ARTISTIQUES
5o, CHAUSSÉE d'aNTIN,
Tous droits réserves.
// a été tiré à part
cinquante- cinq exemplaires in-octavo
numérotés
sur papier de Hollande
pour Ed. Deman, libraire à Bruxelles.
DE
HONORÉ BE BALZAC
HONORE DE BALZAC
Qui connaît actuellement le Voyage de Paris à Java^ Tune des plus curieuses fantaisies pourtant d'Honoré de Balzac, mais exclue, par son genre même, de toutes les séries de la Co7nédie Humaine?
Ainsi qu'il l'a fait pour bien d'autres travaux, Tauleur l'oublia sans doute dans le numéro de la Revue de Paris qui la contenait. En tout cas, de son vivant, cette composition ne fut jamais réimprimée dans ses volumes, et elle dort aujourd'hui son dernier sommeil dans les intéressantes Œuvres diverses du maître, où elle demeure enfouie
4 C.NE P.\r;H PERDLE DE HONORÉ DE BALZAC
avec une foule d autres pages supérieures dont, il est vrai, nulle édition populaire n'a réveillé le succès.
X*est-il pas surprenant que ces importants mélanges, — assurément Tune des parties les plus remarquables du monument littéraire laissé par Balzac, — soient demeurés ainsi presque inconnus du grand public? Et comment s'expliquer cette sorte de mise à Tombre, alors que de constantes réimpressions de ses Études de mœurs ont sans cesse replacé ces dernières sous les yeux des lecteurs? De plus, une fâcheuse combinaison les a fait éliminer de certains exemplaires de la seule édition de librairie qui les contienne, et dont ils forment les tomes vingt à vingt-trois.
On rencontre fréquemment, en effet, ces Œum^es (le Balzac. Et toujours elles sont indiquées comme complètes, quoique réduites à vingt volumes, au lieu des vingt-quatre obligatoires. On remarquait même en 1897, à TExposition Universelle de Hnixelles, un exemplaire de Touvrage ainsi mutilé. Pour réaliser cette regrettable modification, on supprime d'abord les quatre volumes des Œuvres d'irerses; puis, par le simple remplacement de
son litre et de sa couverture, le tome vingtquatre primitif, — la Correspondance du maître, — devient le tome vingt et dernier de cette collection tronquée. Elle a sans doute été constituée afin d'offrir au public, en un même no^nbre de volumes, les deux seules éditions des Œuvres complètes i^'i) de Balzac existant actuellement en format in-octavo.
Le Voyage^ imaginaire, de Paris à Java, fut écrit par Balzac en f832, durant une des périodes à la fois les plus heureuses et les plus attristées de sa vie. En effet, sa première liaison amoureuse, celle qui marqua son âme et son existence toute entière d'une empreinte ineffaçable, venait d'être dénouée d'un commun accord, car l'héroïne, ayant au-delà de vingt ans de plus qu'Honoré, reconnaissait ellemême la nécessité de transformer ce lien passionné en un sentiment d'une toute autre nature.
Malgré cette résignation apparente, il y eut bien des larmes versées, et le souvenir de dix années écoulées, de 1822 à 1832, dans une intimité matérielle et morale exceptionnelle, — souvenir consacré par ces mêmes dates inscrites en juin ou
juillet 1832 à la suite de la dédicace : Et nunc et semper^ de la première édition de Louis Lambert, — éveilla plus d'une fois d'amers regrets dans ces deux cœurs si fortement attachés Tun à Tautre, et, du côté de Balzac, des comparaisons presque toujours désastreuses pour les favorites du moment. Celles-ci, d'ailleurs, n'en triomphèrent jamais que passagèrement.
Nous ferons peut-être un jour connaître quelques épisodes de oatte partie de sa carrière, car, chose étonnante, le maître avait conservé les brouillons de sa première correspondance d'amour, adressée en 1822 à cette dilecta qu'il devait regretter jusqu'à la fin de ses jours. Par malheur, certains fragments en sont presque absolument indéchiffrables. Mais, en revanche, il existe une partie des lettres adressées à Balzac, après la séparation) par celle qui s'efforçait alors de n'être plus que son amie. Écrites à la fin du printemps et au début de Télé de 1832, la plupart d'entre elles sont aussi touchantes que délicatement pensées, et toutes révèlent chez leur auteur une nature féminine d'une grande supériorité«
Pour rompre entre deux êtres si tendrement unis des habitudes aussi douces qu'anciennes, Fabsence seule pouvait être efficace, et Balzac en sentit mieux que personne la nécessité.
