‹ Une philosophie nouvelle [microform]Chapitre 5 sur 60 · PRÉFACE V · texte numérisé non relu

PRÉFACE V

caractérisons la durée réelle. Pour donner un pareil sentiment au lecteur, il a fallu beaucoup plus qu'une étude attentive de mes travaux : il a rallu u»)c [)Vofondc sympathie de pensée, — la laculLé de repenser, d'une manière personnelle et originale, ce qu'on expose. Nulle part cette sympathie ne se montre mieux que dans les dernières pages, où vous indiquez en quelques mots la possibilité de développements ultérieurs de la doctrine. Je ne dirais pas autre chose là-dessus, moi-même, que ce que vous avez dit. »

Paris, 28 mars 19i2.

VUE D'ENSEMBLE

Il y a aujourd'hui un philosophe dont partout sonne le nom, que les gens du métier, — • même s'ils le discutent ou le contredisent, — jugent comparable aux plus grands et qui, écrivain autant que penseur, renversant la convention des barrières techniques, trouve le secret de se faire lire à la fois au dehors et au dedans des écoles. Sans nul douie, et de l'aveu commun, Fœuvre de M. Henri Bergson comptera aux yeux de Tavenir parmi les plus caractéristiques, les plus fécondes et les plus glorieuses de notre époque. Elle marque une date que l'histoire n'oubliera plus ; elle ouvre une phase de la pensée métaphysique ; elle pose un principe de développement dont on ne saurait assigner la limite ; et c'est après froide réflexion, avec pleine conscience de la juste valeur des mots, qu'on peut déclarer la révolution qu'elle opère égale en importance à la révolution kantienne ou même à la révolution socratique. Aussi bien, n'est-ce pas ce que tout le monde a plus ou moins clairement senti ? Car, comment expliquer, sinon par un tel senti-

ment, l'éclatante et soudaine diffusion de cette philosophie nouvelle, que sa rigueur savante ne paraissait pas prédestiner à un triomphe si rapide ? Vingt ans y ont suffi, portant son effet bien au delà des bornes traditionnelles ; voici que, d'un pôle de la pensée à l'autre pôle, son influence vit et travaille ; et l'action de ferment qu'elle exerce, nous la voyons dès maintenant s'étendre aux domaines les plus divers, les plus lointains : domaine politique et social où, de points opposés, non d'ailleurs sans quelque abus, on s'efforce déjà de la tirer en sens contraires ; domaine de la spéculation religieuse oii, plus légitimement, on la croit appelée à fournir une illustre et lumineuse et bienfaisante carrière ; domaine de la science pure où, en dépit de vieux préjugés séparatistes, les idées qu'elle sème commencent à lever çà et là ; domaine de Fart, enfin, où il semble, à plusieurs signes, qu'elle doive aider à prendre conscience d'eux-mêmes certains pressentiments restés jusqu'ici obscurs. L'heure est donc propice à étudier la philosophie de M. Bergson ; imais, en face de tant d'utilisations tentées, un peu prématurément parfois, ce qu'il importe avant tout, c'est, — lui appliquant sa propre méthode, — de l'étudier en ellemême, pour elle-même, dans ses tendances profondes et dans ses œuvres authentiques, sans prétention aucune à l'enrôler au service de quelque cause que ce soit.

Un voile interposé entre le réel et nous, enveloppant toute chose et nous-mêmes dans ses plis d'iUusion, qui tombe soudain, comme si un enchantement se dissipait, et qui laisse ouvertes devant l'esprit des profondeurs de lumière jusque-là msoupçonnées, où se révèle, semble-l4l, pour la première fois contemplée face à face, la réalité elle-même : voilà le sentiment qu'avec une intensité smguliere éprouve presque à chaque page le lecteur de M Bergson. Révélation saisissante, et que ne saurait ensuite oublier celui qui l'a une fois reçue ! Rien ne peut rendre cette impression de vue mtime et directe. Tout ce que Ton pensait déjà connaître en est renouvelé, rajeuni, comme par une clarté de matin; et de toutes parts aussi, dans cette lumière d'aurore, germent et s'épanouissent des intuitions neuves, que l'on seul riches d'mfimes conséquences, lourdes et comme trempées de vie, et dont chacune, aussitôt éclose, paraît féconde à jamais. Et cette nouveauté, cependant, n'a rien de paradoxal ni d'inquiétant. EUe répond en nous à une attente, exauce je ne sais quelle confuse espérance. Volontiers même, après coup, tant est vive l'impression de vérité, on croirait reconnaître ce que Ton découvre, comme si toujours on l'avait obscurément pressenti, dans une pénombre

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mystérieuse, à Tarrière-plan de la conscience.

