IK MORTS AM0U8BUSB
fixés en terre, car si chaste et si calme que vous soyez, il suffit d'une minute pour vous faire per-
dre l'éternité.
m'k fi
H y a, au moment où nous écrivons cette ligne, dix-neuf cents ans environ qu'une cange magnifiquement dorée et peinte descendait le cours du Nil avec toute la rapidité que pouvaient lui donner cinquante rames longues et plates rampant sur l*cau égratignée comme les pattes d'un scarabée gigantesque,
une m;it de ci.kopatrë,
Cette cange était étroite, de forme allongée, relevée par les deux bouts en forme de corne de lune naissante, svcltc de proportions et merveilleusement taillée pour la marche; une téte de bélier surmontée d'une boule d'or armait la pointe de la proue, et montrait que l'embarcation appartenait à une personne de race royale.
Au milieu de la barque s'élevait une cabine à toit plat, une espèce de naos ou tente d'honneur, coloriée et dorée, avec une moulure à palmettes et quatre petites fenêtres carrées.
Deux chambres également couvertes d'hiéroglyphes occupaientlesextrémités du croissant; l'une d'elles, plus vaste que l'autre , avait un étage juxtaposé de moindre hauteur, comme les chateauxttaillards de ces bizarres galères du seizième siècle dessinées par Delhi Bella;la plus petite, quiservait de logement au pilote, se terminait en fronton triangulaire.
Leeouvcrnail était Jaitdc deux immensesavirons ajustés sur des pieux bariolés, ets'allongeant dans l'eau derrière la barque comme les pieds palmés d'un cygne; des tètes coiffées diijw/fpwt , et portant
UNE NUIT l)F. CJ.LÛPA'i'RE.
au menton la corne allégorique, étaient sculptées à la poignée de ces grandes rames que faisait manœuvrer le pilote debout sur le toit de la cabine.
C'étaitun homme basané, fauve comme du bronze neuf, avec des luisants bleuâtres et miroitants, l'œil relevé par les coins , les cheveux très noirs et tressés en cordelettes, la bouche épanouie, les pommettes saillantes, l'oreille détachée du crAne, le type égyptien dans toute sa pureté. Un pagne étroit bridant sur les cuisses , et cinq ou six tours de verroteries et d'amulettes composaient tout son costume.
11 paraissait le seul habitant de la cange , car les rameurs, penchés sur leurs avirons et cachés par le plat bord , ne se faisaient deviner que par le mouvement symétrique des rames ouvertes en côtes d'éventail à chaque flanc de la barque , et retombant dans le fleuve après un léger temps d'arrêt.
Aucun souille d'air ne faisait trembler l'atmosphère, et la grande voile triangulaire de lacange , assujettie et ficelée avec une corde de soie autour
du mât abattu , montrait que l'on avait renoncé à tout espoir de voir le vent s'élever.
Le soleil du midi décochait ses flèches de plomb ; les vases cendrées des rives du fleuve lançaient de flamboyantes réverbérations ; une lumière crue , éclatante et poussiéreuse à force d'intensité, ruisselait en torrents de flamme; l'azur du ciel blanchissait de chaleur comme un métal à la fournaise ; une brume ardente et rousse fumait à l'horizon incendié. Vas un nuage ne tranchait sur ce ciel invariable et morne comme l'éternité.
L'eau du Nil, terne et mate, semblait s'endormir dans son cours et s'étaler en nappes d'élain fondu ; nulle haleine ne ridait sa surface et n'inclinait sur leurs tiges les calices de lotus, aussi roides que s'ils eussent été sculptés; à peine si de loin en loin le saut d'un bechiroud'un fahaka, gonflant son ventre, y faisait miroiter une écaille d'argent, et les avirons de la cange semblaient avoir peine à déchirer la pellicule fuligineuse de cette eau figée. Les rives étaient désertes; une tristesse immense et solennelle pesait sur cette terre , qui ne fut jamais qu'un grand tombeau, et dont les vivants
UNE NUIT DE CLK0PATM3. 307
semblent ne pas avoir eu d'autre occupation que d'embaumerlesmorts.Tristcssearidc,sèchccomme la pierre ponce, sans mélancolie, sans rêverie, n'ayant point de nuage gris de perle à suivre à l'horizon, pas de source secrète où baigner ses pieds poudreux ; tristesse de sphinx ennuyé de regarder perpétuellement le désert, et qui ne peut se détacher du socle de granit où il aiguise ses griffes depuis vingt siècles.
Le silence était si profond qu'on eût dit que le ' monde lût devenu muet, ou que l'air eût perdu la l'acuité de conduire le son. Le seul bruit qu'on entendît, c'était le chuchotement et les rires étouffés des crocodiles pâmés de chaleur qui se vautraient dans les joncs du fleuve, ou bien quelque ibis qui , fatigué de se tenir debout, une patle repliée sous le ventre et le cou dans les épaules, quittait su pose immobile, cl, fouettant brusquement l'air bleu de ses ailes blanches , allait se percher sur un obélisque ou sur un palmier.
Lacangofilaileommo la Uèc-hcsurl'caudu fleuve, laissant derrière elle un sillage argenté qui se refermait bientôt, et quelques globules écumeux
30S UNE NUIT DE Cf.HOPATRB.
venant crever à la surface, témoignaient seuls du passage de la barque déjà hors de vue.
Les berges du fleuve, couleur d'ocre et de saumon , se déroulaient rapidement comme des bandelettes de papyrus entre le double azur du ciel et de l'eau , si semblables de ton que la mince langue de terre qui les séparait semblait une chaussée jetée sur un immense lac , et qu'il eût été difficile de décider si le Nil réfléchissait le ciel ou si le ciel réfléchissait le Nil.
Le spectacle changeait à chaque instant ; tantôt c'étaient de gigantesques propylées qui venaient mirer au fleuve leurs murailles en talus, plaquées de larges panneauxdc figures bizarres ; des pylônes aux chapiteaux évasés, des rampes côtoyées do grands sphinx accroupis , coiffés du bonnetà barbe cannelée, et croisant sous leurs mamelles aiguës leurs pattes de basalte noir; des palais démesurés faisant saillir sur l'horizon les lignes horizontales et sévères de leur entablement où le globe emblématique ouvrait ses ailes mystérieuses comme un aigle a l'envergure démesurée; des temples aux colonnes énormes , grosses comme des tours, où se
UNE MJir DE LLbOPAIRE. 3lȕ*
détachaient sur un fond d'éclatante blancheur des processions de ligures hiéroglyphiques : toutes les prodigiositésde cette architecture de Titans. Tantôt, des paysages d'une aridité désolante ; des collines formées par des petits éclats de pierre provenant des fouilles et des constructions, miettes de cette gigantesque débauche de granit qui dura plus de trente siècles ; des montagnes exfoliées de chaleur, déchiquetées et zébrées de rayures noires, semblables aux cautérisations d'un incendie ; des tertres bossus et difformes , accroupis comme le criocéphale des tombeaux , et découpant au bord du ciel leur attitude contrefaite ; des marnes verdàtrcs, des ocres roux, des tufs d'un blanc farineux, et de temps à autre quelque escarpement de marbre couleur rose-sèche, où bâillaient les bouches noires des carrières.
Cette aridité n'était tempérée par rien : aucune oasis de feuillage ne rafraîchissait le regard , le vert semblait une couleur inconnue dans cette nature; seulement de loin en loin un maigre palmier s'épanouissait ù l'horizon , comme un crabe végétal j un nopal épineux brandissait ses feuilles
acérées comme des glaives de bronze; un carthame, trouvant un peu d'humidité à l'ombre d'un tronçon de colonne, piquait d'un point rouge l'uniformité générale.
Après ce coup d'oeil rapide sur l'aspect du paysage, revenons à la cange aux cinquante rameurs, et , sans nous faire annoncer, entrons de plain-pied dans la naos ou tente d'honneur.
L'intérieur était peinten blanc, avec des arabesques vertes, des liiets de vermillon et des fleurs d'or de forme fantastique ; une natte de joncs d'une finesse extrême recouvrait le plancher ; au fond s'élevait un petit lit à pied de griffon, avec un dossier garni comme un canapé ou une causeuse moderne, un escabeau à quatre marches pour y monter, et, recherche assez singulière dans nos idées confortables, une espèce d'hémicycle en bois de cèdre , monté sur un pied , destiné à embrasser le contour de la nuque et à soutenir la te te de la personne couchée.
Sur cet étrange oreiller reposait une tête bien charmante, dont un regard lit perdre la moitié du monde, une tête adorée et divine , la femme la plus
complète qui ait^jamais existé, la plus femme et la plus reine, un type admirable, auquel les poëtes n'ont pu rien ajouter, et que les songeurs trouvent toujours au bout de leurs rêves : il n'est pas besoin de nommer Cléopâtrc.
Auprès d'elle Charmion , son esclave favorite, balançait un large éventail de plumes d'ibis; une jeune fdle arrosait d'une pluie d'eau de senteur les petites jalousies de roseaux qui garnissaient les fenêtres de la naos, pour que l'air n'y arrivât qu'imprégné de fraîcheur et de parfums.
Près du lit de repos , dans un vase d'albâtre ru*banné, au goulet grêle, à la tournure effilée et svelte, rappelant vaguement un profil de héron , trempait un bouquet de fleurs de lotus, les unes d'un bleu céleste, les autres d'un rose tendre, comme le bout des doigts d'Isis , la grande déesse.
Cléopâtrc , ce jour-là , par caprice ou politique , n'était pas habillée à la grecque ; elle venait d'assister à une panégyrie , et elle retournait à son palais d'été dans la cange , avec le costume égyptien qu'elle portait à la féte.
Nos lectrices seront peut-être curieuses de savoir
comment la reine Cléopàtre était habillée en revenant de la Mammisi d'Hermonthis où l'on adore la triade du dieu Mandou, de la déesse Ritlio et de leur fils Harphré; c'est une satisfaction que nous
pouvons leur donner.
