QUELQUES
Le sujet principal des scènes qu'on va lire est emprunté aux fastes encore inédits du 1815 méridional, 11 est impossible d'écrire à la lettre une histoire contemporaine de crimes bourgeois; il faudrait essuyer à chaque page un procès en diffamation, de la part de tous les héros nommés, et tous ces procès seraient perdus d'avance au tribunal, parce qu'il n'est pas permis de dire : Fous êtes des assassins, à des hommes qui n'ont jamais été repris de justice, et qui se promènent gaiement sur la place publique, habillés comme nous. L'infaillible voix du peuple les désigne, les nomme, les flétrit, mais tout bas ; l'historien s'en empare comme d'une classe d'êtres fantastiques, il leur donne vaguement la qualification de
sicaires, et n'isole jamais les individus : il faut que toule une génération s'éteigne; alors, à Faide des traditions, on remplît les lacunes, on met des noms propres à la place des mystérieuses étoiles, on grave le nom de la victime à côté du nom de l'assassin. 11 résulte souvent de cette tardive flétrissure publique de déplorables erreurs, mais c'est un mal sans remède : l'âge présent, qui seul pourrait soulever le voile des crimes politiques, n'a pas mission pour cela. 11 y a deux ans, dans une ville du midi, une femme traita publiquement d'assassin de 1815 un homme assez mal noté. Celui-ci intenta un procès, et le gagna; il sortit du tribunal blanc eomme son drapeau. Le ministère public, la loi à la main, prouva iju'on ne pouvait pas dire : P'ous êtes un assassin, même à un assassin, sans encourir la peine d'un mois de prison et de l'amende; le tribunal n'était pas appelé à prononcer si l'homme insulté était un assassin de 1815 ou non, mais si la femme avait prononcé le mot de diffamation. Le dernier fait fut prouvé; on fit droit aux conclusions du procureur du roi.
L'historien n'am^ait pas besoin de se tenir dans cette prudente réserve, si les criminels politiques avaient été traduits aux assises, et là, condamnés ou absous; le greffe des cours royales serait l'autorité irrécusable consultée
fiu besoin; mais la restauration s'est déclcwée incompétente pour juger les crimes de Nîmes, de Marseille, d'Avignon. Un instant, sous M. Decaze, il y eut une velléité sourde de remuer le sanglant limon de 1815; bien des figures pâlirent à celte annonce; mais on n'y donna nulle suite, et personne n'en fut étonné, excepté les assassins, lesquels avaient foi en leurs remords. C'était sans doute alors le cas de débrouiller tout ce chaos, de donner un nom aux crimes anonymes, de trahir d'odieux incognitos; l'histoire était fraîche; on voyait encore du sang mal lavé sur les places, sur le gazon des fleuves, sur la dalle (les ports; il y am^ait eu concours imposant de témoins; les assassins n'avaient pas changé d'hahits ni de linge, on aurait pu leur dire : C'est vous, je vous reconnais î Aujourd'hui" ils sont tous à couvert sous le bouclier infamant de la preâcription légale; car on s'acquitte envers la société du sang répandu comme d'une dette d'argent, en laissant écouler un certain nombre d'années convenues: on est fort honnête homme après.
