BOILEAU
Répondez, vous qui, sans respect pour le grand nom de Corneille , affiiniez que Racine le premier a puise ta tragédie dans le cœur humain ^. Qu'est-ce que puiser la tragédie dans le cœur humain , si ce n'est fonder la tragédie sur le ressort des passions ? Et quel est donc le mobile de l'action dans les plus belles pièces de Corneille : dans le Vid '^, dans Cinîia *. dans Polyeiicte^, dans Rodngune'^ ,
si ce n'est le combat des passions entre elles, et du devoir contre les passions ?
Corneille n'est pas te peintre des passions! Qu'est-ce à dire ? L'orgueil , l'ambition , la haine , la vengeance , et le double fanatisme de la patrie et de la liberté ne sont-ils pas tracés par Corneille en traits de feu , ou ne sont-ce pas là des passions humaines ? N'est-il pour vous d'autre passion que l'amour , d'autres mouvements passionnés que ses combats et ses orages ? Eh bien ! Corneille n'a-t-il pas, le premier, peint en maître, sur le thétUre, ces orages et ces combats ? Avez-vous donc oublié les scènes héroïquement passionnées de Sévère et de Pauline? oubliez-vous les mouvements vrais et énergiques de Camille ^, l'intrigne, les situations , les caractères et le dialogue du Cid ?
Du Cid ! Quel prodige que ce chef-d'œuvre à sa naissance ! Comment apprécier aujourd'hui tout ce qu'avait de surprenant un tel ouvrage , à l'époque où son titre parut sur un répertoire barbare, qu'il devait faire oublier.
Transportons-nous à cette époque mémorable que déjà près de deux siècles séparent de nous ; ne connaissons de notre litlérature que
les ouvrages connus alors ; et prenons place dans ce parlerreqiii juj;ea la naissante nicrreillo (lit Cid. La Snp/ionisbi' tic Mairet est notre clul-ii'a'uvre trafique **; le Vlconiédon (le du Uyer * a réuni tons les suttrages, et la }lariamno de Tristan •»>, si burlesipienient eniphaliiiue. et si trivialement alt'eclee. nous venons île raoeueillir avec transport. I/aHiehe annonce lo i'ùl : celle pièce est de l'auteur de Mcdce. de Medee, bien moins lieurense aux représentations, que Sophonislte et Mariannie. Nous allons donc enfin juger si , jtar de plus dignes vtilles, Corneille a pu s'égaler à Tristan et à Mairet.
La scène s'ouvre : quelle surprise ! quel ravissement ! Nous voyons pour la première fois une intrigue nolde et touchanlt!-, dont les ressorts, balancés avec art ", serrent le nœud de scène en scène , et préparent sans elfort un adroitdénoilment. Nous admirons cet équilibre des moyens dramatiques qui, réglant la marche toujours croissante de l'action, tient le spectateur incertain entre la crainte et l'espérance, en variant et en augmentant sans cesse un intérêt unitpie et toujours nouveau; cette opposition si théâtrale des sentiments les plus chers et des devoirs les plus sacrés ; ces combats où, d'un côté, luttent le préjugé, l'hoiuieur, les saintes lois de la nature; de l'autre, l'amour, le brûlant amour, (pie la nature respectée ne peut vaincre, et (jue le devoir surmonte sans l'alfaiblir. Subjugué par la force de cette situation , je vois tout le parterre en silence, étonné du charme qu'il éprouve, et de ces émotions délicieuses que le the;Ure n'avait point encore su réveiller au fond des cœurs. Mais dans ces scènes passionnées où devient plus vive et plus pressante cette lutte si douloureuse de l'honneur et de l'héroïsme de l'amour ; lorsque , dans les développements de l'intrigue, redoublent de violence ces combats, ces orages des sentiments opposés, par lesquels l'action théâtrale se passe dans l'jlme des personnages '^, et se reproduit dans r.\me des spectateurs alors,
au sein de ce profond silence, je vois naître un soudain frémissement; les cœurs se serrent. les larmes coulent; et, parmi les larmes et les sanglots, s'élève un cri unanime d'admiration , un cri (pii révèle à la France que la tragédie est trouvée !