La reine Cléopàtre avait pour coiffure une espèce de casque d'or très léger formé par le corps et les ailes de 1' epervier sacre 5 les ailes, rabattues en éventail de chaque côté de la léte , couvraient les tempes, s'allongeaient presque jusque sur le cou, et dégageaient par une petite échancrure une oreille plus rose et plus délicatement enroulée que la coquille dont sortit Vénus que les Egyptiens nomment Hâthor ; la queue de l'oiseau occupait la place où sont posés les chignons de nos femmes; son corps, couvert de plumes imbriquées et peintes de différents émaux, enveloppait le sommet du crâne, et son cou, gracieusement replié vers le front, composait avec la tête une manière de corne étincelante de pierreries; un cimier symbolique en forme de tour complétait cette coiffure élégante, quoique bizarre. Des cheveux noirs comme ceux d'une nuit sans étoiles s'échappaient de ce casque et filaient
UNE MIT DE CLÉOPATItE. 313
en longues tresses sur de blondes épaules dont une collerette ou haussecol , orné de plusieurs rangs de serpentine , d'azerodrach et de chrysoberil, ne laissait, hélas! apercevoir que le commencement; une robe de lin à côtes diagonales, — un brouillard d'étoile, de l'air tramé, ventus tcxlilis comme dit Pétrone, — ondulait en blanche vapeur autour d'un beau corps dont elle estompait mollement les contours. Cette robe avait des demi-manches justes sur l'épaule , mais évasées vers le coude comme nos manches à sabot, et permettait de voir un bras admirable et une main parfaite; le bras serré par six cercles d'or et la main ornée d'une bague représentant un scarabée. Une ceinture, dont les bouts noués retombaient par devant, marquait la taille de cette tunique flottante et libre \ un mantelct garni de franges achevait la parure; cl si quelques mots barbares n'effarouchent 'point des oreilles parisiennes, nous ajouterons que cette robe se nommait schenti et le mantelet calasiris»
Pour dernier détail, disons que la reine Cléopatre portait de légères sandales fort minces recourbées en pointe et rattachées sur le coude-pied
comme les souliers à la poulaine des châtelaines du moyen -âge.
La reine Cléopâtre n'avait cependant pas l'air de satisfaction d'une femme sure d'être parfaite^ mentbelle et parfaitement parée ; elle se retournait et s'agitait sur son petit lit , et ses mouvements assez brusques dérangeaient à chaque instant les plis de son conopœum de gaze que Charmion rajustait avec une patience inépuisable sans cesser de balancer son éventail.
« L'on ctoulfc dans cette chambre, ditCléopâtre; quand même Phta, dieu du feu, aurait établi ses forges ici , il ne ferait pas plus chaud ; l'air est comme une fournaise. » Et elle passa sur les lèvres le bout de sa petite langue , puis étendit la main comme un malade qui cherche une coupe absente.
Charmion, toujours attentive , frappa des mains; un esclave noir, vêtu d'un tonnelet plissé comme la jupe des Albanais et d'une peau de panthère jetée sur l'épaule , entra avec la rapidité d'une apparition, tenant en équilibre sur la main gauche un plateau chargé de tasses et de tranches de pas-
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tèque , et dans la droite un vase long muni d'un goulot comme une théière.
L'esclave remplit une des coupes en versant de haut avec une dextérité merveilleuse, et la plaça devant la reine. Cléopâtrc toucha le breuvage du bout des lèvres, le reposa à côté d'elle, et, tournant vers Charmion ses beaux yeux noirs , onctueux et lustrés par une vive étincelle de lumière,
« Charmion ! dit-elle , je m'ennuie* »
Charmion , pressentant une confidence, fit une mine d'assentiment douloureux et se rapprocha de sa maîtresse.
« Je m'ennuie horriblement, reprit Cléopàtre en laissant pendre ses bras comme découragée et vaincue; cette Egypte m'anéantit et m'écrase j ce
i:sr mit ni: cikoi'atri:. 317
ciel, avec son azur implacable, est plus triste que la nuit profonde de l'Erèbc : jamais un nuage ! jamais une ombre, et toujours ce soleil rouge, san- ' glant , qui vous regarde comme l'œil d'un cyclope ! Tiens, Char m ion, je donnerais une perle pour une goutte de pluie! de la prunelle enflammée de ce ciel de bronze il n'est pas encore tombé une seule larme sur la désolation de cette terre; c'est un grand couvercle de tombeau, un dôme de nécropole, un ciel mort et desséche comme lés momies qu'il recouvre; il pèse sur mes épaules comme un manteau trop lourd; il me gêne et m'inquiète; il me semble que je ne pourrais me lever toute droite sans m'y heurter le front; et puis, ce pays est vraiment un pays effrayant; tout y est sombre, énigmatique, incompréhensible! L'imagination n'y produit que des chimères monstrueuses et des monuments démesurés; cette architecture et cet art me font peur; ces colosses, que leurs jambes engagées dans la pierre condamnent à rester éternellement assis les mains sur leurs genoux, me fatiguent de leur immobilité stupide; ils obsèdent mes yeux et mon horizon. Quand viendra donc le géant qui
doit les prendre par la main et les relever de leur faction de vingt siècles? Lo granit lui-même se lasse, à la fin! Quel maître attendent-ils donc pour quitter la montagne qui leur sert de siège et se lever en signe de respect? de quel troupeau invisible
ces grands sphinx accroupis comme des chiens qui guettent sont-ils les gardiens, pour ne fermer jamais la paupière et tenir toujours la griffe en arrêt? qu'ont-ils donc a fixer si opiniâtrement leurs yeux de pierre sur l'éternité et l'infini? quel secret étrange leurs lèvres serrées retiennent-elles dans
leur poitrine? A droite, à gauche, de quelque côté que Ton se tourne, ce ne sont que des monstres affreux avoir, des chiens à tête d'homme, des hommes à tête de chiens, des chimères nées d'accouplements hideux dans la profondeur ténébreuse dessyringes, des Anubis, des Typhons, des Osiris, deséperviers aux yeux jaunes qui semblent vous traverser de leurs regards inquisiteurs et voir au-delà de vous des choses que l'on ne peut redire, — une famille d'animaux et de dieux horribles aux ailes écaillées, au bec crochu, aux griffes tranchantes, toujours prêts à vous dévorer et u vous saisir si vous fran-
chissez le seuil du temple et si vous levez le coin du voile! —
«Sur les murs, sur les colonnes, sur les plafonds, sur les planchers, sur les palais et sur les temples , dans les couloirs et les puits les plus profonds des nécropoles jusqu'aux entrailles de la terre, où la lumière n'arrive pas, où les flambeaux s'éteignent faute d'air, et partout, et toujours, d'interminables hiéroglyphes sculptés et peints racontant en langage inintelligible des choses </uc Ton ne sait plus et qui appartiennent sans doute à des créations disparues; prodigieux travaux enfouis où tout un peuple s'est usé h écrire l'épitaphe d'un roi! Du mystère et du granit, voilà l'Egypte; beau pays pour une jeune femme et une jeune reine I
« L'on ne voit que symboles menaçants et funèbres , des pedum , des tau , des globes allégoriques , des serpents enroules , des balances où l'on pèse lésâmes, — l'inconnu, la mort, le néant! Pour toute végétation , des stèles bariolées de caractères bizarres; pour allées d'arbres, des avenues d'obélisques de granit; pour sol, d'immenses pavés de granit dont chaque montagne ne peut fournir
<t2l) l'NB NTIT Di: CLKOl'AfltR.
qu'une seule dalle; pour ciel, des plafonds de granit. — L'éternité palpable, unameret perpétuel sarcasme contre la fragilité et la brièveté de la vie ! — des escaliers faits pour des enjambées de Titan, que le pied humain ne saurait franchir et qu'il faut monter avec des échelles, des colonnes que cent bras ne pourraient entourer, des labyrinthes où l'on marcherait un an sans en trouver l'issue ! — le vertige de l'énormité, l'ivresse du gigantesque, l'effort désordonné de l'orgueil qui veut graver à tout prix son nom sur la surface du monde.
« Et puis, Charmion, je te le dis, j'ai une pensée qui me fait peur; dans les autres contrées de la terre on brûle les cadavres, et leur cendre bientôt se confond avec le sol. Ici l'on dirait que les vivants n'ont d'autre occupation que de conserver les morts ; des baumes puissants les arrachent à la destruction ; ils gardent tous leur forme et leur aspect ; l'âme évaporée, la dépouille reste. Sous ce peuple il y a vingt peuples ; chaque ville a les pieds sur vingt étages de nécropoles; chaque génération qui s'en va fait une population de momies à une cité ténébreuse : sous le père vous trouvez le
TSE NUIT DE f.LÉOPATRE. 321
grand-père et l'aïeul dans sa boîte peinte et dorée, tels qu'ils étaient pendant leur vie , et vous fouilleriez toujours que vous en trouveriez toujours!
«Quand je songe à ces multitudes emmaillotées de bandelettes , à ces myriades de spectres desséchés qui remplissent les puits funèbres et qui sont là depuis deux mille ans , face à face , dans leur silence que rien ne vient troubler, pas même le bruit que fait en rampant le ver du sépulcre, et qu'on rctrouvera intacts après deux autres mille ans, avec leurs chats, leurs crocodiles, leurs ibis, tout ce qui a vécu en même temps qu'eux , il me prend des terreurs et je me sens courir des frissons sur la peau. Que se disent-ils, puisqu'ils ont encore des lèvres, et que leur ame, si la fantaisie lui prenait de revenir, trouverait leur corps dans l'état où elle Ta quitté?
