. Pourtant, combien elle eût préféré une explication, même la plus violente, à cette absence totale de contact, — évidemment intentionnelle de la part du jeune homme, car, du point de vue de la politesse, elle n'était même pas correcte. — Un seul moyen restait à Ely pour savoir la vérité : les conversations d'Hautefeuille... Quelle douleur dans sa douleur ! Quelle angoisse dans son angoisse ! Ce fut par Hautefeuille uniquement qu'elle entendit parler d'Olivier pendant cette interminable semaine. Ce fut par Hautefeuille qu'elle assista au drame moral qui se jouait dans le cœur de son ancien amant. Pierre trouvait tout naturel de communiquer à sa chère confidente les inquiétudes que lui donnait son ami, et il ne se doutait pas que les moindres détails revêtaient pour elle une signification terrible. Chacune de leurs causeries pendant ces mortels huit jours la fit descendre plus avant dans les profondeurs dangereuses des pensées d'Olivier; et chacune annonça la possibilité d'abord, puis l'approche d'une catastrophe, probable enfin jusqu'à la certitude. Le premier coup fut porté à Ely au lendemain même de ce dîner à Monte- Carlo, quand elle revit Pierre, non plus dans l'intimité secrète du rendez-vous nocturne, mais

à cette grande soirée chez elle dont il avait été parlé dans le train. Il arriva tard, lorsque les salons étaient déjà remplis de monde, vers les onze heures.

— « C'est mon ami Olivier qui a insisté pour me retenir, »» dit-il en s'excusant auprès de Mme de Carlsberg; « j'ai cru qu'il ne me laisserait jamais m'en aller. »

— 0 II aurait voulu vous garder pour lui seul, » répondit-elle; « il y a si longtemps qu'il ne vous a vu!...» Puis, le cœur battant, car elle allait savoir peut-être après cette phrase si Du Prat, voyant Hautefeuille venir chez elle, avait manifesté quelque répugnance : ail faut ménager sa susceptibilité de vieil ami. »

— « Il n'est pas susceptible, ■ répondit Pierre : « il sait trop combien je lui suis attaché... Il s'attardait à me parler de lui et de son ménage... » Et, tristement. . . « Il est si malheureux ! Sa femme est si peu faite pour être sa femme ! Elle le comprend si mal ! Il ne l'aime guère et elle ne l'aime guère... Ah! c'est affreux!... »

Ainsi le rajeunissement du cœur d'Olivier par un jeune amour, ce renouveau sentimental sur lequel l'ancienne maîtresse avait tant compté, n'était qu'une de ses illusions à elle. Cet homme était malheureux par ce mariage même où elle avait voulu voir un gage assuré d'oubli, un effacement de leur commun passé. Cette révélation lui parut si grave pour l'avenir de s'on propre bonheur qu'elle voulut en savoir davantage, et elle s'oublia

310 CNE IDYLLE TRAGIQUE

longuement à interroger Pierre dans un angle du petit salon. Ils se tenaient au pied de l'escalier intérieur qui menait à sa chambre. Par un de ces contrastes qui avivent chez deux amants la brûlante douceur de leur complicité, ce salon, traversé par eux aux minutes périlleuses, sans lumière, la main dans la main; ce petit salon, témoin de leurs secrets rendez-vous, était, à cette heure, empli de mouvement et de lumière. Une foule s'y pressait, qui donnait cette sensation d'une aristocratie mondiale si particulière aux fêtes de la Rivière. Il servait de passage entre la serre illuminée et les pièces du rez-de-chaussée, qui, parées d'arbustes et de fleurs, regorgeaient d'invités. Les plus jolies femmes des colonies Anglaise et Américaine se trouvaient là, étalant un luxe extravagant de bijoux, parlant et riant haut, avec ces splendeurs de carnation propres à leur race, et mêlées à des Italiennes, à des Russes, à des Autrichiennes, toutes pareilles au premier regard, toutes différentes au second. L'élégance fastueuse des toilettes affichait la surcharge du luxe étranger. Des habits noirs circulaient parmi ces femmes, portés par tout ce que la ville d'hiver comptait de princes authentiques et aussi d'hommes à la mode. Chaque variété de l'espèce était représentée : le sportsman le plus célèbre par son adresse au tir aux pigeons coudoyait un explorateur venu en Provence pour se reposer de cinq années passées « dans les ténèbres de l'Afrique» , et tous deux causaient avec un romancier pari-

sien du plus beau talent, un hercule normand à visage de faune, la lèvre heureuse, les yeux railleurs, qui devait, quelques hivers plus tard, dans cette même ville, assister vivant à une mort pire que la mort, à l'irréparable naufrage de sa magnifique intelligence. Mais, ce soir-là, un air de gaieté courait dans ces salons, éclairés par d'innombrables lampes électriques, ventilés par les souffles tièdes du premier printemps. Encore quelques jours, et cette société sedisj)erserait aux quatre coins de l'un et de l'autre continent. Cette fête devait-elle son animation à ce sentiment d'une saison presque finie, d'un adieu voisin? Toujours est-il que cette alacrité paraissait gagner jusqu'au maître du logis, l'archiduc Henri-François lui-même. C'était sa première apparition dans le salon de sa femme depuis la terrible scène où il était venu y chercher Verdier et l'emmener quasiment de force vers le laboratoire. Ceux et celles qui avaient assisté à son algarade dans ce lointain après-midi et qui assistaient à la réception de ce soir : Mme de Ghésy, par exemple; Mme Bonaccorsi ; Mme Brion, venue de Monte- Carlo pour deux jours ; Hautefeuille, devaient être stupéfaits de ce changement. Le tyran traversait un de ces moments de grâce extrême et de bonne humeur où il était impossible de lui résister Il passait de groupe en groupe, avec un mot aimable pour tous et pour toutes. En sa qualité de neveu d'empereur et qui avait failli régner, il possédait le don princier par excellence, une

SIS UNE IDÏLLE TRAGIQUB

mémoire infaillible des physionomies. Elle lui permettait d'appeler par leur nom les personnes qui lui avaient été présentées seulement une fois, îl y joignait cet autre don, qui trahissait en lui l'homme supérieur : une étonnante puissance d'entretenir chacun de sa spécialité. A un général russe, célèbre pour avoir construit la plus hardie des voies ferrées en plein désert asiatique, il décrivait les plateaux transcaspiens avec des connaissances d'ingénieur et d'hydrographe. Au romancier parisien, il venait de réciter une strophe de son premier volume, un recueil de vers trop oublié. Avec un diplomate longtemps accrédité aux États-Unis, il discutait des questions de tarif, et il allait tout à l'heure recommander au professionnel du tir aux pigeons le fusil dernier modèle avec une science d'armurier; parlera Mme Bonaccorsi de ses parents de Venise comme un archiviste de la bibliothèque Saint-Marc, à Mme de Ghésy de ses toilettes comme un assidu de l'Opéra ; dire un mot aimable et particulier à Mme Brion sur la maison Rodier et son rôle dans un important emprunt autrichien. Cette prodigieuse souplesse d'intelligence, servie par la plus technique des mémoires, faisait de lui, quand il daignait plaire, une séduction vivante. Il était arrivé ainsi, au milieu de l'enchantement universel, jusqu'au dernier salon, où il aperçut sa femme causant avec Hautefeuille. A cette vue, et comme si de surprendre Ely en tête à tête avec le jeune homme lui était un plaisir de plus, ses prunelles bleues, si

UNE lUYLLB TRAGIQUE SIS

vives dans son teint coloré, brillèrent davantag^e encore, et, s'avançant jusqu'à eux, qui se taisaient devant son approche, il dit à la baronne, tout naturellement, — mais la bonhomie du ton souiig^nait encore l'ironie de la phrase :

— « Je n'ai pas aperçu votre amie Mlle Marsh ce soir. Est-ce qu'elle n'est pas ici? »

— « Elle m'avait promis de venir, » répondit Mme de Garlsberg. « Elle est sans doute souffrante... »

— «Vous ne l'avez donc pas vue aujourd'hui?» demanda le prince.

