Alfred Asseline, Victor Hugo intime..,; p
11 en informait, par ce billet, Charles Maurice, le directeur du Courrier des théâtres :
Mon cher voisin,
L'engagement nous arrive à l'instant même, signé de MM. les membres du Comité de la Comédie-française, et est au choix d'Ida pour les débuts, et tout à fait indépendant de l'engagement que je compte souscrire de mon côté. La Comédie, comme vous le voyez, s'est mise en frais de délicatesse. Ida ira vous voir demain et vous expliquera tout cela. Mais elle a voulu que vous fussiez instruit de la chose à l'instant même où elle a été signée. Tous mes remerciements de la bonne police que vous avez voulu faire pour nous et mille compliments empressés.
Al. Dumas.
5 heures du soir, 24 février 1837 ^
11 l'épousa trois ans plus tard, le 5 février J840. Ce que fut ce mariage, on le sait. Ida en mourut,, le il mars 1859, à Gênes-.
1. Charles Maurice, Histoire anecdotique du théâtre, de la littérature et de diverses impressions contemporaines, tirée du coffre d' un Journaliste avec sa vie à tort et à travers ; Paris, 1856, in-8, tome II, p. 157. — Dans le même volume Charles-Maurice publie celte anecdote relative à Marie Tudor : « Deux personnes désolent ce pauvre Harel : Victor Hugo et Bocage. Tout à l'heure il me peignait ses angoisses lorsque le premier vient explorer le théâtre pour imaginer des décorations dont la dépense le fait frémir, et quand, après avoir tout accordé à l'autre, celui-ci n'est pas satisfait.' (( Je lui donne, m'a-t-ildit, les rôles, les costumes, les billets qu'il désire; mais, à présent, il me demande la République, je ne peux pas la lui donner. »
2. Sur cette singulière union, voici une savoureuse anecdote, contée par Viel-Castel avec son venin et son brio habituels l
Tout connue Dumas, ({uelques mois après Téchec de Marie Tiidor, lïu^o allait tenter de
Puruplic ùe VicLor llugo.
faire entrer Juliette à la Comédie-Française. « J'ai été victime d'une machination odieuse, il y a deux ans, lui écrivait -elle le" 12 janvier 1836; ce n'est
<c On sait, dit-il, que Dumas a épousé Ida, l'actrice de la Porte-Saint-Martin, tout le monde s'est occupé de ce mariage auquel Chateaubriand a servi de témoin et personne ne se l'expliquait. En voici la raison: Ida, fille de je ne sais qui, avait pour tuteur M. Domang-e, l'entrepreneur des vidanges de Paris. Elle possédait un petit capital, environ 40.000 francs.. Ida, après avoir longtemps partagé le logis de Roger de Beauvoir, où Dumas l'avait connue, échut un jour à l'auteur des Mousquetaires. Domange, en honnête tuteur désireux d'assurer l'avenir de sa pupille, s'y prit de la façon suivante. Il employa les 40.000 francs d'Ida à acheter à vil prix 200.000 francs de créances sur Alexandre Dumas. Puis, escorté de gardes du commerce il se présenta un matin pour inviter le grand homme à payer les 200.000 francs qui étaient la dot de Mlle Ida,, ou de vouloir bien prendre Clichy pour résidence. Dumas,, pressé par la contrainte, épousa Ida riche de 200.000 francs et fut béni par Chateaubriand et l'entrepreneur de vidanges. Quelque temps après son mariage il demeurait rue de Rivoli^ Ida occupait un splendide premier étage. Dumas avait fait meubler un petit appartement au quatrième au fond de la cour et s'y retirait presque chaque nuit, c'était son cabinet de travail. En ce temps-là le duc d'Orléans donnait des fêtes. Un jour, Dumas y est invité. Il se revêt de ses plus beaux habits, harnache sa cascade de décorations et part à pied, vers les
ni votre faute, ni la mienne, j'aurais du moins la satisfaction de me dire que je ne vous aurais jamais coûté aucun sacrifice et que je ne vous en