Après cela, sans doute, chez d'aucuns, les difficultés, les incertitudes reparaissent, et môme parfois les objections décidées. D'abord séduit par une sorte de charme étrange, il arrive qu'on se reprenne, au moins qu'on hésite. Tout cela, au fond, demeure si nouveau, si imprévu, si éloigné des conceptions familières ! C'est un flot de pensée jaillissante pour lequel n'existent pas en notre esprit de ces canaux tout creusés d'avance qui font que l'on comprend sans peine. Mais que finalement chacun de nous donne ou refuse une adhésion totale ou partielle, tous, du moins, nous avons reçu un choc fécond, subi une secousse intérieure, aux longs retentissements ; le réseau de nos habitudes intellectuelles est rompu ; en nous désormais travaille et fermente un levain nouveau ; nous ne penserons plus comme autrefois ; et, disciples ou critiques, nous ne pouvons méconnaître qu'il y ait là un principe de rénovation intégrale pour l'antique philosophie et pour ses vieux problèmes agités depuis tant de siècles.

D'une œuvre si originale, on ne saurait évidemment noter en un bref tableau tous les aspects, toutes les richesses. Encore moins pourrai-je ici répondre aux multiples questions qu'elle soulève. Détail technique des discussions nettes, serrées, pénétrantes ; exactitude et ampleur de la documentation empruntée aux sciences positives les plus diverses ; finesse merveilleuse de l'analyse psycho-

logique ; magie d'un style qui sait évoquer l'inexprimable : il faut bien que je me résolve à n'en dire qu'un mot rapide. La solidité de la construction ne se verra donc point dans ces pages, non plus que son austère et subtile beauté. Mais de cette philosophie nouvelle, ce que je voudrais au moins faire entrevoir, comme en raccourci, c'est l'idée directricr, lo mouvement d'ensemble. Dans une telle entrc|>rlse, où le but est de comprendre plus que de juger, la critique doit céder la première place. Mieux vaut tenter l'effort de descendre sympathiquement au cœur de la doctrine pour en revivre la genèse, en percevoir le principe d'unité organique, en saisir le ressort moteur. Faisons de notre lecture un thème de méditation vécue. Le seul juste hommage qu'on puisse rendre aux maîtres de la pensée consiste à penser soi-même, autant qu'on en est capable, à leur suite et sous leur inspiration, dans les voies qu'ils ont inaugurées.

Cette route, en l'espèce, quelques livres la jalonnent, qu'il nous suffira de feuilleter l'un après l'autre, de prendre successivement pour texte de nos réflexions. En 1889, M. Bergson débutait par un Essai sur les données immédiates de la conscience, qui était s:i ihcse de doctorat : il s'y instal- ''^lail à l'intérieur de la personne humaine, au plus intima de l'esprit, pour s'efforcer d'en ressaisir, dans leur fuyante originahté communément méconnue, la vie profonde et l'action libre. Quelques années

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plus tard, en 1896, se transportant cette fois à la périphérie de la conscience, à la surface de contact entre le moi et les choses, il publiait Matière et Mémoire : étude magistrale de la perception et du souvenir, qu'il présentait lui-môme comme une enquête sur la relation du corps à Tesprit. Puis ce fut, en 1907, rÉvolntion créatrice, où la métaphysique nouvelle se dessinait dans toute son ampleur, se déployait dans toute sa richesse, avec des perspectives ouvertes sur d'infinis lointains : évolution universelle, signification de la vie, nature de l'esprit et de la matière, de Tintelligence et de l'instinct, tels étaient alors les grands problèmes traités, aboutissant à une critique générale de la connaissance et à une définition tout originale de la philosophie.

Voilà quels seront nos guides, qu'il faudra nous attacher à suivre pas à pas. Ce n'est point, je l'avoué, sans un certain effroi que j'entreprends la lâche de résumer tant de recherches, de condenser en quelques pages tant de conclusions, et de si neuves. M. Bergson, dans le moindre objet, excelle à donner le sentiment de profondeurs inconnues, de dessous infinis. Jamais nul n'a mieux su remplir le premier office du philosopiie, qui est de faire apparaître en toute chose le mystère latent. De la réalité la plus familière, depuis toujours offerte à nos regards, nous voyons tout d'un coup avec lu, l'épaisseur concrète, l'inépuisable prolongement

et que nous n'en connaissions que la pellicule superficielle. Et ne croyez point que ce soit simple prestige de poète. Que le philosophe parle une langue d'une exquise qualité, écrive d'un style fécond en vives images, il faut lui savoir gré de ce mérite trop rare. Mais ne soyons pas dupes d'une apparence tvpographique : ces pages sans notes sont nourries de science positive minutieusement contrôlée. Un jour, en 1901, à la Société française de Philosophie, M. Bergson racontait la genèse de Matière et Mémoire :

