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Introduction à la Métaphysique

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rigoureusement, l'intuition de l'immédiat est inexprimable. Mais on peut la suggérer, révoquer. Et comment? En la cernant avec des métaphores concourantes. Modifier les habitudes d'imagination qui font obstacle en nous à une vue directe et naïve, rompre les mécanismes d'images dans lesquels nous nous sommes laissé prendre, voilà le but : et c'est en suscitant d'autres images et d'autres habitudes qu'on y peut parvenir.

Mais alors, direz-vous, où est la différence entre la philosophie et Tart, entre l'intuition métaphysique et l'intuition esthétique? L'art aussi tend à nous révéler la nature, à nous en suggérer la vision directe, à lever le voile d'illusion qui nous cache à nous-mêmes ; et l'intuition esthétique est , à sa manière, perception de l'immédiat. Raviver le sentiment du réel obUtéré par l'iiabitude, évoquer l'âme profonde et subtile des choses : le but est le même ici et là; et mêmes aussi les moyens : images et métaphores. M. Bergson ne serait-il donc qu'un poète, et son œuvre se réduirait-elle à ériger l'impressionnisme en métaphysique ?

L'objection a été faite maintes fois. A vrai dire, l'immense érudition scientifique de M. Bergson suffirait à la réfuter. 11 faut n'avoir pas lu tant de discussions si documentées et si positives pour céder ainsi aux impressions d'art qu'éveille un style magique en effet. Mais on peut dire plus et mieux.

Qu'il y ait des analogies entre la philosophie et

l'art, entre l'intuition métaphysique ^t l'intuition esthétique, cela n'est pas douteux ni contestable. Toutefois, les analogies ne doivent point feiire oublier les différences. L'art, c'est en quelque sorte la philosophie avant l'analyse, avant la critique, avant la science; l'intuition esthétique, c'est l'intuition métaphysique naissante, bornée au rêve, n'allant pas jusqu'à l'épreuve de vérification positive. Réciproquement, la philosophie, c'est l'art qui succède à la science et qui en tient compte, l'art qui prend pour matière les résultats de l'analyse et qui se soumet aux exigences d'une critique rigoureuse; l'intuition métaphysique, c'est l'intuition esthétique vérifiée, systématisée, lestée de discours rationnel La philosophie diffère donc de l'art en deux points essentiels : d'abord, elle s'appuie sur la science, l'enveloppe et la suppose ; puis elle implique épreuve de vérification proprement dite. Au lieu de s'en tenir aux données du sens commun, elle les complète par toutes celles qu'apportent l'analyse et l'investigation scientifiques. Nous disions du sens commun que, dans son fond le plus intime, il est saisie du réel : cela n'est tout à fait exact que du sens commun développé en science positive : et c'est pourquoi la philosophie prend pour matière les résultats de la science, dont chacun, —au même Ire que les faits et données de la perception commune, — ouvre un chemin de pénétration critique vers l'immédiat. Je comparais tout à l'heure les deux

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connaissances qu'un théoricien et un praticien peuvent avoir d'une machine, et j'accordais à la seconde Tavantage de vérité absolue, tandis que la première me semblait surtout relative à l'industrie de fabrication. Cela est très vrai, et je ne m'en dédis pas. Cependant le praticien le plus expérimenté, qui ne saurait pas la mécanique de sa machine et qui n'en aurait que le sentiment non analysé, n'en posséderait encore qu'une connaissance d'artiste, non de philosophe. Pour l'intuition absolue, au plein / sens du mot, il faut l'expérience intégrale, c'est-à- = dire une vivification de la théorie rationnelle autant \ que de la technique opératoire. Marche à l'intuition vive, à partir de la science totale et de la totale sensation : voilà le travail du philosophe; et ce travail est réglé par des critères que l'art ne connaît point. Que l'intuition métaphysique résiste victorieusement à l'épreuve d'une expérience effective et durable, à l'épreuve de calcul comme à l'épreuve de fonctionnement, à l'expérience complète qui met en jeu tous les réducteurs critiques de tous les genres, qu'elle se montre capable de supporter l'analyse sans se dissoudre ou s'évanouir, féconde en concepts dont l'entendement réussit à s'accommoder et qui l'agrandissent, bref, génératrice de lumière et de vérité dans tous les plans de l'esprit : ces caractères suffisent à la distinguer profondément de l'intuition esthétique. Celle-ci n'est que la figure prophétique de celle-là, rêve ou pressen-

timent, aube encore incertaine et voilée, mythe crépusculaire qui précède et annonce dans la pénombre le grand jour de la révélation positive...