« L'Egypte est vraiment un royaume sinistre , et bienpeufaitpourmoi la rieuseet lafolle; tout y renferme une momie ; c'est le cœur et le noyau de toute chose. Aprèsmille détours, c'est là que vous aboutissez; les pyramides cachent un sarcophage. Néant et folie que tout cela. Evcnlrez le ciel avec de gigantesques triangles de pierre, vous n'allongerez
322 UNE NUIT DJi CLUOl'ATRE.
pas votre cadavre d'un pouce. Comment se réjouir et vivre sur une terre pareille, où l'on ne respire pour parfum que l'odeur Acre du naphtc et du bitume qui bout dans les chaudières des embaumeurs, où le plancher de votre chambre sonne creux parce que les corridors des hypogées et des puits mortuaires s'étendent jusque sous votre alcôve? Etre la reine des momies, avoir pour causer ces statues à poses roides et contraintes., c'est gai! Encore, si pour tempérer cette tristesse j'avais quelque passion au cœur, un intérêt à la vie, si j'aimais quelqu'un ou quelque chose ! Si j'étais aimée! mais je ne le suis point.
« Voilà pourquoi je m'ennuie , Charmion ; avec l'amour , cette Egypte aride et renfrognée me paraîtrait plus charmante que la Grèce avec ses
dieux d'ivoire, ses temples de marbre blanc, ses bois de lauriers roses et ses fontaines d'eau vive. Je ne songerais pas à la physionomie baroque d'Anubis et aux epouvantements des villes souterraines. »
Charmion sourit d'un air incrédule. «Ce ne doit pas être la un grand sujet de chagrin pour vous;
USB NUIT DE CJiÉOPATRE, 323
car chacun clo vos regards perce les cœurs comme les flèches d'or d'Eros lui-même.
— Une reine, reprit CléopAtrc , peut-elle savoir si c'est le diadème ou le front que l'on aime en elle ; les rayons de sa couronne sidérale éblouissent les yeux et le cœur; descendue des hauteurs du trône, aurais-jola célébrité et la vogue de lîacchide ou d'Archenassa , de la première courtisane venue d'Athènes ou de Milet? Une reine, c'est quelque chose de si loin des hommes, de si élevé, de 'si séparé, de si impossible ! Quelle présomption peut se flatter de réussir dans une pareille entreprise? Ce n'est plus une femme, c'est une ligure auguste et sacrée qui n'a point de sexe, et que l'on adore à genoux sans l'aimer comme la statue d'une déesse. Qui a jamais été sérieusement épris d'Hôré aux bras de neige, de Pallas aux yeux vert de mer? qui a jamais essaye de baiser les pieds d'argent de Thétys et les doigts de roses de l'Aurore ? quel amant des beautés divines a pris des ailes pour voler vers les palais d'or du ciel? Le respect et la terreur glacent les âmes en notre présence, et pour être aimée de nos pareils il faudrait descendre dans
l'NR M IT DE CLKOPATRE.
les nécropoles dont je parlais tout à l'heure. »
Quoiqu'elle n'élevîU aucune objection contre les raisonnements de sa maîtresse , un vague sourire errant sur les lèvres de l'esclave grecque faisait voir qu'elle ne croyait pas beaucoup à cette inviolabilité de la personne royale.
« Ah ! continua Cléopâtrc, je voudrais qu'il m'arrivât quelque chose, une aventure étrange, inattendue! Le chant des poètes, la danse des esclaves syriennes, les festins couronnés de roses et prolongés jusqu'au jour, les courses nocturnes, les chiens de Laconie, les lions privés, les nains bossus, les membres de la confrérie des inimitables , les combats du cirque, les parures nouvelles, les robes de byssus , les unions de perles, les parfums d'Asie , les recherches les plus exquises , les somptuosités les plus folles , rien ne m'amuse plus ; tout m'est indifférent , tout m'est insupportable !
— On voit bien, dit tout bas Charmion, que la reine n'a pas eu d'amant et n'a fait tuer personne depuis un mois. »
Fatiguée d'une aussi longue tirade , Cléopâtre prit encore une fois la coupe posée à côté d'elle, y
UNE MJIT DE Cf.ËOI'.VTRE. ;ï2j
trempa ses lèvres, et, mettant sa tète sous son bras
avec un mouvement de colombe , s'arrangea de son mieux pour dormir. Gharmion lui défit ses sandales et se mil à lui chatouiller doucement la plante des pieds avec la barbe d'une plume de paon ; le sommeil ne tarda pas à jeter sa poudre d'or sur les beaux yeux de la sœur de Ptolémée.
Maintenant que Cléopâtrc dort , remontons sur le pont de la cange et jouissons de l'admirable spectacle du soleil couchant. Une large bande violette fortement chauffée de tons roux vers l'occident occupe toute la partie inférieure du ciel ; en rencontrant les zones d'azur, la teinte violette se fond en lilas clair et se noie dans le bleu par une demiteinte rose; du côté où le soleil, rouge comme un bouclier tombé des fournaises de Vulcain , jette ses ardents reflets, la nuance tourne au citron pâle, et produit des teintes pareilles à celles des turquoises. L'eau frisée par un rayon oblique a l'éclat mat d'une glace vue du côte du tain ou d'une lame damasquinée; les sinuosités de la rive, les joncs et tous les accidents du bord s'y découpent en traits fermes et noirs qui en font vivement res-
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sortir la réverbération blanchâtre. A la faveur de cette clarté crépusculaire vous apercevrez là-bas comme un grain de poussière tombé sur du vif-argent, un petit point brun qui tremble dans un réseau de filets lumineux. Est-ce une sarcelle qui plonge, une tortue qui se laisse aller à la dérive, un crocodile levant pour respirer l'air moins brûlant du soir le bout de son rostre squameux, le ventre d'un hippopotame qui s'épanouit à fleur d'eau ? ou bien encore quelque rocher laissé à découvert par la décroissance du fleuve? car le vieil IIopi-Mou, père des eaux, a bien besoin de remplir son urne tarie aux pluies du solstice dans les montagnes de la lune.
Ce n'est rien de tout cela. Par les morceaux d'Osiris si heureusement recousus ! c'est un homme qui paraît marcher et patiner sur l'eau... l'on peut voir maintenant la nacelle qui le soutient, une vraie coquille de noix, un poisson creusé, trois bandes d'écorce ajustées , une pour le fond et deux pour les plats-bords, le tout solidement relié aux deux pointes avec une corde engluée de bitume. Un homme se tient debout , un pied sur chaque
UNE NUIT DE CLÉOPATftE. 327
bord de cette frôle machine, qu'il dirige avec un seul aviron qui sert en même temps de gouvernail , et quoique la cange royale file rapidement sous l'effort de cinquante rameurs, la petite barque noire gagne visiblement sur elle.
Cléopalre désirait un incident étrange , quelque chose d'inattendu; cette petite nacelle effilée, aux allures mystérieuses, nous a tout l'air déporter sinon une aventure, du moins un aventurier. Peutêtre contient-elle le héros de notre histoire^ La chose n'est pas impossible.
C'était, en tout cas, un beau jeune homme de vingt ans, avec des cheveux si noirs qu'ils paraissaient bleus, une peau blonde comme de l'or, et de proportions si parfaites qu'on eût dit un bronze de Lysippe; bien qu'il ramât depuis longtemps, il ne trahissait aucune fatigue, et il n'avait pas sur le front une seule perle de sueur.
Le soleil plongeait sous l'horizon, et sur son disque échancré se dessinait la silhouette brune d'une ville lointaine que l'œil n'aurait pu discerner sans cet accident de lumière ; il s'éteignit bientôt tout-à-fait, et les étoiles, belles de nuit du ciel,
.12S rsr. nuit nE ci.kovatrk.
ouvrirent leur calice d'or dans l'azurdu firmament. La cange royale, suivie de près par la petite nacelle, s'arrêta près d'un escalier de marbre noir dont chaque marche supportait un de ces sphinx haïs do Cléopâtre. C'était le débarcadère du palais d'été.
Cléopâtrc, appuyée sur Charmion , passa rapidement comme une vision étineelante entre une double haie d'esclaves portant des fanaux.
I iC jeune homme prît au fond de la barque une grande peau de lion, la jeta sur ses épaules, sauta légèrement à terre, tira la nacelle sur la berg«i *; :t se dirigea vers le palais.
Qu'est-ce que ce jeune homme qui, debout sur un morceau d'écorce,se permet dé suivre la cange royale, et qui peut lutter de vitesse contre cinquante rameurs du pays de Kousch, nus jusqu'à la ceinture et frottés d'huile de palmier? Quel intérêt le pousse et le fait agir? Voilà ce que nous sommes
oblige de savoir en notre qualité de poète doué du don d'intuition, et pour qui tous les hommes et même toutes les femmes, ce qui est plus difficile, doivent avoir au côté la fenêtre que réclamait Momus.
il n'est peut-être pas très aisé de retrouver ce
que pensait, il y a tantôt deux mille ans, un jeune
homme de la terre de Kemé qui suivait la barque
dcCléopàtrc, reine et déesse Kvcrgole revenant de
la Mammisi d'Ilcrmonthis. Nous essaierons cependant.
Meïamoun, fils de Mandouschopsch, était un jeune homme d'un caractère étrange; rien de ce qui louche le commun des mortels ne faisait impression sur lui ; il semblait d'une race plus haute, et l'on eût dit le produit de quelque adultère divin; son regard avait l'éclat et la fixité d'un regard d'épervier , et la majesté sereine siégeait sur son front comme sur un piédestal de marbre ; un noble dédain arquait sa lèvre supérieure et gonflait ses narines comme celles d'un cheval fougueux; quoiqu'ileût presqucla grâce délicate d'une jeune h'ile, et que Dionysius, le dieu efféminé, n'eût pas une
ILNE NUIT DE CLÉOi'ATRE. 331
poitrine plus ronde et plus polie, il cachait sous cette molle apparence des nerfs d'acier et une force herculéenne ; singulier privilège de certaines natures antiques de réunir la beauté de la femme a la force de l'homme.
Quant à son teint, nous sommes oblige d'avouer qu'il était fauve comme une orange, couleur contraire à l'idée blanche et rose que nous avons de la beauté; ce qui ne l'empêchait pas d'être un fort charmant jeune homme, très recherché par toutes sortesde femmcsjaunes, rouges, cuivrées, bistrées, dorées, et même par plus d'une blanche grecque.
