‹ Une maîtresse de NapoléonChapitre 15 sur 44 · LA VÉNUS FRANÇAISE · texte numérisé non relu

LA VÉNUS FRANÇAISE

« Cet admirable bétail humain. »

Frédéric Masson,

Au Théâtre- Français, qu'un railleur estimait, « plus riche encore en beautés qu'en talens (1) », la beauté de George fut une révélation. Le fait est aussi indiscutable que la laideur de Duchesnois. « Superbe femme ! » dit Lucien, qui peut parler en connaissance de cause (2). Mais c'est chez Geoffroy qu'il faut chercher les plus extrêmes des louanges.

Ayant salué sa u réputation extraordinaire de beauté », il souligne les luttes et les bagarres qui se sont livrées à la porte du Théâtre, au soir

(1) Journal de V Empire, l""" mars 1801).

(2) Th. Iung, ouu. cil., t. II, p. 2()1.

des débuts de rélève de Raucourt, et il se demande avec simplicité : « Faut-il être surpris qu'on s'étouffe pour une aussi superbe femme ? » En venant enfin à la description elle-même de cette beauté, il fait appel à tous ses souvenirs classiques pour la dépeindre : « Sa figure réunit aux grâces françaises la noblesse et la régularité des formes grecques. Sa taille est celle de la sœur d'Apollon, lorsqu'elle s'avance sur les bords de l'Eurotas, environnée de ses nymphes, et que sa tête s'élève au-dessus d'elles (1). »

C'est aussi le cri de Mirecourt : « Belle comme l'antique!... Une taille de reine et une beauté splendide (2) ! » C'est avec moins de rhétorique que le critique du Mercure de France s'attache à cette beauté : « Une taille élevée et élégante, dit-il, des bras, dont les mouvements naturels sont pleins de grâce, la tête parfaitement placée, une figure régulièrement belle et pourtant agréable (3).

M. Frédéric Masson, lui-même, qui la blasonne d'un mot, dont la cruauté se veut louangeuse, dit : (( Chez George si belle à dix-sept ans, la

(1) « Cet implacable critique n'admettait pas le talent sans la beauté. » E. de Mirecourt, vol. cit., p. 25.

(2) /6/d., pp. 21, 25.

(3) Mercure de France, frimaire an XI.

tète, les épaules, les bras, le corps, tout était à peindre, hormis les extrémités, les pieds surtout (1). » Sans relever cette dernière allégation, exacte, on Timogine, on peut affirmer que les mains de George ne déparaient pas ses admirables bras (( dont le modèle est perdu depuis Phidias (2) », dira Mirecourt. Et il ajoutera : « cette main de reine ». De M. Armand d'Artois, qui approcha la tragédienne vieillie, écroulée, méconnaissable, nous avons entendu ce cri : « Ah! ses mains !... Ses admirables mains !... » Ses mains, dans la débâcle de sa splendeur, dans la ruine de sa triomphante et triomphale beauté, elle n'avait conservé que ce prestige, ce reste de ce corps qui fut une merveille. Cela demeurait d'elle, impérissable, tout ce qui restait de ce que l'Empereur avait aimé. Sur ces mains que les lèvres de Napoléon baisèrent, ces mains qu'il serra dans les siennes, Théophile Gautier broda les plus lyriques de ses phrases.

A la gloire de celle qui incarnait le romantisme, de la déesse vivante des batailles livrées autour d'un nom et d'une œuvre, de la tragédienne demeurée altière et dominatrice, au-dessus des ruines impériales, il dédiait ce poème où,

(1) Frédéric Masson, vol. cit., p. 134.

(2) E. DE Mirecourt, vol. cil., p. 95.

dans For du moule, il coulait le masque impérissable de la femme. « Mlle George, écrivait Gautier, ressemble, à s'y méprendre, à une médaille de Syracuse ou à une Isis des bas-reliefs éginitiqùes. L'arc de ses sourcils, tracé avec une pureté et une finesse incomparables, s'étend sur

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/ MyASM-

Un fragment du rùle d'Agrippine dans Brilannicus, écrit i)ar Mlle George.

