PREMIER ARTICLE
« Pour peu que la critique tolère la prétention qu'affichent aujourd'hui les auteurs, de définir, classer, juger même, leurs livres, que restera-t-il à faire à la critique? Voici, par exemple, un roman qui, dès le titre et puis dans la préface, se donne pour une œuvre philosophique, mais que nous ne saurions admettre comme tel sans nous faire une querelle avec ces graves professeurs, qui, aujourd'hui comme du temps de M. Jourdain, ne souffriraient pas qu'on ravalât, de leur consentement, la philosophie au rang des sciences frivoles. Or, la philosophie de la Peau de Chagrin n'est que le
cynisme élégant et spirituel d'un homme blasé, qui vous (lit : « La raillerie est toute la littérature des sociétés expirantes. » Belle consolation pour les malades, qu'un docteur qui leur déclare qu'il ne peut plus rien pour eux, que de rire à leur agonie!
« Nous conviendrons qu'un roman conçu dans celte pensée toute machiavélique, toute satanique, doit être plus récréatif qu'un bon traité de morale ancienne, tel que le traité De Senectute, de Cicéron, ou même qu'une théorie moderne du beau, de l'infini, de l'inconnu! Mais rien ne ressemble moins à la philosophie moderne ou antique. Aussi le titre du livre est-il déjà la première raillerie de l'auteur, qui bientôt, dans sa préface, brave hardiment le qu'en dira-t-on, en se proclamant coupable d'un ouvrage anonyme, spirituel manifeste contre ce que Beaumarchais appelait la chose la plus bouffonne de toutes les choses sérieuses de ce bas monde; nous voulons parler de cette Physiologie du mariage, qui a désenchanté tant de ménages, auparavant sous le charme, qu'il ne faut pas s'étonner que la proposition de M. de Schonen sur le divorce, ait trouvé si peu d'opposants, non
seulement dans la Chambre élective, mais encore dans toute la France.
" Et c'est l'auteur, enfin connu, de ce capo dopera infernal, qui veut persuader à ses lectrices qu'il est : « rangé comme un sous-chef, sobre comme un malade au régime, buveur d'eau, chaste enfin comme Newton, qui mourut vierge après avoir vécu plus d'un siècle » ! Ce prospectus du personnel de notre philosophe goguenard, qui rappelle celui dans lequel Scarron plaisante si agréablement de sa bosse, nous avait paru d'abord sérieux, et nous y avions vu une rétractation propre à réconcilier l'auteur repentant avec le b^au sexe, si justement irrité. Mais c'est ainsi (ju»' lord Byron, après avoir vanté et pratiqué le divorce, chante la palinodie dans son admirable Bon Juan, ouvrage tout aussi philosophique que la Peau, de Chagrin. Tant pis pour M. de Balzac, si, ayant appelé la critique sur ce terrain de la personnalité, il ne trouve pas de complice pour cette mystification nouvelle! Mais,
— c'est d'ailleurs une comparaison qui le flattera,
— lorsque je crois reconnaître dans le poème et le roman la même source d'inspirations, le même ordre d'idées, souvent aussi, j'aime à l'avouer, la
même poésie dans les digressions et les descriptions, je ne saurais m'empèehor de déclarer le romancier comme le poète un de ces hommes tristement désabusés de tout, et qui, ayant pris en dédain la panvre humanité, cherchent à Foublier dans un monde fantastique, ou à la repousser loin d'eux par leur ironie satanique.
« iMaintenant, que l'auteur de la Peau de Chagrin soit désabusé sans avoir joui, comme René, ou blasé après avoir abusé de tout, comme Child Harold, peu importe. C'est dans cette satiété de ses sens et de son imagination, que je place le secret de sa philosophie et de la direction particulière de son talent. Il a tort de se défendre de sa prédilection pour telle ou telle nature de personnage ; il se trahit plutôt par sa manière d'envisager le monde en général. Malgré toutes ses précautions oratoires, je tiens à mon parallèle, et, de même que le don Juan de lord Byron n'est autre que Byron lui-même, qui lui prête ses sentiments, je suis persuadé que M. de Balzac est son propre héros, Raphaël de Valentin, avec des attributs romanesques. Cette individualité est bien pour quelque chose, en vérité, dans l'intérêt qu'inspire Baphaël. On ne peint si vivement
que ce qu'on a soi-même éprouvé. Il faut avoir une jeunesse désenchantée comme Raphaël, pour demander, si jeune, une existence nouvelle à Timagination, et se consoler, avec une crédulité si complaisante pour un sceptique, par le rêve d'un talisman. La verve qui soutient Raphaël dans son poétique récit des vicissitudes de sa vie passée, de sa vie réelle, a quelque chose de l'éloquence de certains délires de la furie. Je ne serais pas surpris que toute cette partie du roman eut été écrite d'un seul jet, sous Tinfluence d'une orgie. Oh, certes, ce n est pas un buveur d'eau, un Xewton romancier, qui trouverait ce luxe d'images, ce style rapide et en quelque sorte tourbillonnant, ces antithèses brillantes et pittoresques I Quand il décrit l'orgie et fait parler la débauche, M. deRalzac a vu de près les Ménades, comme Horace.
« Qui oserait dire encore que les deux héroïnes de la Peau de Chagrin ne sont pas des portraits, des individualités transportées avec leur vie propre dans le roman? Nous ne sommes pas bien certain de connaître M. de Ralzac, mais nous avons connu Fœdora, la femme sans cœur. C'est chez elle que nous croyons avoir rencontré le prétendu Raphaël.
Nous y étions le soir où il se tapit dans sa chambre, derrière les rideaux de la fenêtre, pour assister indiscrètement à son coucher. Oui, nous l'avions vu se glisser dans cette cachette, et si nous ne le dénonçâmes pas à Julie, la femme de chambre, (elle s'appelait bien Julie) , c'est que nous le croyions d'intelligence avec Fœdora. Fœdora avait fait si souvent l'éloge de ses yeux noirs, doués d'une vraie fascination M Mais, certes, le dénouement de cette
^Allusion fort claire à Olympe Pélissier (depuis M™" Rossini), dont, à cette e'poque, le salon était très fréquenté par tous les artistes. Balzac s'y montrait souvent. Voici, du reste, ce qu'écrivait au sujet d'Olympe Pélissierle docteur Ménière dans ses Mémoires. Nous extrayons ce passage du numéro du 13 mars 1902 de la Revue Hebdomadaire.
« 3 septembre 1835.
