COMMISSION
« des Sciences et des Arts
« ARBIÉE D'ITALIE.
« Liberté, égalité.
a Les commissaires du gouvernement français, pour la recherche « des objets des arts en Italie, aux citoyens composant le muséum « des arts à Paris.
a Citoyens,
« Tout ce qui vient d'un homme qui a illustré son art, inspire un « grand intérêt à la postérité; nous espérons donc que vous recevrez « avec plaisir un écrit de Raphaël que nous vous transmettons. C'est <' un marché qu'il a conclu pour le tableau du couronnement de la
(i) Si je ne dis pas le nom de Tendroit, c*est pour me conformer au désir que m'en a exprimé M. Koloff, qui craignait, dans le cas contraire, de voir arriver quelque réclamation de l'étranger, au sujet de cette pièce d'un si vif intérêt. En général, nos établissements publics redoutent assez les réclamations, comme on voit, et si l'on appliquait au musée du Louvre les doctrines de la Bibliothèque nationale, il pourrait avoir beaucoup à rendre. Je serais curieux de savoir, par exemple, où en sont les demandes en restitution de tableaux, de statues et d'autres objets d'art, formées, avec toute justice, par la famille Richelieu, demandes auxquelles on allait obtempérer, lorsque la Révolution de Février est venue reculer la solution de cette affaire?
« Vierge. Après avoir recueilli les chefs-d'œuvre que nous devons à « Tarmée d'Italie, après avoir pris toutes les mesures pour qu'ils (( soient transportés sans éprouver aucune altération, la commission « des arts pour l'armée d'Italie a cessé ses fonctions.
« Nous nous félicitons que le fruit de nos recherches soit confié « à des citoyens qui réunissent, comme vous, une connaissance pro- « fonde des arts et un zèle ardent pour le progrès, au dévouement « pour la gloire de leur patrie.
« Salut et fraternité,
« TlNET. BERTHOLLET. »
3** La pièce elle-même est des plus curieuses. Elle se compose de deux pag^s petit in-folio, très serrées et très pleines. La première et les deux tiers de la seconde sont remplies par les articles du traité. Ce traité passé en 151 6> le vingt-unième jour de juin , pour l'exécution de l'Assomption de la Vierge, stipule que le tableau devra être fini pour le mois d'août 1517, de manière à ce qu'il puisse être placé dans l'église des religieuses, pour la fête de la Vierge de la dite année. Il stipule en outre que Maestro Raphaelo, et Maestro Berto son compagnon choisi (electo), recevront 200 ducats d'or. Maestro Berto recevra 80 écus d'arrhes (d'arra) et Raphaël 20, pour le bois, les couleurs, l'or, les pilastres, etc. — 70 ducats seront remis à la moitié de l'œuvre ; le reste à la fin, quand l'œuvre aura été conduite au monastère. Si dans le trajet il s'opère quelque lésion^ Maestro Raphaelo sera tenu de la réparer.
C'est après ce traité que l'immortel génie a ajouté les trois lignes et trois mots qui suivent, tracés d'une main ferme et d'une très belle écriture, très posée ; je les donne avec les abréviations de l'original.
« lo Raphaello so contento qto (quanto) de sopra e scripto et a fede « ho facto questa (2'' ligne) de mia mano in Roma die dicta et sono c contento haver il mio pagamento (3<* ligne) uz duc. (ducati) cento « finita incta (indicata) la opéra non obstante quanto nel penuUimo « (4'' ligne) capitulo se contiene. »
k^ La quatrième pièce de ce dossier est une lettre de M. Dubois,
datée de 1836, époque à laquelle, on le sait, M. Dubois aspirait à être nommé directeur du Musée égyptien. Il écrit donc à M. de Cailleux une lettre dans laquelle il lui dit, que voyant s'approcher le moment où il aura à appeler sur lui la bienveillance roy aie ^ il est dans l* obligation de le prier de vouloir bien lui donner tous les certificats constatant les services qtf il a rendus; entre autres, CELUI d'avoir fait rentrer et de lui avoir remis en mains propres SANS REÇU , se confiant à son honneur et à sa probité, un très pré^ cieux autographe de Raphaël. Il donne à entendre dans sa dernière phrase {ce qui protwe que l'autographe avait disparu de nouveau) que sans ce certificat, une inimitié qu*il connaît, cachée, mais ardente, pourrait bien l* accuser de n* avoir pas remis ce Raphaële etc.