— Vn;Toni:v Fvbrf.. —
F ABBE ( Marie- Joseph-nclorin ),
Né à Jaujac (Ardèche), le I9 juillet n85.
Il vint à Paris à Tàge de i8;ms, ai)rè.s avoir f.iit â Lyon (let)rill;mU'S éludes. Il dt-bula pariiuil(|iie.s poésifs cl quebiiies ninneaux de prose, «pii iii.s|)irèrent à l'arny ces l)eaux vers où il eoni|inriit le po«?lp naissant à la Jeune plante qui, sous les feux du Tropique,
nevance la saison trop Icnle, El môle des fruits à ses fleurs.
.M. ficlonn Fubre a remporté de nombreuses jKilmes académiques. En isot, il fut eouKuiné avec Milleroyc, pour .sa pièce intitulée le royu<jcur; en 1811. il remporta un autre prix dont le sujtl. les Kmln'IlisseuHitts de /'atis, était vainenu'iil mis au concours depuis plusieurs années. L'L'/ngc de Corneille, disent les Meiiioiresde l'alissot. ajoula, le 6 avril isos. une nou\eile eouronne à celles qu'il avait rem|)ortées les années précédenles; et l'on vit avec surprise que le talent del'élotiueneela plus élevée n'appartenait |)as moins au Jeune athlète <|ue celui de la poésie.
M. J'abre, C(uironné encore ft l'unanimilé des sutTraijes. pour un élojjo de La Jlruyire, le fut aussi pour un ouvrage plus important par son sujet et par son étendue, le Tableau littéraire de la France au xvni"^ siècle.
Dans les années isio et 1812, il fil a l'Alliénée de Paris un cours de liltéralure, qui obtint un grand succès; il fut moins heureux en 1821, où il lut. dans la même chaire, la première partie d'un travail sur les Principes de la .s'ociété cicilc ; cet ouvrage ne fui que médiocrement goûté.
On a de lui : un Éloge de /Joileau, des Opuscules en verset en prose, un Discours en vers sur les {'oyagesj un Eloge de P. Corneille, un j)()eme sur la mort de Henri iv, rÉtoge de la Jirurère et celui de Montaigne.
' — Pierre Corneille, né à Rouen, en 16O6, fut le père et le restaurateur de la tragédie en France, il quitta le barreau pour se livrer à la poésie dramaliciue. Sa première pièce a pour titre Médée, qui eut peu de succès et à laquelle succédèrent le Cid, objet de l'envie du célèbre cardinal de Richelieu, Horace, Cinna, Polyeucte, Pompée, liodogune, Jléraclius tragédies admirables, ([ui rendront il Jamais célèbre le nom de Corneille.
Élu membre de l'.Xeadéinie française, en i647, il en élail le doyen, lorsrju'il mourut en i684.
2 — La Harpe, Eloge de liacine.
3 — Le Cid, surnom d'un héros espagnol. au.ssi fameux, mais non moins fabuleux que notre /^olund, né à lîurgos, vers l'an io<o. il se nommait Rodrigue JJiaz de Biiar, et s'illustra par sa valeur contre les .Alaures , et aux sièges de Zamora et de Tolède. Il mourut en Km.
I,'é|)i.sode de la vie du Cid, qui a fourni au grand Corneille le sujet d'un de ses clief.s-dœuvre, est au.ssi romanesque (|ue plusieurs de ses exploits.
^ — Cinna, arrièie-pelil-fiis de Pompée, entra dans un eoinpiol contre la vie iV.tugusIe, malgré les bienfaits (|u'il avait reçus de ce prince. La clémence de l'Empereur le fil rentrer dans le devoir, et Cinna lui resta fidèlement atlaebé.