Il prit donc le parti de s'éloigner de Paris au moins pendant six mois et se rendit, dès le commencement de juin 1832, en Touraine, au château de Sache, chez M. de Margonne, où il resta jusqu'à la fin de juillet, époque à laquelle il partit pour la Poudrerie d'Angoulême, résidence de ses amis Carraud.
C'est à Sache qu'il écrivit cet admirable Louis Lambert f offert, comme une sorte d'adieu d'âme à âme, à la femme aimée dont, ainsi que nous l'avons dit, il ne retrouva jamais l'égale, pas même chez
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celle qui tint le mieux sa place, c'est-à-dire chez M"*^ Hanska.
Enfin, au mois d'août suivant, le grand écrivain quitta son amie, M""* Zulma Carraud, et prit, à partir d'Angoulême, le chemin d'Aix en Savoie, où rappelait une jeune et charmante femme, la marquise de Castries, pour laquelle il éprouvait à ce moment une véritable passion.
Héroïne elle-même d'un autre roman d'amour brisé par la mort et consacré par un deuil presque officiel, la marquise avait cherché, depuis lors, à s'entourer de tous les esprits supérieurs de son temps, et Balzac, qu'elle appréciait plus qu'aucun autre, comptait bien lui faire oublier quelque jour son douloureux passé.
Les circonstances, il faut l'avouer, semblaient vraiment lui en donner le droit, car, pendant plus d'un mois, ils passèrent, presque en tête-à-tête, dans un site enchanteur, des journées délicieuses qui devaient, suivant notre héros, rapprocher chaque jour pour lui le dénouement espéré.
Il n'en fut rien cependant, et le pauvre Honoré quitta la Suisse et la Savoie sans avoir entendu sonner à son profit l'heure du berger 1
D'ailleurs, il avait eu parfois, au milieu de ses espérances el de ses illusions d amoureux, des instants de clairvoyance pendant lesquels il écrivait, toujours à M""* Carraud, des appréciations souvent assez sévères sur la jeune marquise.
C'est ainsi que, bien avant d'aller la rejoindre en Savoie, il insérait, à propos d'elle, dans une lettre adressée de Sache, le 2 juillet, à son amie, les réflexions suivantes :
« Ah ! si l'on avait voulu aller aux Pyrénées, je vous aurais vue ; mais il faut que j'aille grimper à Aix, en Savoie, courir après quelqu'un qui se moque de moi, peut-être ; une de ces femmes aristocratiques que vous avez en horreur, sans doute ; une de ces beautés angéliques auxquelles on prête une belle âme, la vraie duchesse^ bien dédaigneuse, bien aimante, fine, spirituelle, coquette, rien de ce que j'ai encore vu ! un de ces phénomènes qui s'éclipsent, et qui dit m'aimer, qui veut me garder au fond d'un palais, à Venise... (car je vous dis tout, à vous!) et qui veut que je n'écrive plus que pour elle ; une de ces femmes qu'il faut absolument
adorer à genoux quand elles le veulent, et qu'on a tant de plaisir à conquérir; la femme des rêves! jalouse de tout ! Ah ! il vaudrait mieux être à Angoulême, à la Poudrerie, bien sage, bien tranquille, à entendre sauteries moulins et à s'empâter dans les truffes, à apprendre de vous comment on met une bille en blouse, et à rire, et à causer, que de perdre et son temps et sa vie ! »
Puis, au mois de septembre suivant, installé à Aix-les-Bains :
« Ici, je suis venu chercher peu et beaucoup. Beaucoup, parce que je vois une personne gracieuse, aimable ; peu, parce que je n'en serai jamais aimé. Ppqrquoi m'avez-vous envoyé à Aix? »
a La poste ne part que trois fois par semaine d'Aix pour la France. J'ai une petite chambre simple, d'où je vois toute la vallée. Je me lève impitoyablement à cinq heures du matin, et tra-
vaille devant ma fenêtre jusqu'à cinq heures et demie du soir. Mon déjeuner me vient du cercle : un œuf. Madame de Castries me fait faire de bon café. A six heures, nous dînons ensemble et je passe la soirée près d'elle. C'est le type le plus fin de la femme, Madame de Beauséant en mieux; mais toutes. ces jolies manières ne sont-elles pas prises aux dépens de l'âme ? »
