‹ Une philosophie nouvelle [microform]Chapitre 47 sur 60 · Revue de Métaphysique et de Morale, novembre · texte numérisé non relu

Revue de Métaphysique et de Morale, novembre

3. On trouvera de ces thèses un résumé au plus haut point suggestif dans la seconde conférence sur La perception du changement.

4. Au lieu de rapprocher brutalement les deux extrêmes de la matière et de l'esprit, l'un envisagé dans son action la plus haute, l'autre dans son mécanisme le plus rudimentaire, ce qui voue à un échec certain toute tentative d'expliquer leur union de fait, M. Bergson étudie leur contact vivant, au point d'intersection que marquent les phénomènes de perception et de mémoire : il compare la pointe supérieure de la matière, — le cerveau, — et la pointe inférieure de l'esprit, — certains souvenirs, — et c'est entre ces deux pointes voisines qu'il constate un écart, par une méthode noD plus dialectique, mais expérimentale.

conserve de lui-même en nous, cette conservalion ne faisant qu'un avec le caractère musical de la durée, avec la nature indivisible du changement, mais qu'une partie seulement en est consciente, celle qui prend part à l'action, à qui des perceptions présentes fournissent un corps d'actualité. Ce que nous appelons notre présent ne doit être conçu ni comme un point mathématique ni comme un segment aux limites précises : c'est le moment de notre histoire que détache notre attention à la vie et rien, en droit, ne l'empêcherait de s'étendre à l'intégralité de cette histoire. Ce n'est donc pas le souvenir, c'est l'oubli qui réclame explication. Or, suivant un mot de Ravaisson que M. Bergson prend à son compte, l'explication doit être cherchée dans le corps : « la matérialité met en nous l'oubli. » Il y a en etfet plusieurs plans de mémoire, depuis le « souvenir pur » non encore traduit en images distinctes jusqu'à ce même souvenir actualisé en sensations naissantes et en mouvements commencés ; et l'on descend de l'un à l'autre, de la vie simplement « rêvée » à la vie pratiquement « jouée », le long de « schémas dynamiques ». Le dernier de ces plans est le corps : simple instrument d'action, faisceau d'habitudes motrices, groupe des mécanismes que l'esprit a m«ntés pour agir. Comment fonctionne-t-il dans l'œuvre de mémoire? Le rôle du cerveau est de refouler à chaque instant dans Tinconscience toute la part du passé

qui n'est pas alors utile. L'étude minutieuse des faits 'montre que le cerveau sert à choisir dans le passé, à le diminuer, à le simplifier, à en extraire ce qui peut concourir à l'expérience présente, mais non pas à le conserver. Bref, le cerveau ne peut expliquer que des absences, non point des présences. C'est pourquoi Tanalyse de la mémoire met en évidence la réalité de Tesprit, son indépendance par rapport à la matière. Ainsi se précise la relation de Tâme au corps, cette pointe pénétrante qu elle insère et pousse dans le plan de l'action. a L'esprit emprunte à la matière des perceptions d'où il tire sa nourriture, et les lui rend sous forme de mouvement, où il a imprimé sa liberté *. »

Voilà donc comment vient se clore le cycle de la recherche, par retour au problème initial, le problème de la perception. Aux deux systèmes adverses par lesquels on a voulu le résoudre, idéalisme et réalisme, M. Bergson découvre un postulat commun, d'où résulte une commune impuissance. Du point de vue idéaliste, on ne réussit pas à exphquer comment un monde s'extériorise, ni du point de vue réaliste comment s'intériorise un moi. Et ce double échec vient à son tour de l'hypothèse sous-entendue, selon laquelle la dualité du sujet et de l'objet est conçue comme primitive, radicale et statique. Tout au contraire faut-il la

\. Matière et Mémoire, p. 279.

fenir pour élaborée peu à peu et le problème qui la concerne doit-il être posé, puis résolu, en fonction du temps plutôt que de l'espace. Notre représentation commence par être impersonnelle et n'adopte que plus tard notre corps pour centre. Nous émergeons lent(3ment de la réaUté universelle et toujours nous y plongeons par nos racines réaUsantes. Mais cette réalité en elle-même est déjà conscience et le premier moment de la perception nous replace toujours dans Tétat initial antérieur à la séparation du sujet et de lobjet. Cette séparation, c'est le travail de la vie, c'est l'action qui l'opèrent, qui la créent, l'accentuent et la fixent. Et le tort commun du réalisme et de l'idéalisme est de la croire effectuée d'avance, alors qu'elle est seconde relativement à la perception.

De là vient la valeur absolue de l'intuition immédiate. Car d'où proviendrait en elle une relativité irréductible ? Absurde serait l'idée de la faire dépendre de notre constitution cérébrale, puisque notre cerveau lui-même, en tant que groupe d'images, n'est qu'une partie de l'univers, présentant les mêmes caractères que l'ensemble, et, en tant que groupe de mécanismes devenus habitudes, n'est qu'un résultat de Tinitiale action de vie, du discernement perceptif primordial. Et d'autre part, non moins absurde serait la crainte que le sujet ne puisse jamais s'exclure ni s'éliminer de sa propre connaissance, alors qu'en réalité le sujet comme

l'objet est dans la perception, non pas — au moins primitivement — la perception dans le sujet. C'est donc par une illusion du discours que prennent consistance apparente les thèses de relativité foncière : elles s'évanouissent quand on revient à l'immédiat, c'est-à-dire quand on pose les problèmes comme ils doivent l'être, en termes ne supposant accomplie encore aucune analyse conceptuelle.

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