Là s'arrête le dossier. Il n'y a ni réponse de M. Cailleux, ni renseignement sur la rentrée de l'autographe, ni autres pièces. Ce qu'il y a de sûr, c'est que M. Dubois fut nommé, qu'il ne cria pas sur les toits l'enlèvement du Raphaël, et que l'autographe resta perdu pour la seconde fois: si bien perdu qu'il n'a été retrouvé que tout récemment, depuis la révolution.
Voici les détails de cette portion de l'histoire :
Après la publication des fac simile de l'Isographie, cette pièce fut volée de nouveau. Quel était l'auteur de cette soustraction qui dura de 1833 jusqu'en 1868 ?... Je l'ignore. Après une si longue disparition on regardait au Louvre, et parmi les amateurs d'autographes, cette page comme perdue, et l'administration, ainsi qu'on dit vulgairement, en avait fait son deuil, lorsque, dans les premiers mois qui suivirent la révolution de Février, (tout ce qu'on va lire est de M. KolofiF, le conservateur de la calcographie, sous la garde duquel est actuellement ledit autographe), on vit un jour se présenter an musée une femme qui demanda à parler au directeur. Cette dame raconta que son mari, qui venait de mourir, s'étant confessé in extremis, avait avoué au prêtre qui l'assistait, qu'il était détenteur d'un autographe de Uapfaael appartenant au musée; — que le confesseur lui avait ordonné de le rendre pour se réconcilier avec Dieu ; et que, sur les recommandations que son mari lui en avait faites avant de mourir, elle venait en opérer la remise. Tirant alors d'un portefeuille
ou carton qu'elle portait sous son bras, le traité que nous avons décrit tout à l'heure, elle le tendit à M. le directeur du musée, et se retira sans vouloir laisser son nom.
Il faut espérer que Ton prendra dorénavant toutes les mesures nécessaires pour que cette pièce vagabonde ne sorte plus du musée, si c'est possible. Quant à la Bibliothèque nationale, on voit, malgré la note de VIsographie, que l'autographe de Raphaël ne lui a jamais appartenu, et qu'il n'y a séjourné à aucune époque.
Si je devais consigner ici tout ce que j'ai appris à l'aide de V Isographie, je parlerais d'une lettre de Descartes que M. Duchesne a vue et palpée au secrétariat de l'Institut il y a une vingtaine d'années; qu'il a fait lithographier pour l'Isographie, et qui^ quelques mois plus tard, avait été prise sans façon par un des membres les plus illustres de l'académie des sciences ; mais je garde les détails de ce fait pour une meilleure occasion, ainsi que les renseignements que j'ai recueillis sur un autographe de Pascal, qui existait à la Bibliothèque de l'Arsenal, et dont M. Monmerqué a donné le fac simile il y a plusieurs années dans ses carrosses à cinq sous. J'ajouterai seulement qu'à l'occasion de ses travaux récents sur Pascal, M. Feugère a annoncé la disparition de ce précieux autographe sans que pei*sonne, administrativemeot parlant, car les amateurs en ont été frappés, s'en soit ému.
Voici un nouvel exemple du peu d'ordre qui a si longtemps r^né dans nos plus belles collections.