deux yeux noirs pleins de flammes et d'éclairs tragiques ; le nez, mince et droit, coupé d'une narine oblique et passionnément dilatée, s'unit avec son front par une ligne d'une simplicité magnifique ; la bouche est puissante, aiguë à ses coins, superbement dédaigneuse comme celle de Némésis vengeresse, qui attend l'heure de démuseler son lion

aux ongles d'airain. Cette bouche a pourtant de charmants sourires, épanouis avec une grâce toute impériale, et Ton ne dirait pas, quand elle veut exprimer les passions tendres, quelle vient de lancer l'imprécation antique ou Tanathème moderne. Le menton, plein de force et de résolution, se relève fermement, et termine, par un contour majestueux, ce protil qui est plutôt d'une déesse que d'une femme. Une singularité remarquable du col de Mlle George, c'est qu'au lieu de s'arrondir intérieurement du côté de la nuque, il forme un contour renflé et soutenu qui lie les épaules au fond de la tête sans aucune sinuosité. L'attache des bras a quelque chose de formidable par la vigueur des muscles et la violence du contour. Un des bracelets d'épaules ferait une ceinture pour une femme de taille moyenne. Mais ils sont très blancs, très purs, terminés par un poignet d'une délicatesse enfantine et par des mains mignonnes, frappées de fossettes, de vraies mains royales faites pour porter le sceptre et pétrir le manche du poignard d'Eschyle et d'Euripide (1). »

Cela, cette eau-forte, Gautier la burinait au

(1) Les Belles femmes de Paris, par des hommes de lettres et des hommes du monde ; Paris, 1889. — Cet article a été réédité dans Portraits contemporains ; Paris, 1874, et repris par Mirecourt, vol cit., pp. 93, 94, 95.

déclin de George, qu'eùt-ce été s'il eût pu le faire à ses débuts ?

Cette lourdeur qui, dans sa vieillesse, devint le triste et cruel châtiment de sa beauté défunte, ne s'accusait point encore en elle. La jeune force de son adolescence la laissait svelte, dégagée, souple, libre et impériale. C'était du marbre vivant, ridé des veines bleues ondulant sous la peau lisse, couvert de cette sorte de lueur que dégagent les chairs pâles. C'était une femme digne du lit consulaire, où le désir furieux du Corse allait la faire monter, c'était, unique, souveraine et sans rivale, la Vénus française.

YIII

LA BATAILLE d' (( IPHIGÉNIE EN AULIDE ))

Le 8 frimaire anX[(l), grandes bagarres aux portes du Théâtre-Français. L'affiche annonce :

Iphigénie en Aulide, tragédie en cinq actes de Racine, avec MM. Saint-Prix^ Talma... et Mmes F leur y ^ Vanhoue... pour les débuts de Mlle George.

Dès midi, la foule s'est portée rue de Richelieu (2). Interminable, énorme, houleuse et vociférante, la queue s'allonge aux guichets du Théâtre. Brusquement, le guichet ferme : il n'y a plus de place. Alors c'est un long cri qui monte au-dessus de la foule. Cela s'éteint, cela recommence, gonfle son orage et la garde a fort à faire pour maintenir

(1) 28 novembre 1802.

(2) Manuscrit de Mlle George,

quelque désordre qui ne soit trop violent. Quand, vers quatre heures et demie, les artistes arrivent, on est forcé de faire déblayer par la garde, la porte de leur entrée. C'est George qui note ce détail, et il montre quelle foule envahissait les abords du Théâtre-Français. Mais ceux qui attendent prennent enfin leur mal en patience, mangent les provisions apportées, se restaurent avec celles que

des marchands ingénieux font circuler sur des plateaux. Soudain, dressant toutes les oreil-

Signature de Bonaparte donnée pendant la leS, UU UOm campagne d'Egypte, au Caire, en 1798. , ,

prend son vol :

Bonaparte... Qu^ést-ce donc? On s'informe. Bonaparte assistera ce soir à la représentation avec Joséphine. Et l'enthousiasme éclate. C'est que Bonaparte est en ce moment Thomme qui incarne la République rénovée, arrivée à son complet épanoiâssement, prête à accepter la discipline impériale. C'est lui qui^ à Amiens, dictera la paix à l'Angleterre qui l'outrage, qui l'accable de caricatures sanglantes et impérieuses, qui solde la conspiration bretonne, pour frapper l'homme qui représente le jacobinisme triomphant. Pour voir

le héros du jour, cette mince silhouette aiguë serrée dans runiforme sobre brodé d'or, à Técharpe tricolore, au bicorne noir « orbe de quelque obscur soleil » monté sur Thorizon de Marengo et sur le ciel d'Egypte, pour contempler le mécanicien de la victoire, le géomètre des batailles, on oublie la fatigue de Tattente, Tardeur de la bagarre aux guichets, et pour la première fois, un même désir et un même enthousiasme, mêle sur les lèvres de la foule qui va les acclamer, le nom de George et de Bonaparte.