onze heures, pour les Tuileries. Trois quarts d'heure après il revient, se fait ouvrir la porte de l'appartement d'Ida, pénètre jusqu'à sa chambre, et, trouvant encore du feu dans la cheminée, dit à la dame : « Ma foi, chère, j'ai voulu aller à pied aux Tuileries. Je me suis fait tremper comme un caniche et je ne suis plus présentable. Je reste ici, vous avez du feu, je travaillerai. » Ida insiste pour le renvoyer, prétextant qu'il l'empêcherait de dormir. Dumas résista, Ida se mit en colère, fit la moue, mais Dumas avait chaussé dans sa tête de travailler au coin de cette cheminée dont le foyer pétillant souriait à son humidité. Il n'écouta rien, mit au feu trois bûches de plus, approcha une table, prit du papier, une plume, et fit courir sa prose suivant la fantaisie de son îiumeur. Ida pestait, mais se taisait, le feu grésillait, la plume courait, lorsque tout à coup la porte d'un cabinet de toilette céda sous une violente pression et Roger de Beauvoir, mal drapé dans une simple chemise, entra en scène. Dumas, d'abord étonné, prend un air digne et courroucé. — « Que faites-vous ici ? Vous apportez le trouble dans mon ménage, vous déshonorez le toit d'un ami!... » Enfin il improvisa une majestueuse tirade de mari offensé. Roger écoute avec calme, puis répond : a Pardieu ! vous arrivez ici comme une bombe, vous vous installez bien à votre aise au coin du feu, vous annoncez l'intention de passer la nuit contre cette cheminée, tandis que je gèle dans un cabinet qui est comme une glacière!... Ce n'est pas supportable, je n'ai pu y tenir, et me voilà. » — Dumas, mari toujours offensé et majestueux, reprend : « Très bien. Monsieur, nous nous expliquerons demain matin, en attendant faites-moi le plaisir de déserter ma demeure. » — « Je ne demande pas mieux! » s'écrie Roger, qui s'était rapproché du feu et y présentait ses pieds grelottants. Dumas, tout en parcourant la chambre à grands pas, entrevoit à travers l'ouverture des rideaux de la fenêtre des torrents de pluie que le ciel versait sur la terre; c'était un déluge. — « Je ne puis cependant pas vous renvoyer par cette
coûterai jamais aucune » Ce qu'on sait de sa vie, de 1833 à 1883, permet de la déclarer fidèle à sa promesse. Aussi se résigna-t-elle, semble-t-il, à l'échec des tentatives de Hugo auprès de la Comé-
pluie-là, dit-il à Roger qui se cliaufYait toujours, on ne mettrait pas un chien à la porte ! » Puis il recommence à arpenter la chambre de toute la dimension du compas de ses grandes jambes. Roger, après avoir réchauffé le pied droit réchauffait le pied gauche. — « Décidément, s'écria Dumas, je ne puis pas vous renvoyer par cet affreux temps... asseyez-vous, monsieur de Beauvoir, passez la nuit dans mon fauteuil; nous nous expliquerons demain matin. » Roger s'installe dans le fauteuil, Dumas éteint les bougies et se couche aux côtés d'Ida qui ne soufflait mot ; mais une heure après le feu mourant n'envoyait plus de chaleur à Roger qui recommence à grelotter. Dumas l'entend frissonner, se retourner et tisonner quelques derniers charbons. — « L'animal va s'enrhumer, c'est certain, » murmure-t-il entre ses dents. « Monsieur de Beauvoir, je ne veux pas que vous vous enrhumiez, venez vous coucher, nous nous expliquerons demain matin. » M. de Beauvoir ne se le fait pas dire deux fois, il s'introduit sous la chaude couverture près d'Ida et de Dumas, et mes trois bohémiens s'endorment du sommeil de V innocence. L'innocence ronfla en trio jusqu'à neuf heures du matin. Dumas, le premier réveillé, regarde Ida et Beauvoir, une pensée traverse son esprit, il tire du sommeil le couple adultère et, d'une physionomie plus douce, il s'adresse ainsi à Roger : « Des vieux amis se brouilleront-ils pour une femme, même légitime? Ce serait stupide. » Puis, saisissant la main de Roger il la pose sur la partie peccante d'Ida et termine par ces mots sublimes : « Roger, réconcilionsnous comme les anciens Romains, sur la place publique. » Et la réconciliation fut opérée. » Comte Horace de Viel-Castel, Mémoires sur le règne de Napoléon III [I So l-l 864); publiés d'après le manuscrit original, avec une préface par L. Leouzon Le Duc ; Paris, 4883, in-8, tome II, pp. 291-295.