— « Si, ce matin... Votre Altesse me dirat-elle pourquoi elle me pose ces questions?»

— « Mais, >' fit l'archiduc, « c'est que je m'intéresse très particulièrement à toutes les personnes auxquelles vous vous intéressez... »

En prononçant ces paroles d'une insolence railleuse, les yeux du mauvais homme posèrent sur Hautefeuille un regard si sauvage que celuici en. éprouva une commotion presque magnétique. Ce ne fut qu'un éclair, et déjà lé prince était dans un autre groupe, causant de chevaux, cette fois, et du dernier Derby avec l'anglomane Navagero, sans plus prendre garde aux deux amants, qui se séparèrent après quelques minutes d'un silence lourd de sous-entendus.

— « Il faut, » dit Mme de Garlsberg, a que j'aille parler à Andriana. Je connais trop le prince pour n'être pas sûre que sa bonne humeur cache quelque cruelle vengeance. Il a dû trouver le

moyen de brouiller Florence avec Verdier... Allons, à tout à rheure... Et ne vous laissez pas trop attrister par les misères du mariag^e de votre ami... Je vous le jure, il y en a de pires... » Elle remuait, en parlant, un grand éventail de plumes blanches. Le parfum qu'elle préférait, ce parfum associé pour le jeune homme aux plus voluptueuses émotions, flottait autour de ces souples plumes. Elle inclina doucement la tète en signe d'adieu, et ses doux yeux sombres clignèrent avec cette tendre finesse de complicité qui met comme un invisible baiser sur le cœur d'un amant. A cet instant , Pierre n'était pas capable de sentir cette douceur. Il venait de subir à nouveau, en présence de l'archiduc, ce chagrin, la plus affreuse rançon de l'adultère : voir celle que l'on aime maltraitée par quelqu'un qui en a le droit, et ne pas pouvoir la défendre. Il la regardait maintenant s'éloigner avec sa démarche de reine, si belle, si élégante, son port si fier dans sa robe de moire rose lamée d'argent. Il discernait sur cet admirable visage, qu'il voyait de profil, tandis qu'elle traversait le salon, une mélancolie profonde; et, une fois de plus, il la plaignait, avec tout son cœur, des duretés de son mariage. Il ne soupçonnait guère que les ironies de l'archiduc laissaient en ce moment Mme de Garlsberg très indifférente. Les amours de miss Marsh avec Verdier ne l'intéressaient pas non plus assez pour qu'une menace suspendue sur eux l'accablât ainsi. Non. Ce qui pesait sur l'esprit de la jeune

femme d'un poids si lourd, à cette minute et dans cette fête, c'était cette idée : « Olivier est mal marié. Il n'est pas heureux. Cette douceur de cœur que lui eût donnée l'amour, s'il avait aimé sa femme, il ne l'a pas acquise... II est resté le même. Alors, il me hait toujours... Il lui a suffi d'apprendre que Pierre passait la soirée ici, et déjà il a voulu l'empêcher de venir. Il ne sait rien cependant... Ah! Quand il saura!... " Et, s'obstinant à l'espérance, elle se contraig^nait à se dire, à se répéter : « Eh bien ! quand il saura, il comprendra que je suis sincère, et que je n'ai jamais fait, que je ne ferai jamais souffrir son ami... »

Cette seconde illusion, qu'Olivier serait touché par la vérité, par la noblesse de son amour, Pierre lui-même allait de nouveau l'en réveiller. Trois jours avaient passé depuis la soirée, durant lesquels le jeune homme n'avait pas revu sa maitresse. Si cruelles que leur fussent les séparations, Ely avait jugé plus sage de les prolonger pendant le séjour des Du Prat. Elle se rattraperait plus tard, comptant passer à Cannes avec Hautefeuille les longues semaines des mois d'avril et de mai, si doux, si fleuris, si solitaires sur cette côte, parmi les jardins abandonnés. Le projiet d'un voyage en Italie, où ils se retrouveraient, comme à Gênes, dans un décor de beauté, la hantait aussi, et la perspective de cette félicité certaine si elle échap pait au danger actuel lui donnait la force de supporter l'insupportable : cette absence avec toutes

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les possibilités de la présence, — s'aimer tant, être si voisins et ne pas se voir! — C'était le seul moyen, croyait-elle, d'empêcher que le soupçon naquit chez Olivier. Après ces trois longues journées de nostalgie, elle avait fini par donner rendez-vous à Pierre l'après-midi, et dans ce jardin de la villa EUen-Rock qui leur rappelait à tous deux une heure exquise. Tandis que sa voiture l'emportait vers le cap d'Antibes, elle regardait sur la crête des murs frémir les feuillages des rosiers grimpants, plus longs déjà, plus fournis, qui retombaient en lourdes branches au lieu de se dresser et qui projetaient une ombre plus épaisse. Un incendie de roses grandes ouvertes y brûlait maintenant. Au pied des oliviers argentés, la poussée verte du jeune blé égayait la terre brune des champs. C'étaient les signes visibles qu'en ces trois semaines l'année avait passé de l'hiver au printemps, et la jeune femme en tressaillit, d'un petit frisson de tristesse. C'était comme si elle eût senti le temps s'écouler, et, avec le temps, son bonheur. Malgré le ciel d'un azur plus caressant et plus tiède encore, malgré la mer bleue, malgré les parfums épars dans l'air léger, malgré la féerie des fleurs écloses autour de ses pas, elle n'avait plus, en suivant les allées toujours bordées d'iris et de cinéraires, d'anémones et de pensées, son âme allègre de l'autre rendez-vous. Elle aperçut la silhouette d'IIautefeuille qui l'attendait sous le grand pin parasol au pied duquel ils s'étaient reposés. Tout de suite elle reconnut que lv.\ non

plus n'était pas l'amant de cette autre fois, ravi d'une joie parfaite, extatique, sans arrière-pensée. Il semblait qu'une ombre flottait sur ses yeux et sur son esprit. Ce n'était pas qu'il eût un grief contre elle. Non. Il était aussi tendre, aussi confiant. L'autre n'avait rien révélé du redoutable secret. Pourtant, si Pierre était troublé, c'était bien à cause d'Olivier. Il l'avoua aussitôt, et sans même qu'Ely l'interrogeât. Il disait :

— a Je ne sais pas ce qu'il peut y avoir entre nous. Mais j'ai l'impression bien étrange que certaines choses de moi l'irritent, l'énervent, lui déplaisent... Il m'en veut pour des riens auxquels il n'aurait même pas pris garde auparavant : ma camaraderie avec Gorancez, par exemple. Groiriez-vous qu'il m'a reproché, comme une mauvaise action, de m'être prêté à la cérémonie de Gênes?... Et tout cela, pour avoir, hier, rencontré de nouveau dans le train ce brave Marins et sa femme à la station du Golfe-Jouan ! « Nous « avons notre nid par là, » m'a dit Gorancez, et il m'a aussi dit — c'est son mot — que « la bombe « allait éclater» . C'est notre amie Andriana qui veut parler à son frère, maintenant... Je raconte cette histoire à Olivier pour l'amuser, et le voilà qui s'indigne, qui s'emporte jusqu'à prononcer le mot de chantage, — un chantage contre Navagero, contre cet exploiteur abominable !... Je lui réponds. Il me répond... Vous ne vous imaginez pas de quel ton et en quels termes il m'a parlé de moi-même, du danger que je courais en fré-

quentanl la société d'ici, de l'inquiétude que je lui donnais par mes changements de goûts et d'idées... Cannes serait habité par des escrocs, et qui voudraient m'affiher à leur bande, il ne m'aurait pas gourmande autrement. C'est inexphcable, mais c'est ainsi : de me voir heureux ici le peine, le froisse, le blesse... Comprenez- vous cette folie? Un ami que j'aime tant et qui m'aime tant!... » — a C'est pour cela qu'il ne faut pas lui en vouloir, » répondit Ely. «Quand on souffre, on devient injuste, et il souffre de son mariage. C'est si dur d'avoir manqué ce bonheur-là!... » Elle avait parlé de la sorte par une naturelle générosité. Cette âme effrénée, violente, mais fière et noble, eût jugé indigne de pratiquer ce travail d'empoisonnement que les épouses et les maîtresses exercent avec une si criminelle , une si sûre science , contre les amitiés d'un mari ou d'un amant, lorsque ces amitiés leur déplaisent. En elle-même, elle s'était dit : o Olivier a deviné que Pierre aime quelqu'un. Soupçonne-tril que c'est moi?... »