En ti^vaillant à ces scènes méridionales, j'ai reconnu à chaque ligne l'impossibilité de faire de l'histoire contemporaine vraie; je. viens d'alléguer mes raisons. 11 y a eu des victimes en 1815, personne ne le nie; leurs noms peuvent être prononcés tout haut, et même écrits dans
8 IxNTRODUCTION
les livres, la "loi le permet; les victimes font supposer nécessairement des assassins, mais ceux-<ri sont inviolables; la nie seule a le privilège de les nommer; j'ai donc été contraint à n'user du bénéfice de la loi que pour ce qui concerne les victimes; quant aux assassins^ j'en ai fait un monde idéal, ime pléiade nébuleuse, sans intention même de personnes; il eût été mesquin de rccoxu'ir à de petites allusions, à des désignations voilées, à des semi-confidences d'historien : les assassins que j'ai à mettre en scène ne pouvant être ni nomlnés, ni franchement révélés, j'ai mieux aimé en faire des êtres imaginaires, en essayant toutefois de lem* conserver tous les caractères distinctifs de ces sortes de héros. Ainsi, il est d'usage dans les villes méridionales, où le tfniprds public arrive toujours après l'exaltation, de rejefer sur les étrangers tout l'odieux d'une page criminelle; à Marseille surtout, ville bigarrée de Génois, d'Espagncfe, de Piémontais, de marins du Nord, de Napolitains, boucs émissaires des crimes locaux; là, c'est toujours l'étranger qui a fait le mal ; il y a dans cet axiome une fière pudeur et souvent du vrai; je m'en suis servi pour en tirer le héros principal de ce livre, l'Étranger, C'est un égorgeur de profession, un homme qui tue pour tuer, ayant de plus ce com*age héroïque qu'on refuse ordinairement
aux assassins; être d'exception, dont les types sont malheureusement connus dans le midi.
J'ai choisi l'assassinat d'Angles, pai'ce que ce crime est le plus inconcevable qui ait été commis en 1815; c'est l'assassinat dans sa plus complète acception. Angles était septuagénaire; il avait de beaux cheveux blancs et une admirable figure de vieillard; avec ces signes d*éternel respect, il eût désarmé les assassins dans quelque île du Sud; on l'égorgea dans un carrefour de Marseille : il y avait déjà là toute l'horreur d'un parricide. Mais la lâcheté de l'attentat est plus étonnante encore. Angles ne fut pas frappé dans un de ces mouvements épileptiques qui poussent un poignard dans une poitrine, sous l'influence d'ime irrésistible excitation; il y aurait eu ombre d'excuse en faveur de ce bras : Angles a été traqué dans son petit chemin de campagne, extrait d'une charrette de fourrage où il s'était blotti, conduit à la ville, déposé dans un corps de garde, jugé par dérision, puis, à la nuit . close, dans une rue déserte, poignardé de sang-froid par vingt brigands qui voulurent tous avoir leur part d'honneur à cette fête; il y eut même dérision pour ses cheveux : il se trouva un plaisant atroce qui les teignit par scrupule en les trainaat dans la mare de sang.
Angles était un patriote de 89, vieux serviteur dans
nos glorieuses armées d'Arcole et de Lodi, homme d'étude et de savoir^ jurisconsulte profond; portant sur «a ûguro cette solennité imposante des vieux jours, ayant dans son organe ces notes graves et majestueuses qui remuent si fort, mêlées au récit des grandes choses. Ses mains étaient pures, il n'y avait pas un nuage de remords dans la sérénité de ce front patriarcal; son seul crime était dans ces mots : patriote de 89. On ne saurait se faire une idée, dans les pays du Nord, de tout ce qu'on peut attacher d'inOamie à cette dénomination, quand on a vieilli en famille sous quelque toit de camps^e méridional| sans notion du monde, dans une atmosphère de royalisme mystique, autour d'une tahle monotone de jeu, avec un bourdonnement de cloche dans Toreille, et pour adoucissement d'ennui, pour réveil de sieste, un échange éternel de six proverbes patois, une histoire aux cent mille éditions de l'entrée de Cartaux à Mai^ille, des visites domiciliaires, des prêtres assermentés, des messes dites en chambres, et des assignats, des décades et du maximum. Si par malheur^ alors, le sort vous a donné pour voisin de campagne quelque patriote de 89, qui arbore tous les dimanches le pavillon de Cartaux, Taigreur royaliste prend un caraclèred'h'ritation qui s'épanche en injures larges et sonores^ embellies de toute
