L'évolution créatrice, pp. 240-244 et
selon le type géométrique. Mais c'est le type vital qui correspond à la réalité absolue, au moins lorsqu'il s'agit du Tout ; et seule y revient l'intuition, en remontant au-dessus des dissociations discursives.
En terminant, et pour donner une formule de clôture, je reviens à ce qui fut le leitmotiv de toute mon étude : la philosophie de M. Bergson est une philosophie de la durée. Considérons-la de ce point de vue — prise de contact avec l'effort créateur — si nous voulons concevoir exactement les notions originales qu'elle nous propose de la liberté, de la vie, de l'intuition. Disons encore qu'elle se présente comme l'avènement de la métaphysique positive : positive, c'est-à-dire capable de progrès continu, régulier, collectif, et non plus forcément divisée en écoles irréductibles « dont chacune retient sa place, choisit ses jetons et entame avec les autres une partie qui ne finira jamais1 ». Disons ensuite qu'elle constitue jusqu'à
1. Introduction à la métaphysique, dans la Revue de Métaphysique et de Morale ) janvier 1903. — La psychologie, suivant M. Bergson, étudie l'esprit humain en tant qu'il fonctionne utilement pour la pratique ; la métaphysique représente l'effort de ce môme esprit pour s'affranchir des conditions de l'action utile et pour se ressaisir comme pure énergie créatrice ; or l'expérience — une expérience de laboratoire — permet de mesurer de mieux en mieux l'écart
ce jour la seule doctrine qui soit vraiment une métaphysique de l'expérience, puisque nulle autre au fond n'explique pourquoi la pensée, dans son travail de découverte et de vérification, demeure soumise à une loi d épreuve par action durable. Il ne nous reste plus enfin qu'à montrer comment elle échappe à certains reproches de tendance qu'on lui a faits.
D'aucuns ont voulu y voir une sorte de monisme athée. M. Bergson lui-même a répondu sur ce point. Ce qu'il rejette, et ce qu'il a raison de rejeter, ce sont les doctrines qui se bornent à hypostasier l'unité de la nature ou l'unité du savoir en un Dieu principe immobile, qui réellement ne serait rien puisqu'il ne ferait rien. Mais il ajoute : « Les considérations exposées dans mon Essai sur les données immédiates aboutissent à mettre en lumière le fait de la liberté ; celles de Matière et Mémoire font toucher du doigt, je l'espère, la réalité de l'esprit ; celles de Y Evolution créatrice présentent la création comme un fait : de tout cela se dégage nettement l'idée d'un Dieu créateur et libre, générateur à la fois de la matière et de la vie, et dont l'effort de création se continue, du côté de la vie, par l'évolution des espèces et par la constitution des personnalités humaines1. »
entre ces deux plans de vie : de là le caractère positif de la métaphysique nouvelle.
1. Lettre au P. de Tonquédec, publiée dans les Etudes du 20 février 1912, et citée ici d'après les Annales de philosophie chrétienne, mars 1912.
Comment ne pas trouver là, suivant les expressions mêmes de l'auteur, la plus catégorique réfutation « du monisme et du panthéisme en général » ?
Maintenant, pour aller plus loin, pour préciser davantage, il faudrait, note M. Bergson, « aborder des problèmes d'un tout autre genre, les problèmes moraux ». Sur ces nouveaux problèmes, l'auteur de Y Évolution créatrice n'a rien dit encore ; et il n'en dira rien, tant que sa méthode ne l'aura pas conduit sur ce point à des résultats aussi positifs, à leur manière, que ceux de ses autres travaux, parce qu'il n'estime pas que de simples opinions subjectives aient leur place en philosophie. Sans rien nier, il attend donc et il cherche, selon le même esprit toujours : que peut-on lui demander de plus ?
