‹ Une maîtresse de NapoléonChapitre 36 sur 44 · TALENT ET UTILITE · texte numérisé non relu

TALENT ET UTILITE

Actrice indispensable et d'un grand avantage tant que la tragédie sera la base du genre établi à rOdéon, où la faiblesse de certains talents placés à côté d^elle ne sont supportés qu autant quelle les couvre de sa supériorité. Bonne

tragédienne, qui sérail bien meilleure encore si elle ne faisait point de fatales concessions au mauvais goût et aux applaudissements d'un certain public. On ne peut mener Mlle George qu'avec des jetons ou des feux par représentation et en faisant monter beaucoup de pièces qu'on ne joue pas ailleurs^ et où elle peut espérer de nouvelles occasions de montrer son talent.

Ce répertoire spécial, ce nombre de pièces, — le 9 novembre 1822, Saûl\ le 10 mars 1823, Bidon ; le 12 avril, le Comte Julien ; — tout cela crée une sourde hostilité contre George. L'acteur Joanny, dans une lettre du 29 mars 1823 au baron de la Ferté, s'en fait Fécho. Après s'être plaint d'une diminution d'appoiatements etavoir enseigné les remèdes propres à conjurerla crise où se débat l'Odéon, il dit : « Mais pour réussir dans tout cela, il n'aurait point fallu voir une dame George, avec tout son bagage, ses claqueurs, ses hautes prétentions, venir nous imposer sans cesse Mérope et Sémiramis et exercer dans un théâtre royal une suprématie révoltante et ridicule (1). » Un autre grief

(1) Calalofjue daiilocjraphes Noël Charavaij, février 1907, n" 8(5. — Un autre Catalogue d\iulographes Noël Charauay, mentionnant en novembre 11)06, la collection Victor Bouvrain. signalait (n° j'O) une autre lettre curieuse de Jean-Baptiste- Benuu'd Brissebarre, dit Joanny, à la date du 25 février 1830.

contre elle, déjà relevé par Gentil, ce sont les tournées. C'est Harel qui est là, dans l'ombre, préparantles escapades qui apportent danslacaisse commune, vide aussitôt que remplie. For nécessaire au luxe dont George s'entoure et aux fantaisies que s'offre Harel.

Des lettres passionnées les consolent de leur mutuel éloignement :

Cher bon chéri, écrit George d'Evreux à Harel, je te donne de mes nouvelles. Je sais que cela le fait plaisir. Je crois, ami adoré, que nos petites affaires iront bien. Je joue ce soir Mérope, demain Sémiramis, et sans doute mercredi à Louviers, qui n'est qu'à six lieus d'ici; jeudi peut-être ici : cela dépendra des recettes. On dit que Bernay, Elbœuf sont meilleurs. Nous suivons bien ton itinéraire. Ton indisposition n'aura pas de suites, ami. A la maison tu ne dois p*as manquer des soins qui te conviennent. Un peu de patience et tout ira bien. Je te quitte, mon homme adoré ; on vient répéter Sémiramis. Au revoir bientôt, mon chéri, que j'aime de toute la force de mon âme. A toi toujours, à toi pour ma vie. A demain. Embrasse bien ma sœur pour moi.

Le temps ne diminue en rien cette tendresse, au moins épistolaire. Du Havre le 20 septembre 1839, George écrit encore à Harel :

Il était alors, depuis cinq ans, rentré à la Comédie-Française où il débuta le 4 Juin 1797. Il ne devait se retirer que le lo- avril 1841. Le 6 janvier 1849, il décédait, 8, place Lafayette, âgé de soixante-quatorze ans.

Adieu, ami de ma vie. Je t'aime bien de tout mon cœur, de toute mon âme. A toi jusqu'à mon dernier soupir (I).

En juillet 1822, elle est à Angers ; du 1" août au 10 septembre, à Lille, avec Bocage, Rosambeau, Eric Bernard ; Mmes Sabatliier, Valérie, Menier. Mais entre temps, le l'^'^mai, il s'est passé à rOdéon un incident que George appelle c une affreuse cabale ».