D'après ceci, n'allez pas croire que Mcïamoun fût un homme à bonnes fortunes: les cendres du vieux Priant, les neiges d'ilippoly te lui-même n'étaient pas plus insensibles et plus froides ; le jeune néophyte en tunique blanche, qui se prépare à l'initiation des mystères d'Isis," ne mène pas une vie plus chaste; la jeune fille qui transit ù l'ombre glaciale de sa mère n'a pas cette pureté craintive.
Les plaisirs de Mcïamoun, pour un jeune homme de si farouche approche, étaient cependant d'une singulière nature; il partait tranquillement le matin
l NE NUIT DE CLKOl'ATAE.
avec son petit bouclier de cuir d'hippopotame, son harpè ou sabre à lame courbe, son arc triangulaire et son carquois de peau de serpent, rempli de flèches barbelées. Puis il s'enfonçait dans le désert, et faisait galoper sa cavale aux jambes sèches, à la tête étroite, à la crinière échcvelée, jusqu'à ce qu'il trouvât une trace de lionne ; cela le divertissait beaucoup d'aller prendre les petits lionceaux sous le ventre de leur mère. En toutes choses il n'aimait que lé périlleux ou l'impossible ; il se plaisait fort à marcher dans des sentiers impraticables, à nager dans une eau furieuse, et il eût choisi pour se baigner dans le Nil précisément l'endroit des cataractes : l'abîme l'appelait.
Tel était Mcïamoun, (ils de Mandouschopsch.
Depuis quelque temps son humeur était devenue encore plus sauvage; il s'enfonçait des mois ent iers dans l'océan de sables et ne reparaissait qu'à de rares intervalles. Sa mère inquiète se penchait vainement du haut de sa terrasse et interrogeait le chemin d'un œil infatigable. Après une longue attente un petit nuage de poussière tourbillonnait à l'horizon; bientôt le nuugo crevait et laissait voir
Meïamoun couvert de poussière sur sa cavale maigre comme une louve, l'œil rouge et sanglant, la narine frémissante, avec des cicatrices au flanc, cicatrices qui n'étaient pas des marques d'éperon.
Après avoir pendu dans sa chambre quelque peau d'hyène ou de lion, il repartait.
Et cependant, personne n'eût pu être plus heureux que Meïamoun ; il était aimé de Nephté, la Jille du prêtre Afomouthis, la plus belle personne du nome d'Arsinoïte. Il fallait être Meïamoun pour ne pas voir que Nephté avait des yeux charmants, relevés par les coins avec une indéfinissable expression de volupté ; une bouche où scintillait un rouge sourire, des dents blanches et limpides, des bras d'une rondeur exquise et des pieds plus parfaits que les pieds de jaspe de la statue d'isis ; assurément il n'y avait pas dans toute l'Egypte une main plus petite et des cheveux plus longs. Les charmes de Nephté n'eussent été effacés que par ceux do Cléopatrc. Mais qui pourrait songer à aimer CléopiUrc? lxion, qui fut amoureux de Junon, ne serra dans ses bras qu'une nuée, et il tourne éternellement sa roue aux enfers.
C'était Cléopâtrc qu'aimait Mcïamoun ! !
Il avait d'abord essayé de dompter cette passion folle, il avait lutté corps à corps avec elle. Mais on n'étouffe pas l'amour comme on étouffe un lion, et les plus vigoureux athlètes ne sauraient rien y faire. La flèche était restée dans la plaie et il la traînait partout avec lui ; l'image de Cléopatre radieuse et splcndide sous son diadème à pointes d'or, seule debout dans sa pourpre impériale, au milieu d'un peuple agenouillé, rayonnait dans sa veille et dans son rêve; comme l'imprudent qui a regardé le soleil et qui voit toujours une tache insaisissable voltiger devant lui, Mcïamoun voyait toujours Cléopâtre. Les aigles peuvent contempler le soleil sans être éblouis, mais quelle prunelle de diamant pourrait se fixer impunément sur une belle femme,
sur une belle reine !
Sa vie était d'errer autour des demeures royales pour respirer le môme airqueCléopalre,pourbaiser
sur le sable, bonheur, hélas! bien rare, l'empreinte à demi effacée de son pied j il suivait les fetes sacrées et les panégyries, tûchantdc saisir un rayon de ses yeux, de dérober au passage un des mille
aspectsdcsa beauté. Quelquefois la honte le prenait de cette existence insensée ; il se livrait à la chasse avec un redoublement de furie, et tachait de mater par la fatigue l'ardeur de son sang et la fougue de ses désirs.
Il avait été à la panégyrie d'Hermonthis, et dans le vague espoir de revoir la reine un instant lorsqu'elle débarquerait au palais d'été, il avait suivi la eange dans sa nacelle sans s'inquiéter des Acres morsures du soleil par une chaleur à faire fondre en sueur de lave les sphinx haletants sur leurs piédestaux rougis.
Et puis, il comprenait qu'il touchait à un moment suprême, que sa vie allait se décider, et qu'il ne pouvait mourir avec son secret dans sa poitrine.
C'est une étrange situation que d'aimer une reine ; c'est comme si l'on aimait une étoile, encore l'étoile vient-elle chaque nuit briller à sa place dans le ciel ; c'est une espèce de rendez-vous mystérieux; vous la retrouvez, vous la voyez, elle ne s'offense pas de vos regards ! misère ! être pauvre, inconnu, obscur, assis tout au bus de l'échelle,
336 UNE NlUr PB CLÉOPATRI. !
et se sentir le cœur plein d'amour pour quelque chose de solennel, d'étincelant et de splendidc, pour une femme dont la dernière servante ne voudrait pas de vous ! avoir l'œil fatalement fixé sur quelqu'un qui ne vous voit point, qui ne vous verra jamais, pour qui vous n'êtes qu'un flot de la foule pareil aux autres et qui vous rencontrerait cent fois sans vous reconnaître ! n'avoir, si l'occasion
de parler se présente, aucune raison à donner d'une si folle audace, ni talent de poète, ni grand génie, ni qualité surhumaine ; rien que de l'amour; et en échange de laheauté, delà noblesse, de la puissancede toutes les splendeurs qu'on rêve, n'apporter que de la passion ou sa jeunesse, choses rares !
Ces idées accablaient Meïamoun; couché à plat ventre sur le sable, le menton dans ses mains, il se laissait emporter et soulever par le flot d'une intarissable rêverie; il ébauchait mille projets plus insensés les uns que les autres. 11 sentait bien qu'il
tendait à un but impossible, mais il n'avait pas le courage d'y renoncer franchement) et la perlide espérance venait chuchoter à son oreille quelque menteuse promesse.
UNE NUIT DE ClÉOPATRE. 337
« Hâthor, puissante déesse, disait-il à voix basse, que t'ai-je fait pour me rendre si malheureux? te venges -tu du dédain que j'ai eu pour Nephté, la fille du prêtre Afomouthis? m'en veuxtu d'avoir repousse Lamia, l'Hétaïre d'Athènes, ou Flora, la courtisane romaine? Est-ce ma faute à moi si mon cœur n'est sensible qu'à la seule beauté de Clcopâlre ta rivale? Pourquoi as-tu enfoncé dans mon âme la flèche empoisonnée de l'amour impossible! Quel sacrifice et quelles offrandes 'demandes-tu? Faut-il t'élever une chapelle de marbre rose de Syènc avec des colonnes à chapiteaux dorés, un plafond d'une seule pièce et des hiéroglyphes sculptés en creux par les meilleurs ouvriers de Mcmphis ou de Thèbes? Képonds-moi. »
Comme tous les dieux et les déesses que l'on invoque, Hâthor ne répondit rien. Mcïamoun prit un parti désespéré.
Cléopatre de son côté invoquait aussi la déesse Ihithor; elle lui demandait un plaisir nouveau, une sensation inconnue; languissamment couchée sur son lit, elle songeait qii' x le nombre des sens est bien borné, que les plus exquis raffinements lais-
sent bien vite venir le dégoût, et qu'une reine a réellement bien de la peine à occuper sa journée. Essayer des poisons sur des esclaves, faire battre des hommes avec des tigres ou des gladiateurs entre eux ! boire des perles fondues , manger une province ! tout cela est fade et commun !
Charmion était aux expédients et ne savait plus que faire de sa maîtresse.
Tout à coup un sifflement se fit entendre ; une flèche vint se planter en tremblant dans le revêtement de cèdre de la muraille.
Cléopûtrc faillit s'évanouir de frayeur. Charmion se pencha à la fenêtre et n'aperçut qu'un flocon d'écume sur le fleuve. Un rouleau de papyrus entourait le bois de la flèche; il contenait ces mots écrits en caractères phonétiques : « Je vous aime ! »
« Je vous aime, répéta Cléopatrc en faisant tourner entre ses doigts frôles et blancs le morceau de papyrus roulé à la façon des scytales, voilà le mot que je demandais; quelle âme intelligente, quel génie caché a donc si bien compris mon désir? »
Et, tout-à-fait réveillée de sa langoureuse tor-
peur, elle sauta à bas de son lit avec l'agilité d'une chatte qui flaire une souris, mit ses petits pieds d'ivoire dans ses tatbebs brodés, jeta une tunique de byssus sur ses épaules, cl courut à la fenêtre par laquelle Charmion regardait toujours.
La nuit était claire et sereine ; la lune déjà levée dessinait avec de grands angles d'ombre et de lumière les masses architecturales du palais, détachées en vigueur suixun fond de bleuâtre transparence, et glaçait de moires d'argent l'eau du fleuve où son reflet s'allongeait en colonne élincelanlc; un léger souffle de brise, qu'on eût pris pour la respiration des sphinx endormis, faisait palpiter les roseaux et frissonner les clochettes d'azur des lotus; les câbles des embarcations amarrées au bord du Nil gémissaient faiblement, et le flot se plaignait sur son rivage comme une colombe sans ramier. Un vague parfum de végétation, plus doux que celui des aromates qui brûlent dans Vanschir des prêtres d'Anubis, arrivait jusque dans la chambre. C'était une de ces nuits enchantées de l'Orient, plus splcndidcs que nos plus beaux jours, car notre soleil ne vaut pas cette lune.