INTRODUCTION il
la vigueur de Tidionie natal; les yeux des Vieilles femmes sont en perpétuelle observation vers celte maison de pa« triote qui revêt sur ses quatre murs une teinte répulsive^ une physionomie à part que n'ont pas les autres maisons; rexplosion de la haine devient une habitude de ménage^ un accompagnement obligé des affaires domestiques du jour; on s'y complaît même à son insu^ parce qu'il y a là matière inépuisable à ces vives impressions qui secouent Tennui dans les longs jours d'été. L'immobilité de la maison maudite^ le patriote voisin qui se pro* mène impassible sur sa terrasse sans se douter de tant de haines si proches, tout cela ne fait que les envenimer davantage; le salon royaliste écume d'une fureur sainte; arrivent les visiteurs de la ville, le prêtre parasite et joueur, le célibataire, ami de la maison, qui dit des bons mots et fait le quatrième au boston; alors il y a un chœur complet d'invectives, c'est un finale d'opéra, un rebondissement d'injures, créées dans toutes ces têtes pleines de mistral et de soleil; les pieds trépignent, les poings se crispent, les visages s'allument, les menaces de sang et de mort font trembler les vitres; on s'y familialise comme à des choses naturelles, mais sans idée d'exécution ; malheureusement, quelque homme d'énergie et de crime est là qui écoute, qui s'exalte de tant d'exalta-
tion^ qui se persuade que ce voisin patriote, objet d'un pareil déchaînement, ne doit périr que sous son poignard. Vient la crise politique; et les comiques scènes de vieilles femmes et de fous portent leur tragique fruit : Angles est assassiné.
C'est un bien singulier pays, celui où les réactions politiques s'accomplissent avec de pareils crimes, où Fou tue un vieillard parce que de longs commérages se sont exercés contre lui. Heureusement, seize années de civilisation se sont écoulées depuis , et le midi retardataire en a profité; la presse y a mis en circulation toutes les idées du bon sens politique; le royaliste le plus fougueux n'oserait plus y professer la légitimité des crimes de 1815 : Tanniversaire de la journée de sang n'a été célébré qu'une fois, en 1816, avec une revue et un Te Deum; cette fête des odieux souvenirs fut abrogée par pudeur même à Taurore de la restauration. Les assassins véritables et les fanfarons d'assassinat n'eurent qu'une courte époque pour conter leurs prouesses ; ils abdiquèrent insensiblement cette supériorité de cafés qu'ils devaient à leur triste auréole de sang : on n'osa plus dire bientôt d'un ton d'étrange fierté : J*étais à Vaffairc d'JnglèSy j'étais aux frères Ferse, comme on a dit : J'étais à Fleurus et à Lodi; les rétractations prudentes
commencèrent; les héros finirent par se justifier hautement de leur héroïsme, pour opposer des alibi contre des accusations tirées de leurs propres aveux, il fut bien reconnu dans les cercles et les cafés fleurdelisés que ces hommes de 4815 avaient traversé la journée du 25 juin avec des mains pures, et que les victimes étaient mortes sans assassins. S'il n'y a pas de remoids au fond de cette conduite, il y au moins un grand avertissement pour l'avenir ; les hommes prédisposés à l'assassinat peuvent y trouver des leçons.