Toute philosophie est à double face et doit être étudiée en deux temps. La méthode, les doctrines : tels sont ses deux moments, ses deux aspects, coordonnés sans doute et sohdaires, mais cependant distincts. De la philosophie nouvelle inaugurée par M. Bergson, nous venons d'examiner la méthode. A quelles doctrines cette méthode a-t-elle conduit et peut-on prévoir qu'elle conduise encore? C'est ce qu'il nous reste mauitenant à chercher.

Les sciences proprement dites, celles que l'on est convenu d'appeler positives, se présentent comme autant de points de vue sur la réalité, de points de vue extérieurs et périphériques. Elles nous laissent au dehors des choses, qu'elles se bornent à investir de loin. Les vues qu'elles en donnent ressemblent aux perspectives sommaires qu'on obtient d'une ville quand on la regarde, sous divers angles, du haut des collines qui l'entourent. Moins que cela même : car, bien vite, par un progrès de Tabstraction, les vues colorées font place à des croquis schématiques, voire à de simples notes conventionnelles, d'un usage plus pratique et plus rapide. Ainsi les sciences restent prisonnières du symbole, avec tout ce que son emploi entraîne d'inévitable relativité. Mais la philosophie prétend descendre à lintérieur du réel, s'installer dans l'objet, en suivre les mille détours et replis, en obtenir un sentiment direct et immédiat, en pénétrer jusqu'au cœur rintimité concrète : elle ne se contente •pas d'une analyse, elle veut une intuition.

Or il y a une existence que, dès le principe, nous connaissons mieux et plus sûrement que toute autre ; il y a un cas privilégié où l'effort de sympathie révélatrice nous est naturel et presque facile ; il y a une réalité au moins que nous saisissons du dedans, que nous percevons intérieurement, profondément. Cette réalité, c'est nousmêmes. Réalité typique, par où il convient de commencer l'étude. La psychologie nous met en contact direct avec elle ; puis la métaphysique essaie de généraliser ce contact. Mais une telle généralisation ne peut être tentée que si d'abord on s'est familiarisé avec le réel sur le point où l'accès nous en est immédiatement ouvert. De 'être intérieur vers l'être extérieur : voilà donc 1 e chemin de pensée que doit prendre le philosophe.

« Se connaître soi-même » : l'antique maxime est restée la devise de la philosophie depuis Socrate, la devise qui marque au moins son moment initial, celui où, s'infléchissant vers la profondeur du sujet, elle inaugure son travail propre de pénétration, tandis que la science continue à s'étendre en surface. De cette vieille devise, chaque philosophe tour à tour a donné un commentaire et une application. Mais M. Bergson, plus que nul lautre, en renouvelle profondément le sens, comme

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de tout ce qu'il touche. Quelle interprétation avait cours avant lui? Pour ne parler que du dernier siècle, on peut dire que, sous Tinfluence de Kant, la critique se préoccupait surtout jusqu'ici de démêler l'apport du sujet dans Tacte de connaissance, d'établir que nous apercevons les choses à travers certaines formes représentatives empruntées à notre constitution propre. Telle était, hier encore, la manière classique d'envisager le problème. Eh bien î c'est justement cette attitude que tout d'abord, par une démarche de retournement qui lui demeurera familière au cours de ses recherches, renverse M. Bergson.

a II nous a semblé, dit-il S qu'il y avait lieu de se poser le problème inverse, et de se demander si les états les plus apparents du moi lui-même, que nous croyons saisir directement, ne seraient pas la plupart du temps aperçus à travers certaines formes empruntées au monde extérieur, lequel nous rendrait ainsi ce que nous lui avons prêté. A priori, il paraît assez vraisemblable que les choses se passent ainsi. Car à supposer que les formes dont on parle, et auxquelles nous adaptons la matière, viennent entièrement de l'esprit, il semble difficile d'en faire une application constante aux objets sans que ceux-ci déteignent bientôt sur elles : en utilisant alors ces formes pour la connaissance de

i. Essai sur les données immédiates de la conscience, conclusion.

