‹ Une philosophie nouvelle [microform]Chapitre 35 sur 60 · L'évolution créatrice, p · texte numérisé non relu

L'évolution créatrice, p

'i. Le rire, p. 154.

ment, puisqu'il s'agit de raction d'un être raisonnable, mais qui n'enveloppe ainsi qu'une pensée toute pratique elle-même.

Cependant nous envisageons ici le sens commun en tant que source du savoir. Son utilitarisme devient alors une sorte de métaphysique spontanée dont il faut nous déprendre. Mais exécuter ce travail d'épuration, n'est-ce pas le rôle même de la science positive? Il n'en est rien, malgré les apparences et malgré les intentions. Voyons mieux les choses. Les catégories générales de la pensée commune, selon M. Bergson S restent celles delà science; les grandes routes que tracent nos sens à travers la continuité du réel sont encore celles par où la science passera; la perception est une science naissante et la science une perception adulte; si bien que la connaissance usuelle et la connaissance scientifique, destinées Tune et l'autre à préparer notre action sur les choses, sont nécessairement deux visions du même genre, quoique de précision et de portée inégales. Il ne s'ensuit pas que la science ne pratique un certain désintéressement, quant à Futilité industrielle immédiate; il ne s'ensuit pas qu'elle n'ait aucune valeur de connaissance. Mais elle ne se dégage pas vraiment des habitudes contractées dans l'expérience commune et pour informer sa recherche elle conserve les

1. L'intuition philosophique, dans là Revue de Métaphysique et de Morale, novembre 19il, p. 825.

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postulats du sens commun : de sorte qu'elle saisit toujours les choses par leur côté « agissable », par leur point de rencontre avec notre faculté d'agir, sous les espèces de leur manipulation conceptuelle ou pratique par nous, et qu'elle n'atteint du réel que ce par quoi la nature est objet possible de discours ou d'industrie.

Tournons-nous vers une autre face de la pensée naturelle pour y découvrir le germe de la critique nécessaire. A côté du « sens commun », première ébauche de science positive, il y a le « bon sens » , qui en diffère profondément et qui marque le début de ce qu'on appellera plus tard intuition philosophique *. C'est un sens du réel, du concret, de l'original, du vivant, un art d'équilibre et de justesse, un tact des complexités, en palpation continuelle comme les antennes de certains insectes. Il enveloppe une certaine défiance de la faculté logique vis-à-vis d'elle-même ; il fait une guerre incessante à l'automatisme intellectuel, aux idées toutes faites, à la déduction linéaire ; il se préoccupe surtout de situer et de peser sans rien méconnaître; il arrête le développement de chaque principe et de chaque méthode au point précis où une application trop brutale froisserait la délicatesse du réel ; à chaque moment il ramasse l'ensemble de notre expérience

i. Cf. un discours sur le bon sens et les études classiques prononcé par M. Bergson à la distribution des prix du Concours général, le 30 juillet 1895.

et Torganise en yue du présent; Il est, en un mol, pensée qui se garde libre, activité qui reste en éveil, souplesse d'attitude, attention à la vie, ajustement toujours renouvelé à des situations toujours nouvelles. De ce contact mobile avec le donné, de cet effort vivant de sympathie, dérive sa vertu révélatrice. Voilà ce que nous devons tendre à transposer de Tordre pratique à Tordre spéculatif.

Quel va donc être pour nous le commencement de la philosophie ? Après avoir pris conscience de TutiUtarisme commun et pour sortir de la relativité où il nous ensevelit, nous cherchons un point de départ, un critère, quelque chose qui arrête la mise en question. Où trouver un tel principe, sinon dans l'action même de la pensée, je veux dire, cette fois, son action de vie profonde, indépendante de toute visée pratique? Nous ne ferons ainsi qu'imiter l'exemple de Descartes résolvant le problème du doute provisoire. Prendre chaque perception en tant qu'elle est un acte vécu, un moment coloré du Cogito, voilà ce que nous appellerons retour à Timmédiat, au primitif, au donné pur; et voilà ce qui sera pour nous critère et point de départ.

Précisons ce point. Les aonnées immédiates ou données primitives ou données pures sont appréhendées par nous sous les espèces de Taction désintéressée : je veux dire qu'elles sont d'abord vécues plutôt que conçues, qu'avant de devenir

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des matériaux de science elles apparaissent comme des moments de vie, bref que la perception en précède l'utilisation. C'est à ce stade antérieur au discours que nous sommes par elles en communion intime avec la réalité môme, et toute notre tâche critique est d'y revenir à travers une analyse régressive ayant pour but d'égaler peu à peu notre intelligence claire à notre intuition primordiale. Celle-ci, d'ailleurs, constitue déjà une pensée, une pensée préconceptuelle qui est la lumière intrinsèque de Taction, qui est Taction elle-même en tant que lumineuse. Aussi n'est-il pas question ici de restreindre en quoi que ce soit le rôle de la pensée, mais seulement de distinguer entre la fonction perceptive et la fonction théorique de Tesprit. Qu'est-ce que « Timage » dont parle M. Bergson au début de Matière et Mémoire, sinon, saisi dans son jaiUissement premier, Téclair d'existence consciente « où l'acte de connaissance coïncide avec Tacte générateur de la réalité » * ? Oublions toutes les controverses philosophiques sur le réalisme et l'idéalisme; tâchons de nous refaire une simplicité, une candeur virginale de regard, qui nous dégage des habitudes contractées au cours de la vie pratique. Voici alors les « images » : non point choses données au dehors ni états sentis au dedans, non point portraits d'êtres extérieurs ni projections

4. Bulletin de la Société française de Philosophie^ vocabulaire philosophique, article « Immédiat ».

de modes internes, mais apparitions, au sens étymologique du mot, apparitions naïvement vécues sans qu'on se distingue d'elles, qui ne sont encore ni objectives ni subjectives, qui marquent un moment de conscience antérieur au travail de réflexion d'où procède la dualité du sujet et de l'objet. Et tels aussi, en tout ordre, se présentent les « sentiments immédiats « : de l'action naissante, préalable

au discours ^

Pourquoi partir de l'immédiat ainsi conçu comme action et vie ? C'est qu'il est bien impossible de faire autrement, toute donnée initiale ne pouvant être qu'une telle pulsation de conscience dans son acte vécu et le sens fondamental et primitif du moindre mot, fût-ce dans un énoncé de problème ou de doute, ne pouvant être qu'un tel sens de vie et d'action. Et à cet immédiat il faut bien accorder une valeur de connaissance absolue, puisqu'il réalise la coïncidence de l'être et du connaître. Seulement, ne croyons pas que la perception de l'immédiat soit simple réception passive, qu'il suffise d'ouvrir les yeux pour l'obtenir, aujourd'hui que notre éducation utilitaire est faite et passée à Tétat d'habitude. Il y a un écart entre l'expérience commune et l'initiale action de vie : la première est une limitation pratique de la seconde. D'où il suit qu'une critique préalable est nécessaire pour

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