Je pu!l^ dire que je suis entré dans le monde au milieu du retentissement de ces hombles scènes ; cette impression m'est restée vive et sanglante, toujours comme une chose d'hier. Le peuple s'entassait sur les places, on annonçait hautement dans les groupes la défaite de Napoléon et le retour de Louis XVIH; toutes les figuies rayonnaient de joie, la générale battait dans les quartiers vieux. La nouvelle ville offrait un autre aspect ; les rues larges, désertes, étincelantes de soleil, étaient occupées niY un de leurs points par des postes de ligne; les soldats chantaient la Marseillaise, derrière leurs fusils formés en faisceaux, où étaient suspendus de blancs médaillons, à l'effigie de l'empereur. Des symptômes d'insurrection apparaissaient au fond des caiTcfours, et la
force armc^e était immobile et dédaigneuse par ordre on faute d'ordre; le peuple s'attendait à chaque instant h voir reparaître les quatre canons accoutumés , et le formidable quatorxième de chasseurs à cheval ; rien n'arrivait, ni canons» ni cavaliers : l'instinct populaire vil une confirmation de la nouvelle du jour, dans cette indocision des chefs militaires ordinairement si lestes dans la mise en œuvre des moyens répressifs. L'émeute s'enhardit; les masses bouigeoises se rapprochèrent peu à peu du soldat, leurs derniers rangs criaient : P'ite le roi ! pour compromettre les premiers, et commencer Quelque chose; le brave général Verdier arrive à cheval, suivi d'un aide de camp, et traverse les groupes au pas, avec une 6gure sereine; Verdier n'était pas haï du peuple * ;
' I/cmpercur, qui comprenait si bien les hommes, les populations et même les Marseillais^ avait envoyé dans les cent-jours à Marseille des commandants militaires et civils bien propre?^ par leur caractère particulier, à maintenir la paix dans ceUe population orageuse. Verdier, Mouton-Duvernet et le préfet Frocbot étaient généralement estimés. Brune seul subissait^ comme il le disait lui-même, les inconvénients d'une position trop élevée : ou ne l'aimait pas. Quand on parlait, dans un lien public, des qualités personnelles du maréchal, de son affabilitc séduisante, de ses goûts de littérateur et d'artiste, on paraissait revenir, dans le cercle auditeur, a des sentiments d'estime pour lui ; maif« la première impulsion, toujours décisive cIick les nié-
aucune menace ne s'éleva contre lui; du geste et de la voix il exhortait le peuple au calme ; c'était lui dire qu'il pouvait s'insurger sans risque; le peuple s'insurgea au cri de : Fivt le roil et Verdier rentra dans son hôtel. Une scène décisive, comme il en arrive toujours dans ces circonstances, précipita le mouvement : un jeune homme, poussé par une étourderie sublime, fondit sur un peloton de grenadiers, le pistolet au poing, en leur criant : Bas les armes! Il tomba percé de trois balles, et le peloton se replia vers le poste voisin. Ce fut le premier sang répandu; la nouvelle en circula dans toute la ville; on battit la générale pour rassembler la garde urbaine, mais la garde urbaine ne se rassemblait pas, les places d'armes étaient presque désertes; c'était un jour de fôtc, il y avait beaucoup de monde à la campagne par plaisir ou par peur; quelques heures après, la ville et les propriétés étaient à la discrétion de ces bandes de volon-
ridiotiQUX, revenait subitement aussi; elle n'avait pas été à l'avantage (le Brune. Dès les premiers jours de son arrivée, les calomniateurs avaient inventé son histoire dans les petits clubi; monarchiques, et cent horreurs, racontées comme authentique, n'avaient pas éprouvé la moindre contradiction d^incrédulité. La Icte de la princess» Lamballe, surtout, revenait dans tous les récits; il y en avait assci de cette fable pour soulever contre le uiaréchal les haines de toute la population.
laii*esro\auxquin'atlcndaicnt que l'occasion tantpromise pour sortir des collines avec leurs équipements étrangers et leurs fusils anglais. Ces sortes d'hommes avaient erré cent jours dans 1a campagne^ se persuadant d'abord qu'il y avait péril pour eux en ville, s'accordant les honneurs de la proscription, puis le croyant eux-mêmes de bonne foi, à force de le répéter aux auti*es, et se ménageant d'avance, avec cette irritation factice, une excuse pour les représailles qu'ils comptaient exercer un jour.