UNE NUIL' DR GLliOPATHR. 311
« Ne vois-lu pas là-bas, vers le milieu du fleuve, une tête d'homme qui nage?Ticns, il traverse maintenant la traînée de lumière et va se perdre dans l'ombre; on ne peut plus le distinguer.» Et sappuyant sur l'épaule de Charmion, elle sortait à demi son beau corps de la fenêtre pour tâcher de retrouver la trace du mystérieux nageur. Mais un bois d'acacias du Nil, de douins et dcsayals, jetait à cet endroit son ombre sur la rivière et protégeait la fuite de l'audacieux. Si Mcïamoun eût eu le bon esprit de se retourner, il aurait aperçu Cléopâtre, la reine sidérale, le cherchant avidement des yeux à travers la nuit, lui, pauvre Egyptien obscur, misérable chasseur de lions.
« Charmion, Charmion, fais venir Phrehipcphbour, le chef des rameurs, et qu'on lance sans retard deux barques à la poursuite de cet homme, » dit Cléopâtre, dont la curiosité était exciiéc au plus haut degré.
Phrehipcphbour parut: c'était un homme de la race Nahasi, aux mains larges, aux bras musculeux, coiffé d'un bonnet de couleur rouge, assez semblable au casque phrygien, et vêtu d'un caleçon
étroit , raye diogonalcmcnt de blanc et de bleu. Son buste entièrement nu reluisait à la clarté de la lampe, noir et poli comme un bloc de jais. Il prit les ordres de la reine et se relira sur-le-champ pour les exécuter.
Deux barques longues, étroites, si légères que le moindre oubli d'équilibre les eût fait chavirer, fendirent bientôt l'eau du Nil en sifflant sous l'effort de vingt rameurs vigoureux ; mais la recherche fut inutile. Après avoir battu la rivière en tous sens, après avoir fouillé la moindre touffe de roseaux, Phrehipcphbour revint au palais sans autre résultat que d'avoir fait envoler quelque héron endormi debout sur une patte ou troublé quelque crocodile dans sa digestion.
Cléopâtrc éprouva un dépit si viî de cette contrariété qu'elle eut une forte envie de condamner Phrehipcphbour à la meule ou aux bêtes. Heureusement Charmion intercéda pour le malheureux tout tremblant , qui palissait de frayeur sous sa peau noire. C'était la seule fois de sa vie qu'un de ses désirs n'avait pas été aussitôt accompli que formé; aussi éprouvait-elle une surprise inquiète,
comme un premier doute sur sa toute -puissance.
Elle, Cléopâtrc, femme et sœur de Ptoléméc, proclamée déesse Evcrgète, reine vivante des régions d'en-bas et d'en-haut, œil de lumière, préférée du soleil, comme on peut le voir dans les cartouches sculptés sur les murailles des temples, rencontrer un obstacle, vouloir une chose qui ne s'est pas faite, avoir parlé et n'avoir pas été obéic ! Autant vaudrait être la femme de quelque pauvre paraschiste inciscur de cadavres et* faire fondre du natron dans une chaudière! C'est monstrueux, c'est exorbitant, et il faut être, en vérité, une reine très douce et très clémente pour ne pas faire mettre en croix ce misérable Phrchipephbour.
Vous vouliez une aventure , quelque chose d'étrange et d'inattendu; vous êtes servie à souhait. Vous voyez que votre royaume n'est pas si mort que vous le prétendiez. Ce n'est pas le bras de pierre d'une statue qui a lancé cette flèche, ce n'est pas du cœur d'une momie que viennent ces trois mots qui vous ont émue , vous qui voyez avec un sourire sur les lèvres vos esclaves empoisonnés battre du talon et de la tete, dans les convulsions
.114 UNE NUIT J»i: CUiOPAlT.K.
de l'ironie, vos beaux pavés de mosaïque et de porphyre; vous qui applaudissez le tigre lorsqu'il a bravement enfoncé son mufle dans le flanc du gladiateur vaincu!
Vous aurez tout ce que vous voudrez, des chars d'argent étoiles d'émeraudes, des quadrigesde griffons, des tuniques de pourpre teintes trois fois; des miroirs d'acier fondu entourés de pierres précieuses, si clairs que vous vous y verrez aussi belle que vous l'êtes; des robes venues du pays des Sèriques, si fines, si déliées qu'elles passeraient par l'anneau de votre petit doigt; des perles d'un orient parfait, des coupes de Lysippc ou de Myron, des perroquets de l'Inde qui parlent comme des poètes; vous obtiendrez tout, quand même vous demanderiez le ceste de Vénus ou le psebent d'Jsis ; mais en vérité vous n'aurez pas ce soir l'homme qui a lancé cette flèche qui tremble encore dans le bois de cèdre de votre lit.
Les esclaves qui vous habilleront demain n'auront pas beau jeu ; elles ne risquent rien d'avoir la main légère; les épingles d'or de la toilette pourraient bien avoir pour pelote la gorge de la fri-
UNE NUIT t>E CLÉOPATRE. 345
sensé maladroite, cU'cpilcusc risque fort de se faire pendre au plafond parles pieds.
« Qui peut avoir eu l'audace de lancer cette déclaration emmanchée dans une flèche? Est-ce le nomarque Ainoun-Ra qui se croit plus beau que l'Apollon des Grecs? qu'en penses-tu, Charmion? ou bien Cheapsiro, le commandant de l'IIermothybie, si fier de ses combats au pays de Kousch? Ne serait-ce pas plutôt le jeune Sextus, ce débauche Romain, qui met du rouge, grasseyé en parlant et porte des manches à la persique?
— Reine, ce n'est aucun de ceux-là; quoique vous soyez la plus belle du monde, ces gens-là vous
flattent et ne vous aiment pas: le nomarque Amoun- Ra s'est choisi une idole à qui il sera toujours fidèle, et c'est sa propre personne ; le guerrier Cheapsiro ne pense qu'à raconter ses batailles, et quant à Sextus, il est si sérieusement occupé de la composition d'un nouveau cosmétique qu'il ne peut songer à rien autre chose. D'ailleurs, il a reçu des surtouts deLaconie, des tuniques jaunes brochées d'or, et des enfants asiatiques qui l'absorbent tout entier. Aucun de ces beaux seigneurs ne risquerait
346 USE NUI à DE CLKOPATRB.
son cou clans une entreprise si hardie et si périlleuse; ils ne vous aiment pas assez pour cela.
«Vous disiez hier dans votre cangeque les yeux éblouis n'osaient s'élever jusqu'à vous, que l'on ne savait que pâlir et tomber à vos pieds en demandant grâce, et qu'il ne vous restait d'autre ressource que d'aller réveiller dans son cercueil doré quelque vieux Pharaon parfumé de bitume. Il y a maintenant un cœur ardent et jeune qui vous aime : qu'en forez-vous? »
Cette nuit-là, Cléopâtre eut de la peine à s'endormir, elle se tourna dans son lit, elle appela longtemps en vain Morphéc , frère de la Mort; elle répéta plusieurs fois qu'elle était la plus malheureuse des reines, que l'on prenait à tâche de la contrarier, et que la vie lui était insupportable; grandes doléances qui touchaient assez peu Charmion, quoiqu'elle fit mine d'y compatir.
Laissons un peu Cléopâtre chercher le sommeil qui la fuit et promener ses conjectures sur tous les grands de la cour ; revenons à Meïamoun ; plus adroit que Phrehipephbour, le chef des rameurs, nous parviendrons bien à le trouver.
UNE MIT DE CLÉOl'ATRE. 347
Effraye de sa propre hardiesse, Meïamoun s'était jeté dans le Nil, et avait gagné à la nage le petit bois de palmiers-doums avant que Phrehipcphbour n'eût lancé les deux barques à sa poursuite.
Lorsqu'il eut repris haleine et repoussé derrière ses oreilles ses longs cheveux noirs trempés de l'écume du fleuve, il se sentit plus à l'aise et plus calme. Cléopâtre avait quelque chose qui venait de lui. Un rapport existait entre eux maintenant; Cléopâtre pensait à lui, Meïamoun. Peut-être étaitce une pensée de courroux; mais au moins il était parvenu à faire naître en elle un mouvement quelconque , frayeur, colère ou pitié ; il lui avait fait sentir son existence. Il est vrai qu'il avait oublié de mettre son nom sur la bande de papyrus ; mais qu'eût appris de plus à la reine : Meïamoun, iils de Mandouschopsch? Unnomarquc ou un esclave sont égaux devant elle. Une déesse ne s'abaisse pas plus en prenant pour amoureux un homme du peuple qu'un patricien ou un roi ; de si haut l'on ne voit . dans un homme que l'amour.
Le mot qui lui pesait sur la poitrine comme le genou d'un colosse de bronze en était enfin sorti ;
348 NUIT I»E CLKOl'ATRt:.
il avait traversé les airs, il était parvenu jusqu'à la reine, pointe du triangle, sommet inaccessible! Dans ce cœur blasé il avait mis une curiosité, — progrès immense !
Mcïamoun ne se doutait pas d'avoir si bien réussi , mais il était plus tranquille, car il s'était juré à lui-même, par la bari mystique qui conduitles âmes dans l'amcnthi, par les oiseaux sacrés, Bennou et Gheughen, par Typhon et par Osiris, par tout ce que la mythologie égyptienne peut offrir de formidable, qu'il serait l'amant de Cléopâtre, ne fût-ce qu'un jour, ne fût-ce qu'une nuit, ne fût-ce qu'une heure, dût-il lui en coûter son corps et son âme.
