CINQ LETTRES D'AMOUR DE JULIETTE DROUET A VICTOR HUGO
Ces cinq documents peuvent servir de pièces justificatives à ce livre. Ils n'ont nul besoin d'être commentés ou expliqués. On connaît l'héroïne de l'aventure; on y a vu la part du héros. Voici, de la première, le témoignage direct et personnel. Ces lettres, avec l'autorisation de la Librairie Universelle, sont tirées du recueil de M. Wellington Wack^
18 janvier, lundi soir, 10 heures et demie.
Quand je te prie avec tant d'instances de me donner tous les moments dont tu peux disposer, même les plus petits, c'est que je sens, mon doux adoré, que c'est delà vie que je te demande. Quand je suis un jour sans te voir, il me semble que j'ai perdu une année de mon existence. Je ne peux pas
1. M. Wellington Wack, Le roman de Juliette et de Victor Hugo...; pp. 127, 134, 143, 145, 150.
bien t'expliquer cela, mais mon cœur meurt, loin de toi.
Je n'espère pas te voir, à cause du temps, de l'heure et de ta toilette. Je te promets d'être bien courageuse et résignée. De ton côté, mon bienaimé, aime-moi plus que jamais, de ton cœur et de toutes tes forces, car j'en ai plus besoin que jamais.
Je ne veux pas que tu t'inquiètes des attendrissements qui m'échappent chaque fois que je me sépare de toi et que je te parle de mon indisposition qui, à tout prendre, n'est rien. D'ailleurs je n'ai pas peur de la mort; j'ai peur que tu m'oublies : voilà ce qui fait mon effroi, et ce qui ferait mon enfer dans l'autre monde. Mais si j'étais sûre d'être plus aimée, moi morte, je demanderais au bon Dieu de me faire mourir tout de suite. Ton amour, c'est le grand, le seul besoin de ma vie. C'est la seule joie, le seul bonheur de mon âme. Tâche de venir demain de bonne [heure] et de rester un peu auprès de moi. J'ai deux affreuses journées à rattraper et tu es trop honnête homme pour vouloir m'en faire tort. Je compte plus que tu ne peux te l'imaginer.
Tu as mille fois raisons pour M. Cuvillier-Fleury, et Eugénie l'a reconnu tout de suite. Ce que tu veux faire avec M. le duc d'Aumale est cent millions de fois préférable, et je te remercie d'y avoir
pensé le premier. Tout ce que tu fais est bien, et tu as toujours l'initiative dans toutes les pensées généreuses et dans toutes les bonnes actions. Tu es mon Victor aimable, puissant, charmant, imposant, doux, noble et sublime dont je baise les chers petits pieds.
Juliette.
2 mars, vendredi matin, 8 heures.
Bonjour toi, bonjour vous, bonjour en bloc et en détail, à droite et à gauche, par devant et par derrière, en haut et en bas, bonjour et rebonjour. Je vous adore et vous?... Tout cela n'empêche pas que je sois la plus malheureuse des femmes et que je ne sache de quelle manière me tenir pour ne pas souffrir. Encore si vous me donniez quelque bon tonique pour me guérir. J'y prendrais peutêtre goût, mais vous n'avez pas l'air seulement de vous apercevoir que j'existe, si ce n'est pour me faire tirer toutes sortes de choses ; mais moi, pas bète, je ne veux les tirer que pour moi. Cependant si vous voulez me faire une cour assidue et très tendre, je vous inonderai de lanternes et de coromandels. Mais si vous continuez à me traiter comme une prise (?) de l'avant-veille, je ne vous donnerai pas mes chinois du lendemain. Vous
pouvez y compter comme si vous ne les teniez jamais.
Eclairons ce paragraphe un peu obscur et mystérieux : il y s'ag-it, tout simplement, de curiosités, antiquités et chinoiseries auxquelles Juliette faisait la chasse pour le Poète, qui, on le sait, en emplissait ses demeures.
Jusqu'à présent j'avais eu la simplicité de compter sur la générosité naturelle à votre sexe fort, mais je crois que je perds mon temps et ma tendre vieillesse et je change de système. Je m'adresserai dorénavant à votre cupidité et j'espère être plus heureuse. Pour une heure d'amour, argent comptant, un bon dîner, pour une nuit bien employée, le déjeuner et un café à la crème exorbitant; pour un mois d'assiduité, le petit miroir ; pour un an de bonheur non interrompu, tous les coromandels, tous les burgos, toutes les encoignures, toutes les dentelles et tous les bries
à bracs à discrétion.
