‹ Une nuit de Gustave Wasa, ou, Le batelier suédoisChapitre 11 sur 31 · ÉRIC, GUSTAVE · texte numérisé non relu

ÉRIC, GUSTAVE

( Pendant le dernier couplet Éric a traversé la rivière. )

GUSTAVE (F apercevant).

Ah! vous voilà! Bonjour, camarade.

ÉRIC

Bonsoir, vous voulez dire.

GUSTAVE

Comme il vous plaira.

ÉRIC

Allons, voulez-vous passer?

GUSTAVE

Volontiers; mais avant tout apprenez-moi dans quel lieu je me trouve.

DE GUSTAVE WASA. i3

ÉRIC. (// descend de son bateau, et s'avance progressivement sur le devant du théâtre.) Sur les bords de la rivière de Sala, ce me semble, à cinq lieues d'Upsal (// indique le côté oii est la ville), à trois lieues du camp des Danois, que vous ne cherchez probablement pas (// indique également la direction dans laquelle il se trouve) , et à deux lieues du camp de Gustave Wasa, que vous serez sans doute bien aise de regagner, si j'en juge par votre uniforme.

GUSTAVE

En effet, cela pourrait bien être.

ÉRIC

Eh bien , je ne vous le conseille pas.

Pourquoi?

ÉRIC

Parceque vous n'y trouveriez pas votre compte. Il y a beaucoup de partis ennemis répandus de l'autre côté de la rivière, et les routes ne sont pas sûres.

GUSTAVE

Ah! ah!... Mais n'y a-t-il pas au moins quelque village o\x ils n'aient pas encore pénétré?

ÉRIC

Oui, camarade, derrière ces rochers, en longeant le rivage, à trois cents pas environ.

GUSTAVE

Croyez-vous que je trouve un asile dans cet endroit?

ÉRIC

Sans doute : oh! il y a de bons gîtes, et de braves gens; vous ne risquez rien.

GUSTAVE

Allons, passez-moi vite à l'autie bord.

KRIC.

Vous connaissez les règlements. (// tend une main à Gustave pour lui demander tardent du passage , et de l'autre il lui montre le tarif attaché au poteau. )

GUSTAVE

Oui.

Quand les eaux sont hautes on doit double passe.

GUSTAVE

Combien est-ce?

ÉRIC

Un schelling.

GUSTAVE cherchant dans ses poches.

Eh bien! [Il manifeste rinquiétude dhm homme qui ny trouve rien, et dit à part:)in%X.ec\e\\

ÉRIC

Qu'avez-vous donc?

GUSTAVE

Mon ami, je vous l'avoue avec peine, mais je n'ai pas une obole sur moi. [A part.) En changeant d'uniforme j'ai oublié

ÉRIC

Ah ! ça ne m'étonne pas. C'est là le refrain ordinaire des soldats qui vont et viennent. Suédois ou Danois , personne ne me paie, et moi je me ruine; car le receveur des impôts ne m'en demande pas moins les droits. Je n'ai pas encore étrenné aujourd'hui. Ah mon dieu! quelle misère! [Gustave parait l écouter avec intérêt.) Encore, vous êtes honnête , vous ; mais il y en a beaucoup qui , pour tout salaire , m'accablent d'injures.

DE GUSTAVE WASA. i5

GUSTAVE {oubliant son déguisement, et avec le ton de protection qui convient à un prince).

Pauvre jeune homme ! votre sort m'intéresse.

C'est fort heureux.

GUSTAVE ( toujo urs de même ).

Mon ami, il n'est pas juste que vous perdiez ainsi le fruit de vos travaux, et je veux vous payer pour tout le monde.

ÉRIC

Vraiment! payez-moi d'abord pour vous. Vous n'aviez pas un schelling tout-à-l'heure, seriez-vous devenu riche tout-à-coup ?

GUSTAVE

Qui sait?

ÉRIC

Allons, ne plaisantez pas. 11 n'y a qu'un coup du ciel qui pourrait me tirer de là.

GUSTAVE

Et lequel?

ÉRIC

Il faudrait que notre brave Gustave Wasa vînt quelque jour de ce côté. Oh! que je serais content!

GUSTAVE

Eh! bien, que ferait-il?

ÉRIC

Il est juste lui, il est bon, il paierait pour tous les soldats que j'ai passés gratis.

GUSTAVE

Oui , mais il faudrait qu'il passât.

Eh bien! passez-vous?

i6 UNE NUIT

GUSTAVE. ( // atteint ses tablettes , en déchire une feuille sur laquelle il écrit.) Comment vous appelez-vous?

ÉRIC

Je m'appelle Eric.

GUSTAVE [écrivant toujours).

Eric....

ÉRIC (à pai't).

Que diable écrit-il donc là? et que lui fait mon nom? GUSTAVE [pliant le papier sur lequel il a écrit et le donnant à Eric).

Tenez.

ÉRIC

Qu'est-ce que c'est que ça?

GUSTAVE

Mon obligation: profitez-en, et soyez discret.

ÉRIC

Me voilà riche avec ce papier. Par malheur, je ne sais pas lire, car je serais curieux. — A quelle caisse ce billet est-il payable?

GUSTAVE

Vous le saurez.

Camarade, je veux être aussi généreux que vous. Je vous fais crédit. Reprenez votre billet, vous me paierez quand vous serez général.

GUSTAVE

Vous pouvez le garder.

ÉRIC {à part).

Ehbien, jele garderai long-temps. [Haut.) Fritz! Fritz! passe ce militaire.

GUSTAVE

Adieu, mon ami; vous êtes un brave Suédois, et je me souviendrai de vous. (// s'élance dans la barque qui est conduite par Fritz. )

ÉRIC

Grand merci! — Adieu, mon général.

Page 1