Les heures s'écoulent. Enfin les portes s'ouvrent. Alors c'est une ruée furieuse où les poings entrent en jeu, où on écrase, où on s'écrase, où la bousculade est générale, où la lutte crispe les visages et disperse ses coups. « Les hommes se battaient, écrit un journaliste, les femmes bravaient le danger pour leur plaisir et poussaient des cris épouvantables qui n'attendrissaient personne. Les curieux ne sont pas sensibles (1). » La porte d'entrée surtout subissait le plus rude choc, « dont il ne tiendrait qu'à moi, dit le rédac-. teur des Débats, de faire une description tragique (2) ».

(1) Mercure de France, déjà cité.

(2) « On n'avait pas pris des mesures assez justes pour contenir la foule que devait attirer un début si fameux.

Qu'upe telle fièvre animât la foule, n'était-ce point \k le plus éclatant hommage rendu à la beauté de George? Pareils aux Troyens qui moururent pour Hélène de Sparte au beau visage, les Parisiens de 1802 se battirent pour la débutante, s'écrasèrent devant des portes closes, piétinèrent des heures et s'étranglèrent enfin pour s'ouvrir un passage.

C'^st ici qu'il nous faut recommencer à accueillir les spuvenirs de George. Elle a fixé les détails de cette soirée avec la plus grande précision, et c'est en suivant presque ligne à ligne son manuscrit, que nçius allons pouvoir reconstituer les péripé-

Toute la garde était occupée aux bureaux où les billets se distribuent, tandis que la porte d'entrée, presque sans défenseurs, soutenait le plus terrible siège; là, se livraient des assauts dont il ne tiendrait qu'à moi de faire une description tragique, car j'étais spectateur et même acteur involontaire. Les assaillants étaient animés et par le désir de voir une actrice nouvelle et par l'enthousiasme qu'excite une beauté célèbre. C'est dans ces occasions que la curiosité n'est plus qu'une passion ins^çnsée et brutale; c'est alors que le goût des spectacles et des arts ressemble à la férocité et à la barbarie. Les femmes étouffées poussaient des cris perçants, tandis que les hommes, dans un silence farouche, oubliant la politesse et la galanterie, ne songeaient qu'à s'ouvrir un passage aux dépens de ce qui les environnait. » Journal des Débals, 10 frimaire an XI (1" décembre 1802).

lies de la bataille (Tlphigénie en Aulide. Raucourt la présenta, au retour de La Chapelle, à TAssemblée générale de la Comédie. Ce fut « un accueil maternel », dit George. 11 s'explique assez facilement par l'hostilité des comédiens contre Duchesnois que la protection de Joséphine imposa. Un autre grief contre l'ancienne fille à parties était ce succès persistant qui l'accueillait, et Naudet, en particulier, se sentait humilié de ce couronnement auquel le parterre l'obligea. George, cependant, attribue cet accueil « à l'amitié et aux égards que Ton avait pour Mlle Raucourt ». Et elle ajoute, entre parenthèses : « Les égards et les bonnes façons étaient d'usage. » On l'avait bien fait voir à Duchesnois !

Au lendemain de cette présentation commencèrent, en présence de Raucourt et de quelques sociétaires, les répétitions à' Iphigénie. Le rôle de Clytemnestre était réservé à George, et ce fait prouve, une fois de plus, à quel point cette jeune fille de quinze ans était formée et femme déjà, pour assumer la terrible charge de la grande mère imprécatoire. En ce temps, Lafon, ce Lafon que nous avons vu conter fieurette à George à La Chapelle, Lafon était titulaire du rôle d'Achille où il brillait plus par sa belle prestance que par ses qualités tragiques. Soit que Raucourt s'y op-

posât, par rancune de l'aventure de jadis avec son élève, soit que TalmaFait particulièrement sollicité, le rôle d'Achille ne fut pas confié à Lafon. Ce fut Talma qui le prit. Eriphyle fut donné à Mlle Fleury, et Iphigénie à Charlotte Vanhove. Saint-Prix se chargea d'Agamemnon.

