LES GRANDS DANSEURS
ET SAUTEURS DES MENUS PLAISIRS DU ROr,
UoNNERONT aufourd'hui Dimanche, 25 Oélobre, POUR L/t clôture , une répétition générale ie tous leurs txcraccs, qui feront fuivis du grand Saut du Tremplain; du gnand Saut f)Crillcux avec les cpées; & le baut périlleux , pieds & mains liées. Le fameux PaïUaiïe fera le grand Saut du ParafloUainfi qu'avec unChiea Ils fc préparent, pour remercier Meilleur; & Dames deccttcVillc,àdonnerungrandDivertifrcmentiqui fera terminé par LE MALADE JALOUX, ^cene nouvelle. Pantomime à machines
On commencera à ctnq heures ir demie, C'EST A LA SALL^ PRÈS DU-COLLECE "
Une affiche de théâlre de 178(î
Ces habitudes on les devine aisément, et une anecdote de Legouvé en fournit la clef.
Un soir, l'auteur du Mérite des Femmes monte à la loge de Raucourt, et frappe à l'huis.
(1) Galerie historique des contemporains... etc., t. VIII, p. 19.
La tragédienne est nue et s'imagine qu'une femme demande à entrer.
Legouvé se nomme.
— Oh ! ce n'est que vous, riposte-t-elle, alors vous pouvez entrer.
iN'est-ce point là toute la psychologie de Raucourt ?
Chose curieuse, de ces mœurs, son époque lui tint rigueur. En ces temps où la plus élégante des dépravations tenait le haut du pavé, où les petites maisons, dans le genre de celle du marquis de Sade, servaient de temple et d'autel à toutes les bonnes déesses de la Volupté, ce temps reprocha à Raucourt de se souvenir qu'à Lesbos, dans les bois de pins noirs et de verts oliviers des Gyclades, la grande Sapphô avait enseigné la loi de l'amoureuse amitié.
Cette loi était devenue la sienne et voici de quelle manière elle la mettait en pratique :
« Femme singulière que celle-là, pour ne pas dire monstrueuse. Comment aurait-elle exprimé des sentiments qu'elle ne connut jamais ? C'étaient d'étranges passions que les siennes. On a parlé de ses amours. Ils ont traversé ceux de plus d'un pauvre garçon, bien qu'elle ne les disputât pas à leurs maîtresses. Elle eut successivement, et non pas avec des hommes, des liaisons aussi intimes
que celles d'Armide avec Renaud, ou d'Angélique avec Midas, s'isolant comme ces héroïnes de toute société et faisant ménage avec l'objet de sa prédilection. Dans ce ménage, elle affectait le rôle de maître de la maison et se plaisait à en revêtir le costume. Lorsque des relations de théâtre m'appelaient chez elle, où demeurait alors une jeune femme à qui Ton reprochait de n'avoir plus d'amant, vingt fois j'ai retrouvé ma Lucrèce en redingote et en pantalon de molleton, le bonnet de coton sur l'oreille, entre sa commensale qui l'appelait mon bon ami et un petit enfant qui l'appelait papa (1). »
Évidemment, ce petit enfant appelant Raucourt papa, c'était exagéré, mais enfin Arnault peut être suspect en cette affaire (2).
Nous pouvons donc en appeler au témoignage
(1) Louis-Vincent Arnault, Souvenirs d'un sexagénaire.
(2) Alexandre Dumas, père, dans ses Mémoires (troisième série), a presque entièrement repris ce passage d'Arnault, et en ces termes : « Mlle Raucourt, presque aussi grecque que la Lesbienne Sapho... Sapho-Raucourt jouissait d'une réputation, dont elle ne cherchait pas le moins du monde à atténuer l'originalité. Le sentiment que Mlle Raucourt portait aux hommes était plus que de l'indifférence, c'était de la haine. Celui qui écrit ces lignes a sous les yeux un manifeste signé de lillustre artiste qui est un véritable cri de guerre poussé par Mlle Raucourt contre le sexe masculin... Et cependant, chose singulière, malgré ce dédain pour nous, Mlle Raucourt dans toutes les circonstances où
de George, et ce témoignage, sans le vouloir d'ailleurs, nous édifiera complètement. Lors des premiers soirs de son arrivée à Paris, la fdle du directeur d'Amiens s'en va, en compagnie de sa mère, au théâtre. Toutes deux assistent aux adieux de l'acteur Larive dans V Orphelin de la Chine (1). Raucourt jouait dans la pièce. Or, que dit George à cette occasion ?