1. M. Wellington Wack, Le roman de Juliette et de Victor Hugo...; p. 122.
die. Il allait y donner, le 28 avril 1835, Angelo, et il songeait certainement à confier un rôle dans le drame à sa maîtresse. Et, comme au lendemain de Lucrèce Borgia^ il annonçait, à F occasion de Marie Tudor^ par des notes de journaux, rengagement de Juliette pour Angelo. Il écrivait à son éditeur Renduel :
Voici quelques lignes que vous m'avez promis de faire passer au Courrier Français. Je compte sur votre bonne amitié.
Et fidèlement, au Courrier Français, Renduel dépêchait ce petit communiqué :
Mme Juliette, cette jeune artiste pleine de beauté et de talent, que le public a si souvent applaudie à la Porte- Saint-Martin, est sur le point de quitter ce théâtre. Plusieurs administrations dramatiques lui font en ce moment des offres d'engagement. Il est probable que c'est à la Comédie-Française que Mme Juliette donnera la préférence. Son talent, si digne et si intelligent, l'appelle à notre premier théâtre.
A cette invite aussi alléchante et aussi habile,
« notre premier théâtre » n'eut pas l'occasion de
se laisser prendre, car le rédacteur du journal
renvoyait le petit papier à Renduel avec ce mot :
Mon cher ami,
Il m'est impossible de mettre la note que vous m'avez envoyée dans le Courrier. Quand je vous verrai, je vous
expliquerai les nombreux motifs de cette impossibilité. L'un d'eux est la crainte de choquer un de mes collaborateurs qui porte, dans ses articles, Théâtres, un jugement tout différent sur la personne. Chez nous, tous les collaborateurs sont amis et s'entendent entre eux; ils sont, je puis le dire, consciencieux : ainsi, il ne serait pas bien de se mettre en contradiction aussi ouverte.
Dans toute autre circonstance, je suis votre tout dévoué.
MOUSSETTE * .
Renduel, cependant, allait fournir à Hugo le moyen d'acquitter publiquement envers Juliette sa dette d'amoureuse reconnaissance. Ce fut après la fin des représentations de la pièce, que les parodies ne parvinrent pas à rendre populaire-, alors que parut la brochure de la pièce. En l'honneur de ses interprètes, il y déployait ce feu d'artifice de métaphores dont on a cru utile de dresser le dictionnaire^ et répandait la pluie de ces éloges,
1. Adolphe JuUien, Le romantisme et l'éditeur Renduel...; p. 129.
2. Marie Crie- fort, parodie en quatre endroits et cinq quarts d'heure, explication tirée de la pièce de Marie Tudor, de M. Victor Hugo, d'après Voltaire et d,' autres historiens; Paris, 1833, in-8; Chaulieu et Bataille, Marie, tu dors encore, drame presque historique ; Paris, 1873 [année de la reprise de la pièce], in-18; Anonyme [N. Roberge], Marie Tudor racontée par Mme Pochet a ses voisines, Mmes Chalamelle, la Lyonnaise^ Mmes Ricin et Verdet, assaisonnée de commentaires et réflexions de ces dames, conversation escamotée par un sténographe ; Paris, 1833, in-8.
3. G. Duval, Dictionnaire des métaphores de Victor Hugo; avec une préface de François Coppée; Paris, 1888, in-8.
dont Baudelaire a dit qu'il avait « inondé les êtres les plus vulgaires \ » Au lendemain de sa pièce, il avait déjà écrit à sa maîtresse : « Vous n'avez joué le rôle de Jane qu'une fois, mon amie, mais la trace que vous y avez laissée pour moi est aussi profonde que si vous l'aviez joué cent fois^ » Mais en tête de la brochure, il imprimait : « Mlle Juliette, quoique atteinte à la première représentation d'une indisposition si grave qu'elle n'a pu continuer de jouer le rôle de Jane les jours suivants, a montré dans ce rôle un talent plein d'avenir, un talent souple, gracieux, vrai, tout à la fois pathétique et charmant, intelligent et naïf. » Hélas! ce talent auquel faisait appel le poète était révolu pour Juliette ! Mais quoi, pour le lecteur et pour la postérité ignorants, ne l'avait-il pas sacrée grande artiste, comme il avait fait une pitoyable victime de cet affreux coquin^ et de ce vulgaire pédéraste de Claude Gueux*? Ce faisant, ne demeurait-il pas