notre propre personne, nous risquons de prendre pour la coloration môme du moi un reflet du cadre où nous le plaçons, c'est-à-dire, en définitive, du monde extérieur. Mais on peut aller plus loin, et affirmer que des formes applicables aux choses ne sauraient être tout à fait notre œuvre ; qu'elles doi. vent résulter d'un compromis entre la matière et Tesprit ; que si nous donnons à cette matière beaucoup, nous en recevons sans doute quelque chose ; et qu'ainsi, lorsque nous essayons de nous ressaisir nous-mêmes après une excursion dans le monde extérieur, nous n'avons plus les mains libres. »

Pour éviter cette conséquence, il y aurait bien, à vrai dire, une échappatoire concevable. Elle consisterait à soutenir par principe une absolue analogie, une similitude exacte entre la réalité interne et les choses du dehors. Les formes qui conviennent aux unes conviendraient alors également à l'autre. Mais remarquez déjà qu'un tel principe constitue, au premier chef, une thèse métaphysique, dont en toute occurrence il serait illégitime de poser l'affirmation préalable comme postulat de méthode. Remarquez ensuite, et surtout, que sur ce point l'expérience est décisive et manifeste plus clairement chaque jour l'échec des théories qui veulent assimiler le monde de la conscience à celui de la matière, qui veulent calquer la psychologie sur la physique. Ce sont là des « ordres » différents. L'outillage du premier n'est pas transpor-

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table au second. Dès lors s'impose Tatlitude adoptée par M. Bergson. Nous avons un effort à donner, un travail de réforme à entreprendre, pour lever le voile de symboles qui enveloppe notre habituelle représentation du moi, qui nous dérobe ainsi à nos propres regards, pour nous retrouver enfm tels que nous sommes réellement, immédiatement, au plus intime de nous-mêmes. Cet effort, ce travail sont nécessaires parce que « pour contempler le moi dans sa pureté originelle, la psychologie doit éhminer ou corriger certaines formes qui portent la marque visible du monde extérieur' ». Quelles sont ces formes? Tenons-nous-en aux principales. Les choses nous apparaissent comme des unités dénombrables juxtaposées dans l'espace. Elles composent une multiplicité numérique et spatiale, une poussière de termes entre lesquels se nouent des liens de géométrie. Espace et nombre, voilà donc les deux formes d'immobilité, les deux schèmes d'analyse dont il nous faut oublier l'obsession. Je ne dis pas qu il n'y ait aucune place à leur faire, même dans le monde interne. Mais leur convenance est d'autant moindre qu'on entre plus avant au cœur de la vie psychologique.

C'est qu'il y a, en effet, plusieurs plans de conscience, étages en profondeur, qui marquent tous les degrés intermédiaires entre la pensée pure

4. Essai sur les données immédiates de la conscience, conclusion.

et l'action corporelle, et qu'intéresse à la foi chaque phénomène de l'esprit, ainsi répété à mille hauteurs comme les harmoniques d'un même son. Ou, si vous préférez, la vie spirituelle ne s'étale pas en nappe uniformément transparente ; mais elle surgit comme un flot d'abord pressé, peu à peu épanoui en gerbe, qui traverse bien des états divers depuis le jaillissement sombre et dru de la source jusqu'à la dispersion lumineuse des gouttelettes retombantes ; et chacun de ses modes présente à son téur un caractère semblable, n'étant lui-même qu'un filet de la gerbe totale. Voilà sans doute l'idée centrale et génératrice du livre admirable intitulé Matière et Mémoire, Combien voudrais-je qu'il me fût possible d'en condenser ici la substance, d'en faire sentir l'étonnante puissance de synthèse, qui réussit à contracter toute une métaphysique et à l'étreindre d'une si forte prise que le critère finisse par s'en trouver dans la discussion de quelques humbles faits relatifs à la physiologie du cerveau ! Mais sa rigueur technique et sa concision même, jointes à sa richesse, le rendent irrésumable ; et je ne puis qu'en indiquer d'un mot les conclusions.