Expliquer comment lui était venu cet amour pour une femme qu'il n'avait vue que de loin et sur laquelle il osait à peine lever ses yeux, lui qui ne les baissait pas devant les jaunes prunelles des lions, et comment cette petite graine tombée par hasard dans son âme y avait poussé si vite et jeté . de si profondes racines , c'est un mystère que nous n'expliquerons pas; nous avons dit là-haut: l'abîme l'appelait.
Quand il fut bien sûr que Phrehipephbour était
UNR NUIT DE CIXOPATRK. "149
rentré avec les rameurs, il se jeta une seconde lois dans le Nil et se dirigea de nouveau vers le palais de Cléopâtre, dont la lampe brillait à travers un rideau de pourpre et semblait une étoile fardée; Léandre ne nageait pas vers la tour de Sestos avec plus de courage et de vigueur, et cependant Meïamoun n'était pas attendu par une Iléro prête à lui verser sur la tète des fioles de parfums pour chasser l'odeur de la marine et des Acres baisers de la tempête.
Quelque bon coup de lance ou de karpè était tout ce qui pouvait lui arriver de mieux, et à vrai dire ce n'était guère de cela qu'il avait peur.
Il longea quelque temps la muraille du palais dont les pieds de marbre baignaient dans le fleuve, et s'arrêta devant une ouverture submergée, par où l'eau s'engouffrait en tourbillonnant. Il plongea deux ou trois fois sans succès; enfin il fut plus heureux, rencontra le passage et disparut.
Cette arcade était un canal voûté qui conduisait l'eau du Nil aux bains de CléopAtre.
Cléopâtre ne s'endormit que le matin à l'heure où rentrent les songes envolés par la porte d'ivoire. L'illusion du sommeil lui fit voir toutes sortes d'amants se jetant à la nage, escaladant les murs pour arriver jusqu'à elle; et, souvenir de la veille, ses rêves étaient criblés de flèches chargées de décla-
rations amoureuses. Ses petits talons agités de tressaillements nerveux frappaient la poitrine do Charmion, couchée en travers du lit pour lui servir de coussin.
Lorsqu'elle s'éveilla, un gai rayon jouait dans le rideau de la fenêtre dont il trouait la trame de mille points lumineux, et venait familièrement jusque sur le lit voltiger comme un papillon d'or autour de ses belles épaules qu'il effleurait en passant d'un baiser lumineux. Heureux rayon que les dieux eussent envié !
Cléopâtre demanda à se lever d'une voix mourante comme un enfant malade ; deux de ses femmes l'enlevèrent dans leurs bras et la posèrent précieusement à terre sur une grande peau de tigre dont les ongles étaient d'or et les yeux d'escarbouclc. Charmion l'enveloppa d'une calasiris de lin plus blanche que le lait, lui entoura les cheveux d'une résille de fils d'argent, et lui plaça les pieds dans des tatbebs de liège sur la semelle desquels, en signe de mépris, l'on avait dessiné deux figures grotesques représentant deux hommes des races Nahasi et Nabmou, les mains et les pieds lies,
•152 UNE M U DE Cf.KOPATftE.
en sorte que Cléopâtre méritait littéralement l'épithetc de conculcatrice des peuples que lui donnent les cartouches royaux.
C'était l'heure du bain, Cléopâtre s'y rendit avec ses femmes.
Les bains de Cléopâtre étaient bâtis dans de vastes jardins remplis de mimosas, de caroubiers, d'aloès, de citronniers, de pommiers persiques, dont la fraîcheur luxuriante faisait un délicieux contraste avec l'aridité des environs ; d'immenses terrasses soutenaient des massifs de verdure et faisaient monter les (leurs jusqu'au ciel par de gigantesques escaliers de granit rose ; des vases de marbre pentélique s'épanouissaient comme de grands lys au bord de chaque rampe, et les plantes qu'ilscontenaientnescmblaientquelcurspistils;des chimères caressées par le ciseau des plus habiles sculpteurs grecs, et d'une physionomie moins rébarbative que les sphinx égyptiens avec leur mine renfrognée et leur attitude morose, étaient couchées mollement sur le gazon tout piqué de fleurs, comme de sveltes levrettes blanches sur un tapis de salon ; c'étaient de charmantes ligures de femme, le nez
droit, le iront uni , la bouche petite, les bras délicatement potelés, la gorge ronde et pure, avec des boucles d'oreilles, des colliers et des ajustements d'un caprice adorable, se bifurquant en queue de poisson, comme la femme dont parle Horace, se déployant en aile d'oiseau, s'arrondissant en croupe de lionne, se contournant en volute de feuillage, selon la fantaisie de l'artiste ou les convenances de la position architecturale : — une double rangée dé ces délicieux monstres bordait l'allée qui conduisait du palais à la salle.
Au bout de cette allée l'on trouvait un large bassin avec quatre escaliers de porphyre ; à travers la transparence de l'eau diamantée on voyait les marches descendre jusqu'au fond sablé de poudre d'or; des femmes terminées en gaine comme des cariatides faisaient jaillir de leurs mamelles un filet d'eau parfumée qui retombait dans le bassin en rosée d'argent et en picotait le clair miroir dé ses gouttelettes grésillantes. Outre cet emploi, ces cariatides avaient encore celui de porter sur leur tète un entablement orné de Néréides et de Tritons en bas-relief et muni d'anneaux de bronze pour
attacher les cordes de soie du velariuni. Au-delà du portique l'on apercevait des verdures humides et bleuâtres, des fraîcheurs ombreuses, un morceau de la vallée de Tempe transporté en Égyptc. Les fameux jardins de Sémiramis n'étaient rien auprès de cela.
Nous ne parlerons pas de sept ou huit autres salles de différentes températures, avec leur vapeur chaude ou froide, leurs boites de parfums, leurs cosmétiques, leurs huiles, leurs pierres-ponce, leurs gantelets de crin, et tous les raffinements de l'art balnéatoire antique poussé ù un si haut degré de volupté et de raffinement.
Cléopâtre arriva, la main sur l'épaule de Charmion; elle avait fait au moins trente pas toute seule! grand effort! fatigue énorme! Un léger nuage rose se répandant sous la peau transparente de ses joues en rafraîchissait la pâleur passionnée ; ses tempes blondes comme l'ambre laissaient voir un réseau de veines bleues; son front uni, peu élevé comme les fronts antiques, mais, d'une rondeur et d'une forme parfaites, s'unissait par une ligne irréprochable à un nez sévère et droit, en façon de ca-
l'NE NUIT DE Cf.KOPATRF. 355
méc, coupe de narines roses et palpitantes à la moindre émotion, comme les naseaux d'une tigresse amoureuse; la bouche petite, ronde, très rapprochée du nez, avait la lèvre dédaigneusement arquée; mais une volupté effrénée, une ardeur de vie incroyable rayonnait dans le rouge éclat et le lustre humide de la lèvre inférieure. Ses yeux avaient des paupières étroites, des sourcils minces et presque sans inflexion ^ Nous n'essaierons pas d'en donner une idée ; c'était un feu, une langueur, une limpidité étineelante à faire tourner la tôte de chien d'Anubis lui-même; chaque regard de ses yeux était un poème supérieur à ceux d'Homère ou de Mimnerme; un menton impérial plein de force et de domination terminait dignement ce charmant profil.
Elle se tenait debout sur la première marche du bassin, dans une attitude pleine de grâce et de fierté; légèrement cambrée en arrière, le pied suspendu comme une déesse qui va quitter son piédestal et dont le regard est encore au ciel; deux plis, superbes partaient des pointes de sa gorge et filaient d'un seul jet jusqu'à terre. Phidias, s'il eût
,V>f» VSF. M'IT PB CI.ÉOPATRE.
été son contemporain et s'il eût pu la voir, aurait brisé sa Vénus de dépit.
Avant d'entrer dans l'eau, par un nouveau caprice, elledit à Charmion de lui changer sa coiffure à résilles d'argent; elle aimait mieux une couronne de Heurs de lotus avec des joncs, comme une divinité marine. Charmion obéit, — ses cheveux délivrés coulèrent en cascades noires sur ses épaules, et pendirent en grappes comme des raisins mûrs au long de ses belles joues.
Puis la tunique de lin, retenue seulement par une agrafe d'or, se détacha, glissa au long de son corps de marbre et s'abattit en blanc nuage à ses pieds comme le cygne aux pieds de Léda...
Et Meïamoun, où était-il?
cruauté du sort! tant d'objets insensiblesjouissentde faveurs qui raviraient un amant de joie; le vent qui joue avec une chevelure parfumée ou qui donne à de belles lèvres des baisers qu'il ne peut apprécier, l'eau à qui cette volupté est bien indifférente, et qui enveloppe d'une seule caresse un beau corps adoré, le miroir qui réfléchit tant d'images charmantes, ie cothurne ou le tatbeb qui enferme
IJÎ1E NUIT DE CLÉOPAME. 357 I
un divin petit pied. Oh ! que de bonheurs perdus !
Cléopâtre trempa dans l'eau son talon vermeil ctdescendit quelques marches; Tonde frissonnante lui faisait une ceinture et des bracelets d'argent et roulait en perles sur sa poitrine et ses épaules comme un collier défait; ses grands cheveux soulevés par l'eau s'étendaient derrière elle comme un manteau royal; elle était reine môme au bain. Elle allait et venait, plongeait et rapportait du fond dans ses mains des poignées de poudre d'or qu'elle lançait en riant à quelqu'une de ses femmes; d'autres fois elle se suspendait à la balustrade du bassin, cachant et découvrant ses trésors, tantôt ne laissant voir que son dos poli et lustré , tantôt se montrant entière comme la Vénus Anadyomène, et variant sans cesse les aspects de sa beauté.
Tout à coup elle poussa un cri plus aigu que Diane surprise par Actéon ; elle avait vu à travers le feuillage luire une prunelle ardente, jaune et phosphorique comme un œil de crocodile ou de lion.
