‹ Une page de l'histoire des écoles de Manitoba [microforme]Chapitre 80 sur 80 · MES OUAILLES · texte numérisé non relu

MES OUAILLES

Débarqué sur les bords de la Rivière-Rouge je renouvelai mes promesses cléricales et dis au Seigneur : “ Voici la part de mon héritage.” Puis comme le cœur s'attache au seul bien qu'il possède, le mien voua une affection vive et sincère au peuple au milieu duquel je me trouvais et qui se composait surtout de Métis. Cet attachemer.t dure depuis, et je le sais inaltérable, Tout le monde le sait aussi, si bien que les ennemis des Métis m'ont souvent reproché de les aimer trop. Ce reproche serait mérité, s'il pouvait y avoir excès dans l'affection envers un peuple qu'on veut conduire à Dieu, tout en travaillant à son avantwge temporel.

Héritier du Diocèse de Mgr Provencher, je ne pouvais que partager son attachement et son dévouement pour les enfants du sol et je les leur ai prodigués largement. Les Métis ont compris cette disposition, y ont correspondu et nous vivions dans le mutuel échange d'une confiance affectueuse, lorsque des hommes pervers ou inconscients du ’ual qu'ils allaient faire ont entrepris de ruiner cette confiance, qui était toute à l'avantage des Métis et dont ils avaient tant besoin.

Des Canadiens-français se sont joints à leurs adversaires les plus connus, pour ouvrir entre les Missionnaires et leurs Evêques l’incompréhensible campagne qui a fait un mal incalculable dans le pays. On s'est prévalu de notre silence, au milieu des injures, comme si l'on ignorait | qu'il y a quelquefois dans le silence même un héroïsme plus difficile à atteindre que celui de l’action. Puisqu'on nous force à tout révéler, je dirai à plusieurs de ceux qui : ous font des reproches à cet égard que nous nous sommes tu par considération pour eux-mêines, et pour leur épargner le ridicule, dont auraient été couverts eeux qui parlent tant, si tout leur avait été représenté sous son véritable jour. Nous nous sommes tu par pitié pour ceux que l'on prétend défendre, et nous avons mieux aimé souffrir l’injure, plutôt que d'augmenter des douleurs déjà trop amères, d’exciter des rancunes et provoquer des vengeances déjà trop cruelles.

Vous avez élevé un monument! vous avez offert des secours à des orphelins ! cela, c'était bien, et sans hésitation je vous en loue de tout cœur ; mais pourquoi sur ce tombeau creusé trop tôt, et ouvert trop souvent, venir insulter ceux qui l’ont arrosé de leurs larmes plus sincères que les vôtres, et le regardent toujours avec une pitié plus vraie que celle $ que vous éprouvez ? Coinment croire que l’on sympathise avec le Protégé quand on insulte si gratuitement le Protecteur, quand surtout ce Protecteur a fait pour le Protégé et les siens incomparablement plus que vous

tous ensemble.

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sonné bien des existences ; vous n'avez eu qu'un succès celui de diminuer la confiance. Il en est des jeunes nations comme des jeunes arbres, elles ont besoin de tuteurs frrtement plantés dans le sol et auxquels les rattachent des liens aussi souples que solides. Vous n'avez pas pu briser ces Tuicurs qui protégeaient et protègent encore, mais vous avez affaibli le lien dont avaient tant besoin ceux que je puis appeler vos victimes, Si mon langage vous paraît exagéré, venez visiter nos contrées, étudiez sans parti pris la position actuelle de ceux qui vous ont crus : voyez jusqu'à quel point quelques-uns sont déchus, et à quelle triste condition ils sont réduits ; puis la nain sur la conscience et le regret dans l'âme, reconnaissez ce que vous avez fait,

Dites tout cela à l'histoire, ai vous le voulez. Mais, non ! faites mieux ! Comme il peut vous être aussi pénible qu'à moi de répéter ces tristes choses ensevelissons-les plutôt toutes dans Île silence et l'oubli ; enrichisesons au contraire notre histoire Canadienne de faits consolants et plus en harmonie avec les nobles et généreuses traditions de notre race. Dites, par exemple que dans la lutte si diflicile, soutenue pour défendre les intérêts les plus chers de la Minorité de Manitoba, son vieil Archevêque sent ses forces se décupler par l'attitude ferme, calme, unanime de son Clergé, de ses Communautés religieuses, des fidèles de son diocèse.

