‹ Une philosophie nouvelle, Henri BergsonChapitre 47 sur 121 · Essai sur les données immédiates, pp · texte numérisé non relu

Essai sur les données immédiates, pp

qualitative continue. Surtout il souligne la nécessité plus impérieuse encore de concevoir chaque état comme une phase dans une durée ; et nous touchons là son intuition principale et maîtresse, l'intuition de la durée réelle.

Historiquement, tel fut le point de départ de M. Bergson, l'origine de sa pensée : une critique du temps, sous la forme où le sens commun l'imagine, où la science l'utilise. Le premier, il s'avisa de ce fait, que le temps scientifique ne « dure » point. Nos équations, en effet, n'expriment que des rapports statiques entre des simultanéités ; même les quotients différentiels qu'elles peuvent contenir ne notent réellement que des tendances présentes ; aussi rien ne serait-il changé à nos calculs si le temps était donné d'avance tout accompli d'un seul coup, comme un ensemble linéaire de points avec des numéros d'ordre, sans plus de durée véritable que dans la succession des nombres. Même en Astronomie, il y a moins prévision que jugement de constance, de stabilité, les phénomènes étant presque rigoureusement périodiques et l'aléa de la prédiction ne portant que sur l'écart très petit entre le phénomène vrai et la périodicité exacte qu'on lui attribue. Remarquez sous quelle figure le sens commun imagine le temps : un réceptacle inerte, un milieu homogène, indifférent et neutre, bref une sorte d'espace. Le savant utilise une image semblable : car il définit le temps

par sa mesure et toute mesure implique traduction en étendue. Pour le savant, l'heure n'est pas un intervalle, mais une coïncidence, un alignement instantané, et le temps se résout en une poussière d'immobilités, comme dans ces horloges pneumatiques où l'aiguille avance par saccades, ne marquant qu'une suite de repos.

De tels symboles suffisent, en première approximation au moins, quand il ne s'agit que de la matière, dont le mécanisme, en droit, n'a rien de « durable ». Mais en biologie, en psychologie, des caractères tout autres deviennent essentiels : vieillissement et mémoire, hétérogénéité de phases musicales, rythme irréversible « qui n'est pas allongeable ni rétrécissable à volonté1 ». C'est alors que s'impose le retour du temps à la durée. Comment décrire celle-ci ? C'est une évolution mélodique de moments dont chacun contient la résonance des précédents et annonce celui qui va suivre ; c'est un enrichissement qui ne s'arrête jamais et une perpétuelle apparition de nouveauté ; c'est un devenir indivisible, qualitatif, organique, étranger à l'espace, réfractaire au nombre. Evoquez l'image d'un courant de conscience qui traverserait une continuité spectrale en se teignant tour à tour de chacune des nuances. Ou plutôt imaginez une symphonie qui aurait sentiment d'elle-même

i, L'Evolution créatrice, p. 10.

et qui serait créatrice de soi : voilà comment il convient de concevoir la durée.

Que la durée ainsi conçue soit bien le fond de nous-mêmes, M. Bergson le prouve sur mille exemples, par un merveilleux emploi de cette méthode introspective qu'il a tant contribué à remettre en faveur. Impossible de citer ici ces admirables analyses. Une seule servira de modèle, choisie à dessein relative à un moment pris parmi les plus ordinaires de notre vie pour bien montrer que la perception de la durée vraie nous accompagne toujours en sourdine. « Au moment où j'écris ces lignes, l'heure sonne à une horloge voisine ; mais mon oreille distraite ne s'en aperçoit que lorsque plusieurs coups se sont déjà fait entendre ; je ne les ai donc pas comptés. Et néanmoins, il me suffit d'un effort d'attention rétrospective pour faire la somme des quatre coups déjà sonnés, et les ajouter à ceux que j'entends. Si, rentrant en moi-même, je m'interroge alors soigneusement sur ce qui vient de se passer, je m'aperçois que les quatre premiers sons avaient frappé mon oreille et même ému ma conscience, mais que les sensations produites par chacun d'eux, au lieu de se juxtaposer, s'étaient fondues les unes dans les autres de manière à douer l'ensemble d'un aspect propre, de manière à en faire une espèce de phrase musicale. Pour évaluer rétrospectivement le nombre des coups sonnés, j'ai essayé de reconstituer cette

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phrase par la pensée ; mon imagination a frappé un coup, puis deux, puis trois, et tant qu'elle n'est pas arrivée au nombre exact quatre, la sensibilité, consultée, a répondu que l'effet total différait qualitativement. Elle avait donc constaté à sa manière la succession des quatre coups frappés, mais tout autrement que par une addition, et sans faire intervenir l'image d'une juxtaposition de termes distincts. Bref, le nombre des coups frappés a été perçu comme qualité et non comme quantité ; la durée se présente ainsi à la conscience immédiate, et elle conserve cette forme tant qu'elle ne cède pas la place à une représentation symbolique, tirée de l'étendue l. »

Et maintenant faut-il croire que revenir au sentiment de la durée vraie consiste à s'abandonner, à se laisser paresseusement détendre dans le rêve ou dissoudre dans la sensation, « comme un pâtre assoupi regarde l'eau couler » ? ou même, ainsi qu'on l'a soutenu, que l'intuition de la durée se réduise « au spasme délectable du mollusque étalé au soleil » ? Erreur complète ! Ce serait retomber dans les méprises que je signalais déjà à propos de l'immédiat en général ; ce serait oublier qu'il y a plusieurs rythmes de durée, autant que de consciences ; et enfin ce serait méconnaître le caractère d'invention créatrice perpétuellement

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