C'était Meïamoun qui, tapi contre terre derrière une touffe de feuilles, plus palpitant qu'un faon
:*58 LNB NI.1T DE CLÊOl'ATRH.
dans les blés, s'enivrait du' dangereux bonheur de regarder la reine dans son bain. Quoiqu'il fût courageux jusqu'à la témérité, le cri de Cléopâtre lui entra dans le cœur plus froid qu'une lame d'épée ; une sueur mortelle lui couvrit tout le corps; ses artères sifflaient dans ses tempes avec un bruit strident, la main de fer de l'anxiété lui serrait la gorge et l'étouffait.
Les eunuques accoururent la lance au poing; Cléopâtre leur désigna le groupe d'arbres où ils trouvèrent Meïamoun blotti et pelotonné; la défense n'était pas possible; il ne l'essaya pas et se laissa prendre. Ils s'apprêtaient à le tuer avec l'impassibilité cruelle et stupide qui caractérise les eunuques ; mais Cléopâtre, qui avait eu le temps de s'envelopper de sa calasiris, leur fit signe de la main de s'arrêter et de lui amener le prisonnier.
Meïamoun ne put que tomber à ses genoux en tendant vers elle des mains suppliantes comme vers l'autel des dieux.
« Es-tu quelque assassin gagé par Rome, et que venais-tu faire dans ces lieux sacres dont les hom-
une nuit de clkopatre. 359
mes sont bannis? dit Cléopâtrc avec un geste d'interrogation impérieuse.
— Que mon âme soit trouvée légère dans la balance de l'Àmenthi , et que Tmeï , fdle du soleil et déesse de la vérité, me punisse si jamais j'eus contre vous, ô reine ! une intention mauvaise, » répondit Mcïamoun toujours à genoux.
La sincérité et la loyauté brillaient sur sa figure en caractères si transparents que Cléopâtrc abandonna sur-le-champ celte pensée, et Gxa sur le jeune Égyptien des regards moins sévères et moins irrités; clic le trouvait beau.
« Alors, quelle raison te poussait dans un lieu où tu ne pouvais rencontrer que la mort?
— Je vous aime , » dit Mcïamoun d'une voix basse, mais distincte; car son courage lui était revenu comme dans toutes les situations extrêmes et que rien ne peut empirer.
« Mi ! lit Cléopatre en se penchant vers lui et en lui saisissant le bras avec un mouvement brusque cl soudain, c'est toi qui as lance la flèche avec lo rouleau de papyrus ; par Oms, chien des enfers,
tu es un misérable bien hardi!».. Je te reconnais
3<>o y si; suit dk cléopatkê.
Maintenant; il y a longtemps que je te vois errer comme une ombre plaintive autour des lieux que j'habite... Tu étais à la procession d'Isis, à la panégyric d'Hermonlhis, tu as suivi la cange royale. Ah! il te faut une reine !... Tu n'as point des ambitions médiocres ; tu t'attendais sans doute ù être payé de retour. . . Assurément je vais t'aimer . . . Pourquoi pas?
— Reine, répondit Meïamoun avec un air de grave mélancolie , ne raillez pas. Je suis insensé, c'est vrai; j'ai mérité la mort, c'est vrai encore; soyez humaine, faites-moi tuer.
— Non, j'ai le caprice d'être clémente aujourd'hui ; je t'accorde la vie.
— Que voulez-vous que je lasse de la vie ? Je vous aime.
— Eh bien ! tu seras satisfait, tu mourras, répondit Cléopâtre ; tu as fait un reve étrange, extravagant; tes désirs ont dépassé en imagination un seuil infranchissable, — tu pensais que tu étais César ou Marc-Antoine, tu aimais la reine! A certaines heures de délire tu as pu croire qu'à la suite de circonstances qui n'arrivent qu'une fois tous les
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mille ans, Cléopàtre un jour t'aimerait. Eh bien ! ce que lu croyais impossible va s'accomplir, je vais faire une réalité de ton rêve; cela me plaît, une fois, de combler une espérance folle. Je veux t'inonder de splendeurs, de rayons et d'éclairs, je veux que ta fortune ait des ébiouissements. Tu étais en bas de la roue, je vais te mettre en haut, brusquement, subitement, sans transition. Je te prends dans le néant , je fais de toi l'égal d'un dieu et je te replonge dans le néant. C'est tout; mais ne viens pas m'appelcr cruelle, implorer ma pitié, ne vas pas faiblir quand l'heure arrivera. Je suis bonne, je me prête à ta folie, j'aurais le droit de te faire tuer sur-le-champ ; mais tu me dis que tu m'aimes, je te ferai tuer demain ; ta vie pour une nuit. Je suis généreuse, je te l'achète, je pourrais la prendre ; mais que fais-tu à mes pieds ? relève-toi, et donnemoi la main pour rentrer au palais.
Notre monde est bien petit à cote du monde antique, nos tètes sont mesquines auprès des effrayantes somptuosités des patriciens romains et des princes asiatiques; leurs repas ordinaires passeraient aujourd'hui pour des orgies effrénées, et toute une ville moderne vivrait pendant huit jours de la
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desserte de Lucullus soupant avec quelques amis intimes. Nous avons peine à concevoir, avec nos habitudes misérables, ces existences énormes, réalisant tout ce que l'imagination peut inventer de hardi, d'étrange et de plus monstrueusement en dehors du possible. Nos palais sont des écuries où Caligula n'eût pas voulu mettre son cheval; le plus riche des rois constitutionnels ne mène pas le train d'un petit satrape ou d'un proconsul romain. Les soleils radieux qui brillaient sur la terre* sont à tout jamais éteints dans le néant de l'uniformité; il ne se lève plus sur la noire fourmilière des hommes de ces colosses à formes de Titan, qui parcouraient le monde en trois pas, comme les chevaux d'Homère; — plus de tour dcLylacq,plusde Babel géante escaladant le ciel de ses spirales infinies, plus de temples démesurés faits avec des quartiers de montagne, de terrasses royales que chaque siècle et chaque peuple n'ont pu élever que d'une assise, et d'où le prince accoudé et rêveur peut regarder la figure du monde comme une carte déployée ; plus de ces villes désordonnées faites d'un inextricable entassement d'cdiGccs eyelopéens, avec leurs cir-
36* u.m: mjit db clkoimtre.
compilations profondes, leurs cirques rugissant nuit et jour, leurs réservoirs remplis d'eau de mer et peuplés de léviathans et de baleines, leurs rampes colossales, leurs superpositions de terrasses, leurs tours au faîte baigné de nuages, leurs palais géants, leurs aqueducs, leurs cités vomitoires et leurs nécropoles ténébreuses! Hélas! plus rien que des ruches de plâtre sur un damier de pavés.
L'on s'étonne que les hommes ne se soient pas révoltés contre ces confiscations de toutes les richesses et de toutes les forces vivantes au profit de quelques rares privilégiés, et que de si exorbitantes fantaisies n'aient point rencontré d'obstacles sur leur chemin sanglant; c'est que ces existences prodigieuses étaient la réalisation au soleil du rêve que chacun faisait la nuit;— des personnifications de la pensée commune, et que les peuples se regardaient vivre symbolisés sous un de ces noms météoriques qui flamboient inextinguiblcment dans Ja nuit des âges» Aujourd'hui, privé de ce spectacle éblouissant de la volonté toute-puissante, de cette haute contemplation d'une âme humaine dont le moindre désir se traduit en actions inouïes, en
énormités de granit et d'airain, le monde s'ennuie éperdument et désespérément, l'homme n'est plus représente dans sa fantaisie impériale.
L'histoire que nous écrivons et le grand nom de Cléopâtre qui s'y môle nous ont jeté dans ces réflexions mal sonnantes pour des oreilles civilisés. Mais le spectacle du monde antique est quelque chose de si écrasant, de si décourageant pour les imaginations qui se croient effrénées et les esprits qui pensent avoir atteint aux dernières limites de la magnificence féerique, que nous n'avons pu nous empêcher de consigner ici nos doléances et nos tristesses de n'avoir pas été contemporain de Sardanapale,de Teglath Phalazar,de Cléopâtre, reine d'Egypte, ou seulement d'Héliogabale, empereur de Home, et prôtre du Soleil»
Nous avons ù décrire une orgie suprême, un feslin à faire pâlir celui de Balthazar, Une îXuil de Cléopâtre, Comment, avec la langue française si chaste, si glacialement prude, rendrons-nous cet emportement frénétique, cette large et puissante débauche qui ne craint pas de mêler le sang et le vin, ces deux pourpres, cl ces furieux élans de la
volupté inassouvie se ruant à l'impossible avec toute l'ardeur de sens que le long jeûne chrétien n'a pas encore matés?
La nuit promise devait être splendide; il fallait que toutes les joies possibles d'une existence humaine fussent concentrées en quelques heures ! il fallait faire de la vie de Mcïamoun un élixir puissant qu'il pût boire en une seule coupe. Cléopâtrc voulait éblouir sa victime volontaire, et la plonger dans un tourbillon do voluptés vertigineuses, l'enivrer, l'étourdir avec le vin do l'orgie, pour que la mort, bien qu'acceptée, arrivât sans être vue ni comprise.
Transportons nos lecteurs dans la salle du banquet.
Notre architecture actuelle offre peu de points le comparaison avec ces constructions immenses dont les ruines ressemblent plutôt à des éboulcments de montagnes qu'à des restes d'édifices. 11 fallait toute l'exagération de la vie antique pour animer et remplir ces prodigieux palais dont les salles étaient si vastes qu'elles ne pouvaient avoir d'autres plafonds que le ciel, magnifique
plafond, et bien digne d'une pareille architecture !
