Ibid., pp
96 vue d'ensemble
qui lance après finalité qui vise. Mais l'explication véritable doit être cherchée ailleurs. Et M. Bergson le met en évidence par deux analyses admirables où il démonte les idées communes de désordre et de néant pour en dénoncer le sens toutTelatif à nos procédés d'industrie ou de discours.
Revenons aux faits, à l'expérience immédiate, et cherchons à en traduire naïvement les données pures. Quels sont les caractères de révolution vitale? C'est d'abord une continuité dynamique, une continuité de progrès qualitatif. C'est ensuite essentiellement une durée, un rythme irréversible, un travail de maturation intérieure. Parla mémoire qui lui est inhérente, tout son passé survit et s'accumule, tout son passé lui demeure à jamais présent : ce qui revient à dire qu'elle est expérience. Et elle est aussi effort d'invention perpétuelle, génération de nouveauté incessante, indéductible, capable de défier toute prévision comme toute répétition : on la voit à l'œuvre de recherche dans les tâtonnements que manifeste la genèse longuement essayée des espèces, on la voit triomphante dans l'originalité du moindre état de conscience, du moindre corps, de la moindre cellule, dont l'infini des temps et des espaces n'offre pas deux exemplaires identiques. Mais voici Fécueil qui la guette et où trop souvent elle succombe : l'habitude, qui serait moyen d'agir plus et mieux si elle restait libre, qui devient arrêt et obstacle à mesure
qu'elle se fige et se matérialise. Ce sont d'abord les types moyens autour desquels oscille une action dont l'amplitude se réduit et décroît. Puis ce sont les organes résiduels, les témoins de vie morte, les encroûtements dont peu à peu se retire le flot de conscience. Et enfin ce sont les engrenages inertes dont toute vie réelle a disparu, les amas de <( choses » échouées qui dressent leurs silhouettes squelettiques là où jadis battait la mer libre de l'esprit. Le concept de mécanisme convient aux phénomènes qui s'accomplissent dans cette zone de déchets, sur cette plage d'immobilités et de cadavres. Mais la vie elle-même est plutôt finalité, sinon au sens anthropomorphique de dessein prémédité, de plan ou de programme, du moins en ce sens qu'elle est un effort incessamment renouvelé de croissance et de libération. Et de là les formules bergsoniennes : élan vital, évolution créatrice.
Dans cette conception de l'être, la conscience est partout, comme la réalité originelle et fondamentale, toujours présente à mille et mille degrés de tension ou de sommeil et sous des rythmes infiniment divers. L'élan vital consiste en une « exigence de création »; la vie, à son plus humble stade, constitue déjà une activité spirituelle ; et son effort lance un courant de réalisation ascendante, qui à son tour détermine le contre-courant de la matière. Ainsi tout le réel se résume en un double mouvement de montée et de descente. Le premier
98 vue d'ensemble
seul, qui traduit un travail intérieur de maturation créatrice, dure essentiellement ; le second, en droit, pourrait être presque instantané, tel celui d'un ressort qui se détend; mais l'un impose à l'autre son rythme. Esprit et matière apparaissent de ce point de vue non pas comme deux choses qui s'opposeraient, termes statiques d'une antithèse immobile, mais plutôt comme deux sens inverses de mouvement; et, à certains égards, il faut donc moins parler de matière ou d'esprit que de spiritualisation et de matérialisation, celle-ci résultant d'ailleurs automatiquement d'une simple interruption de celle-là. « Conscience ou supraconscience est la fusée dont les débris éteints retombent en matière V. » Quelle image de l'évolution universelle nous est alors suggérée ? Non pas une cascade déductive, ni un système de pulsations stationnaires, mais un jet qui s'épanouit en gerbe et qu'arrêtent partiellement ou du moins gênent et retardent les gouttelettes retombantes. Le jet lui-même, la réalité qui se fait, c'est l'activité vitale, dont l'activité spirituelle représente la forme la plus haute ; et les gouttelettes qui redescendent, c'est le geste créateur qui retombe, c'est la réalité qui se défait, c'est la matière et c'est l'inertie. En un mot, la loi suprême de genèse et de déchéance dont le double jeu constitue l'univers comporte une formule psy-