« Mon ami Schedel a bien connu M™^ Rossini, que j'ai vue moi-même, il y a bien longtemps, au jour de ses succès et de ses splendeurs. Mon ami m'a donné des détails curieux sur cette femme, que Balzac a cru adorer, qu'il aurait dessinée dans un de ses romans, la Peau de Chagrin. A cette époque, je voyais Balzac très souvent. Le célèbre conteur luttait pour la vie. Il courtisait M^^^ Pe'lissier, qui avait alors un vrai salon de haute volée, rue Neuve-du-Luxembourg. Elle recevait M. le duc de Fitz- James, et bien d'autres personnages politiques. Elle possédait vingt-cinq mille francs de rentes, sans compter les accessoires, et le cher écrivain eût volontiers associé sa vie à celle de la dame, qui avait beaucoup d'esprit et d'entregent. Mais elle dédaigna le romancier, qui, toute sa vie, garda du refus une vive amertume.
« Comme cette personne avait une belle voix, elle se fit
scène, nous ne l'eussions pas deviné!... Ah, Monsieur Raphaël, c'est vous qui nous apprenez le vrai caractère de Fœdora I Elle est bien la f^mme sans cœur/ Le surnom va lui rester 1 Peut-être aussi lui aviez-vous confié le secret de la Physiologie du mariage!... On n'avoue pas de tels livres à sa maîtresse !
« Mais Pauline!... votre Pauline, cette figure ravissante, que je comparerais volontiers à l'Haydée, ou plutôt à l'Aurora Raby, de Don Juan!... Si tout Paris connaît Fœdora, il n'en est pas de même de Pauline. Elle appartient au romancier tout seul, et, si j'étais poète, c'est d'elle que je serais jaloux. C'est une création divine. Peut-être même M. de Balzac avait-il pensé d'abord à en faire quelque chose de plus qu'une simple mortelle. Puisqu'il y a un talisman dans l'ouvrage, il pouvait bien y laisser une fée. Pour ma part, je l'aimerais mieux. Pourquoi Pauline, au lieu de devenir une grande dame, comme la grisette de Déranger, une grande
donner des leçons de chant par Rossini. Plus tard, au cours d'un voyage en Italie, elle revit son professeur, et lui exposa un jour qu'elle avait plus de trente mille livres de rentes. Cela rend toujours les mariages faciles; lunion fut conclue, et je ne doute pas que le couple ne soit heureux. »
dame de noire monde bourgeois et prosaïque, n'aurait-elle pas subi une métamorphose, plus merveilleuse sans doute, mais qui nous réconcilierait avec certaines invraisemblances? Ce fantastique plus complet, M. de Balzac Teût bien facilement justifié par ce luxe de description qui va si bien à son talent. Alors Pauline aurait pu, sans choquer les convenances, aller seule au Théâtre-Italien, entendre cette autre fée, M"^ Malibran. Elle y serait allée, invisible pour tous, excepté pour Raphaël. Alors on eût mieux compris comment l'amour de Pauline pouvait tuer son amant, car c'est le désir de l'impossible qui nous épuise et nous tue, pauvres mortels que nous sommes!
D'ailleurs, que faille talisman dans le livre, celle singulière peau de chagrin qui promet tant et tient si peu? C'est par elle que le héros devient riche, mais grâce à un moyen tout simple : la mort d'un parent. Les saint-simonistes seuls peuvent trouver peu nalurel que les descendants héritent de leurs ascendants. Le tort de M. de Balzac, c'est de n'avoir fait du fantastique qu'à moitié. Son talisman n'est qu'une allégorie. La peau de chagrin, qui va se rétrécissant de désir en désir, ne repré^
sente que le parenchyme des poumons d'un héros phtisique! Quand on a autant d'artifices dans le style que M. de Balzac, quelle pauvre ressource qu'un tel synonyme de la phtisie pulmonaire, laryngée ou tuberculeuse! Le talisman serait mieux figuré par un pectoriloque ou un stéthoscope!
(( Xous aurions d'autres reproches à adresser à M. de Balzac; mais les éloges l'emporteraient de beaucoup. Pour justifier les uns et les autres, il faudrait d'abord analyser ce roman étrange, ce rêve plein de poésie, où tout est original, jusqu'aux défauts. Ce sera le sujet d'un second article, qui n'arrivera prohlaUement qu'avec une seconde édition, car le succès du livre nous autorise à la pressentir.
Ce sont les derniers mots, imprimés plus haut en italique, que Balzac a remplacés par les paragraphes suivants :
« .... qu'avec la seconde édition. Elle est annoncée depuis quelques jours et a dû paraître hier, sous le titre de ; Romans et Contes philosophigues,
« S'il faut en croire les bruits de journaux, l'ouvrage de M. de Balzac est augmenté de plusieurs autres contes qui lui donnent une grande importance, et la plume d'un de nos plus habiles crititiques* aurait révélé la pensée première et hardie de ces compositions, toutes unies parle fil d'une haute observation morale et philosophique.
« Alors, notre tâche de critique serait encore augmentée, car ce nouvel ouvrage, qu'attend sans doute un nouveau succès, demandera quelque large analyse et des appréciations impartiales.
(( Il est quelques hommes pour lesquels la critique doit être sévère, car ceux-là sont comptables d'un avenir, et il y a un égoïsme national à leur demander des perfectionnements et de consciencieux travaux. »
L'extrême contentement de soi que trahit cet ajouté semble presque naïf dans son expression spontanée, lorsqu'on songe qu'il émane de la plume même de Balzac! Rappelons toutefois, à sa décharge, que, dans sa pensée, ces lignes ne devaient jamais lui être attribuées.
J Philarète Chastes,
Ainsi que le prouvent ces documents, les relations des deux écrivains étaient donc excellentes en août 1831.
Mais peu de temps après tout changea de face, et cela dès l'instant où M. Pichot eut accepté la lourde charge d'administrer la Bévue de Paris.
A cette heure, du reste, notre héros n'était pas le seul collaborateur mécontent des procédés de la Revue. En 1866, Paul Lacroix (le Bibliophile Jacob) a raconté dans le Bulletin du Bibliophile que Charles Rabou, après avoir, au commencement de 1831, remplacé le docteur Véron comme rédacteur en chef de la Revue de Pains, dut aussi se retirer au bout de peu de mois, et céder la place précisément à Amédée Pichot.
Pour eu arriver aussi rapidement à cette extrémité, il avait fallu que M. Rabou fut constamment entravé dans ses délicates fonctions, — ainsi que le funint d'ailleurs ses divers successeurs, — par les actionnaires de h Revice, qui gênèrent et paralysèrent sans relâche les efforts de tous ses directeurs.
Une lettre que Charles Nodier adressa le 19 octobre [HM à M. Rabou donne quelques renseignements sur cette situation. Elle fut écrite au moment où déjà les propriétaires de la Revue s'obstinaient à vouloir réaliser des économies, principalement sur le prix de la rédaction.
