Une Macédoine 4 tom
C'ÉTAIT le 3o d'avril. Un très-beau temps, des consoles chargées de fleurs et le vin d'Aï rappelèrent à la comtesse d'Ermeuil que le lendemain les paysans de sa terre du département de la Somme n'oublieraient pas de lui planter un mai, et les dames aiment assez cette cérémonie-là.
I^ous étions huit à table, et nous nous convenions tous. Quatre jolies femmes, certaines de s'amuser partout, parce Cpxe partout elles fixaient le plaisir, se laissèrent facilement persuader»
2 UmE IffACÉJOOnSE.
Un homme fort aimable, et qui plaisait beaucoup à ces dames , rèjpondit qu'il acceptait y avant qu'on l'eût invité.
Un .gros père, menace d'apoplexie, mais plein de gaîté, déclara qu'il lui était égal de finir sur les rives de la Somme ou de la Sein^ Un négociant, très-riche, ne fit pas répéter l'invitation. Il était du nombre de ces négocians qui ne sont déplacés nulle part, qu'on trouve partout, qui font passer les plai^rs avant les affaires, •et ^i n'en font pas de iiï»u,vai9€S........M tant
que la fortune les caresse, f^r moi, à ^ui "unë jolie femme ferait faire 1« tour du monde, je devais «n suivra ^aire av^ |>l2^ir.
On quitte la table. La ôoiMesse iSeiïftàiiide sa dilîgem^e, l'àpôpIèctique son cai^rosse. Ou sort, oti s^^nee, on ïnonle, on ^fe plaôé. On vok qu'on va ^tré séparé, ^ qoatre •hônim!e& et quatre femmes *se 'Ifouvewt si bien ensemble>
0WÊ MACÉDOfWÉ. 3
â^rès avoir pris le café et la liqueur ites île^ ! On descend; chacun veut arranger les voitures à son gré, et cela a'^t pas possible, parce que chacun veut être dans la diligence. Madame ia cOH¥les&e décide que Tapoplectique prendra le négociant avec lui, et l'apoplectique répond qu'il veut jouir de ses derniers momens. Je tremblai d'être envoyé dans le carrosse, et je suis inventif quand j'ai quelqu intérêt à l'être.
Je rentrai à l'hôtel ; j'en rapportai deux tabourets, que je plaçai aux portières.
Je m'assis sur l'un; l'homme aimable prit l'autre. Deux femmes de chambre, tpA devaient suivre en cabriolet, profitèrent du caiTOSse de l'apoplectique* Deux valejts de chambre, qui devaient courir à bidet, représentèrent qu'il y aurait économie à monter avec ces demoiselles , qui ne demandaient pas mieux. Tout le monde se trouva bien, et tout le monde fut content
4 rsK
Les Toitures roulent, ^oos arions, rhomme aimable et mcMy les genoux presqu*au niTeau du mmton. Les fiem-
mes sont prérorantes et bonnes,
selon les côrGonstances; et nos Toisines remarquèrent qu'il n'était pas possible que nous fissions trente lieues dans cette position. Une partie impromptu semble autoriser bien des choses, et on nous proposa à droite et à gauche deux genoux arrondis pour supports. Ces bras de £auteuil-là en valent bien d'autres. Malheureux de n'y appuyer que les coudes! Trop heureux de les toucha*, n'importe comment !
On jase, on dit des folies, en dépit du bruit des roues. Bientôt la gorge se Êitigue; les voix féminines perdent de leur harmonie, et les femmes savent quel est Teffet d'un organe flatteur. Elles êe taisent; mais elles répondent des yeux, de manière à. ce que les hommes aient toujours quelque chose à leur
UNE MACÉBOIirE. 5
dire. Cependant les hommes ne sont pas de fer, et ils se fatiguent à leur tour.
Un silence absolu règne dans la diligence, et je vais employer ce moment de relâche pour vous faire connaître plus particulièrement mes compagnons de voyage.
Vous savez déjà que nos quatre dames sont charmantes : voici ce que vous ne savez pas. La comtesse d'Ermeuil, veuve k vingt-deux ans d'un mari qu^elle aimait, et dont elle était tendrement chérie, avait passé un an dans la douleur. Une douleur d'un an, à cet âge, est 'quelque chose d'exemplaire; mais les impressions qui lui succèdent sont vives en proportion des efforts qu'on a faits pour les repousser. Madame d'Ermeuil se livra à tous le^ genres de dissipation, pour conserver la liberté de soa cœur. Elle décida qu'elle aurait des goûts sans conséquence et plus de passions. Avec soixante mille livres de rente
6 UKE MACEBOJNÊ.
on satisfait bien des goûts. Quel homme d'aillemrs pourrait remplacer le général
d'Ermeuil?. Ah,<Nci succède^ si ou
ne remplace pas.