L'incident se réduit à ceci. Pendant la représentation d'Iphigénie en AiiUde — son triomphe toujours — le public a sifflé Mmes Gros et Gorenllot. Pourquoi ? On ne sait. Mystère et parterre. George, en scène, a pris les sifflets pour elle, et dignement est rentrée dans sa loge, plantant là Achille, Agamemnon et les Grecs. Là-dessus cris, scandale, demande d'excuses. Clytemnestre ne fait point d'excuses. Le tapage se continue dans les journaux, le lendemain. George riposte. Bernard, qui préside en ce moment aux destinées odéoniennes, promet en son nom des excuses. Le 18 mai, au premier acte de Mérope (2), elle s'interrompt, vient à la rampe et dit :

— Messieurs, si j'avais eu le malheur de man-

(1) Calalogue (V autographes Noël Charavay, avril 1900.

(2) (< ... où elle fut admirable. » H. Lyonnet, vol. ci/., p. 22.

quer au public, je ne me serais jamais représentée devant vous .

Tout Tesprit de Harel est dans ce mot.

Et la cabale applaudit. « J'en ai raison (1) », dit George.

Les tournées recommencent. La patiente curiosité de M. Lyonnet s'est appliquée à les suivre à travers les provinces. Après Jeanne d'Arc (2), qu'elle joue le lli mars 1825, à son bénéfice, elle repart, toujours avec Harel, plus entreprenant, plus audacieux que jamais. « Nous retrouvons des traces de son passage à Lille, 2j novembre au Il décembre 1826, sept représentations avec des recettes variant de 1.796 fr. 55 à 601 fr.70. A Gaen, fin août 1827 ; du 6 au 15 février 1828, elle est à Tulle, avec Eric Bernard, Delaistre, Ernest, Leroux, Walkin, Mmes Dupont, Destrieux, Frédéric, et son inséparable sœur Mlle George cadette. Les recettes oscillent entre 1.300 francs et 967 francs. »

Brusquement, un beau jour, la troupe revient à Paris. Harel est directeur de l'Odéon.

Directeur ?. ..

Oui, et ce n'est pas un des moindres étonne-

(1) Sommaire du manuscrit de Mlle George.

(2) « Cette pièce eut un succès à bouleverser Paris. » E. de MiRECOURT, vol. cit., p. 70,

ments de cette extravagante et extraordinaire carrière. Gomment a-t-il fait ? Comment a t-il intrigué ? Quelles influences a-t-il mis en mouvement ? Autant de secrets dont llarel conserve jalousement le secret. Un fait est là : la direction de rOdéon lui est confiée par un privilège du 26 avril 1829, du l'''" septembre de cette même année au 31 mars 1832.

Son cahier des charges, « signé par lui et revêtu du visa de M'' Mitoufled, avoué, au nom du Comité contentieux de la maison du Roi (1) », contient quelques clauses qui peuvent sembler piquantes aujourd'hui :

Arliclei^. — La subvention annuelle de 160.000 francs accordée au sieur Harel, qui commencera à courir le 1'''" août prochain, lui sera acquise jour par jour ; toutefois, une moitié seulement de ladite subvention lui sera payée par douzièmes, et quant à l'autre moitié, elle ne sera payable proportionnellement qu'à la fin de chaque trimestre, de telle sorte que la maison du Roi se trouvera toujours nantie de cette portion de la subvention échue sur l'exercice courant, à titre de cautionnement pour garantie.

Article 13. — Le sieur Harel sera soumis à la haute surveillance de la Maison du Hoi en ce qui concerne le maintien du genre d'exploitation, sans que cette surveillance puisse s'étendre aux détails de son administration.

(1) Paul Ginisty, arl. cit., p. 33.