Charles Xodier, enrôlé l'un des premiers, était payé, depuis la fondation du recueil, à raison de trois cents francs la feuille d'impression. Ce prix, alors tout à fait inusité en France, diminua graduellement et finit par tomber à cent cinquante francs. Nodier s'était engagé à fournir une feuille et demie de copie par mois; ce n'était donc plus que deux mille sept cents francs qu'il devait toucher chaque année à la caisse de la Revue^ et il faut avouer qu'il les touchait souvent d'avance. Voici sa lettre ; nous l'empruntons, ainsi que tous les détails précé-
UNE PAGE PERDUE DE HONORÉ DE BALZAC 3o
(lents, au travail de Paul Lacroix dont nous venons de parler.
« Paris, 19 octobre 1831.
« Mon cher Rabou^
« Si je ne vous avais pas séparé entièrement de l'administration financière de la Revue, je n'aurais jamais écrit ce que j'ai écrit. Mais il peut me convenir de me subordonner en tout point à un homme que j'estime et que j'aime, et de ne pas me rendre esclave d'une spéculation qui procéderait à mon égard d'une manière humiliante. On m'en fournit un nouvel exemple ce soir, en rognant mon scrupuleux calcul de deux cent quarante francs d'une somme de cinquante soies. C'est une insulte personnelle, car personne n'a le droit de compter après moi, quand j'ai pris la peine de compter.
« Pour arriver au résultat de ce soir, il a fallu supprimer quatre lignes, le titre et la signature, et en oublier trois à la supputation, si le metteur en pages n'a pas gagné trois fois du terrain en supprimant lui-même des espaces. Il résulte de là qu'il n'y a point d'esprit dans mon titre, et que
mon nom ne vaut pas huit sous. C'est logi(|ue. Je me soumets très volontiers à cet arrangement, et je -n'ai parlé de cela que pour l'acquit du procédé. J'ai jeté plus de cmquantaines de sous par la fenêtre que les actionnaires de la Revue n'en ramasseraient d'ici à dimanche.
« A part un peu d'amertume, dont je ne conserverai aucun souvenir dans cinq minutes, je n'ai à reprendre dans votre lettre que la supposition que vous faites : que j'ai fort à cœur d'être publié, et que je suis piqué de ne pas paraître un dimanche plutôt qu'un autre jour. Il n'en est rien du tout. Je travaille pour vivre. Si je trouvais un perruquier assez fou pour me payer mes articles la moitié du prix que m'en donne la Revue, pour en faire des papillotes je lui donnerais la préférence. Mon nom imprimé me fait l'effet qu'il devrait faire à tout le monde : il m'ennuie. J'ai besoin de travailler, mais je n'en ai pas le goût. Mes prétentions se réduisent à l'exécution des conventions que j'ai modifiées et réduites moi-7nê?ne : une feuille et de^nie par mois^ quand j'ai le temps de la faire, ce qui ne m'est pas encore arrivé quatre fois par an. Après cela, je me bats l'œil de la marchandise. Quand on n'en vou-
(Ira plus, on la lairra^ comme dit la cuisinièy^e des Variétés.
« Il était naturel que j'écrivisse sur ce ton à M. MévilS parce qu'il me répugnait horriblement que les actionnaires me Irouvassent trop cher, et qu'ils ne me gardassent que par respect humain. Cela ne saurait s'arranger avec mon caractère et mes allures. Ce n'est pas à vous que j'aurais dit ce que je disais à M. Mévil. Je connais trop votre exquise politesse, voire indulgence pour mes vieilles homélies , et, mieux que votre indulgence et votre politesse, votre amitié qui m'est extrêmement précieuse, et à laquelle je prétends garder mes droits, quoi qu'il arrive. Les actionnaires sont plus à leur aise à mon égard, et je veux qu'ils y soient. Le jour où il leur plaira de me trouver onéreux, libre à eux de me jeter par terre.
« Il ne manque pas de gens pour me ramasser.
^ M. Charles Mévil, Tun des principaux actionnaires de la Revue de Paris^ en était alors le gérant, et par conséquent il devait contrôler toutes les dépenses. C'était, assure M. Paul Lacroix, un homme du monde, d'une urbanité parfaite et d'une rare obligeance. Il prit plus tard la direction du Journal de Paris, et, pendant le règne de Louis- Philippe, fonda différents journaux politiques frouvernementaux, sous les auspices de M. Thie:>.
Si VOUS VOUS étiez mis à ma place, (et Dieu vous en préserve!) vous auriez senti que c'est précisément parce que je suis pauvre qu'il me sied de mettre le marché à la main de ceux qui me payent. Je comprends toutes les positions mauvaises de la vie; je ne peux pas me faire à l'idée d'être à charge. Il me semblait que cela ne vous regardait pas du tout; je l'avais conclu, du moins, de notre dernière conversation. Votre intervention dans cette aiïaire était un chagrin placé hors de mes prévoyances; mais je ne vous en veux pas. J'en ai douze comme cela par jour. Je sais à merveille que vous ne me rei)ousserez point, et la discussion jetée entre vous et moi est un contre-sens. Quand je m'informe si l'on me veut ou si l'on ne me veut pas, ce n'est certainement pas à vous que je le demande.
« Quant à la Revue des Deux Mondes, j'y entrerais sans aucun doute, si je le voulais, modestie à part; je ne connais guère^ jusqu'ici, de feuilles littéraires où je ne puisse gagner du pain. Je n'y ai jamais pensé. Je tiens à la Revue de Paris, j)arceque j'y ai été traité honorablement, parce que j'y ai cnlrelenu ou formé des affections (jui me sont chères. Je suis un enfant sauvage et brutal,
maisjenebals pas ma nourrice. Je vous prouverai en peu de mots que j'ai porté loin cette délicatesse.
c( Il y a trois jours que l'on m'a apporte de la Revue des Deux Mondes des épreuves à corriger. C'étaient celles d'un chapitre de moi, qui faisait partie d'un livre vendu à M. Urbain Ganel, et dont les auteurs ont reçu le payement quoiqu'il n'ait point paru. M. Urbain Ganel est bien le maître d'en tirer le parti qu'il pourra. Je n'avais point d'objection à faire contre la publication. Eh bien! ce chapitre, écrit il y a plusieurs années, m'a paru froid, maniéré, détestable. J'ai éprouvé la démangeaison naturelle à un écrivain qui se relit avec déplaisir, de le refaire, ou au moins de l'amender. Je n'y ai pas changé un mot. Je payerais le double de ce qu'il a coûté aux éditeurs, pour qu'il ne parût pas.
« La question n'est donc pas entre nous; elle est entre l'administration financière et moi. Encore une fois, si je suis de tro]) à la Revue, je tiens à le savoir. Voilà pourquoi je suis bourru avec elle. C'est une politesse à ma manière. Je veux lui laisser l'avantage des procédés. De tout mon cœur, je désire de rester. De tout mon cœur, je suis prêt à partir, si mon absence fait une économie et ne fait
point de vide. Vous voyez bien que cela ne vous regarde en aucune manière, car j'ai la prétention de faire un vide pour vous dans les endroits d'où je sors.