« Raucourt dans le rôle d'Idame. C'est de la maternité au plus haut degré, et Mlle Raucourt était plus elle-même dans les rôles savants. Elle avait le costume exact, c'était bien fait, elle ressemblait trop à Jameti, on ne distinguait vraiment pas le sexe (2). »
On ne distinguait vraiment pas le sexe ! Cela, c'est une femme demeurée, avec raison, reconnaissante à Raucourt, qui le déclare. Doit-on s'étonner alors de la voir appelée par Brissot: a La
le costume de son sexe ne lui était pas indispensable, avait adopté celui du nôtre... ayant près d'elle une jolie femme qui l'appelait « mon ami », et un charmant enfant qui l'appelait « papa ». Nous avons connu la mère, qui est morte en 1832 ou 1833, nous connaissons encore Tenfant, qui est aujourd'hui un homme de cinquante-cinq ans. »
(1) George dit de cette soirée : « Ce fat la dernière représentation de Larive qui, cette fois, fut affreusement traité, bafoué même. Il perdait la mémoire, le pauvre, il ne savait plus ce qu'il faisait, ce spectacle faisait mal. »
(2) Manuscrit de Mlle George.
Raucourt (i) ! » et de voir Bachaumont noter ce fait, sans en rechercher la cause : « Mais ce qu'il y a d'incroyable, c'est qu'à ses talents sublimes, elle joigne un cœur pur au point de se refuser aux propositions les plus séduisantes. » Quant à cette proposition séduisante, la voici : « On prétend qu'un amateur lui ofTre jusqu'à 100.000 livres pour son p e (2).))
Nous savons maintenant le pourquoi du refus de Raucourt. Elle avait eu cependant des amants, et parmi eux on cite cet élégant faiseur de calembours qu'était le marquis de Bièvre, qui fut le premier en tête. Raucourt l'ayant planté là, il s'en consola aisément, et promena par les boudoirs de Paris son dernier jeu de mot.
— Ah ! se lamentait-il, l'ingrate a ma rente !
On conçoit aisément que ces mœurs amoureuses étaient bien faites pour inspirer les libellistes. Nous n'en voulons pour preuve que ce pamphlet scandaleux, outrageusement illustré, et dont le titre est tout le programme : La liberté de Mlle Raucoiw (sic) à toute la secte anandrine assemblée au foyer de la Comédie-Française (3).
(1) Brissot, Mémoires, chap. VI.
(2) Bachaumont, ouur. cit.
(3) A Lèche-C..., et se trouve dans les coulisses de tous les théâtres, même chez Audinot. Paris, 1791, in-18, 36 pages. —
Ce qu'un contemporain traduisait plus simplement par cette apostrophe : « Un honnête homme que son malheur rendrait Tépoux d'une pareille magicienne serait hien patient s'il ne la jetait pas par la fenêtre (1). >
C'est de cette femme, qu'on n'estimait pas et qu'on admirait toujours (2), que George allait devenir Télève. En se décidant si brusquement à l'adopter, Raucourt n'espérait-elle pas en faire ce que le bon Arnault périphrase par « une commensale » ?
