‹ Une nuit d'amour; piece en un acteChapitre 3 sur 7 · SCENE PREMIERE GODINOIS, LETRINQUIER, VIRGINIE · texte numérisé non relu

SCENE PREMIERE GODINOIS, LETRINQUIER, VIRGINIE

Au lever du rideau, Godinois et Letrinquier jouent aux dominos sur le guéridon. Virginie est couchée, complètement dissimulée sous les couvertures. Il est neuf heures et demie du soir. Electricité.

LETRINQUIER, à gauche du guéridon.

Là... je pose mon double six et je t'attends au coin du bois !

6 UNE NUIT D AMOUa

GODIXOIS.

Six partout ?... Je n'en ai pas.

LETRINQUIER, montrant les dominos.

Alors, touille, mon vieux, touille!

GODIXOIS.

Je ne fais que ça f

LETRINQUIER, déclarant.

Quand on n'est pas une fripouille, Ça fait plaisir de voir un vieil ami qui touille !

GODINOIS, tout en touillant.

C'est de toi ces deux- vers là?

LETRINQUIER.

Si je te répondais que c'est d'André Chénier, qu'est-ce que tu dirais ?

GODINOIS.

Qu'il a bien fait de mourir jeune ! Il n'y a plus de six ?

LETRINQUIER.

Non, mon vieux, vu que voici le dernier... je le pose!... As-tu de l'as?

GODINOIS, remuant bruyamment les dominos.

De l'as ?... de l'as ?...

VIRGINIE, furieuse, se mettant à genoux sur le lit.

Ah ! ça. dites donc, vous n'avez pas bientôt fini ?

LETRINQUIER.

Gomment, ma jolie, tu ne dors pas encore ?

VIRGINIE

Dormir ? Avec le potin que vous faites?

LETRINQUIER.

Le potin ?

VIRGINIE

Non, mais je vous retiens, vous savez! Venir jouer jusque dans ma chambre !

LETRINQUIER.

Ça sent encore la peinture dans le salon et dans la salle à manger...

VIRGINIE

C'est vrai, ça, j'ai la migraine, je monte me coucher à huit heures et demie...

LETRINQUIER, l'interrompant.

Allons, ne te fâche pas.

VIRGINIE

Je ne sais pas ce qui me retient de les jeter par la renêtre, vos sacrés dominos !

LETRINQUIER, à Godinois.

C'est à toi de jouer, tu sais.

GODINOIS.

J'attendais que ta femme ait fini de parler.

VIRGINIE, agressive.

Hein ? Quoi? Qu'est-ce qu'il dit, celui-là?

GODINOIS.

Je dis, chère madame...

VIRGINIE, rinterroinpant.

Chère madame ! D'abord, je vous prie d'enlever cet adjectif et de m'appeler madame tout court.

LETRINQUIER, voulant les faire taire, se levant.

Virginie!...

VIRGINIE

Il veut m'imposer silence, ici, dans ma chambre!

GODINOIS.

Pardon, madame, je n'ai pas dit...

VIRGINIE, continuant.

Un pique-assiettes pareil !

GODINOIS, vexé, se levant.

Madame Letrinquier !

LETRINQUIER, passant derrière le guéridon et tout en faisant rasseoir de force Godinois. i:

Virginie!.,. Je te prierai une fois pour toutes d'être polie avec Victor Godinois !

VIRGINIE, ironique.

Ton ami d'enfance !

LETRINQUIER, allant se rasseoir à sa place.

Parfaitement... mon ami d'enfance que j'ai été heureux de retrouver, il y a un mois, au café, en face de la gare Saint-Lazare.

VIRGINIE, toujours ironique.

Et qui, depuis, s'amène tous les jours ici, à Golombes...

LETRINQUIER.

Faire ma partie de dominos.

VIRGINIE

Aux heures de repas... comme par hasard!

LETRINQUIER.

Virginie!... (a Godinois.) Ne l'écoute pas, mon vieux, elle est un peu nerveuse.

GODINOIS, se levant.

On a beau ne pas écouter, c'est dur de s'entendre traiter comme ca!

LETRINQUIER, à Virginie,

Là, tu vois, tu l'as vexé.

VIRGINIE, s'asseyant sur son séant.

Non? Passe-moi mes pantoufles que j'aille me jeter dans la Seine I

GODINOIS, à Letrinquier.