« Et, au nom du ciel, croyez que la résolution de l'administration, dont V expression positive est nécessaire à mon repos, ne peut me laisser contre elle aucune espèce d'aigreur. C'est tout simple; c'est une nouvelle combinaison d'affaires, c'est un arrangement à l'amiable, un renouvellement ou une dissolution de bail. Je ne prétends m'imposer à personne.
« Vous, c'est autre chose! Je vous impose l'obligation de m'aimer toujours, quoi que vous en ayez, et c'est par là que j'aurais fini de l'autre côté de la page, si j'avais eu le temps de ne vous écrire que deux lignes!
u Tout à vous.
« Charles Nodier. »
ÏX
Il y eut donc probablement aussi entre Balzac et le successeur de M. Rabou, quelques chocs analogues, quelques torts réciproques, dont l'origine, chez le premier, fut sans doute ses éternels besoins d'argent, et plus encore peut-être son violent orgueil littéraire. La preuve presque inimaginable qu'il en a donnée lui-même dans les derniers paragraphes de l'article cité plus haut, a certainement dû frapper le lecteur.
Quant à M. Pichot, il passa ^Taisemblablement par la crise si fréquente en pareil cas, dont à Paris plus qu'ailleurs encore, paraît-il, peu de directeurs de recueils périodiques parviennent à se complètement préserver. Mais, plus heureux alors que la plupart de ses confrères atteints par cette épi-
demie, si 31. Pichol fut à ce moment saisi par la fièvre direcloriale, il eut du moins la chance inouïe de s'en guérir radicalement, et, plus tard, lorsqu'il prit la direction de la Revue britannique, de n'éprouver aucune rechute de son ancien mal, pourtant presque toujours chronique !
11 se pourrait, en conséquence, que M. Pichot eût, de son côté, témoigné quelque raideur à son ancien camarade, et que celui-ci s'en fût froissé. Mais plus probablement encore des difficultés d'ordre exclusivement littéraire s'élevèrent entre les deux anciens amis, et provoquèrent de leur part une correspondance dont les termes s'envenimèrent peu à peu. En tout cas, voici l'apparente origine de ce premier débat.
En décembre 1831, la Revue de Paris inséra, sans que l'auteur fût mis à même d'en corriger les épreuves, l'une des plus intéressantes études philosophiques de Balzac : Maître Cor^iélius. Il faut bien convenir pourtant que la responsabilité du fait incombait toute entière à l'auteur, car notre grand homme, peu soucieux des embarras qu'il créait de la sorte aussi bien à ses éditeurs qu'à la Revue de Paris, s'en était allé, sans fournir à cette der-
nière la fin de son manuscrit, se reposer, comme d'ordinaire, d'abord auchàleaude Sache, chez M. de Margonne,puis chez ses amis d'Angoulême, d'où la conclusion de son œuvre ne pnrtit qu'après deux mois de retard!
Prévoyant néanmoins que la sérieuse infraction commise par nécessité aux règles établies entre écrivains et directeurs de revues, allait déchaîner un violent orage, M. Pichot tenta vainement de le conjurer en faisant remettre au domicile ('e Balzac, à Paris, la lettre suivante :
« Paris, 26 décembre 1831.
« Mon cher Balzac,
« Je désire qu'à votre arrivée aous trouviez ma lettre de bonne année. J'ai intérêt à vous souhaiter mille prospérités, puisque la Revue [de Paris] ' profitera de vos heureuses inspirations. Portez-vous donc bien et soyez toujours bien inspiré.
^( Je A^ous pardonne, en directeur chrétien, de m'avoir fait tirer la langue pendant deux mois
1 Tous les mots placés entre croctiets dans notre travail, y sont ajoutés en vue de rendre plus précis les textes orifrinaux cités.
après Maît7'e Coî^nélius. Je vous pardonne d'avoir allongé la première partie du double, ce qui est mortel pour un pauvre directeur, obligé de contenter tout le monde et son père. Aussi, comme il fallait absolument finir Tannée par [MaUre] Cor- 7iélius^ il a été impossible de vous envoyer les épreuves à Angoulême. De là, grand embarras. Il a [donc] été impossible de ne pas sacrifier quelques phrases, dont le sens ne paraissait pas clair à Tintell igence obtuse de votre serviteur, qui n'a pas osé se permettre d'indiscrètes corrections. Ensuite, cette conclusion s'est trouvée encore d'une latitude et d'une longitude anti-directoriales; on a sacrifié, par un sacrilège dont on vous demande excuse, un songe tout entier, plein de poésie et d'amour, mais que vous aurez [la possibilité de rétablir] en réimprimant. Cependant, la Revue est encore tombée [ainsi] à la quatrième feuille, sans AWU771, et il a fallu ajouter une deuxième feuille en plus pour le faire [passer]. Vous voyez combien il est important qu'un auteur aussi élastique que vous soit sur les lieux, combien il est important qu'un article ne soit jamais mis sous presse que fini et pa7Yicîievé en manuscrit! Souvenez-vous-en pour 1832.
« Votre ami Charles Gosselin vous attend comme le Messie. Il prétend que vous lui avez envoyé du papier blanc du pays de Rabelais ; il veut vous faire nommer curé de Meudon.
(( Recevez les excuses, les compliments, et cœtera, de votre dévoué,
(( Amédée Pichot. »
Il faut croire que celle leltre n'apaisa pas la colère prévue de Balzac, car, peu de jours après, M. Pichol lui adressait une nouvelle missive ainsi conçue :
« 4 janvier [1832], au soir.
« Mon cher Balzac,
« On me dit que vous vous plaignez de moi. Je crois que vous auriez dû d'abord m'entendre. Je m'étais empressé de vous écrire quelques explications sommaires, qui vous prouvaient que j'étais disposé à me justifier complètement de mes torts bien involontaires. Ce ne serait pas généreux à vous de ne pas tenir comple des embarras que la circonstance, et vos propres retards, prolongés
U>E PAGE PERDUE DE HONORÉ DE BALZAC i7
pendant doux mois, m'ont suscités. Je vous ferai v^oir, par toutes vos lettres, et par M. Everat' que je n'ai rien à me reprocher. Je n'en persiste pas moins à vous répéter que je vous demande excuse comme si j'avais été coupable. Je ne saurais faire mieux ni plus. Rabou vous dira si je me suis occupé de vous, si je n'ai pas fait de votre cause la mienne, si je n'ai pas eu à vous défendre en voire absence. Gela vaut quelque indulgence.
« Refuser mes explications, vous plaindre avant d'avoir entendu [ma défense i, c'est déplacer la question, c'est me chercher une querelle, c'est surtout me susciter des tracas fort gênants dans mes très pénibles fonctions.