Il s'agit encore du Louvre. Le jour où j'allai consulter M. KolofT, à propos de Tautograi^ie de Raphaël , cet honorable conservateur me dit : «Vous savez, que quand M. Jeanron m'appela ici à son aide^ il me chargea de débrouiller et de mettre en ordre la calcographie et toutes les gravures, Je commençai par visiter les salles, galeries, etc. Durant le cours de cette exploration, j'entrai sous les combles, dans un grenier oà il y avait bien trente à quarante mille gravures par terre , dans un chaos inexprimable ; on marchait littéralement dessus,
Parmi ces gravures il y en avait d'excellentes, de très rares, de très précieuses que la Bibliothèque nationale même n'a pas. J'essayai de les mettre en ordre» et ce fut alors que je rencontrai ce que je vais vous
montrer et qui est inouï. » Disant cela, M. KoloiT atteignit un grand carton et en tira deux vastes chemises. Dans la première, il y avait la magnifique gravure de Marc Antoine, représentant le Martyre de SainuLaureniy pièce très rare, qui se vend, quand elle a les deux fourches^, de 2,000 fr. à 1,000 écus, et quand elle n'en a qu'une comme celle du Louvre, de 1,800 fr. à 2,000 fr. Dans la deuxième dont je ne me rappelle pas le sujet, il y avait une splendide et merveilleuse eau forte d'un tableau de Rembrandt, faite par lui-même^ si belle, que moi, qui ne suis connaisseur et amateur de gravures que d'une manière très superficielle, j'en fus tout ébloui. C'est vivant, parlant, écrasant Cette gravure, qui est une des premières épreuves de cette pièce, car on distingue encore sur les bords les petits coup^ de burin que les artistes donnent comme distraction en travaillant^ cette gravure, dis-je, peut valoir mille francs et plus. Depuis sa découverte, on Ta, ainsi que l'autre, un peu nettoyée ; mais malgré cela, elles sont toutes deux horriblement sales, tant au dos que sur la face. On n'en sera point surpris en lisant ce qui suit : « Savez-vom, me dit M. Koloff, à quoi servaient ces deux merveilleuses pièces ? Elles servaient de chemises à de mauvaises lithographies sans valeur. » Et en effet toutes deux en portent encore la marque. Elles sont pliées dans leur longueur et presque coupées par suite de l'usage auquel on les employait !
Même après les lettres si sphrituelles en compagnie desquelles le bibliophile Jacob renvoie chaque jour des volumes estampillés à la Bibliothèque nationale qui n'a cependant rien perdu^ si l'on s'en rapporte à elle; même après l'assertion de M. Paulin Paris, au sujet des vingt-mille volumes volés depuis un siècle à cette Bibliothèque, j'aurais trop de dioses à dire sur les livres dérobés ou mutilés au département des imprimés, pour pouvoir traiter ce sujet ici d'une façon secondaire. Chaque littérateur, chaque bibliographe aurait une riche moisson de desiderata à fournir. Je me bornerai donc à dire quelques mots seulement qui montreront quelles pertes a dû subir la
Bibliothèque nationale.
Remarquons d'abord qu'il y a, on ne sait pourquoi, au département des imprimés un assez grand nombre de manuscrits précieux
qa'on trouve très difficilement, ou qu'on ne retrouve pas du tout. J'en ai fait rexpérience en demandant à diverses reprises plusieurs collections qui sont décrites dans le catalogue imprimé des livres de théologie de la Bibliothèque du roi. Après m*avoir répondu qu'on n'avait pas ces manuscrits, on a fini par déclarer qu'ils étaient à la réserve, où malgré mes demandes réitérées on n'a pas pu les trouver. C'est la même chose pour tous les livres qui sont absents. Ils sont à la reserve, est la réponse accoutumée en cas pareil. Cette réserve est une espèce de puits de' Saint-Patrice d'où ne se retirent pas facilement ceux qui tombent. En fait de livres précieux qu'on n'a trouvés ni à la réserve, ni ailleurs, je citerai la première édition dn Cymbalum mundi, exemplaire unique vendu 350 fr., chez Gaignat, et qui (dit M. Brunet dans son Manuel, tome ii, pag. 63), doit se conserver à la Bibliothèque du roi (1). Il en est de même du Décaméron de Boccace en français (Paris, 15^5, in-folio), demandée plusieurs reprises par M. Motteley. La première édition de la Grammaire française d'Henri Estienne est également perdue. Voici ce que l'honorable M. Magnin m'a dit à ce sujet :
« Nous la possédions; je l'ai prêtée, il y a deux ans, à M. Francis « Wey, pour ses travaux sur la langue française. Il nous l'a rendue. « Je Tai mise dans mon tiroir. On l'en a retirée pour la dérelier c parce qu'elle contenait plusieurs ouvrages, et depuis je n'ai jamais « pu savoir ce qu'elle était devenue (2). »
(i) J*ai demaudé aussi sans plus de succès Tédition d* Amsterdam de 1711, qui est assez appréciée. Elle a disparu également.