Qu'il existe, d'abord, un monde intérieur, une activité spirituelle distincte de la matière et de son mécanisme, il le faut avouer, pour peu que l'on se pique de méthode positive. Nulle chimie cérébrale, nulle danse d'atomes n'équivaut à la

Le Roy. ^

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moindre pensée, que dis-je ? à la moindre sensation. D'aucuns, il est vrai, ont affirmé une thèse de parallélisme, selon laquelle chaque phénomène de resprit\f oriespofidrait point par point à un phénomène du cerveau, sans y rien ajouter, sans influer sur son cours, ne faisant que le traduire dans une autre langue, si Lien qu*un regard assez perspicace pour suivre jusqu'en leurs menus épisodes les révolutions moléculaires et les flux de propagation nerveuse lirait du même coup au plus secret de la conscience associée. Mais qui contestera qu'une thèse de ce genre ne soit en réalité qu une hypothèse, qu'elle dépasse infiniment les données certaines de la biologie actuelle et qu'on ne la puisse formuler qu'en escomptant les découvertes futures dans une direction préconçue ? Disons le mot : ce n'est pas vraiment une thèse de science positive, mais une thèse métaphysique, au sens fâcheux de pe terme. A tout mettre au mieux, la valeur ne pourrait en être aujourd'hui qu'une valeur d'intelHgibihté. Or cette valeur, elle ne la point. Gomment comprendre une conscience destituée d'efficace, et, dès lors, sans liens avec le réel, sorte de phosphorescence qui, soufignsnt le contour des vibrations cérébrales, viendrait comme par miracle doubler de sa lueur mystérieuse et inutile certains phénomènes déjà complets sans elle ? Un jour, M. Bergson est descendu sur le terrain de la dia-

lectique et, parlant à ses adversaires leur langage familier, il a démonté sous leurs yeux le « paralogisme psycho-physiologique » : c'est à la condition seulement de mêler dans un même discours deux systèmes de notations incompatibles, — idéalisme et réalisme, — qu'on parvient à énoncer la thèse paralléliste. Cette argumentation a frappé, d'autant qu'elle s'adaptait à la forme habituelle des discussions entre philosophes. Mais une preuve plus positive et plus catégorique se déroule tout au long de Matière et Mémoire. Sur l'exemple précis du souvenir analysé jusqu'en son dernier fond, M. Bergson saisit au vif et mesure l'écart entre âme et corps, entre esprit et matière. Puis, mettant en pratique ce qu'il a dit ailleurs sur la création de concepts nouveaux, il arrive à conclure, — ce sont ses propres expressions, — qu'il doit y avoir entre le fait psychologique et son substrat cérébral une relation sui generis, qui n'est ni la détermination de l'un par l'autre, ni leur indépendance réciproque, ni la production de celui-ci par celui-là ou inversement, ni leur simple concomitance parallèle, bref, qui ne répond à aucun des concepts tout faits que l'abstraction met à notre service, mais que l'on peut formuler approximativement en ces termes * :

« Étant donné un état psychologique, la partie

1. Bulletin de la Société française de Philosophie, séance du 2 mai 1901.

jouable de cet état, celle qui se traduirait par une attitude du corps ou par des actions du corps, est représentée dans le cerveau : le reste en est indépendant et n'a pas d'équivalent cérébral. De sorte qu'à un même état cérébral donné peuvent correspondre bien des états psychologiques différents, mais non pas des états quelconques. Ce sont des états psychologiques qui ont tous en commun le même schéma moteur. Dans un même cadre pourraient tenir beaucoup de tableaux, mais non pas tous les tableaux. Soit une pensée élevée, abstraite, philosophique. Nous ne la concevons pas sans y joindre une représentation imagée que nous disposons au-dessous d'elle. Nous ne nous représentons pas cette image, à son tour, sans la soutenir d'un dessin qui en résume les grandes lignes. Nous n'imaginons pas ce dessin lui-même, sans imaginer et par là même esquisser certains mouvements qui le reproduiraient. C'est cette esquisse, et cette esquisse seule, qui est représentée cérébralement. Posez Tesquisse, il y a de la marge pour l'image. Posez l'image à son tour, il reste une marge, une marge plus grande encore pour la pensée. Ainsi la pensée est relativement libre et indéterminée par rapport à l'activité cérébrale qui la conditionne, celle-ci n'exprimant que les articulations motrices de l'idée, et les articulations pouvant être les mêmes pour des idées absolument différentes. Et pourtant ce n'est pas la liberté complète ni l'indé-

termination absolue, puisqu'une idée quelconque, prise au hasard, ne présenterait pas les articulations voulues. Bref, aucun des concepts simples que la philosophie nous fournit ne pourrait exprimer la relation cherchée, mais cette relation paraît ressortir assez clairement de l'expérience. »