Article 14. — Outre la loge du Roi le sieur Harel conservera à la disposition des fonctionnaires ci-après désignés, les loges qui leur sont exclusivementréservées.

Son Excellence M. l'Intendant général de la Maison du Roi.

M. Taide de camp du Roi, directeur général des Reaux- Arts.

MM. les premiers gentilshommes de la charnière du Roi.

M. le prince de Talleyrand, chambellan de Sa Majesté.

M. le Directeur des fêtes et spectacles de la Cour.

M. le ministre de l'Intérieur.

Sa Seigneurie le grand Référendaire de la Chambre des Pairs.

Le Trésorier de la Chambre des Pairs.

L'Architecte de la Chambre des Pairs.

Les entrées réservées par le service de la Maison dil Roi sont au nombre de vingt. Elles ne pourront être suspendues sous quelque prétexte que ce soit.

Article 16. — Leconservateur du mobilier, le concierge, le suisse et l'ouvreuse de la loge du Roi, ainsi que celle de la loge de la Maison du Roi seront nommés par nous et payés aux frais de la liste civile.

Article 18. — Le sieur Harel sera obligé de mettre ses artistes à la disposition de l'autorité de la Maison du Roi pour les fêtes et spectacles de la cour...

Et, outre ses 160.000 francs de subvention, si prudemment versés, Harel obtient une indemnité de 6.000 francs « représentative des dépenses du Comité de lecture ». Son Comité de lecture !

Désormais, c'est sur le goût, Tentliousiasme ou

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m"'' GEORGE DANS RODOGUNE .

{Lithographie de Geoffroy (i8^^).

LES FEUX m: LA ramim: et de la GLOIIŒ 3iV7

le mépris de George, que Harel et son Comité — s'il exista jamais ! — se régleront. C'est elle, elle seule, qui décide du choix des pièces, et toutes sont bonnes, pourvu que son rôle à elle soit bon et beau.

Harel débute par des folies. Pendant deux mois les ouvriers occupent le vieil et vétusté Odéon en place conquise. Tout est remis à neuf, repeint, orné, décoré. D'avance Harel qui se sent le Napoléon du lieu, prédit, que disons-nous, décrète la victoire. Pour ce faire il groupe autour de George une troupe composée de Ligier, le fidèle Eric Bernard, Vizentini (Visentiny, écrit George), Ferville, Duparai, Lockroy, Marins, Delafosse, Chilly, Delaistre ; de Mmes Moreau-Sainti, Delatre, Dupont, Noblet, Eulalie Dupuis, Nadège, Bérenger, et George cadette toujours. Avec cette troupe son privilège lui permet de livrer la bataille le 1*^'' septembre. Il attend son soleil d'Austerlitz, et la livre le 2. C'est d'ailleurs la victoire.

11 a choisi : Catherine de Médicis aux Etats de Btois, avec George dans Catherine, naturellement. Les décors sont neufs, curieux, tâchent à copier fidèlement un réalisme pittoresque. George partage leur succès. Le 13 octobre, c'est Christine à Fontainebleau, le drame de Frédéric Soulié, qui voit les feux de la rampe. C'est la première incarna-

tionque fait George dupersonnagefameux(l).Cinq mois plus tard ce sera la seconde dans Stockholm^ Fontainebleau^ Rome, la Christine d'Alexandre

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Fragment de Christine à Fontainebleau, écrit par Alexandre Dumas, sur l'album de la duchesse d'Abrantès.

Dumas (2). Mais l'effort de Harel est vain. Le

(1) Deux exemplaires de la première édition (1829) de Christine., l'un dédicacé à George, l'autre à Harel, passèrent en vente en 1903. Le premier monta à 46 francs; le second descendit à 6 francs.