« Vous vous serez laissé inlluencer par des observations ou des jugements qui auront attaqué votre amour-propre. Vous avez trop d'esprit pour entretenir longtemps des sentiments qui ne sont pas vôtres. Nous aurions eu chacun notre petite récrimination, et tout se serait arrangé, sans des tiers. Rappelez-vous le mot de Napoléon à Laine sur les lessives de famille, et faites-moi dire que
^ L'imprimeur delà Revue de Paris.
je puis aller dans les environs de TObservaloire' sans y être dévoré par un lion. Nous donnerions une belle comédie si nous nous dévorions l'un l'autre ! Je ne renonce pas à me mettre en colère ; mais ce sera toujours pour m'apaiser. Faites donc de la clémence à mon usage, et à charge de revanche.
« Tout à vous.
« Amédée Pichot. »
A cette nouvelle tentative de conciliation, Balzac dut répliquer sur un ton plus irrité que jamais, car les lettres postérieures de M. Pichot sont ellesmêmes on ne peut moins bienveillantes. Les voici :
« Paris, ce 9 janvier 1832.
(( Monsieur,
« Je m'aperçois au ton de votre lettre que je suis coupable d'un grand tort à votre égard. C'est d'avoir traité d'égal à égal, ou de camarade à camarade, avec une supériorité que je devais me contenter d'admirer. Je vous demande donc bien pardon du : mon cher Balzac, de mes lettres
* Balzac habitait à cette époque la rue Cassini.
précédentes. Je me tiendrai à la distance du : Monsieur, de vous à moi, et, quant à la Revice de Paris, comme je serais très fâché de lui faire partager ma disgrâce, je vais répondre très sérieusement sur ce qui la regarde, en vous priant de ne pas la confondre avec moi, dans votre intérêt comme dans le sien. Elle agréera toujours vos articles, comme si je n'y étais pas. Seulement, quand vous irez en voyage et que vous ne pourrez voir vous-même votre épreuve à une fin d'année, dans une livraison qui contiendra une suite qu'on ne pouvait remettre à une autre, vous voudrez bien avoir un fondé de pouvoir avec qui on pourra s'entendre. Vous voudrez bien aussi, dans ces livraisons exceptionnelles, fixer autant que possible l'étendue de votre copie. L'administration désire que tous les auteurs soient contents, et quoique assez aisée pour leur faire des avances quelquefois, elle ne peut toujours faire cinq feuilles au lieu de quatre, surtout quand, dans une livraison précédente, l'auteur qui en demande cinq en a rempli deux et [un] tiers à lui seul. Si aucun retranchement, aucune correction, n'a eu lieu dans une première partie comme la première de Maître] Cor-
.jO une page perdue de honoré de BALZAC
nélius, augmentée cependant de presque une feuille par additions d'auteur sur la seconde épreuve, il esta peu prés clair que tout ce qui a été retranché dans la deuxième partie Ta été par le fait de force majeure, et non avec intention d'exercer aucune censure directoriale sur l'œuvre d'un écrivain qu'on a soi-même loué dans les journaux, défendu dans les salons, etc. Je n'ai retranché en tout que la valeur de deux pages; je n'ai pas corrigé une seule faute; les suppressions d'alinéas ont été faites pour retrancher le moins possible; vous aviez annoncé trois feuillets de Conclimon. Vous en avez envoyé six.
« Cette explication qui doit vous embarrasser, Monsieur, si vous êtes de bonne foi dans votre plainte, vous prouvera que la Revue \de Paris] tient à conserver ses relations avec vous. J'accède donc à votre demande en ce qui concerne la réimpression de [Maître] Cornélius dans votre plus prochain volume ou en brochure à part, si vous voulez en faire cadeau à nos abonnés. Je ne veux point faire la préface, [étant] bien sûr que vous n'y direz que la vérité, [et] très décidé à vous répondre s'il y avait [dans cette préface] quelque chose de
blessant pour moi, selon votre expression. Je vous remercie cependant de l'offre que vous me faites. Vous n'êtes pas forcé de savoir que je ne redoute pas une préface, ni un article de journal. Veuillez donc bien faire remettre à M. Mévil l'argent que votre proposition nous oblige d'accepter, car nous ne voulons pas lutter de générosité avec vous.
« Quant au prix de vos articles futurs, et entre autres, à celui [des pages] que vous m'avez fait annoncer pour la fin du mois, d'après votre correspondance, je vous prouverai que vous êtes payé plus cher, ou au moins aussi cher que les messieurs que vous nous citez. A l'exception de 31. Janin, qu'un malentendu avait éloigné de nous et qui nous revient, ces messieurs sont tous vierges de toute coopération à d'autres Revues, ce qui fait aussi une différence. Je vous dirai nos conditions avec M. Nodier, et vous verrez si vous les préférerez aux vôtres. Il n'est aucun de ces messieurs qui, jusqu'ici, ne vous croie plus favorisé que lui. Je n'en excepte pas M. [Philarète] Chastes, un des plus précieux pour nous, à cause de la variété, de la presque universalité de son répertoire.
« Enfin, vous m'avez dit que vous étiez convenu
(Je tant avec M. Rabou, et quand je m'en suis expliqué avec lui, il m'a dit le contraire. Or, M. Gh[arles] Rabou est [r]un des hommes que je crois le plus volontiers, je ne vous le cache pas. Veuillez bien réfléchir, Monsieur, avant de prendre parti ailleurs. Je suis résolu à n'avoir aucun tort avec vous, à vous laisser la porte de la Revue [de Paris] toujours ouverte, malgré le peu d'empressement que vous avez mis à reconnaître mes prévenances. Ne vous brouillez pas avec la Revue [de Paris], je vous en prie. Quant à moi, personnellement, je resterai votre admirateur quand même; mais, de grâce, quand vous m'écrirez, mesurez vos expressions. Quelques-unes de votre dernière [lettre] sont légères, je vous en avertis, malgré tout le respect avec lequel je suis votre très humble serviteur.
« Amédée Pichot. »
« Paris, ce 22 janvier 1832.
« Monsieur, « Comme directeur de h Revue [de ParHs], il est
de mon devoir de vous rappeler que vous nous avez promis et fait annoncer un nouveau conte de vous. Je crois, sans compliment .qu'il est de Tintérèt commun que vous ne laissiez pas écouler un trop long intervalle entre le dernier et celui-ci. Je vous sais trop d'esprit pour supposer que vous vouliez confondre le journal et son directeur, et que vous pensiez à donner au directeur barre sur vous en refusant les offres du journal.
(( La Retue de Paris] vous demande donc de lui faire savoir pour quelle époque à peu près vous fournirez votre conte. Si par hasard vous portiez vos travaux ailleurs, la Revue 'de Paris' vous prie seulement de l'en prévenir. Je veux respecter, autant que possible, la spécialité de vos articles, et ne pas accepter, par exemple, qu'à la dernière extrémité, les propositions d'auteurs qui auraient Tambition de vous imiter, sinon remplacer. Je vous prie donc de ne pas laisser passer le mois de féraer sans nous donner quelque chose.