« Je m'étais proposé, — il y a quelque douze ans de cela, — le problème suivant : « Qu'est-ce que la physiologie et la pathologie actuelles enseigneraient sur l'antique question des rapports du physique et du moral h un esprit sans parti pris, décidé à oubher toutes les spéculations auxquelles il a pu se livrer sur ce point, décidé aussi à négliger, dans les affirmations des savants, tout ce qui n'est pas la constatation pure et simple des faits? » Et je m'étais mis à l'étude. Je m'aperçus bien vite que la question n'était susceptible de solution provisoire et môme de formule précise que si on la restreignait au problème de la mémoire. Dans la mémoire ellemôme, je fus amené à tailler une circonscription qu'il fallut resserrer de plus en plus. Après m'être arrêté à la mémoire des mots, je vis que le problème ainsi formulé était encore trop large et que c'est la mémoire du son des mots qui pose la ques-

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lion sous sa formo la plus précise et la plus inléressarte. La littérature de l'aphasie est énorme. Je mis cinq ans à la dépouiller. Et j'arrivai à cette conclusion qu'il doit y avoir entre le fait psychologique et son substrat cérébral une relation qui ne répond à aucun des concepts tout faits que la philosophie met à notre service. »

Cet effort d'oubli provisoire pour se refaire un esprit libre et neuf; ce mélange d'enquête positive et d'invention hardie; une lecture prodigieuse; d'immenses travaux d'approche poursuivis avec une patience inlassable ; la constante surveillance d'une critique informée des moindres détails et attentive à suivre chacun d'eux en ses moindres replis ; la philosophie entière de proche en proche rattachée à un problème que Ton eût tout d'abord estimé secondaire et partiel, se retrouvant en profondeur et se transfigurant par là même ; tout cela, d'ailleurs, si bien fondu et vivifié que l'exposé final laisse une impression de souveraine aisance : voilà ce qui caractérise partout la manière de M. Bergson.

Des exemples pourraient seuls permettre, et encore dans une faible mesure, de mieux comprendre cette démarche. Mais avant d'en venir là, une question préalable s'impose à notre examen. Dès l'avant-propos de son Essai initial, M. Bergson dégageait le principe d'une méthode qui devait ensuite se retrouver toujours la même au cours de

LA MÉTHODE 4i

ses différents travaux. Cette méthode, il la formulait en des termes qu'il faut rappeler :

« Nous nous exprimons nécessairement par des mots, et nous pensoiis le plus souvent dans l'espace. En d'autres termes, le langage exige que nous étabhssions entre nos idées les mêmes distinctions nettes et précises, la même discontinuité qu'entre les objets matériels. Cette assimilation est utile dans la vie pratique, et nécessaire dans la plupart des sciences. Mais on pourrait se demander si les difficultés insurmontables, que certains problèmes philosophiques soulèvent, ne viendraient pas de ce que l'on s'obstine à juxtaposer dans l'espace les phénomènes qui n'occupent point d'espace, et si, en faisant abstraction des grossières images, autour desquelles le combat se livre, on n'y mettrait pas parfois un terme. »

Ainsi, dès le point de départ, est affirmé le devoir, pour le philosophe, de renoncer aux formes usuelles de la pensée analytique et discursive, d'accomplir un effort d'intuition directe qui le mette sans intermédiaire au contact même du réel. C'est assurément cette question de méthode qui doit être envisagée la première. Question capitale si M. Bergson présente lui-même ses ouvrages comme des « essais » qui ne visent pas « à résoudre d'un coup les plus grands problèmes », mais qui veulent simplement « définir la méthode et faire entrevoir, sur quelques points essentiels, la possibilité

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de rappliquer* ». Question délicate aussi, car elle commande toutes les autres, décisive d'ailleurs pour la pleine compréhension du reste, et qui nous retiendra tout d'abord un moment. Nous aurons, pour nous diriger dans cette étude préliminaire, une admirable Introduction à la Métaphysique parue en article dans la Remie de Métaphysique et de Morale (janvier 1903) : court mémoire merveilleusement suggestif, qui constitue la meilleure préface à la lecture des livres eux-mômes et dont, pour le dire en passant, il serait bien à désirer que M. Bergson le recueillît en volume, avec quelques autres aujourd'hui presque introuvables.

Toute philosophie, avant de prendre corps en groupe de thèses coordoi-uées, se présente, à son moment initial, comme une attitude, un esprit, une nictho le. Ri^n de plus important que d'étudier ce point de départ, cet acte primordial d'orientation et de mise en marche, si de la doctrine qui en résulte on veut atteindre ensuite la nuance précise de signification. Là en effet jaillit la source de pensée; là se détermine la forme du système futur; et là s'opère la prise de contact avec le réel.

Ce dernier point, notamment, est capital. Retour

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