La réponse à cette question n'était pas douteuse. Ely avait trop souvent constaté, à Rome, la presque infaillible perspicacité d'Olivier à découvrir les dessous cachés des intrigues d'amour nouées autour d'eux. Bien qu'elle continuât, malgré tout, à espérer dans son honneur de galant homme, elle appréhendait, avec une angoisse chaque jour plus douloureuse, l'instant où elle

acquerrait la preuve qu'il savait. Comme on voit, ces deux êtres arrivaient à se rapprocher à travers Hautefeuille, à se pénétrer, à se mesurer, même avant que l'inévitable choc les précipitât l'un contre l'autre. Ce fut encore Pierre qui vint apporter à sa pauvre tnaîtresse cette preuve dont elle avait soif à la fois et peur... Cette nuit-là, exactement la septième depuis l'arrivée d'Olivier, elle attendait Pierre à onze heures et demie, derrière la porte ouverte de la serre. Elle l'avait à peine entrevu dans la journée, le temps de lui fixer ce rendez-vous nocturne dont l'approche la brûlait d'une fièvre si douce. L'après-midi avait été voilé, lourd, orageux; et maintenant le dôme opaque des nuages tendus sur le ciel ne laissait filtrer aucun rayon de lune, aucune lueur d'étoiles. Par instants, un immense éclair courait au ras de l'horizon, illuminant tout le jardin sous les yeux de la jeune femme, qui penchait sa tête pour épier. Les allées blanches bordées d'agaves bleuâtres, les gazons semés de massifs fleuris et de hauts palmiers au tronc lissse, les cannes vertes des bambous, un bouquet de pins parasols au fût rougeâtre, au feuillage obscur, apparaissaient dans un coup subit de lumière ; et l'ombre, tout de suite, s'épaississait, plus noire, plus impénétrable. Était-ce l'énervement de la tempête approchante? — Car un grand souffle de vent chaud se levait, annonçant un passage d'ouragan. — Était-ce le remords d'exposer son ami, quand il devrait repartir, à la violence de l'orage?

Ely était anxieuse, troublée, misérable. Lorsque enfin, à la lueur d'un de ces froids et livides éclairs, elle aperçut Hautefeuille qui glissait le long du rideau de bambous, ce fut d'anxiété que battit son cœur.

— « Mon Dieu! » lui dit-elle, « tu n'aurais pas dû venir par une nuit pareille. . . Écoute. . . »

De larges gouttes de pluie commençaient de tomber sur le vitrage de la serre. Deux coups de tonnerre éclatèrent au lointain, formidables. Et voici que les gouttes de pluie se firent plus nombreuses, et ce fut autour des deux amants, sous le dôme de verre qui les protégeait, un roulement si continu, si sonore, qu'ils entendaient à peine leurs propres paroles.

— " Tu vois que notre bon génie nous a protégés, I) dit le jeune homme en la serrant contre lui avec passion, «puisque je suis arrivée temps... J'ai été trop malheureux ce soir ! Il me fallait ta présence pour me remettre, pour me faire du bien... »

— « Tu es tout ému en effet, » dit-elle ; — et, dans l'ombre, lui palpant le visage de ses douces mains caressantes et inquiètes, elle ajouta, la voix altérée : « Tes joues sont brûlantes?... Tu as des larmes dans les yeux?... Que se passe-t-il?»

— « Tout à l'heure, « répondit Pierre, « quand je me serai réchauffé à te sentir là... Mon pieu ! Comme je t'aime ! Comme je t'aime !... » répétaitil avec une exaltation où elle le sentit souffrir. Et plus tard, quand ils furent tous deux dans la soli

lude de la chambre : — « Je crois qu'Olivier devient fou, » lui dit-il. « Ces jours derniers, il avait été plus étrange encore... Ce soir, il me regardait d'un i*egard si particulier, si insistant, si entrant, que j'en étais presque gêné. Je ne lui ai pourtant fait aucune confidence, et j'avais l'impression qu'il lisait en moi, — pas ton nom... ah! heureusement pas cela, pas cela !... — mais, comment te dire ? mon impatience, mon désir, ma passion, mon bonheur, tous mes sentiments, et que ces sentiments lui faisaient horreur!... Pourquoi? Est-ce assez injuste? Lui ai-je pris quoique ce soit de notre amitié pour te le donner? Enfin j'étais mal à l'aise. A dix heures, je prends congé de sa femme et de lui... Un quart d'heure après, on frappait à la porte de ma chambre. C'était Olivier. Il me demande : « Veux-tu que a nous allions nous promener? Je sens que je dora mirai mal si je n'ai pas marché. » Je lui réponds : « Je ne peux pas, j'ai des lettres à écrire. » Il me fallait bien trouver une excuse. Il me regarda de nouveau avec ce même regard qu'il avait eu pendant le dîner... Et, tout d'un coup, il se mit à rire. Je ne peux pas te rendre ce rire. C'était quelque chose de cruel, d'affreux, d'insultant, d'impossible à supporter. Il ne m'avait pas dit un mot et je savais que c'était de mon amour qu'il riait ainsi . Je l'arrêtai, je sentais une espèce de fureur me gagner moi-même. Je lui demandai : « De quoi «ris-tu?... » Il me répondit : « D'un souvenir... « Son visage devint tout pâle. Il cessa de rire a'a8^i

brusquement qu'il avait commencé. Je vis qu'il allait fondre en larmes, et avant que j'eusse pu rien lui demander, il m'avait dit adieu, et il était sorti de la chambre... »

Il y a dans le jeu naturel et log^iquede certaines situations une nécessité de conflit tellement inéluctable que ceux mêmes qui doivent s'y briser admettent ce conflit, quand il arrive, sans essayer de l'écarter. C'est ainsi que dans la vie publique les peuples acceptent la g^uerre, et dans la vie privée, des rivaux le duel, avec une passivité fataliste qui dément parfois leur caractère tout entier. Ils se reconnaissent pris dans l'orbite d'une puissance plus forte que la volonté humaine. Quand Pierre Hautefeuille l'eut quittée, cette nuit-là, Ely de Garlsberg éprouva cruellement cette impression du combat inévitable, et d'un combat non pas contre un homme seulement, mais contre une destinée. Tant que son amant fut auprès d'elle, ses nerfs tendus lui permirent de se dominer. Lui parti, elle s'abandonna. Et, seule, sans avoir la force de regajjner son lit, affaissée, écroulée sur un fauteuil, elle commença de pleurer loujjuement, indéfiniment, comme un pauvre être qu'elle se sentait, si traqué, si menacé, si vaincu d'avance! Son dernier motif d'espérer venait de s'évanouir. Après la scène que lui avait rapportée Pierre, elle ne pouvait plus douter qu'Olivier ne sût tout. Oui, il savait tout ; et ses nervosités, ses colères, son rire, son désespoir, le prouvaient trop,