Enfin, le 23 du même mois, et toujours d'Aix-les- Bains :
« Vous avez eu tort et raison de m'envoyer ici : tort, parce que j'étais bien près de vous; raison, parce que le voyage m'agrandit les idées. Je me dis qu'une vie comme la mienne ne doit s'accrocher à aucun jupon de femme, que je dois suivre ma destinée largement et voir un peu plus haut que les ceintures. »
« Comme vous me jugez mal en croyant que je
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ne saurais pas m'abîmer dans raffection que vous me dépeiguez virile, et en me condamnant à la femme que vous supposez être ici, que vous peignez à votre gré ! Vous avez été injuste dans bien des appréciations. Moi, vendu à un parti pour une femme ! un homme chaste pendant un an !... Vous n'y songez pas; une âme qui ne conçoit pas la prostitution ! qui regarde comme entachant tout plaisir qui ne dérive pas et ne retourne pas à Tàme ! Oh ! vous me devez des réparations. Je n'ai pas eu les pensées que vous me prêtez. J'ai horreur de tout ce qui est séduction, parce que c'est quelque chose d'étranger au sentiment vrai, pur. »
Néanmoins, malgré pes témoignages de passagère clairvoyance, Balzac, lamour aidant, n'avait pas gardé longtemps sa complète lucidité de jugement au sujet de la grande dame qu'il adorait.
Aussi, quand, le cœur et Tamour-propre cruellement blessés, notre héros se fut bien assuré de son insuccès définitif auprès d'elle, garda-t-il de cet échec une extrême amertume contre sa trop séduisante hôtesse. Maudissant sa coquetterie, il lui reprocha énergiquement d'avoir employé, pour l'enflammer encore davantage, toutes les perfides roueries des sirènes de salon, ces innombrables armes dont l'arsenal féminin fut, de tout temps, si abondamment pourvu.
Ainsi qu'on l'a vu plus haut dans ses confi-
dences à M"^® Carraud, la nature du grand homme répugnait aux perpétuels manèges, aussi bien qu'aux révoltantes habiletés des sentiments joués ; jamais il ne put concevoir qu'on attirât ou bien qu'on essayai, tout en lui résistant, de retenir par de pareils moyens une affection puissante et sincère.
C'est pourquoi, dès 1833, la mémoire de ce qu'il avait souffert quelques mois auparavant lui inspira ce chef-d'œuvre : la Duchesse de Langeais^ où son ardeur amoureuse, ses déceptions et son désespoir, — le mot n'est pas trop fort, — sont tout aussi puissamment dépeints que les séductions et les duplicités mondaines de M'^° de Langeais.
Mais si Balzac, pour tracer tout le début de son récit, n'eut qu'à se souvenir, il n'en fut pas de même pour la suite de l'œuvre, car il ne goûta jamais auprès de sa compagne d'Aix-les-Bains les joies de la revanche, dont il fait si complètement savourer les délices au héros de son roman.
Quelles qu'aient été d'ailleurs les déceptions finales de l'auteur, son espoir de faire partager ses sentiments à la charmante marquise n'était pas
encore détruit au moment où il se préparait à publier le Voyage de Paris à Java.
On n'a pas oublié que, pour aller retrouver M"*' de Castries, il s'était éloigné de ses amis d'Angouléme, de cette famille Carraud, dontTaffection et le dévouement ne lui firent jamais défaut.
Lors de ses séjours antérieurs, il avait, à différentes reprises, rencontré chez eux M. Grand-Besançon, commissaire des poudres à Angoulême à Tépoque où M. Carraud y était, de son côté, directeur de la Poudrerie.
Or, une grande partie de la carrière du premier de ces fonctionnaires s'était écoulée aux colonies. Il avait gardé d'elles, et particulièrement de Java, un souvenir enchanté, qui se manifestait en descriptions enthousiastes.