(s3 Cette opération du déreliage, inventée récemment à la bibliotlièque (depuis qu'on travaille au catalogue des livres imprimés), pour réunir les pièces ou les ouvrages traitant des mêmes matières, pourrait donner lieu, bihliographiquenient, et surtout économiquement, à bien des observations. Que fait-on des anciennes reliures ainsi enlevées aux volumes qui contenaient des pièces diverses ? Les envoie- t-on au pilou ou servent-elles à allumer les calorifères de ia Bibliothèque ? Je ne sais ; mais cette opération du déreliage me parait aussi logique et aussi utile que ce projet renouvelé de la restauration, qui faillit, il y a quelques années, être mis à exécution dans les bibliotlièques de la Couronne, d'enlever toutes les reliures au chiffre de Napoléon , et de les remplacer par des reliures au chiffre monarchique. Cela n*allait pas, pour la bibliothèque du
Louvre, à moins de 25;000 volumes. La liste civile s'arrêta devant la dépense.
Je pourrais m'éteodre à volonté sur ce sujet, ainsi que sur les ouvrages qu'on cherche vainement pendant plusieurs jours, et sur lesquels on met plus tard la main par hasard. J*ai vu ainsi refuser comme perdus, quoiqu'on les eût donnés en lecture quelques mois auparavant, le Fieraùras, publié par M. fiecker (on avait oublié de le porter au catalogue, et c'est moi-même qui l'y ai fait inscrire), le Parnasse occttanien, et d'autres livres qu'on a retrouvés depuis.
Voici un autre exemple non moins curieux de la confusion qui règne à la Bibliothèque.
J'avais demandé inutilement à plusieurs reprises, pour unir quelques études sur le théâtre espagnol, las Mocedades del Cid de Gai- Ihem de Castro. On n'avait pu me les donner* M. Hippolyte Lucas n'avait point été plus heureux que moi, et on lui avait répondu après différentes recherchesqu'on ne les possédait point. En effet, au Catalogue il n'y a pas une édition marquée de Guilhem de Castro. On y trouve seulement indiqués les deux volumes (formant deux exemplaires] des Doce comedias de los cuatro poêlas famosos naturales de la ciudad de Valencia^ comédies dans lesquelles il y a trois pièces de Guilhem de Castro; mais ce ne sont pas las Mocedades, ses meilleurs et ses plus fameux drames. On me soutenait donc à la Bibliothèque, en déplorant le fait, que, ni une édition de Guilhem de Castro, ni ces pièces à part» ne se trouvant indiquées au catalogue, c'ett qu'on ne les possédait pas.
Heureusement je suis lié depuis longtemps avec l'un des plus vieux employés de la Bibliothèque, et qui la connaît parfaitement. Je lui expliquai le cas, en lui disant qu'il était impossible qu'on n'eût pas, aux imprimés, un Guilhem de Castro, ou du moins ses deux pièces principales, le Cid espagnol enfin. Il me répondit alors : « Tout ce qu'on « vous a objecté ne signifie rien. Il y a ici beaucoup de livres qui « ne sont sur aucun catalogue, et que nous possédons cependant J'cà « eu longtemps à ma dispo»tion, mais on m'a retiré pour les mettre « cfâ/u une armoire, plusieurs milliers de cartes faites par Van Praet, « qui oubliait ensuite de reporter cela sur les catalogues, et dans les- « quelles on trouve indiqués une foule de livres précieux ; mais que « voulez vous 7 certaines personnes ont tout désorganisé. Laissez- moi
« le litre de Touvrage : je verrai si je puis trouver ce livre. Les caries « sont en bas. C'est à peine si j*ose y aller^ car lorscpie je demande la « clef pour y chercher quelque chose, c'est presque une affaire « d*État : on me regarde de mauvais œil. >
Ce disant, il descendit. Heureusement la clef était après Tar* moire. Il l'ouvrit, chercha, et au bout d'une demi-heure^ il m'apporta les cartes elles-mêmes qui concernent Guilkem de Castro^ et où se trouvent mentionnées les pièces suivantes :
Allé van leyes donde quieren reyes. — Un exemplaire.
£I Amor constante. — Quatre exemplaires.
El Caballero bobo. — Quatre exemplaires.
El Nieto de su padre. — Un exemplaire.
La Piedad en la justicia. — Un exemplaire.