La même analyse de faits nous apprend comment s'ordonnent les plans de conscience dont je parlais tout à l'heure, la loi d'après laquelle ils se distribuent et la signification qui s'attache à leur échelonnement. Négligeons les multiples intermédiaires pour ne regarder que les pôles extrêmes de la série. Volontiers on imagine une coupure trop nette entre le geste et le rêve, entre l'action et la pensée, entre le corps et l'esprit. Non, il n'y a pas ainsi deux surfaces planes, sans épaisseur ni transition, juxtaposées à des niveaux différents ; mais c'est par une insensible dégradation de profondeur croissante et de matérialité décroissante qu'on passe d'un terme à l'autre. Et les caractères changent continûment au cours du passage. Et alors voici que notre problème initial se pose à nouveau devant nous, plus aigu que jamais : les formes de nombre et d'espace conviennent-elles également sur tous les plans de conscience ?

De ces plans de vie considérons le plus extérieur, celui qui touche au dehors, celui qui reçoit directement les empreintes de la réalité externe. Nous vivons d'ordinaire à la surface de nous-

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mêmes, dans la dispersion numérique et spatiale du discours et du geste. Notre moi profond est comme recouvert d'une croûte figée, durcie à Faction : enchevêtrement d'habitudes juxtaposées, immobiles, dénombrables, ainsi que des choses distinctes et solides, aux contours tranchés, aux relations machinales. Et c'est pour la représentation des phénomènes qui se passent dans cette écorce morte que valent surtout espace et nombre. Il faut vivre en effet, j'entends vivre de la vie commune et journalière, avec notre corps, avec nos mécanismes habituels plus qu'avec le vrai fond de nous-mêmes. Notre attention se porte donc le plus souvent, par une inclination naturelle, sur la valeur pratique, sur la fonction utile de nos états intérieurs, sur l'objet public dont ils sont le signe, sur l'effet qu'ils produisent au dehors, sur les gestes ptir lesquels nous les exprimons dans l'espace. Une moyenne suciuit; des modalités individuelles nous intéresse plus que l'incommunicable originalité de notre vie profonde. Les mots du langage viennent d'ailleurs offrir autant de centres symboliques autour desquels cristallisent les groupes de mécanismes moteurs montés par Thabitude, seuls éléments usuels de nos déterminations internes. Or le frottement de la société a rendu ces mécanismes moteurs à peu près identiques chez tous les hommes. De là, qu'il s'agisse de sensations, de sentiments ou d'idées, ces rési-

dus neutres, desséchés, incolores, qui s'étalent inertes à la surface de nous-mêmes « comme des feuilles mortes sur l'eau d'un étang* )>. Ainsi le progrès vécu tombe au rang de chose maniable. Espace et nombre le saisissent. Dans un ensemble d'atomes juxtaposés, des combinaisons qui se nouent et se dénouent, des forces qui se composent mécaniquement; et pour représenter cet ensemble, des concepts pétrifiés, dialectiquemcnt manipulables comme des jetons : voilà tout ce qui subsiste bientôt de ce qui fut mouvement et vie.

Tout autre apparaît la réalité vraiment intérieure, tout autres ses caractéristiques profondes. Rien, d'abord, de quantitatif : l'intensité d'un état psychologique n'est pas une grandeur, elle se refuse à la mesurr. C est par la preuve de cette affirmation capitale que s'ouvre VEssai sur les données immédiates de la conscience. S'agit-il d'un état simple, tel qu'une sensation de lumière ou de poids ? L'intensité s'en réduit à une certaine qualité ou nuance qui nous signale approximativement, par une association d'idées et grâce à notre expérience acquise, la grandeur de la cause objective d'où il émane. S'agit-il, au contraire, d'un état complexe, comme ces impressions de joie ou de tristesse profondes, qui nous prennent tout entiers, qui nous envahissent et nous submergent ? Ce

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