Madame de Mirville, veuve aussi, el propriétaire d'une beUe fortune, était sentimentale, comme on Test à dix« neuf ans, quand on ne sait pas tirer parti d'une figure séduisante. Elle ne dissimulait pas le besoin impérieux d'air mer quelque chose, et elle balançait ei> core entre le mariage et la dévotion.
Mesdames d'Allival et de Valport étaient deux femmes de vingt- quatre à vingt-six ans^ ayant pour leurs maris les soins les plus obligeans, l'estime la plus prononcée, mais infiniment dis^ traites l'une et l'autre, et ne s'apercevant de leurs distractions qpie lorsqu'il ne restait plus qu'à continuer: du reste, vives, enjouées, brillantes de saillies, agaçantes surtout*, et jouissant d'une liberté indéfinie.
tiNE MACEDorayt» 7
M. de Prévale qui occupait le second tabouret, était un jeune officier, d'un extérieur agréable, d'un esprit orné, qui oe fumait pas, ne s'enivrait pas, ne jurait pas, ne parlait jamais de lui, mais s'occupait sans cesse de la femme à qui il voulait plaire, ne l'entretenait q\ie d'elle; et des moyens de succès, cetui-ci n'est pas le moins sûr.
M. du Reynel était xm garçon de cinquante ans, célibataire par système, et gojurmand par goût, après avoir été libertin par ton. Une grande aisance, et Grimod de la Reynière l'avait engraissé au point qu'il ne trouvait plus où. i»ettre sa cravate, et qu'il ne soutenait son ventre qu'à l'aide d^un snspensoir. Riatit le premier d§ son embonpoint et de son intempérance, il noettait les autres dans l'impossibilité d'en rire, et il comptait être avantageusement connu de la pos-* térité, pour avoir décOlivert dans le gigot un morceau d'une délicatesse et
s JTSE
d'une saveur extrêmes, qu'il ne Toolait Êûre connaître qu^à sa mort
BL Mantort était fils d'un petit marchand roulant, et on ne s'en doutait pas. Il s'était fût une sorte d'éducation^ et avait pris ce ton d'assurance que l'or donne à tout le monde : rien ne s'efiace aussi promptement que la crasse baptismale. Il avait appris à l'école de son village précisément ce qu'il Mlait pour entrer dans un cabinet, où il faisait plus de commissions que d'écritures.
Jouet de messieurs les commis, insolens en raison inverse de leur capacité, il apprenait à corriger son patois et ses £iutes grammaticales, d'après les railleries amères que chaque balourdise lui attirait La femme de ch;^bre de madame, qui ne savait pas un mot de grammaire, mais qui se connaissait en physionomies, lui donna quelques levons de politeAe, dont il profita parfaitement; et lorsqu'il eut gagné de quai
UWË MAClÉDOIirHÎ. '
acheter un habit à la mode, madame daigna lui accorder quelqu'attentron, et le recommanda à son mari. Ce mari, comme tant d'autres, était, sans s'en douter, le très-humble serviteur de sa femmç : il fit pour le jeune Mautort tout ce que madame lui demanda. Madame était jolie; Mautort était reconnaissant : il eut le bon esprit de ne vouloir pas être un homme à bonnes fortunes. Madame s'aperçut de quelques sacrifices, et dès ce moment, Mautort eut un intérêt dans les affaires.
Bientôt il travailla pour son compte, et il négligea sa bienfaitrice, qui avait vieilli, et dont il n'avait plus besoin î c'est dans l'ordre. Il épousa une fille riche et laide , parce qu'il voulait augmenter rapidement sa fortune. Il prit une maîtresse, qui ne l'aimait pas ^ mais qui s'efforçait de gagner ses honoraires. Madame Mautort, délaissée, s'amusa à équiper et à déniaiser de petits
lO CWE MACEDOIlfE.
commis. Malgré ces folies, sa maison prospéra au point que Mautort put dire comme un autre^ jna telre, mes gens, mes chevaux^ et ces mots^là sont agréa* blés à prononcer, quand on est né pour cultiver la terre d'un atitre, et pour aller à pied tout^ sa ^ie«
Un grand seigneur n'est pas fâché de jeter quelquefois le masque de la représentation et de Tétiquette^ tt reçoit alors des bourgeois opulens; il leur fait même l'honneur de dîner chez eux, sous la condition tacite qu^îls ne s'oublieront pas en sa présence, qu'ils riront quand il rira, et qu'ils se tairont quand il voudra prendre la parole. Mau* tort trouvait tout cela charmant, et madame d'£rmeuil ne pouvait se dispenser d'accueillir un homme que des princes et des ducs appelaient leur cher ami.
Peut-être désirez -vous me connaître aussi Je ne suis pas assez dupe pour dire de moi le mal que j'en pense, ni
Ai
Àssez fat pour répéter le bien qu'oii en:
ft dit quelquefois. J'ai trente ans. Je ne suis ni bçrgne, ni bossu, ni boiteux.
Voyez la suite de cet ouvrage , si vout ^ voulez en savoir plus.
■>>« . «vNé