Les répétitions allèrent bon train. Raucourt, plus nerveuse, plus agitée que son élève. « J'ignorais le danger, je riais et m'amusais de tout, » note George. Et, pour preuve, elle raconte que, la veille de ses débuts, revenant de la rue Taitbout à la rue des Colonnes, elle frappa et sonna à toutes les portes. Les braves bourgeois, ainsi troublés dans leur quiétude et leur nocturne repos, eussent été, on le présume, fort surpris de savoir qu'une Clytemnestre de quinze ans, célèbre le lendemain, les régalait ainsi de ses gamineries. George s'excuse en disant : « Je n'avais plus que quelques heures de cette existence de joie et d'indifférence, pour m'enfoncer tout entière dans la vie agitée. »

Le soir de ses débuts était donc arrivé et toutes les issues de la Comédie étaient encombrées (1). La mère de George avait accompagné sa lille au théâtre. On n'attendait plus que Raucourt. Elle

(1) « C'est vrai, chère madame Valmore, je ne mens pas. »> Manuscrit de Mlle George.

vint enfin, soutenue par la petite Mme Je Ponty et une femme de chambre. Le professeur s'était foulé le pied, u Mais cette femme courageuse ne voulut pas me quitter, elle se fit porter dans ma loge, son médecin vint la panser ; elle était bien touchante, je pleurais beaucoup. »

— Allons, mon enfant, calme-toi ! ce n'est rien, je ne souffre pas, disait Raucourt.

Elle avait fait plus que de montrer du courage, elle avait montré de la prudence. En effet, par ses soins, quatre cents billets de parterre avaient été distribués à des amis sûrs. Tout le ban, l'arrièreban de ses admirateurs, et ceux de George, avaient pris place dans la salle comme dans une forteresse inexpugnable. Sous la noble et majestueuse lumière des lustres (l),ils campaient, comme vingthuit ans plus tard devaient y camper les Jeune - France de la bataille d'IIernanl,

Le frère et la sœur de George étaient là ; lui au parterre, elle à l'orchestre, « essayant tous les

(1) « Quelques réflexions lumineuses sur les lumières de nos spectacles. — Théâtre de la République. — Une lumière majestueuse y répand un jour égal sur tous les points : les loges, qui s'y meublent souvent de nos plus belles femmes, oflrent à l'œil enchanté un ensemble noble, et digne de ce religieux respect que nous devons tous à la mémoire des Racine, des Corneille, des Crébillon et des Voltaire! ! ! ! » {sic). Almanach lilléraire... etc., déjà cit., pp. 162, 103.

vieux gants de ma mère pour faire le plus de bruit possible en applaudissant, » confesse la débitante, tout émue à ce lointain souvenir familial.

En attendant l'arrivée du Premier Consul et de Mme Bonaparte, on se désignait les illustrations des lettres, de l'élégance, du grand monde. Le bel ami de Raucourt était là, le prince de Hénin ; l'ancien préfet Gastéja ; le fils de laDugazon; le directeur de l'Ambigu ; le duc de Fitz, « tous amis dévoués, » et, se carrant dans son fauteuil, le menton enfoui dans le triple tour de linon de sa cravate maculée de tabac, le maître chanteur, le fourbe, le puissant, le critique Geoffroy.

Puis soudain un cri :

— Lui !... Le Consul !...

Il était là, rhomme de Rivoli et de Brumaire, les lèvres minces et serrées, droit dans son frac aux éclatantes broderies, appuyé sur son épée, le profil net et un peu pâle sur le fond sombre de la loge. A côté de lui, parmi le nuage rose de ses légères mousselines, vive et langoureuse à la fois, fardée, alanguie et souriante, était la veuve du guillotiné du 5 thermidor an II, la ci-devant Beauharnais. Bonaparte dans sa loge (1), au Théâtre-

(1) Une lettre de l'acteur Fleury au banquier Perregaux, à la date du 5 germinal an VIII, nous apprend que le prix de la loge du Consul à la Comédie-Française était de

Français, n'était-il pas le vivant exemple de l'héroïsme magnifié par le poète ? N'assistait-il pas là à son spectacle, à sa déification, à son apothéose ? Quand, au lendemain de l'épopée du retour de nie d'Elbe, ayant repris la France comme une maîtresse heureuse de racheter son aveugle infidélité et l'ayant serrée sur son cœur, il assiste à la représentation à'Bector à la Comédie, n'est-

Un autographe de Bonaparte en 1785.

ce pas lui qu'on reconnaît dans le vers et qu'on acclame au-dessus du rythme :

Enfin il reparaît. C'est lui !... C'était Achille !...