L'autorité militaire n'avait pas reçu l'ordre d'agir contre une insurrection ; il y avait assez de forces pour la réprimer; on la laissa faire : vers les trois heures, on voyait passer, dans les rues qui aboutissent aux portes de la ville, des bataillons de la ligne, l'arme sous le bras gauche, et tambour au dos; leur retraite ne fut inquiétée que la nuit par des tirailleurs volontaires postés derrière les petites murailles du grand chemin. Quelques cavaliers du quatorzième, isolés dans la ville, la travereèrent au galop en criant : Fice V empereur! au milieu (d'une décharge continuelle de fusils. Bientôt Marseille fut libre de garnison. C'était assez pour satisfaire l'orgueil d'une ville; il y avait une apparence d'insurrection victorieuse dans ces masses de peuple qui étaient venues affronter la ligne, et qui occupaient ses postes; on pouvait même.
dans rexaltation du moment, s'abandonner à l'idée que les régiments avaient refusé la bataille offerte, et que l'aigle avait fui devant les lis ; dès cbants de fête et de victoire auraient dû terminer ce grand jour ; c'était là sans doute le sentiment de presque toute la population, quand des bandes forcenées se ruèrent dans la ville avec ces idées de pillage qui marchent toujours avec des idées d'assassinat.
Les mameluks4taient un objet spécial d'exaspération : ce fut sur ces malheureux que tombèrent les premiers coups. Quelques-uns d'entre eux avaient sans doute des torts envei-s le peuple; dans la fougue de leur enthousiasme oriental pour Napoléon leur père, ils ne comprenaient pas cette haine obstinée que les Marseillais avaient contre lui; ils s'indignaient qu'une ville française exécrât si vigoureusement celui qui était un dieu terrestie pour eux. Égyptiens : aussi, dans les cent-jours, à toutes les revues, en tête de toutes les promenades civiques, sur la porte des cafés napoléonislcs , sur la place publique où les musiques militaires exécutaient des airs nationaux, on remarquait toujours une douzaine de mameluks qui, dans leurs chants patriotiques, entremêlaient des gestes menaçants et un refrain d'injures orientales contre le r-euplc royaliste qui les écoutait. Ce peuple n'a pas d'égal
au inonde pour sa haine contre les étrangers qui lui arrivent d'outre-mer : Génois^ Napolitains^ Siciliens» Espagnols, Turcs, Grecs, Égyptiens , il n'est pas un de ces noms qui n'ait été employé comme injure de colère ou de mépris sur le quai bruyant du port , foyer de disputes éternelles. Ce peuple, si impressionnable, si contempteur de tout ce qui n'est pas lui, avait donc fait une longue provision de ressentiments contre ces exaltés mameluks qui se promenaient en conquérants dans la ville hospitalière; chaque famille avait sa petite anecdote à raconter sur l'insolence de ces Égyptiens qui disaient en passant devant les groupes royalistes : JSapokonpiù fort que tu; on s'était beaucoup aigri en parlant de leurs moustaches démesurées , de leurs larges cocardes, de leurs chapeaux inclinés sur l'oreille, de leur teint olivâtre, de leurs yeux africains, choses aussi révoltantes que des crimes chez une population nerveuse, toute crispée de royalisme et de tics locaux. Et ce ne furent pas, sans doute, ceux qui avaient eu à souffrir de ces petites bravades égyptiennes qui les punirent de mort; mais ces exaltations puériles trouvèrent de Técho chez des hommes arrivés pour égorger et qui épousaient les ressentiments des masses inoffensives. Toute la colonie des mameluks fut frappée en masse de proscription pour les torts de
quelques-uns; les femmes niéme» ne furent pas épargnées; on en fusilla dans lé port : j'en vis une qui, blessée à mort, en se sauvant à la nage, criait : P'im t empereur! et quand elle disparut sous l'eau elle élevait encore sa main au-devuas, comme pour achever par des signes le cri qu'elle avait commencé *. Ce fut un horrible jour, un jour qui pèse dans le souvenir comme un crime, pour ceux même qui Font traversé avec des mains pures, et qui sont en dehors de toute solidarité. Les scènes de pillage et de dévastation passèrent inaperçues, comme absorbées par les scènes d'assassmat; que nous importaient à mms ces hommes et ces femmes qui s'en revenaient
* Le plus grand nombre des mameluks qui composaient la colonie s'échappèrent fort beureuBement dans les bois de pins près Mazargiies; ils partirent en caravane, hommes, femmes, enfants, sous la conduite d'un majestueux vieillard, à la barbe longue et blanche. Ces infortunés campèrent sur les collines, en attendant la mort de la faim. Une compagnie de la garde urbaine partit à dix heures du soir pour leur offrir asile et pro* tcction. Ces pauvres gens, surpris au milieu de la nuit, poussèrent, à son approche, des hurlements de terreur, et se jetèrent à genoux en demandant la vie. Ils furent bientôt rassurés en voyant les marques de respect qu'on donnait à leurs vieillards et le soin qu'on prenait de leurs enfants. Après avoir rallié toute la caravane avec des peines infinies, on rentra en ville à la pointe du jour; il n'y avait plus de risques pour eux, l'effervescence était calmée*, et le pouvoir provisoire établi.