il n'acceptait rien. La tempête des volontés frénétiques était maintenant déchaînée en lui. Parvenu à ce point d'exaspération et de lucidité, qu'allait-il faire?... Il chercherait à la revoir, d'abord. De cela elle était aussi absolument certaine que s'il eût été là debout et riant du rire cruel qui avait percé le tendre Hautefeuille. Dans quelques jours, dans quelques heures peut-être, elle serait en présence de cet ennemi mortel, non pas seulement de sa personne, mais de son amour. Il serait là, elle le verrait; elle l'entendrait bouger, respirer, vivre. A cette idée, un frisson d'horreur lui courait sur toute la chair. Elle éprouvait, à penser que cet homme l'avait possédée, une souffrance aiguë qui lui arrêtait le cœur. Le souvenir des caresses données et reçues la soulevait d'une nausée et l'écrasait d'une détresse. Jamais autant qu'à cette minute elle n'avait senti combien son sincère, son profond amour avait réellement fait d'elle une autre femme, une créature rajeunie, renouvelée, pardonnée... Soit! Cette odieuse présence de l'ancien amant, elle la subirait, elle la supporterait. Ce serait le châtiment de n'avoir pas attendu ce grand amour d'aujourd'hui dans une pureté absolne, de n'avoir pas prévu qu'elle rencontrerait un jour un Hautefeuille, de ne s'être pas gardée digne de lui. Elle, la raisonneuse, la désabusée, elle en arrivait à cette religion, à ce mysticisme de son propre bonheur, si naturel à la femme vraiment amoureuse, et qui lui montre un blasphème, un sacrilège,

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une impiété dans les émotions qui n'ont pas eu Têtreaimé pour principe. Hé bien ! Elle les expierait, ces émotions, en acceptant cette présence... Hélas ! Olivier ne se bornerait pas à lui intliger le supplice d'être là, auprès d'elle. II lui parlerait. Que lui dirait-il ? Que voudrait-il ? Que voulaitil?... Ely ne s'y trompait plus une seconde : aucun des sentiments de cet homme à son éjjard n'avait changé. A travers le récit d'Hautefeuille, elle avait de nouveau entendu ce rire douloureux et insulteur, qu'elle connaissait trop, et avec ce rire était remonté vers elle ce flot de sensualité haineuse dont elle avait été flétrie jadis à ne s'en jamais laver. Après l'avoir outragée, piétinée, quittée, après avoir mis entre eux l'irréparable de cet abandon et de son mariage, elle comprenait cette chose monstrueuse, impossible de la part d'un autre homme, naturelle de celui-ci, qu'Olivier l'aimait encore... Il l'aimait, si c'est aimer que d'avoir pour une femme ce mélange détestable de passion et de rancune qui fait jaillir sans cesse la colère de la jouissance et la férocité du plaisir. Il l'aimait. Son attitude était inexplicable sans l'anomalie de ce hideux sentiment, conservé en lui, à travers tout et malgré tout. Et, en même temps, il chérissait son ami de cette amitié jalouse, ombrageuse, passionnée, qui devait à cette minute le supplicier par des émotions d'une douleur et d'une étrangeté inouïes. Où ne l'entraînerait pas la frénésie d'une pareille souffrance, affolante comme une lame d'acier tournée et retournée dans

la plaie : avoir aimé, aimer encore une ancienne maîtresse, de ce mauvais, de ce sinistre amour, et savoir que cette femme est la maîtresse du meilleur, du plus tendre ami, d'un frère de choix plus chéri qu'un vrai frère? Aussi distinctement qu'elle pouvait voir les premiers rais de l'aube percer l'interstice des rideaux à la fin de cette nuit d'une méditation épouvantée, Ely voyait ces sentiments à l'œuvre dans le cœur d'Olivier. « Qui sème le vent récolte la tempête, » dit un proverbe de son pays. Quand elle avait souhaité de rencontrer Hautefeuille et de s'en faire aimer, elle avait voulu frapper Du Prat au plus vif, au plus saignant de sa sensibilité, l'atteindre dans cette amitié si vulnérable, l'y martyriser et se venger. Elle avait trop bien réussi. Quel coup allait-il lui porter, dans la rage de cette douleur? Et elle-même, elle qui avait tant changé depuis l'instant où elle avait conçu le projet de cette cruelle vengeance, comment se défendrait-elle, et quel parti suivre?...

— Implorer cet homme, le supplier, l'apitoyer ?. . . Ou bien ruser avec lui, l'amener, à force d'adresse, à douter de sa liaison avec Hautefeuille? Car enfin il n'avait aucune preuve... Ou mieux, lui tenir tête, et, quand il oserait se présenter devant elle, le mettre dehors? Car il n'avait plus aucun droit. . .

— Contre le premier de ces moyens son orgueil, contre le second sa noblesse, contre le troisième sa raison se révoltaient également. Dans les crises décisives comme celle que la pauvre femme traversait, l'être en appelle toujours d'instinct aux par-

lies profondes de sa nature. Il se ramasse, il se replie sur le centre même de sa personne, sur son individu le plus intime. Au milieu d'une société raffinée jusqu'à l'excès et composite jusqu'au factice, Ely se distinguait par le besoin et l'énergie de la vérité. Gomme elle l'avait dit à sa confidente dans les allées du jardin Brion, par cette nuit si récente, — si lointaine, — c'était la vérité de l'âme qui l'avait, chez Hautefeuille, attirée, charmée, séduite. C'était pour vivre une vraie vie, pour éprouver de vraies émotions, qu'elle s'était précipitée dans cet amour dont elle avait jugé par avance les pires dangers. Après avoir, en pensée, pris et repris, admis et rejeté vingt projets, elle finit par décider avec elle-même qu'elle s'appuierait encore sur la seule vérité dans la scène redoutable qui se préparait, et elle se dit :

— « Je lui montrerai mon cœur tel qu'il est. Il marchera dessus s'il en a la force... »

Telle était la politique à laquelle s'arrêta, au terme de cette anxieuse insomnie, cette femme capable de bien des égarements, incapable d'un bas calcul et d'une mesquinerie du cœur. Elle y trouva, non pas l'oubli d'un péril trop imminent, mais ce calme dans le courage, que procure à la créature humaine le fait d'être absolument, complètement dans la logique de ce qu'elle sent, de ce qu'elle croit, de ce qu'elle veut. Aussi ne futelle pas émue autant qu'elle-même s'y attendait quand, vers les dix heures, elle reçut un billet qui lui montra combien elle avait deviné juste. Ce billet

VUE IDYLLE JLBAGIQUE 3t1

contenait peu de phrases, — mais quelle menace pour celle qui les lisait dans ce même petit salon où elle avait pris la résolution, si mal tenue, de renvoyer Pierre Hautefeuille, précisément par terreur de la catastrophe que ces quelques lignes annonçaient :

« Madame,

« J'aurai r honneur de me présenter chez vous aujourd' hui à deux heures. Puis-je espérer que vous voudrez bien me recevoir, ou, si cette heure ne vous convenait pas, rnen fixer vous-même une autre, en ayant comme assuré que vos moindres désirs seront toujours des ordres pour

u Votre respectueusement dévoué

« OuviEH Dd Prat. »

— « Dites que c'est bien, » fit-elle, « et que je serai à la maison cet après-midi. » Il lui avait été impossible de répondre par écrit à cette lettre, pourtant bien banale, mais qu'Olivier avait dû composer dans un état singulier d'agitation et de décision à la fois. Ely, qui connaissait son écriture, pouvait voir, au tracé des caractères, que la plume s'y était comme crispée, comme écrasée. Elle se dit: «C'est la guerre. Tant mieux ! Je saurai à quoi m'en tenir dans quelques heures... » Malgré son énergie native, malgré la force de résistance jue lui donnait sa passion, qu'elles lui parurent

