Le Rire, pp
2. Première conférence sur la perception du changement, prononcée à <»xford le 26 mai 191 1.
Quand nous l'emploierons ainsi, nous conviendrons de dire perception pure. Peut-être convient-il d'y voir seulement une limite que jamais l'expérience concrète ne présente sans mélange, une direction de recherche plus que la possession d'une chose. Quoi qu'il en soit, ce premier sens est le sens fondamental, et ce qu'il désigne doit être à la racine de toute perception usuelle, j'entends de toute opération mentale aboutissant à la construction d'un percept : terme formé par analogie avec concept et qui représente le résultat d'un travail complexe d'analyse et de synthèse avec jugement d'extériorité. Nous vivons les images dans un acte de perception pure, tandis que les objets de la perception usuelle sont par exemple les corps du discours commun.
Sur le rapport des deux sens que nous venons de distinguer, l'opinion vulgaire semble très nette. On pourrait la résumer ainsi : au point de départ, des sensations simples, semblables à des atomes de qualité (ce serait la part de perception pure), puis leur arrangement en systèmes liés,, les percepts. Mais la critique n'autorise pas cette manière de voir. Nulle part la connaissance ne débute par des éléments séparés. De tels éléments sont toujours un produit d'analyse. Il y a donc tout un problème à résoudre pour retrouver le fond de perception pure que recouvrent et cachent nos percepts familiers.
Ne croyez pas que la résolution de ce problème soit chose facile. Une seule méthode est efficace : se mêler au réel, s'immerger en lui, par un effort longuement poursuivi pour s'assimiler tous les documents du sens commun et de la science positive. « Car on n obtient pas de la réalité une intuition, c'est-à-dire une sympathie intellectuelle avec ce qu'elle a de plus intérieur, si Ton n'a pas gagné sa confiance par une longue camaraderie avec ses manifestations superficielles. Et il ne s'agit pas simplement de s'assimiler les faits marquants ; il en faut accumuler et fondre ensemble une si énorme masse qu'on soit assuré, dans cette fusion, de neutraliser les unes par les autres toutes les idées préconçues et prématurées que les observateurs ont pu déposer, à leur insu, au fond de leurs observations. Ainsi seulement se dégage la matérialité brute des faits connus ^ »
Un principe directeur domine ce travail et y introduit ordre et convergence, après s'en être d'abord dégagé. C'est que, contrairement à Topinion commune, la perception, telle qu'elle s'exefce au cours de la vie journalière, la perception « naturelle » ne vise pas un but de connaissance désin-
1. Introduction à la Métaphysique, dans la Revue de Métaphysique et de Morale, janvier 1903. — Pour bien interpréter ce passage (« sympathie intellectuelle »), ne pas oublier qu'ayant L'Evolution créatrice, M. Bergson prenait le mot « intelligence » dans une acception plus large, plus voisine de l'acception commune.
téressée, mais un but d'utilité pratique, ou plutôt, si elle est connaissance, n'est qu'une connaissance élaborée en vue de l'action et du discours. Faut-il redire ici les preuves par lesquelles nous avons établi déjà de la manière la plus positive que telle est bien la signification de la perception usuelle, la raison profonde qui la fait se substituer à la perception pure ? Nous ne percevons d'habitude que ce qui nous est utile, ce qui nous intéresse pratiquement ; bien souvent, d'ailleurs, nous croyons percevoir quand nous ne faisons qu'inférer, comme par exemple lorsqu'il nous semble voir une distance en profondeur, un échelonnement de plans successifs, dont en réalité nous jugeons à des différences de coloration ou d'éclat. Nos sens se suppléent les uns les autres. Une lente éducation nous a peu à peu appris à coordonner leurs impressions, notamment les tactiles aux visuelles*. Des formes théoriques s'interposent entre la nature et nous ; un voile de symboles enveloppe la réalité ; nous finissons ainsi par ne plus voir les choses mêmes, par nous borner à lire des étiquettes collées sur elles. D'autre part, notre perception apparaît à l'analyse toute saturée de souvenirs, et cela en vue de notre insertion pratique dans le présent. Je ne reviendrai pas sur ce point si lumineuse-
1 H Bergson, Note sur les origines psychologiques de notre croyance à la loi de causalité, t. I de la Bibliothèque du Congrès international de Philosophie de 1900.
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ment exposé par M. Bergson dans une conférence sur Le Rêve ' et un article sur V effort inteilectuer dont je ne saurais trop conseiUer la lecture comme introduction au premier chapitre de Matière et Mémoire où sont indiqués d'autres arguments encore. Je n'ajouterai qu'une remarque, diaprés M. Bergson toujours : percevoir n'est pas simplement contempler, mais joindre à la conscience d'une émotion visuelle originale tout un groupe d'actions naissantes, de gestes esquissés, de frôlements intérieurs par lesquels on se dispose à saisir l'objet, à en décrire les contours, à en expérimenter les fonctions, à le palper, à le mouvoir, à le manier de mille façons ^
Des observations précédentes ressort la nature utilitaire et pratique de la perception commune. Cherchons maintenant à voir en quoi consiste l'élaboration qu'elle fait subir au réel. Je résume, cette fois, le quatrième chapitre de Matière et Mémoire. D'alDord, nous choisissons entre les images, accentuant les fortes, éteignant les faibles, bien que les unes et les autres aient a priori le même intérêt pour la connaissance pure ; et ce choix, nous l'opérons surtout par préférence accordée aux impressions tactiles, qui sont en effet les plus utiles au