chargés des trophées du toI^ quand les ruisseaux étaient rouges de sang^ quand nos pieds heurtaient des cadavres^ quand nous rencontrions le tombereau des mameluks égorgés dans Toasis de leur faubourg! n y en ayait là^ sans doute^ quelques-uns qui s'étaient battus contre nous aux Pyramides^ et pour nous à Héliopolis^ et qu'un regard de Bonaparte avait déjà naturalisés Français sur la terre d'Orient. Ceux qui les assassinèrent étaient de slupides égorgeurs qui n'avaient jamais entendu parler d'Héliopolis et des Pyramides, c'étaient des Français civilisés plus barbares que ces fellahs de Thèbes qui pleurent de joie au souvenir du sultan du feu, et de nos soldats. Mais il faut se hâter de le dire, jamais paroxysme d'assassinat ne fut plus court; l'immense majorité de la garde urbaine prit les armes le 26, à l'aube, et toute royaliste qu'elle était alors, elle condamna d'un cri presque unanime d'horreur les crimes du moment, et déploya une admirable énergie de répression. Des détachements furent envoyés sur les lieux où le pillage était encore flagrant, et il y eut bien des rixes à soutenir qui auraient pu devenir sanglantes, ^ar les pillards, qui regardaient comme légitimement acquis par eux le bien des viclimes et des émigrés bonapartistes, n'abandonnaient leur proie qu'avec un regret féroce; il. ne fallait rien moins
que runiformc urbain pour les chasser des maisons envahies. La veille aussi, cette courageuse intervention entre les victimes et les assassins avait été quelquefois funeste aux royalistes qui voulaient aiTêter l'effusion du sang. • Les deux nuits qui suivirent ces deux jours tristes , la farandole provençale, cette longue chaîne de danses joyeuses, ne descendit pas dans les rues comme au 14 avril 1814; il aurait fallu danser sur du sang. Dans nos familles royalistes on eut besoin, pour s'étourdir, de songer au retour prochain du roi; par intervalles, un silence morne coupait Tentretien du repas du soir; on donnait quelques larmes furtives aux victimes, sans oser encore flétrir ni nommer les assassins. Il y eut aussi, dans bien des maisons, des remords qui éclatèrent avant le terme; on s'accusa hautement d'avoir longtemps conseillé des meurtres que des mains étrangères avaient enfin commis; on voyait de jeunes paysans qui s'en rctaumaicnt à leur campagne, tristes, désolés, reprochant les crimes de la journée auxv gens de la ville, avec ce style incomparable, mclé de nonchalance et de vivacité, celte verve naturelle, ces saillies de bon sens, langue poétique, pittoresque, élincelante d'images, langue qu'ils ont créée et dont aucun idiome connu ne pourrait donner une idée. 11 y eut enfin, sinon des remords, du
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moins des douleurs pour toute la Tille ^ excepté chez quelques royalistes stupides^ quelques fanatiques et les assassins. Ce fut la morale de cette histoire, ce fut la leçon qui devrait être impérissable, s'il y avait dans cer- . laines tètes une place pour le souvenir.