S2« UNE IDÏ*J.E TRAGIQUE

longues, ces heures ! Et douloureusement, indéfiniment, lui semblait-il, ses nerfs s'exaspéraient à en compter les minutes. Elle avait condamné sa porte, ce faisant exception que pour le redoutable visiteur. Sur le point d'engager ce duel d'où l'avenir de son bonheur dépendait, il lui fallait se retremper, se recueillir dans une dernière solitude. Ce lui fut donc une surprise dont elle dissimula mal la contrariété lorsque, vers une heure et demie, elle vit entrer dans le salon Yvonne de Ghésy, qui avait forcé la consigne. Elle n'eut qu'à regarder la physionomi« de la jolie et frivole Parisienne pour s'apercevoir qu'un drame se jouait aussi dans cette vie qui semblait devoir être une fête éternelle. Le visage enfantin de la jeune femme exprimait une douleur étonnée. Ses yeux, si gais d'ordinaire, avaient dans leurs prunelles bleues comme une épouvante stupéfiée devant une chose horrible, découverte tout à coup, et ses gestes révélaient une nervosité tendue qui contrastait étrangement avec la légèreté de son papillonnage accoutumé. Ely se rappela soudain la confidence de Marsh sur le bateau : elle eut la vision subite que Brion commençait d'exercer sur la pauvre enfant son chantage d'amour. Elle se reprocha son mouvement d'impatience, et, même dans son angoisse, elle retrouva sa grâce d'accueil pour l'infortunée, qui balbutiait une excuse. — « Vous avez bien fait de forcer ma porte. Vous savez que, pour vous, j'y suis toujours... Mais vous voilà bouleversée. Que se passe-t-il? •

— « lise passe que je suis perdue, " dit Yvonne, «si je n'ai pas quelqu'un pour m'aider, pour me sauver... Ah! » continua-t-elle, en appuyant ses mains sur son front comme pour en chasser un cauchemar, « quand je pense à tout ce que je traverse depuis hier, je crois que j'ai rêvé... Il se passe que nous sommes ruinés, d'abord, absolument, irréparablement ruinés. Je ne le sais que depuis vingt-quatre heures... Ce gentil, cet excellent Gontran a tout fait pour me le cacher jusqu'au bout... Et moi qui lui reprochais de jouer à Monte-Carlo! Pauvre cher garçon! Il espérait qu'un coup de hasard lui donnerait cent, deux cent mille francs, une première mise de fonds, de quoi recommencer notre fortune... Car il travaillera. Il est décidé à faire n'importe quoi. Si vous saviez comme il est bon et brave ! C'est pour moi qu'il souffre. C'est pour moi, pour m'avoir un peu plus de luxe, qu'il a essayé des placements trop hardis. Il ne soupçonne pas combien tout cela m'est indifférent... Moi! Mais je le lui ai dit, je vivrais avec rien : une petite couturière que je dirigerais et qui me ferait des robes à mon idée; une petite installation à Passy dans une de ces maisons anglaises si mignonnes et si bon marché: une voiture de la compagnie ou un coupé du cercle pour mes visites et le théâtre, et je serais la plus heureuse des femmes. J'irais aux Halles le matin, et je suis sûre que j'aurais pour rien une meilleure table qu'aujourd'hui. Et je me plairais à cette vie, je le sais. Au fond, je n'étais pas née pour

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être riche. C'est encore heureux!... » Elle avait esquissé ce programme, qu'elle croyait modeste et qui supposait cinquante mille francs par an, avec un tel mélange d'enfantillage et de vaillance que Mme de Garlsberg en eut le cœur serré. Elle lui prit la main et l'attira pour l'embrasser en lui disant :

— «Je connais votre cœur, Yvonne. Mais j'espère que tout peut se réparer. Vous avez des amis, de bons amis, et moi, d'abord... Au premier moment on s'affole, et puis on s'aperçoit que l'on n'était pas tant ruiné que cela... »

— « Il paraît bien que si ! » fit la jeune femme en hochant la tête. « Mais c'est parce que je vous sais mon amie, » continua-t-elle, « que je suis venue chez vous dès ce matin. L'autre soir, l'archiduc a parlé devant mon mari de la difficulté qu'il avait à trouver quelqu'un d'honnête pour surveiller ses terres en Transylvanie... Et comme le prince a été charmant pour nous, ce soir-là, nous avons pensé... »

— a Que Ghésy pourrait devenir son intendant? » interrompit Ely, qui ne sut pas retenir un sourire devant une si complète naïveté. « Je ne le souhaiterais pas à mon pire ennemi. Si vous en êtes vraiment là que votre mari doive chercher une position, il n'y a qu'un seul homme pour la lui procurer. . » Tandis qu'elle parlait, elle pouvait voir l'enfantine physionomie d'Yvonne, qui s'était éclairée une minute à la sympathie de son accueil, s'assombrir de nouveau, et son regard

exprimer une angfoisse et une révolte. — « Oui, » insista-t-elle, « un seul homme, et c'est Dickie Marsh. »

— « Le Commodore? » fit Mme de Ghésy avec une évidente stupeur. Puis, hochant de nouveau la tête et la bouche soudain crispée dans un pli amer : o Non, » fit-elle vivement, « je sais trop maintenant ce que valent ces amitiés des hommes et le prix qu'ils mettent à leurs services. Je ne suis pas ruinée depuis bien longtemps, et déjà il y a eu quelqu'un, » elle hésita une seconde, « oui, il y a eu quelqu'un pour m'offrir de l'argent... Ah! chère Ely ! » et elle mit ses mains devant ses yeux en rougissant d'indignation, «si je voulais être sa maîtresse?... Vous ne savez pas, vous ne pouvez pas savoir ce qu'éprouve une femme quand elle découvre que depuis des mois et des mois elle est guettée par un homme qu'elle croyait son ami, comme une bête par un chasseur... Les familiarités qu'elle avait permises, sans y prendre garde, parce qu'elle n'y voyait pas de mal ; les petites coquetteries qu'elle avait pu avoir innocemment; les intimités dont elle ne se défiait pas, tout lui revient à la fois pour lui faire honte, une honte affreuse. L'infâme manège qui se cachait sous cette comédie, elle ne l'a pas vu; elle le voit Elle n'a pas été coupable, et il lui semble qu'elle l'a été. Subir un nouvel affront de cette espèce, jamais! Marsh me ferait la même ignoble proposition que m'a faite l'autre... Ah! c'est trop honteux!... •

Elle n'avait prononcé aucun nom. A ce fré» missement de pudeur outragée, Mme de Garlsbergf devina la scène qui s'était jouée, la veille ou ce matin même, entre l'imprudente, mais si honnête créature, et l'immonde Brion. Elle comprit, une fois de plus, combien l'évaporée, l'étourdie Parisienne était vraiment une innocente et qui venait d'avoir la première révélation des brutalités de la vie. Il y avait quelque chose de pathétique jusqu'à en être navrant dans ces remords, ces scrupules, ces révoltes soudaines d'une âme restée naïve par irréalisme. Si menacée elle-même par une autre brutalité d'un autre homme, Ely eut un mouvement de tout son être vers la malheureuse enfant. Elle allait lui parler de Marsh, lui raconter la conversation du yacht, la promesse de l'Américain, lorsqu'elle entendit, avec cette acuité des sens que nous avons au service de nos inquiétudes dans certaines heures, la porte de l'autre salon s'ouvrir. Elle se dit : « Voilà Olivier! » En même temps, par un instinctif élan de superstition, elle regarda Yvonne encore tremblante, et mentalement elle ajouta : « Je l'aiderai. Cette bonne action me portera bonheur... » Puis tout haut : « Calmez-vous. Je ne vais pas pouvoir causer avec vous davantage : j'attends quelqu'un. Mais revenez demain dans l'après-midi, et je vous jure que j'aurai trouvé ce que vous cherchez pour Contran. Laissez-moi faire. Et du courage ! Surtout que personne ne soupçonne rien... ï\ ne faut jamais qu'on nous voie souffrir... »

Elle se l'adressait à elle-même, ce conseil d'héroïsme mondain; et elle prêchait d'exemple en ce moment, car le valet de pied venait d'ouvrir la porte et d'annoncer :- « M. Olivier Du Prat, » et cependant jamais Mme de Ghésy n'aurait deviné, à voir Ely si souriante, si dig^nement accueillante, ce que représentait pour la maîtresse d'Hautefeuille l'entrée du nouveau venu dans ce petit salon, et celui-ci, non moins correct, non moins surveillé que les deux femmes, s'excusait de n'être pas venu leur rendre ses devoirs plus tôt.