La salie du festin avait des proportions énormes et babyloniennes; l'œil ne pouvait en pénétrer la profondeur incommensurable; de monstrueuses colonnes, courtes, trapues, solides à porter le pôle, épataient lourdement leur fût évasé sur un socle bigarré d'hiéroglyphes, et soutenaient de leurs chapiteaux ventrus de gigantesques arcades de granit s'avançant par assises comme des escaliers renversés. Kntre chaque pilier un sphinx colossal de basalte, coiffé du pschent, allongeait sa té le à l'œil oblique, au menton cornu, et jetait dans la salle son regard lixc et mystérieux; au second étage, en recul du premier, les chapiteaux des colonnes, plussvcltcs de tournure, étaient remplacés par quatre têtes de femmes adossées avec les barbes cannelées et les enroulements de la coiffure égyptienne ; au lieu de sphinx, des idoles à téte de taureau, spectateurs impassibles des délires nocturnes et des fureurs orgiaques, étaient assis dans des sièges de pierre comme des hôtes patients qui attendent que le festin commence»
Un troisième étage d'un ordre différent, avec des éléphants de bronze lançant de l'eau de senteur par la trompe, couronnait l'édifice ; par-dessus, le ciel s'ouvrait comme un gouffre bleu, et les étoiles curieuses s'accoudaient sur la frise.
De prodigieux escaliers de porphyre, si polis qu'ils réfléchissaient les corps comme des miroirs, montaient et descendaient de tous côtés et liaient entre elles ces grandes masses d'architecture.
Nous ne traçons ici qu'une ébauche rapide pour faire comprendre l'ordonnance de cette construction formidable avec ses proportions hors de toute mesure humaine. Il faudrait le pinceau de Martinn, le grand peintre des énormités disparues, et nous n'avons qu'un maigre trait de plume au lieu de la profondeur apocalyptique de la manière noire; mais l'imagination y suppléera. Moins heureux que le peintre et le musicien, nous ne pouvons présenter les objets que les uns après les aut res ; nous n'avons parlé que de la salle du festin, laissant de côté les convives; encore ne l'avons-nous qu'indiquée. CléopiUrect Meïamoun nous attendent; les voici qui s'avancent.
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Meïamoun était vêtu d'une tunique de lin constellée d'étoiles avec un manteau de pourpre et des bandelettes dans les cheveux comme un roi oriental. Gléopâtre portait une robe glauque, fendue sur le côté et retenue par des abeilles d'or; autour de ses bras nus jouaient deux rangs de grosses perles; sur sa tôte rayonnait la couronne à pointes d'or; malgré le sourire de sa bouche, un nuage de préoccupation ombrait légèrement son beau front, et ses sourcils se rapprochaient quelquefois avec un mouvement fébrile. Quel sujet peut doncjconliarier la grande reine? Quant à Meïamoun j il avait le teint ardent et lumineux d'un homme dans l'extase ou dans la vision; des effluves rayonnantes partant de ses tempes et de son front, lui faisaient un nimbe d'or comme à un des douze grands dieux de l'Olyjnpe. " >r • ■ ' ' !
Une joie grave et profonde brillait dans tous ses traits; il avait embrassé sa chimère aux ailes inquiètes sans qu'elle s'envolât; il avait touché le but de sa vie; il vivrait l'âge de Nestor et de Priam, il verrait ses tempes veinées se couvrir de cheveux blancs, comme ceux du grand-prêtre d'Àmmon, il
n'éprouverait rien de nouveau, il n'apprendrait rien de plus. lia obtenu tellement au-delà de ses plus folles espérances que lé monde n'a plus rien à lui donner.
Cléopâtrc le lit asseoir à côté d'elle sur un trône côtoyé de griffons d'or et frappa ses petites mains l'une contre l'autre. Tout à coup des lignes de feux, des cordons scintillants, dessinèrent toutes les saillies de l'architecture ; les yeux des sphinx lancèrent des éclairs phosphoriques, une haleine enflammée sortit du mufle des idoles, les éléphants, au lieu d'eau parfumée , soufflèrent une colonne rougeâtre; des bras de bronze, jaillirent des murailles avec des torches au poing; dans le cœur sculpté des lotus s'épanouirent des aigrettes éclatantes.
De larges flammes bleuâtres palpitaient dans les trépieds d'airain , des candélabres géants secouaient leur lumière écheveléc dans une ardente
vapeur; tout scintillait et rayonnait, les iris prismatiques se croisaient et se brisaient en l'air, les facettes des coupes, les angles des marbres et des jaspes, les ciselures des vases, tout prenait une
paillette, un luisant ou un éclair ; la clarté ruisselait par torrents et tombait de marche en marche comme une cascade sur les escaliers de porphyre; l'on aurait dit la réverbération d'un incendie dans une rivière; si la reine de Saba les eût montés, elle eût relevé le pli de sa robe croyant marcher dans l'eau comme sur le parquet de glace de Salomon! À traversée brouillard étincelant, les figures monstrueuses des colosses, les animaux, les hiéroglyphes semblaient s'animer et vivre d'une vie factice; les béliers de granit noir ricanaient ironiquement et choquaient leurs cornes dorées, les idoles respiraient avec bruit par leurs naseaux haletants.
L'orgie était à son plus haut degré; les plats de langues de phénicoplères et de foie de scarrus , les murènes engraissées de chair humaine et préparées au garum , les cervelles de paon, les sangliers pleins d'oiseaux vivants, et toutes les merveilles des festins antiques décuplées et centuplées, s'entassaient sur les trois pans du gigantesque triclinium ; les vins de Crète, de Massique et de Kalerne écunmient dans des cratères d'or couron-
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nés de roses, remplis par des pages asiatiques dont les belles chevelures flottantes servaient à essuyer les mains des convives; des musiciens jouant du sistre, du tympanon, de la sambucque et de la harpe à vingt et une cordes, remplissaient les travées supérieures et jetaient leur bruissement harmonieux dans la tempête de bruit qui planait sur la l'été : la foudre n'aurait pas eu la voix assez haute pour se faire entendre.
Meïamoun, la tête penchée sur l'épaule de f,léo~ pâtre, sentait sa raison lui échapper; la salle du festin tourbillonnait autour de lui comme un immense cauchemar architectural ; il voyait, à travers ses éb!ouissements,des perspectives et des colonnades sans lin ; de nouvelles zones de portiques se superposaient aux véritables, et s'enfonçaient dans les cieux à des hauteurs où les liabet ne sont jamais parvenues. S'il n'eût senti dans sa main la main douce et froide de Cléopàtre, il eût cru être transporté dans le monde des enchantements par un sorcier de Thessalic ou un mage de Perse.
Vers la fin du repas, des nains bossus et des mo-
UNE MIT DK CI.ÉOPATRE.
rions exécutèrent des danses et des combats grotesques. Puis des jeunes filles égyptiennes et grecques, représentant les heures noires et blanches, dansèrent sur le mode ionien une danse voluptueuse avec une perfection inimitable.
Cléopàtre elle-même se leva de son trône, rejeta son manteau royal, remplaça son diadème sidéral par une couronne de fleurs, ajusta des crotales d'or à ses mains d'albâtre, et se mit à danser devant Meianioun éperdu de ravissement. Ses beaux bras, arrondis comme les anses d'un vase de marbre, secouaient au-dessus de sa tête des grappes de notes étincelanles, et {ses crotales babillaient avec une volubilité toujours croissante. Deboutsur la pointe vermeille de ses petits pieds, elle avançait rapidement et venait effleurer d'un baiser le front do Meïamoun, puis elle recommençait son manège et voltigeait autour de lui, tantôt se cambrant en arrière, la tète renversée, l'œil demi-clos, les bras pâmés et morts, les cheveux débouclés et pendants comme une bacchante du mont Ménalc agitée par son dieu; tantôt leste, vive, rieuse, papillonnante, infatigable et plus capricieuse en ses méandres que
l'abeille qui butine; l'amour du cœur, la volupté des sens, la passion ardente, la jeunesse inépuisable et fraîche, la promesse du bonheur prochain, elle exprimait tout.
Les pudiques étoiles ne regardaient plus, leurs chastes prunelles d'or Sauraient pu supporter un tel spectacle ; le ciel même s'était effacé et un dôme de vapeur enflammée couvrait la salle.
Cléopâlre revint s'asseoir près de Meïamoun. La nuit s'avançait, la dernière des heures noires allait s'envoler; une lueur bleuâtre entra d'un pied déconcerté dans ce tumulte de lumières rouges, comme un rayon de lune qui tombe dans une fournaise; les arcades supérieures s'azurèrent doucement, le jour paraissait.
Mciamoun prit le vase de corne que lui tendit un
esclave éthiopien a physionomie sinistre, et qui contenait un poison tellement violent qu'il eût fait éclater tout autre vase. Après avoir jeté sa vie à sa maîtresse dans un dernier regard, il porta à ses lèvres la coupe funeste où la liqueur empoisonnée bouillonnait et sifflait.
Cléopâlre pâlit et posa sa main sur le bras de
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Meïamoun pour le retenir. Son courage la touchait ; elle allait lui dire : « Vis encore pour m'aimer, je le veux... » quand un bruit de clairon se fit entendre; quatre hérauts d'armes entrèrent à cheval dans la salle du festin; c'étaient des officiers de Marc- Antoine qui ne précédaient leur maître que de quelques pas ; elle lâcha silencieusement le bras de Mcïamoun. Un rayon de soleil vint jouer sur le front de Cléopâtre comme pour remplacer son diadème absent.
« Vous voyez bien que le moment est arrivé; il fait jour, c'est l'heure où les beaux rôves s'envolent, » dit Mcïamoun; puis il vida d'un trait le vase fatal et tomba comme frappé de la foudre. Cléopûtre baissa la tète, et dans sa coupe une larme brûlante, la seule qu'elle ait versée de sa vie, alla rejoindre la perle fondue.
« Par Hercule ! ma belle reine, j'ai eu beau faire diligence, je vois que j'arrive trop tard, dit Marc- Antoine en entrant dans la salle du festin;; le souper est fini. Mais que signifie ce cadavre renversé sur les dalles?
— Oh ! rien, fit Uéopàlre en souriant; c'est un
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poison que j'essayais pour m'en servir si Auguste me faisait prisonnière. Vous plairait-il* mon cher seigneur, de vous asseoir h côté s de^ moi et de voir danser ces bouffons grecs?*/»