(2) Le Catalogue de la vente Tom Harel portait, sous le

théâtre fait de pitoyables recettes, on vit sur la subvention, puis, un beau jour, l'émeute de juillet est là, et la subvention disparaît emportée dans la débâcle royale. Harel frappe à toutes les portes, à celles de Louis-Philippe, entre autres, à celle de Casimir-Périer chez qui il se présente un pistolet à la main, menaçant de se suicider, si on ne lui donne 15.000 francs. On a peur, on les lui donne, et il part recommencer le coup plus loin. C'est Mercadet, c'est Bobèche, c'est Harel tout entier enfin. Il cumule la direction de l'Odéon avec celle d'un bataillon de la Garde Nationale. Mais la subvention ne revient pas .

L'Odéon, dépouillé du plus mince subside, Organise dans l'ombre un nouveau suicide ; Sur ses planches, bientôt, malgré les soins d'Harel, L'herbe va dessiner un décor naturel,

prophétise, le 15 janvier 1832, Barthélémy dans son épître à d'Argout, ministre des Beaux-Arts et des Travaux publics (1).

Un peu plus de deux mois plus tard, c'est chose faite. Le 1^^ avril circule cette invitation :

n° 114, un portrait de George dans Chriatine^ exécuté par Saint-Ève en 1828. L'erreur de date est évidente, puisque la Christine de Soulié fut créée en 1829 et celle de Dumas en 1830. Ce portrait fut vendu 74 francs.

(1) Barthélémy, Néniésis, satire hebdomadaire. Paris, 1839, XLI; t. II, p. 172.

« L'Odéon expire ce soir. Vous êtes invité à assister à son convoi. On se réunira au faubourg Saint-Germain, dans le lieu ordinaire de son agonie. Priez pour le très passé (1). » Ce n'est point une plaisanterie facile qu'excuse la date.

Autographe d'Alfred de Vigny,

Pendant deux ans, cependant, Harel s'est débattu avec une énergie furieuse et désespérée. N'a-t-il pas été jusqu'à représenter, le 28 août 1830, Jeanne lafolle^ du sieur Fontan que la monarchie absolue a mis à Sainte-Pélagie en 1829, et que la monarchie constitutionnelle et bourgeoise hisse jusqu'à rOdéon en 1830? Au surplus, rien de plus

(1) Courrier des théâtres, 1" avril 1832.

lanientoble que ce drame absurde, incohérent, où George prostitue Téclat d'une beauté que rien n'atteint, d'un talent que rien ne diminue. D'ailleurs elle disparaît dans le tourbillon où [larel Tentraine. C'est sa vie que nous écrivons ici, et nous ne la retrouvons plus. Harel seul parade, Harel seul s'agite et mène la bagarre, car c'est une bagarre perpétuelle que la vie de TOdéon dès le lendemain de la Révolution de Juillet. Harel, dépenaillé, la culotte large, le gilet ouvert, débraillé, bohème, formant avec George luxueuse, soignée, somptueuse, le plus extraordinaire des contrastes. Harel tient tête à tout. Ce sont, coup sur coup: le 7 octobre 1830, le Roi Fainéant ; le 6 novembre, VAbbesse des Ursulines, qui sombre malgré George, malgré Frederick Lemaitre; le 11 janvier 1831,1e AV/jDo/eo/z, de Dumas, qui, mis debout en huit jours, en tient cinquantetrois fois l'affiche, avec 80.000 francs de frais (1);

(1) II courut, au sujet de ce NapoléoriyUn bruit singulier dont nous trouvons l'écho dans une lettre inédite de Béranger, du 11 décembre 1830, et vendue le 15 mai 1908. [Catalogue d'autographes Noël Charauay, mai 1908, n° 12, et VAmaleur d'autographes, n° 5, mai 1908, pp. 141, 142.) Voici le passage de la lettre de Béranger: « A quand Napoléon"! Est-il vrai que la représentation durera onze heures et qu'il faudra y porter son déjeuner et son dîner? Nous autres, gens de Montmartre, nous croyons tout cela. Je suis même tenté de croire que nous sommes devenus tout à lait classiques de-