Aussi, il fera chaud, quand je m'assiérai encore à ta table.

LETRINQUIER, faisant rasseoir Godinois de force.

Par exemple, je voudrais bien voir ça!

Laisse donc, tu ne verras rien du tout!

GODINOIS.

Pique- assiettes!!

LETRINQUIER.

Je te le répète, ne fais pas attention à ce qu'elle dit, elle a un grain comme sa mère ?

VIRGINIE, bondissant.

Un grain ? Gomme ma mère!

LETRINQUIER, éclatant, allant vers le lit.

Ah ! zut à la fin ! La barbe et les cheveux I Rentre sous tes draps et laisse-nous jouer!

VIRGINIE

Oh! les hommes! Quels mufles!... Quels sales mufles !

Elle se refourre sous ses draps.

LETRINQUIER.

Oui, oui, c'est entendu... (a Godinois.) Tu viendras déjeuner et dîner tous les jours, je le veux!

GODINOIS.

Mais...

LETRINQUIER.

Il n'y a pas de maisl... Je ne suis peut-être pas le maitre chez moi?... Ce n'est pas une raison parce que ma femme t'a dans le nez...

Oh ! ça ! Pour ce qui est de m'avoir dans le nez ! . . . (Jouant.) As, quatre.

LETRINQUIER, posant un domino.

Domino!... J'ai gagné!

GODINOIS.

Ce n'est pas pour dire, tu sais, mais tu as une vraie veine de...

VIRGINIE, bondissant et se mettant à genoux sur le lit.

De quoi?... Une veine de quoi?... Non, mais dites le mot pour voir ?

LETRINQUIER, furieux.

Virginie ! ! !

VIRGINIE

Alors, tu vas te laisser traiter de cocu par monsieur ?

GODINOIS.

C'est une façon de parler...

VIRGINIE

Une façon de parler?!!

LETRINQUIER.

Mais oui... ça se dit dans les meilleures familles ! Tu ne vas pas recommencer, hein?

VIRGINIE, à Godinois.

Alors, non seulement vous débauchez mon mari, vous lui donnez le goût du jeu au point qu'il vient jouer jusque dans ma chambre, mais vous osez encore insinuer des choses... Mais s'il y a un cocu, ici, c'est vous! (Godinois se lève.) Je ne vous l'envoie pas dire, espèce de mal cuit ! propre à rien ! sénateur !

GODINOIS, très digne, passant à droite.

Mal cuit ! Sénateur ! Je ne vous répondrai pas, madame, parce que je suis un homme du monde.

VIRGINIE, se rasseyant sur son séant et se tordant.

Un homme du monde!! Non I la maison va s'écrouler !

LETRINQUIER, qui s'est levé également.

Virginie ! Virginie !

GODINOIS.

Je préfère m'en aller! (a Letrinquier.) Au revoir, vieux,

LETRINQUIER, allant à Godinois.

Toi, ne fais pas la tête et attends-moi, nous partirons ensemble.

GODINOIS.

Non, mon vieux, non !

LETRINQUIER.

Ghamoulard vient me prendre en auto dans dix minutes... Nous allons coucher à Vernon... c'est demain l'ouverture de la pêche... Je te déposerai ù la gare, en passant.

Non, non. .. Je ne vais pas en auto avec un homme qui me laisse insulter par sa femme.

LETRINQUIER,

Je te laisse insulter, moi?

GODINOIS.

Depuis que je viens ici, il n'j' a pas une avanie que madame ne me fasse,., même devant la bonne.

LETRINQUIER,

Godinois !

GODINOIS.

Je suis bon garçon, certes, j'aide la patience, mais cette fois la mesure est comble, et j'en ai assez!

Il va chercher son chapeau sur la commode. LETRINQUIER.

Ecoute, mon vieux Godinois...

GODINOIS.

Non, non, je n'écoute pas et je te déclare tout net que je ne remettrai les pieds chez toi que lorsque ta femme m'aura fait des excuses.

Il repasse à droite.

VIRGINIE, se tordant.

Des excuses ?... Ah! maman !!

LETRINQUIER.

Virginie, tu entends ?

GODINOIS.

J'ai dit!... Bonsoir ! (sortant par la droite.) Sénateur ! Mal cuit!

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