Nous savons que George à quatorze ans était d'une beauté précoce, déjà forte pour son âge, « valant vingt ans », ainsi que le disait son père. 11 faut confesser que c'est là un point délicat à élucider. Raucourt ne fut-elle que ravie et enthousiasmée par le jeune talent de George et fut-elle véritablement désintéressée en se chargeant de son éducation artistique? Quoi qu'il en soit, ce ne devait point être le modèle des vertus que la jeune fille devait trouver chez elle et dans son entou-
Audinot était, on le sait, directeur du théâtre de l'Ambigu- Comique au boulevard du Temple, et ses acteurs étaient des enfants de huit à dix ans. C'est de lui que parle Delille dans son vers :
Chez Audinot lenfance atlire la vieillesse.
(1) Gilbert Stenger, oiwr. cil.
(2) /cf.
rage. Les Mémoires de George nous diront quel genre de vie menait Raucourt et dans quel milieu se préparèrent ses débuts à la Comédie-Française. A la vérité, cette Raucourt-là nous apparaît sensiblement différente de celle que nous dépeignent les pamphlets et les lettres et souvenirs intimes des contemporains. Faut-il s'en étonner ? Nous ne le pensons point, car si George a beaucoup vu, elle a beaucoup oublié, par reconnaissance pour Raucourt. On ne distinguait vraiment pas le sexe. Ce sont les seuls mots par lesquels, involontairement, elle confirme ces a mœurs reconnues, à la vérité, pour être plus qu'irrégulières (1) ». Ce qui peut faire croire que dans l'enthousiasme de Raucourt, l'admiration dramatique eut une large part, c'est que George ne fut jamais accusée de sacrifier sur l'autel paré des violettes sapphiques (2).
(1) Galerie historique des contemporains...^ etc., t. VIII, p. 19.
(2) Nous nous devons, toutefois, de donner ici un témoignage contraire, celui du général-major de Lôwenstern, qui vit George lors de son séjour en Russie où elle s'était liée avec la princesse Gallyzin, née Wsevoloschky. Parlant de cette dernière, Lôwenstern écrit : « C'était une belle femme, très extravagante ; un esprit tourné vers une originalité ridicule. Elle avait entièrement secoué le joug de l'opinion. Huit jours après son mariage elle s'était séparée de son mari, et on prétend, comme fille. Elle n'a jamais eu d'amant et méprisait trop notre sexe. Mais, sans s'en apercevoir, elle avait pris la tournure des hommes, leur costume, sans pour cela exclure le jupon. Elle s'engouait pour les femmes,
Si elle fut pour Raucourt une bonne et fidèle élève, elle ne le fut point jusque-là, et c'est tant mieux, car les attaques de Bonaparte n'eussent peut-être pas été couronnés d'un aussi facile succès. C'aurait été un grand dommage, et ce livre eut, après la vie de George, perdu un de ses plus curieux et piquants chapitres. Louons-en les Muses tragiques ! George, en apprenant, l'a échappé belle !
comme nous le faisons, et elle abusait de leur confiance et de leur abandon avec moins de scrupule que nous n'aurions pu le faire. Sa première passion a été pour Mme Ouvaroff, jeune et belle femme, mais d'une dépravation rare... Elle en était amoureuse, éprise. » Voici, maintenant, après la principale héroïne, l'anecdote relative à George. La scène se passe à une fête donnée par la princesse Metchersky dans sa propriété de Kamenoi OstrofT: « Mlle George était invitée. La princesse Gallyzin l'avait introduite. La nuit était très noire et la société s'étant réunie dans les jardins, le feu d'artifice commença. Les moments de grande clarté produite par les fusées où d'autres artifices me firent apercevoir deux femmes couchées dans un bosquet qui se tirent des caresses si tendres que je fus un moment tenté de croire que c'était un couple amoureux. Ma curiosité une fois piquée, je ne quittai plus des yeux ce bosquet et je profitai des moments où un artifice l'éclaira encore et je vis, enfin je vis Mlle George représenter Iphigénie, et la princesse Achille. Dès ce moment, le secret de la princesse fut dévoilé pour moi et son aversion pour les hommes ne m'étonna plus. Je fus discret, et voilà ce qui me valut son amitié. » Mémoires du général-major russe baron de Lôwenslern (17/6-1858), t. I, pp. 171 et suiv.