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Une lettre inédite

Les dépêches, pour la seconde fois, nous rassurent tour à tour et nous inquiètent sur la santé de Tolstoï. Nous ne pouvons aujourd'hui considérer V ensemble de sa vie et V ensemble de son œuvre, Vensemble de son action. Mais nous ne pouvons laisser passer sans protester l'incroyable détournement que l'on a fait, en France, du retentissement de cette action.

Non seulement les snobs, qui sont en un sens les parasites politiques de l'art, com,me les politiciens et com,me les politiques sont au même sens les parasites snobs de Vaction, non seulement les snobs ont trouvé ingénieux, fabriquant des contrefaçons et des m.alfaçons d'art, d'opposer aux véritables œuvres, qui elles-mêmes sont les critiques les plus fortes et les ennemies les plus redoutées de ces contrefaçons, la ciHtique ennemie de Tolstoi, comm,e si la critique de Tolstoi, discutable quand elle veut tom,ber sur les œuvres véritables, ne retombait pas toute toujours de tout son poids sur les contrefaçons; m,ais les politiques ont trouvé ingénieux d'utiliser Tolstoi aux fins de leur fausse propagande.

Si Tolstoi était né parmi nous, il n'eût pas eu de plus grands ennemis que le troupeau des snobs tolstoïsants. Mais si ce grand chrétien était né parmi nous, il n'aurait pas de plus grands ennemis, de détracteurs plus achar^

Charles Péguy

nés, d'envieux plus mangeurs que la foute de nos démagogues anticléricaux.

Il est permis d'être antichrétien, et je crois bien qu'en un sens nous sommes inchrétiens. Mais c'est par un singulier malentendu, criminel s'il est volontaire, et singulièrement plat s'il est inconscient, c'est par un contresens inouï, redoutable en tout cas, voulu ou non voulu, et bête surtout, que nos antimilitaristes militaristes, nos anticléricaux cléricalistes, nos démocrates autoritaires vont chercher dans Tolstoi des excitations qui n'y sont pas, vont voler dans Tolstoi des encouragements qui ne sont pas faits pour eux, des exhortations chrétiennes, et qui ne sont pas faites pour eux.

Si ce grand chrétien était né parmi nous, si nous avions sur nous l'inépuisable poussée de soîi génie, si dans nos affaires m,êmes, au cœur de nos passions, dans nos peines et dans Jios misères nous avions non pas son intervention lointaine et traduite, mais sonéintervention immédiate, mais sa présence même, la présence de son amour et la présence de sa charité, par dessus tout si nous avions parmi nos luttes et parmi les haines et pai^mi les envies et la jalousie envieuse la présence encombrante, la présence réelle de sa paix réelle, de sa paix morale, de sa paix avertie, de sa paix première, antérieure, savante et naïve, désabusée mais pleine et grosse d'espoir, si Tolstoi vivait à Paris, allait se promener au Luxembourg, avait affaire à la Chambre et au Sénat, comme il aurait affaire à Antoine et à Mounet-Sully, d'abord nous saurions ce qu'est un chrétien véritable, et nous saurions que c'est beaucoup plus fort que monseigneur l'archevêque de Paris, et nous saurions que ça ne se mange pas aussi facilement

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