puis le 25 mars, la Maréchale d'' Ancre (1); le 29 septembre, Catherine 11 ; le 20 octobre, Charles Vil chez ses grands vassaux, avec George dans Bérengère ; choix incohérents à travers lesquels on tente vainement de saisir la psychologie de George, qui échappe, vous laissant en face de Harel. MaisHarel, cette fois, sent, avec raison, l'injustice du sort. Ces noms que les soirs de première jettent au public, ce sont les noms glorieux de la littérature d'aujourd'hui et de demain, et il y a quelque chose de décourageant dans l'accueil hostile que reçoivent ces pièces qui méritent certes mieux que l'indifférence où elles sombrent.

Les sourires de George, quand elle est de bonne humeur, le consolent. Au n^ 25 de la rue Madame, elle campe dans un luxe tout asiatique au premier étage. Le rez-de-chaussée est laissé à George

puis la Révolution. Figurez-vous, mon cher ami, qu'il n'est pas plus question des romantiques que s'ils n'avaient jamais existé. Sans doute dans l'autre monde que vous habitez il doit en être de même des classiques. Et voilà pourtant ce que nous appelons de la gloire ! »

(1) L'exemplaire de la Maréchale d'Ancre, ayant appartenu à George, fut vendu 130 francs à la vente Tom Harel. Il était du format in-8, avec frontispice, marbré vert, orné sur les plats, avec une dentelle intérieure et à tranche dorée. La première représentation de la pièce eut lieu le 21 juin 1831, fut interrompue par une indisposition de George après le deuxième acte, et renvoyée au 25 juin.

cadette et aux fils de Harel, Tom et Léopold. Harel, lui, a le second étage. Il y occupe ses loisirs à dresser un petit cochon qu'il appelle Piaf-Piaf et auquel il attribue une intelligence toute humaine. Un jour le cochon est déclaré immonde et superflu par George, ce en quoi on ne saurait la

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Un autographe de Marie Dorval.

blâmer. On décide de l'égorger ; on l'égorgé. Soudain Harel arrive. Son désespoir est navrant. Ne va-t-il point s'arracher les cheveux ? Piaf-Piaf est mort ! Piaf-Piaf n'est plus ! Chacun tremble et soudain lui se calme et dit : — Mettez au moins de l'oignon dans le boudin !

La subvention de POdéon, de 160.000 francs réduite à 100.000 francs, ne suffisait plus pour faire vivre ce grand corps dévorant. L'ingéniosité de Harel s'épuisait à combler le goufl're qui se creusait chaque jour. Enfin il y renonça. 11 avait lutté jusqu'au bout, déployant une habileté qui n'était pas sans courage ; des ressources dont les trouvailles étaient des coups de génie. Mais les destins de rOdéon étaient révolus pour Harel.

Un théâtre s'offrait à son activité : la Porte- Saint-Martin. La direction venait d'être laissée vacante par Merle, le mari de cette belle Dorval qui redoutait au théâtre les « amandes», ainsi qu'elle l'écrivait (1). Merle s'était senti la vocation du théâtre, tout comme Harel, en rédigeant le feuilleton de la Quotidienne. Il est curieux de constater les velléités directoriales de tous ces hommes de lettres de Tépoque. Tous aspirent à un fauteuil où régenter, ordonner et régner; tous y échouent Harel après Merle.

(1) « J'ai écrit ce matin à M. Vedel que je ne voulais pas recevoir de bulletin portant la menace d'une amande ; on fait cela dans les théâtres du boulevard et seulement avec les figurants. » Lettre autographe signée à M. Valmore, 3 pages in-8 ; Catalogue des autographes E. Charauay, décembre 1887,

Merle, cependant, était aux antipodes de son confrère de l'Odéon. Autant celui-ci était inventif, bouillant et brouillard, bohème et sonore, débraillé et audacieux, autant Merle était indifférent, calme et poli, élégant et courtois. Sa plus grande audace avait consisté à exhiber dans une forêt soigneusement grillée, le dompteur Martin, héros imprévu du plus sombre des mélodrames. Un M. Deserre, dont on ne sait pas grand'chose, si ce n'est que sa situation de fortune était assez brillante, assumait les charges financières de la direction Merle. On devine aisément quel chemin, avec un tel directeur, prenaient les finances. C'est au moment où la clôture forcée montait à l'horizon, que Harel apparut, bavard, roublard. Gascon de Basse-Normandie. Merle, sans doute, ne demandait pas mieux, certes, que de passer la main. Et il la passa.