^ — Polyeucte, principal i)ersoniiai;c d'une Irajiédie cbrélienne. Polyeucte , selon Surins , converti au Christianisme par lYéarque, a souffert le martyre sous l'Empereur Dèce. Son épouse, Pauline, fille de Fèli.r, |)roconsul romain, fit de vains efforts pour l'arracher à la mort.
^' — liodogunc, fille de iliraates, roi des Parllies, fut mariée à Démélrius-Mcanorqua Phraates tenait prisonnier.
7 — Camille, sœur d'Horace et amante de Curiace.
« —Jean Mairet, né à Besançon, en 1604, y mourut le 31 janvier lesc. Sa Silvic, fut une des pre-
a OCTOBRE.
inières pièces qui (ioniu^ri'iit de la réputation à noire liiéàlre. Sa Suphouinhe était diiîiie de Corneille.
y -- Pierre du liycr, po(Jle liai;i(iue, né à Paris en 160.S, y esl mort en t6>8. Les meilleures de ses traffédies sont : Scérote et Cléoniédon.
'" — François J'rislan, surnommé V Ermite, poète français, né en n.oi. et mort en i655. 3Jarianiie esl sa meilleure lraj;édie.
" — Celte nictuphore est mal choisie; en ce sens, on ne peut due des rcssorls balancés • celle expression présente une ima^je cpii n'a point d'analogie avec rinlrigue d'une œuvre dramatique. Il fallait ici : Mus ou ménagés avec art.
'2— On ne peut pas dire que l'action théâtrale 4e passe dans l'àme des jiersonnajjes. mais bien qu't'//e y passe : l'àme en est intimement pénétrée. Voilà sans doute ce que l'auteur voulait dire.
Observation générais. Le ton de cet éloge est passionné ; mais on remartpic dans l'expression une sorte de véhémence qui n'est pas toujours la chaleur de l'àme. t ne sage discussion instruit et persuade ; mais les aposiroiilics tioi) luoiliguéfs produiseirl ipielf{uel'ois un clîVt différent de celui (pron veut obtenir.
Kien du reste n'est plus habile et plus dramatique, rien ne convenait mieux au sujet que de transporter . comme l'a fait l'auteur, rimagination de son auditoire <levaiU le théâtre ou , jtour la première fois . fut joué le Cid. Ce n'est plus l'orateur qui se montre alors , c'est le public tout entier; ce n'est plus une analyse, c'est un jugemeui qui se manifeste par des applaudissements et des acclamations : le lecteur entraîné se mêle à celte foule, apj)laudit avec elle, et partage ses émotions.
IIST. — Prise de Jérusalem par Salailin sur Guy «le Lusigiiaii.
SALASIN ET IHALSK-ASHEL >.
Mais <lc quclqti^ superbe titre Dont (1) ces héros soient revelus.
Prenons 1.1 raison porir arbitre, El rherrhonseneiix leurs vertus.
— J.-B. IIOUSSEAP. —
C'est à Damas , dans la cour de l'Atabek- Noureddin 2, qucSaladln et Malek-.\dhel furent élevés sous les yeux de leur père Ayoub. Celui-ci était loin de prévoir et de désirer la future grandeur de sa maison : fidèle à son souverain, dont il était chéri et honoré, tantôt l'épée à la main, il lui conquérait de nouveaux états ; ou , retiré dans son gouvernement de Damas , il s'occupait à lui former dans ses enfants deux serviteurs aussi fidèles, aussi dévoués qu'il l'avait toujours été lui même.
Salatlin n'annonçait pas dans son enfance ce qu'il devait être un jotu- : on ne distinguait en lui qu'une humeur indolente et des vertus paisibles; tandis que Malek-Adhel, pleind'une ardeur guerrière, semblait avec la vie respirer les combats ^. Saladin , grave , froid , austère,
(I) Ici dont est vicieux ; il faut employer ijue.
réfléchissait beaucoup, parlait peu, repoussait tous les plaisirs , dédaignait l'amour, et ne voyait arriver (ju'avec peine le moment 011 son âge le forcerait à prendre les armes.