— » Vous êtes tout pardonné, » dit Yvonne, qui s'était levée à l'arrivée d Olivier et qui ne s'était pas rassise. « Vrai, si l'on avait les corvées du monde pendant un voyag^e de noces, il n'y aurait plus de lune de miel... Prolongez la vôtre. C'est le conseil de votre ancienne danseuse de cotillon... Et pardon de me sauver si vite, mais Contran doit venir à ma rencontre sur la route et je ne veux pas le manquer... » Puis, tout bas, embrassant Ely pour lui dire adieu : « Ètes-vous contente de moi?... »

Et la brave petite femme partit avec un sourire que l'autre eiil à peine la force de lui rendre. Subir le premier regard d'Olivier avait été pour Mme de Carlsberg une épreuve trop dure. Elle y avait lu distinctement cette brutalité du souvenir physique, si intolérable pour les femmes, après la rupture, que la plupart préfèrent le scandale d'une brouille officielle au supplice de revoir un

homme dont les yeux disent ainsi : * Jouez la comédie, belle dame; soyez adulée, respectée, idolâtrée! Moi, je vous ai eue, et rien, entendezvous, rien n'effacera cela... » Pour Ely, éprise comme elle l'était, et vibrante encore des baisers échangées la nuit dernière avec Hautefeuille celte impression fut trop pénible. Elle en aurait crié si elle avait osé ! Elle n'eut plus qu'une idée : abréger cette visite, au terme de laquelle, si cette impression se prolongeait, elle n'était pas sûre d'aller sans défaillir. Mais, angoissée jusqu'à la torture, épouvantée jusqu'à l'agonie, elle était encore la grande dame, la demi-princesse, qui tient son rang à travers les pires explications, et elle eut une grâce altière pour dire à cet homme qui avait été son amant et de qui elle redoutait tout :

— a Vous avez voulu me voir, monsieur. Je pouvais vous refuser ma porte. J'en avais peut-être le droit. Je ne l'ai pas fait... Je vous prie de vous souvenir, en me parlant, que cet entretien m'est extrêmement douloureux. Quoi que vous ayez à me dire, dites-le-moi sans un mot qui augmente encore ce malaise. Vous le pouvez. Vous voyez que je n'ai contre vous ni hostilité, ni rancune, ni défiance. Épargnez-moi les épigrammes, les insinuations et les duretés... C'est ma seule demande, et elle est juste. »

ElIIe avait parlé avec une dignité simple, où Olivier demeura étonné de ne plus trouver cet air de défi qui l'avait trop souvent exaspéré contre elle

CME IDYLLE TRAGIQUE 135

autrefois. D'ailleurs, dès son entrée dans le salon, il avait été frappé du caractère changé de sa beauté. C'était bien toujours le même visage aux grandes et nobles lignes, ces traits si fiers tout ensemble et si délicats, et, pour les éclairer, cea yeux profonds, avec leur charme de langueur touchante. Ce n'était plus cette expression, inassouvie et curieuse, inquiète et mobile, de jadis. Mais cette sensation demeura indistincte et n'attendrit pas l'ancien amant. Le travail de l'idée fixe avait été trop intense en lui pendant ces huit jours, et dans sa réponse frémissait une colère à peine contenue.

— o Je tâcherai, madame, de vous obéir. Cependant, pour que l'entretien que je me suis permis de vous demander ait un sens, je devrai prononcer des mots que vous préféreriez sans doute ne pas entendre... »

— a Prononcez-les, » interrompit-elle. « J'ai voulu seulement vous demander de n'y rien ajouter d'inutile. »

— o Ce sera court, » dit Olivier. Puis, après un silence, et d'un accent plus âpre encore: a Vous rappelez-vous, madame, un soir, à Rome, il y a deux ans, au palais Savorelli, — vous voyez, je précise, — vous être fait présenter un jeune homme qui ne songeait pas à vous, et avoir été, avec lui... comment m'exprimer sans vous froisser?... »

— • Dites que j'ai été coquette, «» interrompitelle, a et que j'ai voulu m'en faire aimer. C'est vrai. »

— « Puisque vous avez si bonne mémoire, • reprit Olivier, « vous vous souvenez que ces coquetteries allèrent loin, très loin, et que ce jeune homme devint votre amant... «• Ah! Comme les paupières d'Ely battirent douloureusement tandis qu'il insistait sur cette phrase avec cette dureté voulue qu'elle l'avait supplié de lui épargner, et il continuait : a Vous vous souvenez aussi que cet amour fut bien malheureux. Cet homme était susceptible, défiant, inquiet. Il avait beaucoup souffert de jalousie. Une femme qui l'eût aimé vraiment n'aurait eu qu'un souci : ne pas réveiller en lui cette horrible maladie du soupçon. Vous avez fait le contraire... Fermez les yeux, et revoyez un peu en pensée un certain bal chez la comtesse Sténo et cet homme dans un coin du salon, et vous dansant, et avec qui? »

Cette allusion à un épisode oublié de leur plus triste époque fit venir un flot de sang aux joues d'Ely. Elle se revit, comme l'y invitait son implacable interlocuteur, se laissant faire la cour par un des princes Pietrapertosa, celui de ses rivaux imaginaires qu'Olivier avait le plus détesté. Elle répondit :

— « Gela est encore vrai. J'ai mal agi. »

— « Vous en convenez, » reprit Du Prat, « et vous en conviendrez aussi : le jeune homme que vous jouiez de la sorte avait le droit de vous juger comme il vous a jugée, et de vous fuir comme il vous a fuie, parce qu'auprès de vous il sentait se lever eu lui les pires instincts de son être, parce

que VOUS le rendiez mauvais, cruel, à force de le torturer. Est-ce vrai, cela aussi, est-ce vrai?... Et est-il vrai encore que votre orgueil de femme a été blessé de cet abandon, et que vous avez voulu vous venger?... Nierez-vous que dix-huit mois plus tard, ayant rencontré l'ami le plus intime et le plus cher de cet homme, la seule profonde, la seule complète affection de sa vie, vous ayez conçu cette affreuse idée : vous faire aimer de cet ami, avec l'espoir, avec la certitude, que l'autre l'apprendrait un jour et qu'il souffrirait atrocement de savoir son ancienne maîtresse devenue la maîtresse de ce meilleur, de cet unique ami, de ce frère?... Le nierez-vous? »

— « Je ne le nierai pas, » répondit-elle.