3.960 livres. — Catalogue d'aufographes Etienne Charavay^ n° 89, mars 1888.

Ce soir donc il était venu, apportant la consécration de sa présence aux débuts de George. Aussitôt arrivé, la représentation commença. « A la première entrée de Mlle George, écrit-on, le public saisi d'admiration s'est rappelé la dernière débutante (1) que 'la nature n'a fait belle que par son âme, et les plus vifs applaudissements ont accueilli la Clytemnestre française, à coup sur plus parfaite que ne le fut jamais l'épouse d'Agamemnon (2). »

George dit elle-même, et avec raison : « Mon entrée fut accueillie avec faveur, j'eus le bonheur d'obtenir un grand succès dans ma première scène. » Malgré la salle comble et la présence de Bonaparte, sa peur était légère (3). Mais au fur

(1) Duchesnois.

(2) Mercure de France, déjà cité.

(3) Dans une autre partie de ses Mémoires, Mlle George parle encore de la peur qui la saisissait sur la scène : « J'avais, quand je devais répéter, des peurs horribles : je ne dormais ni ne mangeais, la bouche sèche, tous les agréments qui résultent de la peur. « Bah ! me disait-on, tu mens quand tu nous parles de tes frayeurs, les commençants ne craignent rien, à peine s'ils comprennent ce qu'on leur démontre : ce sont de petits perroquets !» — « Merci ! il faut donc être stnpide pour oser. Eh bien, moi, madame, maman vous le dira, à cinq ans je tremblais comme une feuille, au point que maman était obligée de rester près de moi dans la coulisse, en m'humectant les lèvres d'eau sucrée. Ah ! par exemple, quand une fois j'étais devant le public, c'était une tout autre petite fille, les applaudissements .

et à mesure que Tacte avançait, cette peur devint plus intense, et ce fut bien pis quand éclatèrent les premiers sifflets. Un vent de bataille souffla dans la salle. Le parterre sembla se soulever, bondir. En réalité, ce n'était pas George qu'on sifflait, mais Talma. « Les partisans de Lafon étaient courroucés de n'avoir pas leur Lafon, » remarque George (1). Mais ces sifflets avaient troublé l'atmosphère sympathique. La lutte allait commencer. Des applaudissements saluèrent cependant la tirade du quatrième acte :

Vous ne démentez pas une race funeste... Mais les rumeurs commencèrent au vers : Avant qu'un nœud fatal l'unit à votre frère...

« La malveillance fut assez cruelle. » George recommença le vers et les mêmes rumeurs grandirent. Les premières bagarres secouèrent le parterre. « On en venait aux mains. » Cependant

m'enivraient, et alors je ne pensais plus qu'à mon personnage. Du reste, j'ai toujours été très poltronne; que de fois, avant d'entrer en scène, me sentant paralysée par la peur, ai-je demandé à Dieu de m'envoyer de suite un accident qui m'empèchàt d'entrer ! Un accident... en vérité, je souhaitais la mort... »

. (1) « Comme Talma a pris sa revanche dans ce même rôle qui devint pour lui un de ses plus beaux ! » Manuscrit de Mlle George.

Bonaparte applaudissait, « désavouant cette cabale ». De sa loge, Raucourt (1) criait à son élève :

— Recommence !

Et elle recommençait parmi les sifflets, les cris, les applaudissements crépitant des quatre coins de la salle. Agamemnon, se penchant vers elle, lui murmurait :

— C'est bien, mon entant, ils veulent vous intimider, ne cédez pas.

A chaque vers Forage crevait ; la troisième reprise décida du succès. Cette fois dans la clameur enthousiaste, les protestations sombrèrent. C'en était fini de la cabale, du moins pour ce soir-là.