« J'ai l'honneur, Monsieur, de vous saluer.
« Amédée Pichot, directeur. »
« Paris, ce 27 juillet 1832.
« Monsieur,
« Je me reprocherais de laisser passer un trop long intervalle sans vous rappeler que la Revue Icle Pari^\ ne peut oublier ses rapports anciens avec vous, rapports peut-être également utiles à l'une et à Tautre. Je désirerais beaucoup, [)our ma part, un rapprochement. Je me suis présenté chez vous. Vous étiez absent. Je vous écris aujourd'hui.
« J'ai diiïéré tout article sur vos Scènes^ pour vous laisser certaines conditions à proposer si vous le désirez. M. Charles Gosselin va publier un nouveau volume de vous -. Devons-nous nous condamner à n'en rien dire?
« Si vous lisez la Revue [de Paris], vous voyez que nous avons des contes. Nous en aurons un dimanche, fort remarquable, de l'auteur d'/ndiana^^ qui doit nous en donner plusieurs autres. Avant de trop remplir nos livraisons d'avance, je
1 [.a deuxième édition, augmentée, des Scènes de la Vie PrivtJe, parue en mai 1832.
2 Les Nouveaux Contes Philosophiques.
3 Melchior,
UNE PAGE PERDUE DE HOXORÉ DE BALZAC oo
VOUS demande donc un ou plusieurs articles de vous. J'attends votre réponse.
« Agréez, Monsieur, l'assurance de tous mes sentiments.
" Pour la direction de la Revue \de Paris,
[Paris, août 1832].
« Monsieur,
« Pardonnez si je vous écris sur un quart de feuille, mais c'est pour vous demander si vous êtes à Paris, et si vous voulez me recevoir.
(( Je vous ai écrit dernièrement, et, si vous êtes absent encore, je pense que vous réservez votre réponse pour votre retour. Dans les négociations, toutefois, un petit protocole de temps en temps empêche les ruptures définitives. Veuillez bien me faire savoir que tout espoir de rapprochement entre nous n'est pas perdu. Je vous abandonne
^ Ce fut la mère de Balzac qui ouvrit cette lettre, à ce moment son fils se trouvant de nouveau à Angoulême. Elle y ajouta, de sa main : « J'ai ouvert. Je croyais que c'était pour payer l'abonnement. »
î homme, comme toujours; mais la Revue [de Paris] aurait des propositions à vous faire qui pourraient vous convenir. Je vous demande un rendezvous, ou votre adresse de voyage.
« Agréez, Monsieur, l'assurance de tous mes sentiments.
(( Amédée Pichot. »
Cette fois les négociations entamées aboutirent, car de Frapesle (Angoulême, où il se trouvait à ce moment, Balzac renvoya, signé, le traité suivant qui porte la date du l"'" septembre 1832 :
Entre les soussignés, MM. Amédée Pichot, directeur de la Revue de Paris et s*engageant pour elle, d'une part, et Honoré de Balzac, d'autre part, a été convenu ce qui suit :
Article premier
M. de Balzac s'engage à ne donner qu'à la Revue de Paris ses articles littéraires signés, et la Revue de Paris s'engage à les prendre et à les insérer tels qu'ils seront envoyés. Cependant M. de Balzac
se réserve expressément de fournir des articles littéraires dans le journal dit l'Artiste quand il en sera requis, aux termes du traité qu'il a signé avec M. Ricourt, traité dontM. Pichot a connaissance, et ces articles fournis ne pourront donner lieu à aucune action en dommages-intérêts contre M. de Balzac.
Art. 2
M. de Balzac se réserve également de fournir des articles dans le Rénovateur, et le journal quotidien politique.
Art. 3
M. de Balzac s'interdit de faire publier ailleurs que dans ses œuvres ou en volume les articles qui seront insérés dans la Revue de Paris, et au cas où il userait de celle faculté, ce ne serait que (juatre mois après leur publication dans la Revue
Art. 4
M. de Balzac sera tenu de fournir par mois à la. Revuede Farlsla. valeur de quarante pages, imprimées en caractères dits : philosophie.
une page perdue de honoré de balzac 59
Art. o
Pour |;rix de cette collaboration ainsi fixée, M. Pichot, au nom de la société de la Reçue de Paris, s'engage à payer à M. de Balzac la somme de cinq cents francs par mois, à la fin de chaque mois échu, à raison de deux cents francs la feuille.
Art. g
Chaque numéro de la Reçue de Paris sera envoyé à M. de Balzac comme aux collaborateurs les plus avantagés. Il lui sera de plus adressé une épreuve séparée de chacun de ses articles inséré dans la Revue.
Art. 7
Ce traité est fait pour une année seulement, qui conmience ce 1" septembre 1832, et finira le T' septembre 1833, résiliable cependant au bout de six mois à la volonté des parties.
Fait double à Paris, P' septembre 1832.
Approuvé l'écriture ci-dessus.
H. DE Balzac. Amédée Pichot.
Après avoir lu ces diverses lettres, et cette convention, il est facile de se rendre compte que les relations de M. Pichot et de Balzac devaient être vraiment fort tendues au moment de la signature du traité qu'on vient de lire. Loin d'apaiser les conflits antérieurs, il ne lit que les aggraver, car, ainsi qu'on le verra plus loin, à propos de l'interprétation et de l'application de certaines clauses, de nouvelles causes de mécontentement surgirent bientôt chez les deux intéressés, et provoquèrent leur rupture définitive.
Quelques semaines après la conclusion de ce nouvel arrangement, la mère de Balzac confia au directeur-administrateur de la Remce de Paris le texte du Voyage de Paris à Java. C'est elle, en effet, par suite de la longue absence de son fils, — car, on s'en souvient, Honoré passa une grande partie de Tannée 1832 hors de Paris, — qui se chargea de remettre aux divers intéressés les envois et les épreuves deTécrivain, qui, pour plus d'une raison, tenait toujours à garder envers les Parisiens le secret de sa vie nomade et de ses résidences successives.
A moins qu'elle ne l'ait précédée, la remise de ce manuscrit dut être accompagnée par une lettre de Balzac. Cette missive, malheureusement perdue,
comme presque toutes celles écrites au même destinataire, provoqua la réponse suivante de M. Pichot, laquelle fut adressée au maître chez sa sœur, M"'' Surville, 28, rue du Faubourg-Montmartre d'où elle alla le rejoindre à son domicile du moment :
« Paris, ce vendredi à midi. 123 novembre 1832].
« Monsieur,
« M™® de Balzac avait dit qu'elle prendrait la peine de repasser pour recevoir la somme qui vous est due. On la lui porterait, si elle le désirait. Je ne crois pas qu'on ait fait la moindre observation ; mais, puisque vous m'en offrez l'occasion, je m'en permettrai une.
