Revue philosophique, janvier
3. C'est ce que manifestent les faits d'apracvie ou cécité psychique*. — Cf. Matière et Mémoire, chap. n.
point de vue pratique. Cette sélection détermine le morcelage de la matière en corps indépendants, morcelage dont le caractère artificiel est ainsi rendu manifeste. La science, du reste, ne conclutelle pas de môme, qui nous montre — dès qu'elle se détache tant soit peu du sens commun — la continuité rétablie par des « couches de passage » et tout corps résolu en ondes stationnaires, en nœuds de flux croisés ? Nous serons donc déjà plus près de la perception pure si nous ne considérons plus que l'étoffe sensible dans laquelle sont taillés les percepts numériquement distincts. Toutefois, là encore, un morcelage utilitaire persiste. Nos sens sont des instruments d'abstraction, chacun d'eux discernant une voie d'action possible. On peut dire que la vie corporelle fonctionne à la manière d'un milieu absorbant qui déterminerait réchelle discontinue des qualités simples en éteignant la plupart des radiations sensibles. Bref la gamme des sensations, avec son apparence numérique, n'est que le spectre de notre activité pratique. Nous ne percevons communément que des moyennes, des ensembles que nous contractons en « qualités n distinctes. Dégageons-nous de ce rythme qui nous est propre. Surtout, travaillons à nous dégager de l'espace homogène, ce substrat d'immobilité, ce schème de mesure et de division arbitraires, sous-tendu pour notre plus grand avantage à l'extension naturelle, qualitative et indi-
visée des images1. Et nous aurons enfin, autant qu'elle nous est accessible, la perception pure.
De cette perception pure, comment pourrionsnous contester la valeur absolue ? « L'impuissance de la raison spéculative, telle que Kant Fa démontrée, n'est peut-être, au fond, que l'impuissance d'une intelligence asservie à certaines nécessités de la vie corporelle et s'exerçant sur Une matière qu'il a fallu désorganiser pour la satisfaction de nos besoins. Notre connaissance des choses ne sërait pliis alors relative à la structure fondamentale de notre esprit, mais seulement à ses habitudes superficielles et acquises, à la forme contingente qu'il tient de nos fonctions corporelles et de nos besoins inférieurs. La relativité de la connaissance ne serait donc pas définitive. En défaisant ce que nos besoins ont fait, nous rétablirions l'intuition dans sa pureté première et nous reprendrions contact avec le réel 2. » Telles en effet se présentent les choses. Nous voici en face de la continuité mobile des images. Perception pure, c'est en somme perception intégrale. De là on passe à la perception usuelle par amoindrissement, en jetant çà et là des ombres : la réalité que per-
1. On se représente ordinairement l'espace homogène comme antérieur à l'extension hétérogène des images : sorte de salle vacante que nous meublons avec des percepts. Il faut renverser cet ordre et concevoir au contraire que l'extension précède L'espace.