En somme, que reprochait-elle à George? De venir après Duchesnois, de montrer moins d'âme qu'elle, de paraître trop l'élève de Raucourt, « d'être comme elle un ouvrage de l'art (2) » au lieu de la nature, et de rappeler « la manière souvent ingénieuse, savante même, mais presque toujours factice de Mlle Clairon (3) ». En réalité, cette

(1) « On la porta dans une petite loge d'avant-scène qui donnaitsurle théâtre. » Manuscrit de Mlle George. « Raucourt qui assistait à la représentation dans une loge du manteau d'arlequin. » E. de Mirecourt, voL cil., p. 26.

(2) Regnault-Warin, iWemo/re*' sur Talma (édition d'Alméras). Paris, 1904, p. 207.

(3) Regnault-Warin, vol. cil.

DES TRllTEAUX FORAINS A LA GOMEOIE-l- RANÇAJSE 127

minorité, fidèle à Duchesnois, prétendait ne pas admettre la suprématie de la beauté. Pourtant, nous Tavons vu, cette beauté était incontestable. (( Jamais, peut-être, on n'a vu une plus belle femme sur la scène française, écrit un critique, et Mlle Raucourt, elle-même, si vantée à ses débuts en 1773, ne nous parut pas aussi belle alors que Test aujourd'hui son élève (1). » A cela les détracteurs ripostaient en reprochant à George une jambe trop forte, un défaut de prononciation, une sécheresse de jeu. L'avenir seul pouvait décider qui, des deux rivales, l'emporterait sur l'autre.

Les amis de George se retrouvèrent dans sa loge. Plusieurs d'entre eux avaient eu leurs habits déchirés dans la bagarre, leurs chapeaux perdus, leurs cannes brisées. Charles, le frère de George, avaient ses mains toutes en sang, et Kreutzer, son professeur, était lui-même en piteux état.

(( Mais, dit George, il était si artiste, si chaleureux ! »

Gomme si la chaleur et l'art autorisaient son spencer à s'en aller en lambeaux !

Acteurs et amis, chacun se félicitait.

— Quelle belle soirée, Raucourt !

— Oui, oui, elle a été chaude; cette petite dia-

(1) L'Opinion du parterre ou revue de tous les théâtres de Paris. Paris, Martinet, in-12, an XI,

blesse n'a pas perdu la tête, et il y avait de quoi.

Sentencieusement, le vieil acteur Monvel récita à la triomphatrice de la soirée :

A vaincre sans péril, on triomphe sans gloire ! ■

Les visites succédaient aux visites.

Contât, elle aussi, était venue; la Dugazon, la Saint-Aubin, de TOpéra, s'empressaient autour de Raucourt,

Le Premier Consul avait envoyé s'informer de sa foulure ; Lucien Bonaparte dépêchait un ami complimenter George, — nous verrons bientôt qu'il avait pour ce d'excellentes raisons. Et les couloirs regorgeaient toujours d'innombrables admirateurs. La bataille terminée, on se félicitait de la victoire. Les envieux s'en mêlaient, brouillant tout, émettant les avis les plus contradictoires. George cite quelques-uns de leurs propos. Les uns lui disaient :

— Tu as été très bien, mon enfant, mais à ton second début, évite de copier ton professeur.

Et les autres :

— Fais toujours comme te dira Mlle Raucourt ; prends garde à ta démarche, ne lève pas trop les bras, laisse-toi aller à ton inspiration, cela vaut mieux; livre-toi à ta nature, ne joue pas trop en dehors.

Et encore :

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UNE AMOUREUSE ENNEMIE DE NAPOLEON : TIIKRÈSE-ÉTIENNETTE BOURGOIN, DE LA COMÉDIE FRANÇAISE,

— N'aie pas peur, il vaut mieux dépasser le but que de ne pas l'atteindre (1).

Enfin la Dugazon mit tout le monde d'accord en emmenant souper combattants et triomphatrices.

Ce dut être un fier souper, car George avoue qu'elle en revint rompue et que son père jura de souper désormais chez lui.

fl) « Voilà trop d'avis pour que mon inexpérience puisse clioisir le bon. Mais, en vérité, j'étais étourdie. C'était un véritable casse-tête chinois. » Manuscrit de Mlle George.

Croquis (le David;

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