Ces récits, fréquemment répétés, passionnèrent à tel point Balzac, qu'il résolut un jour d'écrire rapidement ce Voyage de Paris à Java^ et de le rédiger comme s'il l'avait exécuté lui-même. Aussi, dans sa lettre adressée le 2 juillet à M"° Carraud, lui annonce-t-il que l'œuvre est a(*hevée et qu'elle entrera dans son prochain volume en préparation j
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ces fallacieuses Conversations entre onze heures
et minuit qui ne parurent jamais.
Toutefois, ce ne devait être là qu'une première
ébauche, car il écrit ensuite d'Aix, le 23 septembre,
à son amie, que le Voyage de Paris à Java paraîtra
seulement en novembre, non plus cette fois dans
son livre projeté, mais bien dans la Revue de Paris K
^ Toutes les lettres de Balzac, dont il a été question jusqu'ici, sont imprimées dans sa Correspondance.
A celte époque, la Revue en question était la propriété d'un groupe d'actionnaires, lesquels avaient choisi pour Tadministrer un écrivain très distingué, M. Amédée Pichot, dont le nom demeure surtout attaché à la direction en chef de la Revue britannique^ qui lui dut en grande partie son succès. M. Pierre-Amédée Pichot, son fds, la dirige encore aujourd'hui avec non moins de bonheur*.
Depuis longtemps déjà, M. Pichot et Balzac s'étaient rencontrés dans cette carrière littéraire qu'ils suivaient l'un et l'autre, et d'excellentes relations s'étaient établies entre eux.
Ainsi, lorsque parut la Peau de Chagrin y en
UNS PAGE PERDUE DE IiO^0RÉ DE BALZAC i9
août 1831, ce fut Amédée Pichot qui se chargea d'en rendre compte dans le Temps d'alors, dirigé par M. Coste. Sans doute par suite d'un caprice de ce dernier, — car de tout temps certains directeurs de journaux et de revues ont eu la cervelle organisée de telle sorte, qu'ils usent parfois des plus étranges procédés, — l'article de M. Pichot, pourtant reçu et accepté, fut remplacé au dernier moment, sans autre forme de procès, Son auteur, surpris et justement mécontent, écrivit sur-lechamp à Balzac la lettre que voici, accompagnée du manuscrit autographe de son jugement sur la Peau de Chagrin :
[Paris], ce lundi 29 août [\m\\,
« Mon cher Balzac,
« Je n'ai pas besoin de vous dire que ce n'est pas mon article que vous lirez dans le Temps de ce matin *. Le mien vous adressait quelques critiques, mais seulement pour tempérer les éloges.
On l'a trouvé encore trop élogieux. Si vous m'aviez dit qu'on fût si mal disposé pour vous au
* Cet article est en effet signé : C^i
Temps, j'aurais pu forcer la critique davantage, mais jamais jusque-là. Croyez que je prends ma part du procédé, car, enfin, mon article a été remis il y a trois jours, et Ton eût au moins mieux agi en me le renvoyant. Peu importe, du reste, mon article, que je n avais fait que pour vous. Tout ce qui me désole, c'est de m'étre rencontré avec votre Zoïle dans une ou deux critiques. Mais j'espère vous prouver que cela n'allait pas si loin. « Tout à vous, et bien contrarié.
« AmÉDÉE PlCHOT *. »
* Presque toutes les lettres citées de M. Pichot, sont inédites.
L'autographe de Tarticle de M. Picliot, joint à sa lettre, est d'autant plus curieux que Balzac, en vue, sans doute, d'une mise au jour quelconque, Taugmenta d'une sorte de conclusion, substituée aux dernières lignes du texte primitif. Le morceau entier étant néanmoins demeuré inédit, nous sommes heureux de pouvoir le citer intégralement.
Depuis qu'il fut écrit, quel revirement ne s'est pas produit dans les jugements portés par les critiques sur les ouvrages de Balzac ! En effet, malgré la sympathie de celui qui tient la plume, que de restrictions et de réserves formulées en 1831 dans les pages suivantes ! Aussi n'avons-nous rien voulu retrancher de cet article, tant il représente exacte-
ment la moyenne des rares opinions favorables exprimées à celle époque sur les travaux du maîlre. De nos jours, une pareille bienveillance (?) manifeslée à leur sujel sérail considérée comme une sorte de déni de justice.
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