Juliette.
4 mars 1851, dimanche après-midi, 2 heures.
Mon Dieu, est-ce que je ne te verrai pas aujourd'hui, mon cher petit homme? Il me semble que tu devais aller à la réunion électorale, à une
heure, et, ce soir, chez le roi Jérôme? S'il en est ainsi, à quel moment te verrai-je? Je ne m'en rends pas très bien compte, aussi suis-je très maussade et très impatiente, non contre toi, mon doux aimé, mais contre les cent mille obstacles qui se mettent entre moi et toi. 11 y a des moments où je suis prête à jeter le manche après la cognée et la guigne après le guignon. Et le Boulet est-il arrivé? Avez-Yous fait affaire ensemble? Entre nous, je crois que ce serait une chose assez difficile, ou la trop grande îiouveauté du susdit service. Il n'y a pas un très grand mal puisqu'on était à regretter chez toi les assiettes et les compotiers. D'ailleurs je me charge de t'offrir le coromandel aussitôt le tirage des 42.000 francs. En attendant je voudrais bien tirer un peu d'amour et de bonheur de vous, ce qui n'est pas facile, je ne le sais que trop.
Juliette.
4 mars, dimanche après-midi, 2 heures et demie.
J'espère encore que tu viendras, mon cher bienaimé, soit avant, soit après ton dîner? Mais, hélas! à quelque heure que tu viennes maintenant, il n'est que trop sûr que ce sera pour très peu de temps. Votre Eugénie qui entre et qui m'apporte
la nouvelle de l'arrivée de M. Vilain demain ou après-demain. Pourvu que tu puisses nous donner un de ces deux jours-là, je serais bien heureuse : mais j'ai si peu de chance que je n'ose pas m'y fier. Enfin, je t'aime, voilà le plus clair de mon affaire. Le bonheur viendra quand et comme il voudra, cela ne me regarde pas; au contraire, car plus je m'en mêle et moins il arrive. Je voudrais pourtant bien savoir si tu as négocié l'affaire en question? Mais surtout ce qui m'intéresse, ce qui m'inquiète, ce qui m'égare, ce qui m'exaspère, c'est de savoir si je te verrai aujourd'hui, quand et combien? Jusque-là je serai la plus maussade, la plus grognon, la plus plus indécrottable Juju qui soit, ce qui ne me sera pas difficile. Taisezvous, vous, puisque c'est votre faute et venez tout de suite ça vaudra bien mieux. Baisez-moi
et retaisez-vous.
Juliette.
16 juin, mercredi matin, 8 heures et demie.
Bonjour, mon Victor, toujours plus grand, toujours plus généreux, toujours plus beau, toujours plus adoré. Bonjour et merci. Que je regrette de ne pouvoir pas te donner toute ma vie en une fois pour te prouver à quel point je
t'admire et je t'aime! Je souffre de ne pouvoir pas utiliser tant de bon amour pour ton service. J'en veux au bon Dieu de ne pas m'en donner l'occasion. Je suis humiliée dans le plus saint et le plus tendre de mon ambition. C'est une injustice que je ferai valoir quand il s'agira de régler mes comptes avec lui dans le ciel. En attendant, il faut que je me résigne à t'aimer pour moi seule, ce qui ne mè satisfait qu'à moitié. J'irai te chercher tantôt à la Chambre par l'itinéraire convenu. Je t'attendrai à Saint-Sulpice parce que je ne veux pas m'exposer à me faire dire par ces dames Feau : Le vilain animal, comme il est ennuijeux et comme il chante mal ! Et d'ailleurs, moi-môme, je suis lasse de ces stations fréquentes et prolongées chez les meilleures mais les plus agaçantes des femmes : faut des Feaus, pas trop n'en faut. Mon bienaimé Victor, mon sublime bien-aimé, mon cœur déborde d'amour et d'admiration pour toi : je voudrais baiser tes pauvres petits pieds blessés.
Juliette.
Mme Drouet a écrit plusieurs milliers de lettres d'amour à Victor Hugo. A les publier, ce ferait de nombreux in-folios. Sera-ce chose utile? Ce qu'on a pu lire plus haut donne le ton g-énéral de cette correspondance. Ce servira à prendre patience en Tattente d'une publication possible, mais non certaine.
Table des Matières
Pages
Introduction ix