(c En fixant la somme de cinq cents francs, représentée par quatre feuilles huit pages, il était bien entendu qu'un mois pourrait venir au secours de l'autre. Mais ma pensée a été, autant que je puis me rappeler mes propositions, que la Revue [de Paris] pouvait facilement s'engager à insérer pour quatre à cinq cents francs par mois de vos contes. Ce serait nous mettre dans l'embarras ({ue de dépasser deux feuilles et demie dans un mois,
car il faut aussi ^donner; place aux autres, et, s'il faut tout dire, quel que soit le talent de l'auteur, tout article de plus de deux feuilles est peu lu. Nous le savons parce que nous avons les confidences d'un public plus nombreux que le. public de chaque auteur individuellement. Vous donner cinq cents francs est très naturel, parce que nous savons que le mois suivant viendra à l'aide. Mais comme il est impossible de mettre dans un mois, qui n'a que quatre dimanches, plus de deax feuilles et demie, nous comptons surloiit, je ne vous le cache pas, sur votre bonne foi pour n'accepter d'être payé que pour deux feuilles, quand vous n'en avez fourni que deux. Vous imposer une longueur d'article déterminée serait gêner voire talent et votre conscience; vous n'en êtes pas à vous astreindre aux dimensions d'un lit de Procuste pécuniaire.
(( Donnez-nous aussi vos contes, car le public est une mule entêtée, que vous avez parfaitement définie dans ce que vous me' dites des spécialités auxquelles il condamne un auteur. A vous de lutter isolément contre le préjugé; mais nous ne pouvons, nous, recueil payé d'avance par l'abonné.
que combattre de loin en loin ses caprices. Aussi, comme je le fis observer à M'"« de Balzac, je n'insérai votre Lettre à Nodier que pour un petit nombre d'élus et comme un cadeau.
« Votre absence me force à un coup d'autorité, que je n'eusse pas fait sans votre consentement. J'ai abdiqué toute autorité littéraire, vous le savez; mais ma conscience, sotte peut-être par pruderie, m'a forcé de supprimer [dans votre Voyage de Paris à Java] * deux phrases de votre description des trémoussements de la femme javanaise. L'imprimerie a été tout aussi scandalisée que moi de cette peinture, si gracieuse d'ailleurs, de l'amour physique. Le double sens, l'équivoque, etc., sont choses terribles dans notre public d'abonnés. Ce qui peut passer dans un volume, (et l'article était primitivement destiné à un volume), saute aux yeux dans un article de Revue.
« Je ne saurais admettre dans la nôtre ce que je ne puis lire tout haut devant une femme. Ceci est un scrupule tout moral, qui ne choquera en
* Le Voyage de Paris à Java parut pour la première fois dans la Revue de Paris du dimanche 25 novembre 1832, deux jours après l'envoi de cette lettre.
rien votre supériorité littéraire. Mais je vous conjure de ne pas m'en vouloir, car je vous eusse fait l'observation, s'il en était temps. Remarquez qu'avec votre écriture difficile, le temps matériel me manque pour lire vos articles avant l'impression.
« Les termes fixés par vous pour la Marana et la Théorie de la Démarche, (qui est un conte sans doute), seront ceux de M. Everat^ Il désire seulement avoir les deux manuscrits plus tôt que plus tard.
« Agréez, Monsieur, l'assurance de ma considé-
ration distinguée.
« Amédée Pichot.
« J'attends l'article de M. Sand sur Louis La^nbert. 2 »
^ Comme on sait, l'imprimeur de la Revue de Paris.
2 Ce morceau, probablement promis à Balzac par George Sand ou Jules Sandeau, ne fut sans doute jamais écrit. En tout cas, il ne parut jamais.
Les points de désaccon], nellement établis entre le directeur-adminislrateur de la Revue de Paris et son collaborateur, ne manquent point dans cette dernière lettre. Questions d'argent, plaintes d'étendue de malière, allusion à l'autorité directoriale abandonnée, etc., y sont tour à tour soulevées et rétorquées. Et cela, sans parler du cérémonieux : « Monsieur », succédant, on Ta vu, déjà depuis longtemps, à : « Mon cher Balzac. »
Reconnaissons toutefois que M. Pichot déclare ici avoir renoncé à appliquer aux travaux de Balzac les exigences de ses prétendues prérogatives de directeur. Et pourtant le grand homme, malgré la rareté d'une lellc faveur, — uni({ue ])robablement à celle épofpie, — ne fut pas autrement touché,
semble-t-il, du procédé, qu'il considéra sans doute comme un simple acte de justice. En effet, telle devrait être la première et la plus inviolable des lois établies en pareil cas entre les deux contractants. De plus, M. Pichot, tout en se défendant, ainsi qu'on Ta vu, d'exercer une censure quelconque sur le texte de l'écrivain, annonce qu'au sujet d'un passage du Voyage de Paris à Jata, il vient précisément de manquer à cette règle de conduite. Aussi Balzac lui répondit-il sur un ton peu fait, avouons-le, pour apaiser le conflit. Mais, chose bien plus surprenante de sa part, il se montre dans sa réponse absolument satisfait du coup d'autorité de M. Pichot, qu'il remercie pour l'initiative dont il a fait preuve relativement au fragment enlevé de son œuvre.
Voici celle lettre inédite de l'illustre écrivain. Nous en avons eu connaissance grâce à l'amabilité de M. Pierre-Amédée Pichot.
« [Paris, lundi 3 dcceinbre 1832].
« Monsieur,
« La personne qui vous présentera ce mot est M. Surville, mon beau-frère, qui, à défaut de ma
mère, se charge maintenant de toutes mes affaires et est, pour tout, mon mandataire. Ayez la complaisance de le mettre en rapport avec Mévil, pour ce qui est des choses pécuniaires.
(' J'ai reçu le mot que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire relativement à mon contingent de pages. Comme pour le moment je n'ai pas d'autres revenus que ceux que je me fais avec ma plume, je suis, comme bon nombre de gens, sur ce lit de Procuste pécuniaire dont vous me parlez. Chacun a le sien. Seulement, il se compose de plus ou de moins de sommiers, de sommes et de soucis.
« Donc, Monsieur, les cinq cents francs par mois stipulés m'en représentent bien davantage, et ne me soldent pas le temps que j'emploie à mes travaux dans la Revue [de Paris].
« Ceci est mon fait, et ne vous concerne pas ; je vous l'explique, afin de vous faire comprendre pourquoi je désire recevoir la somme entière.
(( Si vous désirez un nombre de pages moindre, je demanderai la même somme. C'est à vous de décider.
<( Si je pèse trop sur la Revue de Paris, ce ne
sera pas pour longtemps. Notre traité peut s'arrêter en février.
« Moi, je crois, — et c'est une grande outrecuidance, — que deux feuilles [d'impression] faites par moi à la Revue valent bien cinq cents francs, et je suis, sous ce rapport, dajis l'impénitence finale.