Cette fois, une pâleur livide s'était répandue sur son beau visage. Cette pâleur, le port de cette pauvre tête penchée en avant comme sous l'accablement des coups répétés qu'elle recevait, ses yeux fixes, sa bouche entr'ouverte et à qui l'air manquait, l'humilité de ses réponses, qui prouvaient tant de sincérité dans cette âme, une si profonde résolution de ne pas se défendre, tout aurait dû désarmer Olivier. Mais en prononçant ces mots : a la maîtresse de son ami, » il venait de voir l'image qui le crucifiait depuis la première heure du soupçon : le visage d'Hautefeuille près de ce délicieux visage de femme, ses prunelles regardant ces prunelles, ses lèvres baisant ces lèvres. Les aveux d'Ely ne faisaient que donner une réalité plus indiscutable à cette vision, et ils

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achevaient d'affoler cet homme qui ne se doutait pas lui-même que jamais il n'avait tant aimé, tant désiré cette créature brutalisée ainsi, et que sa passion venait de le reprendre tout entier. Il disait : — « Et vous avouez cela, posément, tranquillement!... Et vous n'apercevez pas ce qu'il y eut d'infâme, d'abominable, de monstrueux dans cette vengeance : rencontrer un cœur tel que celui-là, si pur, si jeune, si délicat, un être incapable d'un soupçon, tout simplicité, tout naïveté, et s'en faire aimer au risque de le briser, de le désenchanter à jamais, pour satisfaire, quoi?... Une misérable rancune de coquette qui ne veut pas avoir été abandonnée ! . . . Et cela ne vous a pas fait hésiter, cette fraîcheur et cette noblesse d'âme? Vous ne vous êtes pas dit : « Jouer avec cet être sans dé- « fense, en abuser, mais c'est une infamie? » Et ce que vous lui enleviez, vous n'y avez donc pas pensé? Sachantl'amitié qui l'unissait à moi, si vous aviez eu dans le cœur quelque chose, je ne dis même pas de haut, mais d humain, est-ce que vous n'auriez pas reculé devant ce crime : la lui souiller, la lui ravir, cette belle, cette noble intimité, pour lui donner, en échangée, une aventure galante de quelques jours, le temps de vous être divertie à la scélératesse de votre caprice et de votre lâche vengeance?... 11 ne vous avait rien fait, lui ; il ne vous avait pas quittée, lui; il ne s'était pas marié, lui!... Ah! oui, la lâche vengeance! Mais ilu moins je vous l'aurai crié en face, que c'est lâche, lâche, lâche!.. >

Ely s'était levée pendant que cet homme ulcéré lui jetait ces paroles d'outrage, et son front s'était redressé. Maintenant ses yeux soutenaient ceux d'Olivier avec un regard où l'affront ne faisait passer aucun éclair de colère ou de révolte. Ils exprimaient, ces yeux, presque une sérénité à force d'être sincères. Elle fit quelques pas vers le jeune homme. Sur ce bras qui la menaçait, elle mit sa main, d'un geste si doux et si ferme à la fois qu'Olivier s'arrêta de parler. Et elle commença de lui répondre, avec une voix qu'il ne connaissait pas. L'accent en était si simple, — si humain, justement, — qu'il était impossible de douter des mots prononcés avec cette voix. C'était réellement un cœur mis à nu, et dont la plainte remua celui qui l'écoutait à une extrême profondeur. Il avait aimé cette femme bien plus qu'il ne le savait lui-même, et, dans cette femme dont il idolâtrait la beauté, il avait cherché sans pouvoir l'animer, le créer, précisément l'être qui se montrait à lui. Cette âme qu'annonçaient ces yeux tendres et tristes; cette âme farouche, passionnée, capable du plus grand, du plus complet amour, il l'avait devinée, pressentie, poursuivie, sans jamais l'atteindre ni l'étreindre, à travers toutes les caresses, toutes les violences, toutes les brutalités de sa jalousie, et elle était là, éveillée par un autre, et quel autre!... Et il écoutait EJy parler :

— o Vous êtes injuste, Olivier, » disait-elle, « bien injuste. Mais vous ne savez pas, vous ne

pouvez pas savoir... Vous voyez : tout à l'heure, je n'ai pas essayé de discuter avec vous, de vous tenir tête. Je n'ai pas été l'orgueilleuse contre qui vous avez tant lutté autrefois... L'orgueil, je n'en ai plus. Où en prendrais-je, quand je retrouve, en vous écoutant, la preuve de ce que j'ai été, de ce que je serais encore si je n'avais pas rencontré Pierre, et sans l'amour qui est entré en moi comme un hôte sacré?... Quand je vous ai dit que j'avais pensé à me faire aimer de lui pour me venger de vous, je vous ai dit la vérité ; vous devez me croire si je vous dis que maintenant cette idée me fait autant d'horreur qu'à vous-même. Quand je l'ai connu; quand i'ai senti la beauté 1;j noblesse, la pureté de cette nature, toutes ces vertus dont vous venez de parler, j'ai compris aussitôt quelle infamie je me préparais à commettre. Vous avez raison : j'aurais été un monstre si j'avais pu jouer avec un cœur si jeune, si droit, si vrai, si adorable. Mais non. Je n'ai pas été ce monstre. Je n'avais pas causé avec Pierre deux fois que j'avais renoncé à cette affreuse vengeance, et que déjà il m'avait prise tout entière. Je l'aimais!... Je l'aimais! Tout ce que vous venez de me dire, croyez-vous que je ne me le sois pas dit, que je ne me le dise pas chtujue jour, chaque heure, à moi-même, depuis que j'ai vu clair dans mes sentiments? Je l'aimais ! Et c'était votre ami, votre frère, et j'avais été votre maîtresse, et une minute viendrait où il vous reverrait, où il vous parlerait de moi ; une minute où peut-être il saurait

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tout ; une minute aussi où je vous reverrais, où vous me parleriez à moi comme vous venez de me parler. . . Ah ! douleur ! Ah ! honte ! ... » Et lâchant le bras d'OHvier, elle mit ses poings fermés sur ses yeux, avec un geste d'une agonie physique. C'était dans sa chair qu'elle souffrait, dans ce corps jadis abandonné à cet homme, qui la laissait continuer : — « Pardon. Ce n'est pas de moi qu'il s'agit, ni de ce que je puis souffrir, c'est de lui... Que je l'aime avec tout mon cœur, avec tout ce que j'ai de noble, de bon, de vrai en moi, vous ne pouvez plus en douter. Regardez-moi en face seulement. Qu'il m'aime aussi, et avec ce grand cœur que vous connaissez, vous l'avez compris. Toute cette semaine, à travers ce qu'il me disait, je vous ai vu — avec quelle angoisse! — découvrir notre secret, heure par heure... Ce secret, aujourd'hui, vous le savez : Pierre m'aime comme je l'aime, d'un amour passionné, unique, absolu. . . Et maintenant, si vous le voulez, allez lui dire que j'ai été votre maîtresse. Je ne me défendrai pas plus que je ne me suis défendue tout à l'heure. Je ne me sens pas la force de lui mentir. Le jour où il viendra me demander : « Est-ce vrai qu'Olivier a « été votre amant?» je lui répondrai : « Oui. » Mais ce n'est pas moi seule que vous aurez frappée... » Elle se tut, et, comme si l'effort pour dire sa pensée, toute sa pensée, avec tant de choses qui s'y trouvaient mêlées, tristes et amères, eût épuisé sa force, elle retomba sur le fauteuil, la tète appuyée en arrière sur le dossier. Elle attendait

ce qu'Olivier allait répondre, dans une anxiété si intense qu'elle crut s'évanouir et qu'elle ferma les yeux. Avec sa logique de femme véritablement, profondément éprise, elle avait acculé cet homme, venu chez elle pour la menacer et l'outrager, aux deux seuls partis que comportât leur tragique situation : ou bien tout dire à Hautefeuille, et celui-ci déciderait lui-même s'il aimait assez Ely pour croire encore en elle sachant qu'elle avait été la maîtresse de son ami, — ou bien lui épargner cette misère, le laisser dans son ignorance et dans son bonheur, et alors il fallait qu'Olivier partit, qu'il cessât de s'infliger et d'infliger à son ancienne maîtresse des troubles qui, à eux seuls, suffisaient à révéler leur commun passé. Qu'allait-il décider? Lui, tout à l'heure si âpre de parole, si agressif d'attitude, il ne répondait pas. A travers ses paupières battantes, Ely le voyait qui la regardait d'un étrange et ardent regard. Une lutte se livrait en lui. Quelle lutte? Elle allait le savoir et aussi quelle émotion ce déchirant appel venait d'éveiller dans ce coeur qui n'avait jamais pu s'arracher d'elle entièrement. — « Vous l'aimeriez?... • dit-il enfin, « vous 1 aimeriez?... Mais oui, vous l'aimez. Je le sens, je le vois. Il faut cela pour expliquer que vous ayiezpu trouver cet accent, ces mots, cette vérité... Ah ! » continua-t-il âprement, « si vous aviez été à Rome une fois ce que vous venez d'être là tout à l'heure; si une fois, une seule, je vous avais sentie sentir!... Mais vous ne m'aimiez pas, moi,