Demain, quarante-deuxième anniversaire de ma Consécration épiscopale, tous les prêtres de l’Archidiocèse porteront mon souvenir et répéteront mon nom au saint autel, pour demander à Dieu que je sois le moins indigne possible du rang qu’il m'a assigné dans son Eglise. Demain nos dévouées Communautés feront la Sainte Communion et offriront leurs sacrifices journaliers, pour que le premier religieux qui a prononcé des vœux dans le Nord-Ouest, ne s'écarte jamais de l'Oblation qu’il a

faite de lui-même à Dieu, au pays et à ses habitants. Demain, sous tous les toits de nos Catholiques, les enfants, même les plus petits de la famille,

seront invités à adresser à Jésus une prière enfantine, pure comme celle des anges, pour que le ciel protège le vieux pasteur de ces jeunes agneaux, et lui donne, en ses derniers jours, la consolation qu'il ambitionne le plus ici-bas, celles de voir partout des écoles, où l'enfance et l'adolescence puissent s'inspirer et s’instruire de tout ce qui fait le chrétien sincère, le citoyen intègre, utile, honnête, intelligent et dévoué.

O vous tous, qui vous occupez de notre Histoire, dites bien que les sentiments que je viens d'indiquer ne sont pas sans écho dans le cœur du doyen des Missionnaires du Nord-Ouest, du doyen de l’Episcopat Canadien. Si vous faites de la politique, il ne vous en coûtera pas de dire à ceux qui comme vous s'occupent de la chose publique, de quelque couleur qu'ils soient, que le sort de nos écoles est entre leurs mains, mais que nos volontés, elles, ne le sont pas ; et que nous ne serons satisfaits que quand

justice sera rendue aux Minorités. Que votre incontestable talent d'écrire ou de parler dise bien ces choses, et le livret noir de l’Histoire re soussera vos noms et les nôtres, pour ne faire place qu'à ceux des vrais coupables.

Avant de terminer, j'ai à m'acquitter d'un devoir : il est hien doux, c'est celui de la reconnaissance. Je remercie les laïcs, ceux surtout dont les efforts comme les miens ont été méconnus ou dénaturés, des consolations qu'ils me procurent, en défendant les droits de Dieu sur leurs propres enfants et en s'imposant les sacrifices nécessaires, pour assurer l'éducation chrétienne de ceux sur lesquels ils reçoivent de Dieu luiinême les droits et les obligations de leur paternité. Que le ciel les bénisse et les protège !

Je remercie nos excellentes Communautés Religieuses qui, héroïques en toutes circonstances, poursuivent leur œuvre de dévouement, tiennent leurs classes ouvertes et les multiplient, comme s’il n’y avait pas lieu de se préoccuper. Elles ont bien raison. Celui qui nourrit même les oiseaux qui s’attardent ici pendant nos hivers les plus rigoureux, qui pare les lys de nos vastes prairies incultes d’un vêt:ment plein d'éclat et de distinction, ce Dieu saura bien leur fournir la nourriture indispensable et la modeste livrée que ces Communautés portent à son service.

Je remercie mes prêtres ! ieur abnégation et leur zèle les élèvent à la hauteur de la situation. Ils servent la cause des écoles dans leurs localités respectives, sans ostentation comme sans faiblesse, sans hésitation comine sans jactance ! Oui je les remerrie! De plus je sais que je suis leur interprète à tous, en disant que nous ne formons qu’un cœur et qu'une volonté, pour assurer à nos populations les avantages les plus complets possibles ; dans l’ordre spirituel d’abord, muis aussi dans l'ordre matériel et humain. Je suis certainement encore leur interprète en disant que l'énergie de notre détermination n'altère en rien la charité que nous nous devons à tous; et qu'à l’avenir, comme par le passé, notre travail, notre vie, toute notre existence seront au pays de notre adoption, afin d'assurer son bonheur et sa prospérité, car nous en sommes les citoyens dévoués et les serviteurs affectueux.

C’est à ces mêmes prêtres si aimés et si dignes de l'être que je dédie la revue historique que je termine en ce moment. Qu'ils daignent la regarder comme un domaine commun, mis à leur usage par le chef de la famille sacerdotale que nous formons ensemble. Ce travail, je le leur offre, aujourd'hui qu'ils sont réunis pour commémorer le quarantedeuxième anniversaire du jour où Dieu, par son Eglise, m'a confié la plénitude du sacerdoce. Si cet anniversaire n'est pas le dernier de ma carrière, le travail actuel ne sera pas non,plus le dernier du genre. Avant que ma main se dessèche, avant que ma mémoire me refuse entièrement son secours, avant que mon intelligence ne s'obcurcisse trop, je voudrais donne: à mon cœur la satisfaction d’effeuiller quelques pages de l’histoire de nos missions, car cette histoire, pour n'être pas bien connue, n’en est pas de moins palpitante du plus vif intérêt.

+ ALEX, Arch. de Saint-Roniface, O0. M. I.

Saint-Boniface, 22 Novembre 1893.

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