Las Mocedades delCid. — (De chacune des deux pièces un exemplaire).
Il me remit en même temps ces deux drames, édition de Valence, tmprenta de Joseph y Tomas de Arga^ en donde se hallara esta y otras de discretos titulos, ano il96^ in'4.
Que faut-il donc croire lorsqu'on s'entend dire à la Bibliothèque nationale : Nous n^ avons pas le livre que vous nous demandez ? Et jusqu'à quel point doit-on se fier aux réclamations que pourrait élever une administration aussi peu sûre d'elle-même?...
J'ai bâte de finir, et je terminerai par VEnfer. On sait qu'on appelle ainsi un endroit où l'on met à la Bibliothèque nationale les livres obscènes, endroit dont M. Naudet, dans sa Lettre à M. Libri, pag. 1, dit : Les conservateurs seuls en ont la clef. On avait assuré que les livres de VEnfer avaient disparu. C'était un tort si l'on avait écrit tous. Aussi M. Naudet s'était -il empressé de répondre que la Bibliothèque était prête à montrer cet Enfer qui renferme des livres fort mauvais^ mais quelquefois très précieux pour les bibliophiles et d'une grande valeur vénale ^ à une personne que l'on désignerait. Or, vcûci ce que j'ai appris de source certaine^ à propos de cette bizarre collection, pour laquelle on ne peut espérer la réalisation de ce proverbe : La mère en permettra la iecture à sa fille,
(( Nous avions ici, m'a dit quelqu'un nourri dans le sérail et pour
— no —
« qui la Bibliothèque n*a point de secrets, au moins 600 volumes de « ce genre. Je les ai maniés souvent; mais depuis mon entrée à la Bi- « bliothèque jusqu'à ce jour on a nommé successivement coimne « employés beaucoup de jeunes gens. Tous ou la plupart ont voulu « lire ces livres. On les a empruntés et sans aucune mauvaise inten- « tion, car, à cette époque, personne ne tenait à ces ouvrages, on « les a égarés, oubliés; bref, on ne lésa pas rendus. Voilà coomient « nous en avons perdu les deux tiers! »
Cet aveu^ qui contient certainement l'expression de la vérité, est précieux sous tous les rapports, car il renferme, on peut le dire, tout le secret de la fausse situation où se trouve la Bibliothèque nationale. L'administration actuelle, et surtout l'honorable chef de cette administration, croient qu'on les accuse, tandis qu'on reconnaît au contraire qu'ils font tout ce qu'ils peuvent pour s'opposer au mal et pour rétablir l'ordre là où régnait la confusion ; mais peuvent-ils dissimuler ce qui existe?... Feront-ils que Van Praet, tout admirable bibliograjdie et bibliophile qu'il était, n'ait eu sur la fin de sa vie, à l'époque où ses facultés baissaient, et où il n'était plus que l'ombre de loi-même, la singulière manie d'enfouir dans plusieurs centaines de cachettes, la plupart inconnues encore, des ouvrages de grand prix ou d'une grande rareté, qu'il croyait en les enlevant ainsi au prêt et la communication, soustraire à toute espèce de danger 7 Peuventils empêcher leurs prédécesseurs d'avoir été peu actifs?.. . Les excuseront-ils de n'avoir su prendre que des mesures insuffisantes ?... Ce serait de la puérilité que de l'essayer. Les faits sont patents. Toutes les personnes, et le nombre en est grand dans Paris, qui sont allées demander quelques ouvrages à la Bibliothèque nationale, témoigneront de ceci, que, sur dix volumes que l'on désire consulter,
c'est à peine si, avec beaucoup de temps et après de longues recherches, on peut vous en communiquer la moitié. Pour le reste on vous répond qtie le livre est prêté au dehors^ ou bien qu*il est en communication au dedans^ ou enfin qu*il est à la reliure. C'est ce qui faisait dire à un Allemand de mes amis, qu'il fallait que la Bibliothèque fût bien plus considérable qu'elle en avait l'air, et qu'il n'était point étonnant dès lors qu'on parlât d'agrandir les bâtiments qui la con-
— Hi —
tiennent, puisqu'elle avait, pour le moins, autant de volumes absents qu'on en comptait sur ses rayons.