et VOUS l'aimez. » Il répéta : « Vous l'aimez!... J'avais cru que nous nous étions fait l'un à l'autre tout le mal que deux êtres humains peuvent se faire et que je ne souffrirais jamais par vous plus que je n'avais souffert là-bas, plus que je n'ai souffert ces jours-ci encore quand j'ai deviné que vous étiez sa maîtresse... Ce n'était rien à côté de ceci. Vous l'aimez!... Mais comment ne l'aimeriez-vous pas t Gomment n'ai-je pas compris tout de suite que sa grâce, sa délicatesse, sa jeunesse, tout ce qui fait qu'il est lui avait dû vous toucher, vous pénétrer, vous changer le cœur?... Je viens de vous voir telle que j'ai tant souhaité, tant désespéré de vous voir autrefois, et c'est par lui, c'est pour lui... » Il s'arrêta. Ses lèvres tremblèrent, comme si des phrases de douleur et de colère se pressaient en lui qu'il ne voulait pas proférer. Puis, incapable de se dominer plus longtemps, il jeta un cri de bête blessée en répétant : «Non! je ne peux pas supporter cela! J'ai trop mal, trop mal, trop mal!... » Et cruellement, sauvagement . « Puisque vous m'avez détesté assez pour rêver cette atroce vengeance, de me voir jaloux de lui à cause de vous, savourez-la, cette ven geance, vous l'avez, repaissez-vous-en!... Jouissez-en!... Je n'ai jamais, jamais tant souffert!... » — « Je vous en conjure, ne me parlez pas ainsi, » répondit Ely. Cette soudaine et violente explosion de sentiments si étranges venait de la secouer, même dans son trouble, d'un frisson inattendu. Elle entrevoyait, avec un mélange

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d'inexprimable épouvante et de pitié, un mystère encore dans le cœur de l'homme passionné qui, tour à tour, pendant cette mortelle demiheure, l'avait insultée, humiliée, méconnue; puis comprise, acceptée, justifiée, plainte, et qui maintenant la maudissait. Elle avait bien deviné, d'après les confidences de Pierre, le reflux de sensualité haineuse qui bouillonnait dans son ancien amant. Elle s'apercevait maintenant de la vérité : par-dessous cette folie sensuelle et cette haine avait toujours germé, palpité, tressailli un amour sincère. Cet amour n'avait jamais pu se développer, grandir, s'épanouir, parce que jamais elle n'avait été pour cet homme la femme qu'il cherchait, qu'il désirait, qu'il pressentait. Cette femme, elle l'était aujourd'hui, grâce au miracle d'un amour inspiré par un autre. Quel martyre nouveau pour le malheureux! Et elle lui disait, oubliant ses propres craintes, ses propres misères dans ce mouvement de compassion : — « Moi! me réjouir de votre chagrin, Olivier!... Moi! penser encore à me venger de vous! Vous n'avez donc pas senti combien j'étais sincère tout à l'heure et combien j'ai honte d'avoir seulement conçu une si coupable idée? Vous n'avez donc pas senti non plus mon remords de mes coquetteries de Rome? Vous ne comprenez donc pas que de vous voir souffrir ainsi me perce le cœur?... *

Elle continuait, lui prodiguant des paroles de consolation, dcsupplication, desympathie, quand, brusquement, il l'interrompit ;

— « Je VOUS remercie de votre pitié, » dit-il d'une voix redevenue brève et sèche. — Reprenait-il la conscience de sa dig^nité d'homme 1 Était-il froissé de cette charité de femme, si humiliante quand on aime? Tremblait-il, si cet entretien se prolong^eait, d'en dire trop, peut-être d'en sentir trop? Il insista : — « Je vous demande pardon de n'avoir pas mieux dominé mes nerfs... Nous n'avons plus rien à nous dire. Je vous promets une chose : je ferai tout pour que Pierre ne sache jamais rien. Ne me remerciez pas. Je me serais tu à cause de lui, à cause de moi, pour sauver cette amitié qui m'a été, qui m'est si chère. Je n'étais pas venu vous menacer de parler. J'étais venu vous demander de vous taire, vous aussi ; de ne pas pousser plus loin ce que je croyais être votre vengeance... Et, au moment de vous dire adieu pour toujours, c'est encore cela que je vous demande : vous aimez Pierre, il vous aime ; promettez-moi de ne jamais vous servir de cet amour contre notre amitié, de respecter cela dans son cœur. »

Il y avait comme une humilité suppliante dans sa voix, à présent. Toute cette relig^ion d'amitié dont elle le savait possédé venait d'y frémir, presque solennellement, et ce fut avec solennité qu'elle-même lui répondit :

— « Je vous le promets. »

— o Pardon encore, » dit-il, a et adieu. »

— « Adieu, •) dit-elle.

Il avait fait quelques pas jusqu'à la porte. Il

8e retourna et revint vers elle. Elle lut dans ses yeux, cette fois, tout le vertig^e, toute la folie de l'amour et du désir. Elle était saisie d'une telle peur qu'elle n'avait pas la force débouter. Arrivé près du fauteuil, il lui prit la tête dans les mains, et, frénétiquement, passionnément, il la serra. Il couvrait de baisers ses cheveux, son front, ses yeux, et cherchait sa bouche avec un délire qui rendit à la jeune femme son énergie. Et, le repoussant avecsa vigueurdécuplée par l'indignation, elle se redressa et se réfugia au fond de la pièce en criant par deux fois, comme si elle appelait à son secours l'être qui avait le droit de la défendre :

— « Et Pierre ! . . . Pierre ! . . . »

Ce nom à peine entendu, Olivier s'appuya de ses deux mains à un meuble, comme s'il allait tomber. Et, brusquement, sans regarder Ely, appuyée elle-même contre le mur, défaillante, la main sur son cœur, — sans lui dire un seul mot, ni de nouvel adieu, ni de repentir, il sortit du petit salon. Elle l'entendit s'éloigner à travers la grande pièce, puis la seconde porte se refermer. Il s'en allait du pas épouvanté d'un homme qui a failli succomber à la tentation d'un crime, qui se fuit lui-même et cette tentation scélérate. 11 passa, sans les voir, devant les deux valets de pied du vestibule, qui durent le rappeler pour lui remettre sa canne et son pardessus. Il suivit une allée du jardin sans la voir davantage. L'égarement qui l'avait précij)ité vers son ancienne maîtresse devenue la maîtresse de son ami se résolvait à

cette minute dans un tel accès de remords ; il était en même temps si bouleversé par ces baisers promenés sur ce visage si secrètement, si douloureusement regretté depuis tant de jours, par la sensation de ces lèvres fiévreuses fuyant ses lèvres, de ce corps trop désiré se débattant avec révolte, avec horreur, qu'il sentait sa raison lui échapper. Tout d'un coup et comme il tournait la grille de la villa, il aperçut quelqu'un qui l'attendait, assis dans une voiture arrêtée. Cette vue l'immobilisa d'une épouvante égale à celle qu'il eût éprouvée devant le fantôme d'une personne qu'il aurait sue morte et couchée sous terre. C'était le vengeur qu'Ely avait appelé à son secours, Hautefeuille lui-même, et qui dit simplement :

— « Olivier... »

Et à sa voix, à sa pâleur, à ses yeux, où se devinait le déchirement d'une affreuse douleur, son ami comprit qu'il savait tout.

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