Malek-Adhel, impétueux , intrépide, franc jusqu'à l'indiscrétion, se livrant avec excès à toutes les volujjtés de la jeunesse, obtint, par ses prières, de verser sou sang pour la patrie, avant l'âge où la loi le permet aux Musulmans.
C'est ainsi que le génie de Saladin, (jui n'était né que pour commander , demeura muet tant qu'il fut forcé d'obéir; tandis que Malek- Adhel se montra de bonne heure ce qti'il devait être toute sa vie : guerrier intrépide , ami sincère et serviteur dévoué. Mais autant le caractère de ces deux frères était opposé , autant leurs cœurs étaient étroitement unis ; ils ne se quittaient point sans regret , et ne se retrouvaient point sans joie. Cette amitié, cimentée par un même respect pour la loi de Mahomet, par une haine irréconciliable pour les Chrétiens, par des services mutuels, et sur tout par le temps, cette amitié, vive, profonde, qui serait l'objet de notre admiration * , si ses effets ne nous avaient pas été si funestes, ne s'est point démentie jusqu'à présent, et parait même augmenter de force en augmentant de durée <. — Madame Cottin. —
( Vojcz. le 18 mars.)
* — Saïadin, célèbre sultan d'Egypte et de Damas, s'Illustra par son courage et par son amour pour la justice. Il mourut en u'jô, âgé de 57 ans. (Voyez p. 75.)
Malek-Adhel ou Mélik-el-Adhel, sultan d'Égyple et de Damas, s'est rendu célèbre par ses exploits, à l'époque des Croisades. Cet ennemi déclaré des Croisés mourut de douleur en 1218, à l'âge de soixante-quinze ans, en apprenant qu'une armée chrétienne s'était emparée du port de Damiette. Le caractère chevaleresque de Malek- Jd/iel, héros du romande madame Cottin, est presque entièrement de son invention.
Malek-Adhel fut chargé d'entrer en négociation avec Richard-Cœur-de-Lion, roi d'Angleterre, et telle fut son adresse, qu'il aurait épousé Jeanthe, sœur de ce ptince, et aurait été couronné roi de .lérusalem, si elle n'eiit refusé formellement de donner sa main à un Infidèle.
^ — Non r-Eddyn- Mahmoud, sultan de Syrie et d'Égyple, de la dynastie des Alabeaks Zenrjhides, monta sur le trône en lus. Il mourut à Damas à 68 ans , après en avoir régné 29.
' — Respirer les combats signifie désirer les combats : on ne peut employer ainsi un verbe dans une double accei)tion.
* — Ce récit est placé par madame Cottin dans la bouche de l'un des personnajçes de son roman.
Tel esl le canevas sur lequel madame Cottin a brodé son roman de Mathilde.
OhsPrvatinn f/énérale. Ces deux portraits placés en regard s'éclairent nuituellcment par l'opposition qu'ils présentent. La physionomie de chacun devient plus saillante et i)lus originale par cette diversité de caractères; c'est une idée à la fois gracieuse et vraie
d'avoir rapprochi- ces deux natures si diffi'rontos, et pourlant s«iui-s au fond par une vive sympathie. Dans l'ordie physique, les semblables se repoussent, et les contraires s'allireut ; dans l'ordre moi al . la même loi se fait sentir : il faut à l'auntié. dit Chàteaubriaitd . des opinions difftVentes et »les goiils semblables.
Xe style de ceparallt^le est plein d'élt^gance . mais trop pompeux ; c'est du reste la manière prestpie liabituelle de l'auteur.
— 1S26. — *. riaggersoi:, poole allemarnl, ivre il'entliousiasnie A la vue de la chute ilit Hhin, prend la resolulUm d'eu falresoulouibeau.il s"\ preeipite ; niaisleinoderuc Bmi>«Wocle est aussilùt repêiliO et rendu A la vie.