Celui qui écrit ces lignes est loin d*être, — que M. Ravenel veuille bien le croire, — un ennemi de la Bibliothèque nationale. Il a été en quoique sorte élevé chez elle, — nourri par elle, — et il n'y a pas de jour où il n'ait à rendre grâce de quelque obligeance, à l'un ou l'autre de ses conservateurs ou de ses employés ; mais il a été, — il doit le dire la main sur le cœur et sur la conscience, — très péniblement affecté, lorsqu'il a vu M. l'administrateur de la Bibliothèque nationale, par un sentiment louable mais exagéré de solidarité avec ses devanciers, se jeter au milieu d'une affaire qui ne le concernait pas, prendre fait et cause, avec une acrimonie et une dureté qui a dépassé involontairement ses intentions, contre un homme malheureux, contre un savant illustre, son confrère à l'Institut, contre un absent enfm, obligé, pour éviter une détention préventive qui n'eût en rien avancé sa justification, de quitter la France, abandonnant on ne sait à qui, ou plutôt on le sait trop» ses meubles, ses papiers, sa correspondance la plus intime, ses livres, et jusqu'à ses vêtements qu'on n'a pas voulu, jusqu'ici, accorder à ses amis la liberté de lui faire parvenir. Le sentiment qu'il a éprouvé et qu'il exprime a été partagé par tout le public» et M. l'administrateur, nous aimons à le croire, a plus d'une fois regretté depuis son trop de vivacité à l'égard d'un homme qu'il avait « traité en ami au temps de sa prospérité. En définitive, de quoi s'agît-il dans la malheureuse affaire à laquelle nous faisons allusion, et que sont venues grossir de tout leur cortège de haine les passions politiques et scientifiques?... Il s'agit d'un petit nombre de volumes imprimés qu'on accuse, dit-on, M. Libri, sans qu'il y ait jamais eu contre lui aucune plainte des établissements publics, et uniquement parce qu'on les trouve parmi les 60,000 ouvrages qu'«l avait mis vingt ans à réunir, d'avoir enlevé aux bibliothèques. £h quoi ! de ce que vous rencontrez chez un collecteur quelques volumes ayant appartenu à des établissements publics^ vous allez en conclure que c'est leur possesseur actuel qui les leur a dérobés ! C'est là une accusation insensée. Moi qui vous parle, je connais à Paris vingt bibliothèques particulières contenant de 100 à 200 volumes au moins, marqués du
timbre de vos établissements publics, volumes dont les propriétaires seraient entièrement incapables de vous dire aujourd'hui la provenance, mais qu'ils n'ont pas moins achetés très loyalement, souventes fois aux enchères publiques, sans que jamais commissaire-priseur, conservateur ou administrateur général, ait fait, en ce temps-là, sur Ces ventes ou achats, la plus petite observation. Il y a mieux : prenez au hasard un de nos grands collecteurs de hvres, d'autographes, d'estampes, etc. ; — saisissez sa collection, et je me fais fort, ainsi que la plupart des bibliophiles, de vous démontrer qu'en dehors des pièces portant timbre ou ayant marque quelconque d'avoir appartenu à un établissement public, cet amateur possède^ à son insu même, une foule de pièces qu'avec les doctrines delà Bibliothèque nationale, l'État pourrait réclamer, et dont je vous indiquerai la provenance. Dès ce moment^ pour peu que vous y mettiez de la bonne volonté, — pour peu que vous partiez a priori de ce principe dont vous voudriez faire loi pour M. Libri, que quiconque possède ainsi est coupable de vol, ou tout au moins est détenteur de mauvaise foi, sous prétexte que c'est aux acheteurs à prendre leurs précautions et à s'informer, — dès ce moment, dis-je, j'affirme que vous pouvez arrêter, emprisonner et dépouiller à coup sûr tous les collecteurs de Paris, car tous, — entendez-vous bien, — tous, ont dans leurs portefeuilles, leur galerie, leur bibliothèque, un plus ou moins grand nombre d'articles ayant appartenu à des établissements publics.
Je termine en adjurant la justice de mon pays de continuer, comme elle l'a toujours fait, à mettre son impartialité au-dessus de la haine sauvage des partis politiques, et au nom de la tempérance et de la raison, j'en appelle de Philippe ivre à Philippe à jeun.