L'OMBRE DES ROIS
Le vieux Roi , son vieux front souillé d'ombre et de poudre, Monte, le pas pesant, au sommet de sa tour Dont les créneaux moussus, lézardés par la foudre, Semblent près de crouler sous le nid du vautour.
Sa main longue et noueuse affermit la couronne Qui tremble tourmentée aux caprices du vent, Et, de son œil profond que la ride environne, Il promène un regard du levant au levant.
Où sont donc, se dit- il, mes forteresses sombres. Qui, dressant jusqu'au ciel mon auguste étendard. Se creusaient de leurs pieds des cachots sous les ombres Oii brillaient, pour soleil, la lance des soudards?
Mes hérauts qui brodaient mes armes sur leur cotte, Et mes rouges bourreaux aussi sacrés que moi Qui criaient, en traînant leur fardeau dans la crotte : Manans, laissez passer la justice du Roiî —
Mes lourds soldats , dont Tàme à cent combats trempée, A mon gré, pour un rien, excitant le bras sûr. Parmi les nations balançaient mon épée Ainsi qu'une faucille en un champ de blé mûr?
Je ne vois plus au loin poindre les incendies Que livre aux quatre vents la torche du pillard,
Ni voler dans les feux mes cavales hardies
Ma vue est- elle éteinte, ou fait -il du brouillard?
Je n'entends plus les cris de la foule ravie, A genoux dans la poudre où je puis la pétrir; L'hosannah de celui que je laisse à la vie. Le salut résigné de ceux qui vont mourir.
Clairons, cors et tambours, cymballes et tymballes, Pourquoi, quand j'ai paru, n'avez -vous pas frémi?
Que font donc les clochers au haut des cathédrales ?
Mon oreille est débile, ou mon peuple endormi.
J'ai longtemps attendu dans mes salles désertes, Comme un mort attend Dieu du fond de son cercueil; Ma porte, à grands battants, s'étalait tout ouverte . . . Aucun de mes flatteurs n'en a franchi le seuil.
Mes pieds se sont glacés à poser sur les dalles, Nul hras ne s'est offert où pouvoir m'appuyer; La poussière en son temps a couvert mes sandales , Nul baiser féodal n'est venu l'essuyer.
Les bardes, qui pour moi faisaient chanter la harpe, M'ont livré solitaire à mes ennuis royaux, Les dames, qui pour moi dénouaient leur écharpe, Ont laissé mon cœur vide et ma cour sans joyaux.
Mes pages favoris, de la boisson que j'aime Ont oublié d'emplir ma coupe au large bord;
Ma voix contre l'écho s'interroge elle - même
Suis -je dans la démence ou mon peuple est -il mort?"
0 Roi! mon jeune front, devant ta blanche tête, S'incline, un souvenir peut survivre à la foi: Devant l'arbre géant, couché sous la tempête, J'ai toujours passé triste et découvert, ô Roi!
Mais lu cherches en vain par de hi les nuages Ton astre, qui semblait défier l'avenir; Balayé cinquante ans au souffle des orages, Ton astre a disparu pour ne plus revenir.
Le donjon sépulcral, des débris de sa pierre A semé dans les champs le foyer du berger, Le moulin qui travaille au bord de la rivière, La ferme qui fom*millo à Tangle du verger.
Tes bourreaux émoussant la hache détrempée, Honteux se sont cachés pour se laver les mains; Tes soldats ont mis bas ta formidable épée, La paix, de ta frontière a tracé les chemins.
Dans ton vaste étendard, on a taillé la robe Qui de la liberté ceint les flancs maternels. Muette pour ton nom, la cloche ne dérobe Aucun de ses accords aux temples éternels.
Ceux que de ta présence émerveillaient les charmes, Ne chantent maintenant qu'au jour de la moisson: Ta coupe s'est brisée à l'ardeur de nos larmes . . Pour appaiser ta soif cherche une autre boisson.
Cherche d'autres joyaux pour briller à ta fête: Les dames dont les yeux illuminaient ton cœur, Mères, sur le berceau courbant leur belle tête, N'apporteraient chez toi que des regards de sœur.
Tes pages, tes laquais, tes courtisans cyniques, Tes pontifes payens qui n'encensaient que toi, Tes mignons effrontés, tes tribunaux iniques . . . Quand ton peuple eut soufflé n'étaient plus.
0 mon Roi!
Ton peuple ne dort pas à l'ombre de ton trône. Sous mi épais brouillard ton peuple ne gît pas.
Ton peuple n'est pas mort et te laisse, en aumône,
Ce vieux palais. — Prends garde , il trendjle sous tes pas.