Avant que d'inaugurer définitivement la Porte- Saint-Martin, Harel y fît un essai plutôt obligatoire. Plusieurs des traités et des engagements qu'il avait signés à l'Odéon n'étaient point expirés encore, et les bénéficiaires, forts de leur droit, en réclamaient l'exécution. Harel, outre la bonne volonté, y mit les pouces. Alors il imagina une nouvelle combinaison, son cerveau n'en étant jamais à court. La troupe de l'Odéon alla à la

Porte-Saint-Martin, de la Porte-Saint-Martin elle retourna à FOdéon. Entre les deux théâtres elle se partageait, sans plus de succès à l'un qu'à Tautre ; d'ailleurs elle permettait à Harel de liquider ses obligations et avant la fin de la saison théâtrale il en eut terminé, tant sa hâte était grande d'opérer sur le nouveau champ d'exercice ouvert à sa merveilleuse et picaresque activité.

Au début du mois d'avril 1832, la troupe, les décors, le répertoire, tout s'installait définitivement dans le temple du drame où, après l'amour de l'Empereur, George allait goûter l'ivresse du sacre de Victor Hugo.

En attendant la première sensationnelle promise avec un drame de MM. X... et Gaillardet, Harel fit la réouverture de la Porte-Saint-Martin avec une reprise de Christine. La troupe était brillante. En tête, George naturellement ; puis celles qui ne seront point ses rivales sur cette scène, Juliette Drouet, la future Mme Victor Hugo (1); Mlle Mélanie ('2); Mlle Noblet(3); Mlle Simon (4);

(1) « Mlle Juliette ne fut que jolie. » P. Ginisty, arl. cit., p. 34.

(2) « Mlle Mélanie n'était à son aise que dans les rôles se rapprochant de ceux du vaudeville. » Ibid.

(3) « Mlle Noblet s'en tenait aux ingénues. » Ibid.

(4) « Mme Simon était vouée aux duègnes. » Ibid.

Mlle Laisné; à la tête des hommes, se dressait la dernière colonne du mélodrame : Frederick Lemaitre, celui qui, avec George, allait porter la gloire du boulevard du Crime et du boulevard Saint-Martin jusqu'à la postérité, étonnée encore de ces succès. A côté de lui, c'étaient Moéssard, Provost, Serres, Lockroy, Delafosse, Chilly, Auguste, la cohorte des grands soirs de bataille.

Deux mois suffirent à Harel pour préparer sa saison et donner la nouveauté annoncée, le 29 mai 1832. C'était la Toar de Nesle.Ce que fut depuis le destin de cette pièce, nul ne l'ignore, mais en cette année 1832, elle fut brusquement interrompue à la cinquième représentation, La Porte-Saint- Martin fermait pour cause de révolution. On délaissa Buridan et Marguerite de Bourgogne pour les fusillades, les barricades, pour le spectacle de l'émeute.

Dumas a raconté dans sesAîémoires^ comment, après avoir manqué d'être fusillé à la hauteur du faubourg Saint-Martin, il préserva le théâtre du pillage. Une troupe d'émeutiers avait enfoncé la porte et réclamait à grands cris les armes du magasin d'accessoires. Harel, s'arrachant les cheveux de désespoir, appela Dumas à son secours pour arrêter le flot envahisseur. Il raconte :

« Mes amis, leur dis-je, vous êtes d'honnêtes

gens

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