Une seule chose est possible dès aujourd'hui : discerner dans la doctrine déjà existante les points qui s'offrent d'avance à l'insertion ultérieure d'une philosophie morale et d'une philosophie religieuse. Voilà ce qu'il nous est permis de tenter. Mais comprenons bien de quoi il s'agit. La question est seulement de savoir si, comme on Ta prétendu, il y a incompatibilité entre le point de vue de la métaphysique bergsonienne et le point de vue religieux ou moral, si les prémisses posées ferment la voie à tout développement futur dans le sens qui nous occupe, ou si au contraire un tel développement est appelé par quelques parties au moins de l'œuvre
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antérieure : la question n'est pas de trouver dans cette œuvre les bases nécessaires et suffisantes, les linéaments déjà formés et visibles de ce qui, un jour peut-être, la complétera. S'imaginer que le problème religieux et moral doive être forcément conçu par M. Bergson comme survenant après coup, comme ne pouvant se poser et se résoudre qu'en fonction d'une philosophie théorique préalable qu'on ne dépasserait pas ; qu'à ses yeux la solution de ce problème se déduira des principes déjà posés, sans qu'il y ait à faire intervenir de nouvelles données ou de nouveaux points de vue, sans qu'il y ait à partir d'une intuition nouvelle ; que pour lui est exclue d'avance toute considération de vie proprement spirituelle, d'action intérieure et profonde, envisageant les choses par rapport à Dieu et dans une perspective d'éternité : ce serait illégitime et ce serait déraisonnable, d'abord parce que M. Bergson n'a rien dit de cela, puis parce que cela est contraire à toutes ses tendances. Après Y Essai sur les données immédiates, on l'enfermait d'office dans un dualisme statique irréductible; après Matière et Mémoire, on le condamnait à ne jamais expliquer la juxtaposition des deux points de vue de l'utile et du vrai : pourquoi vouloir qu'après Y Évolution créatrice il lui soit interdit de penser rien de nouveau, de distinguer par exemple divers « ordres » de vie ? Les problèmes doivent être abordés l'un après l'autre
et, dans la solution de chacun d'eux, il convient de ne faire intervenir que les éléments nécessaires. Mais chaque résultat n'est que « provisoirement définitif ». Perdons l'habitude étrange de demander toujours à un auteur d'avoir fait autre chose que ce qu'il a fait ou, dans ce qu'il a fait, de nous avoir livré le tout de sa pensée. M. Bergson, jusqu'ici, a toujours considéré chaque nouveau problème selon sa nature spécifique et originale, et pour le résoudre il a toujours fourni un effort nouveau d'adaptation autonome : pourquoi en serait-il autrement désormais ? Je cherche vainement en vertu de quel décret il n'aurait pas eu le droit d'étudier pour lui-même le problème de révolution biologique et au nom de quelle nécessité il serait contraint de s'en tenir maintenant aux prémisses contenues dans son œuvre passée1.
Non, le seul point que nous ayons à examiner est celui-ci : la question morale et religieuse Ibrcera-t-elle M. Bergson à rompre avec les conclusions de ses études antérieures et ne peut-on prévoir au contraire des points de raccord naturel ? Au fond de nous-mêmes, nous trouvons la liberté ; au fond de Fêtre universel, une exigence de création. Puisque l'évolution est créatrice, chacun de ses moments travaille à la genèse d'un avenir
1. Pour M. Bergson, le sentiment religieux, comme le sentiment de l'obligation, enveloppe un fond de « donnée immédiate » qui le rend indissoluble et irréductible.
indéductible et transcendant. Cet avenir, il ne faut pas le concevoir comme un simple développement de Factuel, comme une simple explicitation de germes déjà donnés. Dès lors rien n'autorise à dire qu'il y a pour jamais un seul ordre de vie, un seul plan d'action, un seul rythme de durée, une seule perspective d'existence. Et si des discontinuités, si des sauts brusques sont visibles dans l'économie du passé, — de la matière à la vie, de l'animal à l'homme, — rien non plus n'autorise à prétendre qu'on ne puisse observer dès à présent quelque chose d'analogue à l'intérieur même de la vie humaine, que le point de vue de la chair et le point de vue de l'esprit, le point de vue de la raison et le point de vue de la charité y soient en prolongement homogène. D'autre part, à la prendre dans sa tendance première et dans la direction générale de son courant, la vie est montée, croissance, effort d'ascension, travail de création spiritualisante et libératrice : par là pourrait être défini le bien, lequel est une voie plus qu'une chose. Mais la vie peut défaillir, elle peut s'arrêter ou redescendre. « La vie en général est la mobilité même ; les manifestations particulières de la vie n'acceptent cette mobilité qu'à regret et retardent constamment sur elle. Celle-là va toujours de l'avant; celles-ci voudraient piétiner sur place. L'évolution en général se ferait, autant que possible, en ligne droite ; chaque évolution spéciale
est un processus circulaire. Gomme des tourbillons de poussière soulevés par le vent qui passe, les vivants tournent sur eux-mêmes, suspendus au grand souffle de la vie *. » Chaque espèce, chaque individu, chaque fonction tend à se prendre pour fin ; le mécanisme, l'habitude, le corps, la lettre — en droit purs instruments — deviennent en fait principes de mort. Ainsi arrive-t-il que la vie s'épuise en efforts pour se conserver elle-même, se laisse convertir par la matière en tourbillonnements sur place, parfois même s'abandonne à l'inertie du poids qu'elle devrait soulever, se livre au courant de descente qui constitue l'essence de la matérialité : par là serait défini le mal, sens de marche inverse du bien. Maintenant, avec l'homme, la pensée, la réflexion, la conscience claire apparaissent. Alors apparaissent aussi les qualifications proprement morales : le bien se fait devoir, le mal se fait péché. A ce moment précis, commence un problème nouveau, qui exige le coup de sonde d'une intuition nouvelle, mais dont les points d'attache avec les problèmes antérieurs sont nettement visibles.
Voilà cette philosophie que d'aucuns se plaisent à dire fermée par nature à tous les problèmes d'un certain ordre, problèmes de la raison ou problèmes de la moralité. Au contraire, point de doctrine