« Quant à ne faire que des contes, quoi que ce soit, à mon avis, — autre hérésie peut-être, — l'expression la plus rare de la littérature, je ne veux pas être exclusivement un contier. Autre est ma destinée. La preuve me regarde.
(( Je ne connais que trop bien la paucité de mon public, et je ne sais si j'en dois être triste ou fier. Tout cela m'est indifférent. Il y a, comme j'ai eu l'honneur de vous le dire, beaucoup d'amour pour l'art dans mes travaux. Vous êtes le juge de l'utilité dont je puis être à la Revue, et moi [celui] de la valeur de mon temps. J'ai l'avantage de pouvoir faire des comparaisons, et, aujourd'hui, la librairie me paie à un prix si supérieur à celui de \di Revue, que je n'y puis travailler qu'en reprenant pour mes œuvres les articles dont je l'accable, à ce qu'il paraît.
/(» UNE p.vr.F PEnnuF. pr iiONonK nr. p.alzac
« Voilà, Monsieur, l'exacte védlé. Je vous la dis sans arrière-pensée. Si je faisais le marchand, je vous ajouterais que je me suis interdit toute collaboration aux autres journaux, que je tiens fort rigidement ma promesse, et que vous ne m'avez fait aucun avantage bien supérieur à ce que j'avais par le passé. Mais, Dieu merci, je ne suis pas homme à beaucoup calculer ces misères. Il faut s'en occuper parfois, et c'est un si grand chagrin pour moi que, désonnais, deux amis en prendront la peine, tant ils ont eu à cœur de me laisser à la liberté dont j'ai besoin pour de très importants travaux.
« Je vous remercie d'avoir retranché les deux phrases qui pouvaient nuire et à moi et au journal. C'est un véritable service [que vous m'avez rendu]. Le drolatique ne doit être que dans le drolatique, et c'est parce que je suis, de mon naturel, chaste, que je puis en faire. Comme j'étais [occupé] à terminer mon second dixain [de Contes drolatiques], j'ai pu ne pas trop faire attention à des phrases qui rentraient dans le genre dont je m'occupais*.
^ Le second dixain des Contes drolatiques ne parut néanmoins qu'en juillet 1833, huit mois après la date de cette lettre.
UNE PAGE PERDUE DE liONUIlE bZ BALZAC 71
« Agréez, Monsieur, Tassuraiice de ma consi-
dération distinguée
« Enfin, remarquez que mes observations ne sadressent à vous qu'en qualité dïnlermédiaire entre la Revue et moi. C'est pour me trouver, sous votre intervention obligeante, d'accord avec Mévil, qui fait très bien son métier et a raison de le faire ^ainsi^, comme moi j'ai raison de défendre mes droits.
« Et, si j'ai si bien posé [dernièrement] la question, et vous ai fait observer que ma copie est^ suivant ma promesse, à Timprimerie, c'est afin que M. Surville, mon beau-frère, n'ait pas à trouver chez Mévil des observations contre lesquelles il serait sans défense. Aussi, n'y a-t-il rien de personnel dans cette affaire pour qui que ce soit.
« J'espère, Monsieur, que je n'aurai plus à vous ennuyer de ces niaiseries qui, je l'avoue, si j'étais directeur de journal, me causeraient de l'humeur. Aussi, vous êtes d'avance absous par moi de celle que je puis vous causer. Agréez, en adoucissement,
mes compliments empressés et l'expression de ma considération distinguée.
« Mon beau-frère passera aujourd'hui lundi à la Revue, sur les midi, ou demain à la même heure, et peut-être aura-t-il roccasion de vous y voir, ce qui ne sera point obligatoire pour vous, si vous avez eu la complaisance de dire un mot à Mévil, que, par parenthèse, je vous prie de féliciter, avant que je le fasse personnellement, sur son mariage, dont je reçois Tannonce. »
La lecture du l'oyage de Paris à Java^ tel qu'il est publié dans la Revue de Paris, ne justifie guère toutes ces réserves, car c'est le simple récit des impressions d'un voyageur, dans lequel l'auteur, ainsi que nous l'avons dit, semble rendre compte de ses propres souvenirs.
Débutant par une sorte d'invocation aux joies du départ, au charme des expéditions lointaines, il transporte ensuite, sans transition, le lecteur au milieu des délices de Java. Puis, l'écrivain dépeint cette île comme un véritable paradis terrestre, et ses descriptions des femmes javanaises, des bengalis, de Fupas, de l'arbre-fougère, des enivrants parfums des volcamerias, ses comparaisons entre
le thé et le café, ses fantastiques histoires de sin-
ges, son retour raconté comme une sorte de rêve, tout cela fait de ces pages une délicieuse fantaisie, sans analogue dans toute Tceuvre du maître.
Quelques années après sa publication, Balzac en retira le passage relatif au thé et au café, et l'introduisit dans le Traité des excitants modernes^ qu'il publia pour la première fois en 1838, accompagnant l'édition Charpentier de la Physiologie du goût^ par Brillât-Savarin.
On peut donc aisément se figurer combien les appréciations de M. Pichot et la réplique de Iklzac, relatives au passage enlevé, avaient excité notre curiosité, et augmenté notre regret de ne le point connaître.
Mais où trouver, à cette heure, ces quelques lignes supprimées sur l'épreuve d'un texte mis au jour, ainsi mutilé, depuis plus de cinquante ans ? Le dieu des chercheurs vint encore une fois à notre aide, car nous eûmes la chance de retrouver le manuscrit autographe du Voyage de Paris à Java^ donné jadis par l'auteur à M""' Zulma Garraud !
Aussitôt après sa remise entre nos mains, notre premier soin fut de collatlonner le texte original de l'œuvre avec la version imprimée dans la Revue
UNE PAGE PERDUE DE HONORÉ DE BALZAC 7o
de Paris, et d'y chercher avidement les lignes condamnées, qui, hien qu'elles lui parussent si gracieuses d'ailleurs, et pouvant passer sans inconvénient dans un livre, avaient vivement éveillé les gcruj)ules de M. Pichot, en même temps qu'elles ofTensaient cruellement la pudeur. — si susceptible, comme chacun sait, — de toute une imprimerie ! Nous les décousîmes sans peine, et voici ce paragraphe, encore inédit aujourd'hui, tombé en 1832 sous les ciseaux du directeur de la Revue de Paris.
« Là% le génie de la femelle s'est développé plus largement qu'en aucun lieu du globe. La femme y est d'une souplesse innée. Elle possède les mouvements annulaires des plus gracieux reptiles ; elle se plie, se replie, se tapit, se roule, se déroule et se dresse avec la merveilleuse aptitude des lianes ou des convolvulus. Elle saisit l'amour avec toute l'ardeur chimique qui précipite deux substances, dont l'une doit dépouiller l'autre de sa couleur et de sa force. Le corps d'une Javanaise semble doué de fluidité ; puis, il a de ces torsions