Une pièce unique du Musée Kraus de Florence
Le simple particulier qui s'avise de former une collection quelconque, ne peut pas lutter avec les Musées publics, quant au nombre et à la richesse des objets. Gomme il arrive toutefois beaucoup plus facilement qu'un simple bourgeois puisse mettre la main sur un intendant intelligent et honnête, qui sache administrer et remettre en état une fortune délabrée, de ce qu’un peuple entier ait le bonheur de trouver un ministre, qui, par son talent puisse sauver le pays dans un moment critique, de même, voit-on assez souvent dans une galerie de tableaux, dans une bibliothèque ou dans une collection particulière, des pièces que l’on chercherait en vain dans les Musées, les galeries ou les bibliothèques publiques les plus renommées.
L’Amérique du Nord elle-même, quoique riche en Mécènes effectifs, n’a pu assurer à ses immenses Musées une quantité d’objets intéressants qui se trouvent éparpillés, par-ci, par-là, dans les cabinets de travail et les vitrines des artistes et des collectionneurs européens.
11 est vrai que les Yankees ont beau remplir des salles entières de copies en plâtre, des reproductions plus ou moins fidèles d'objets d’art, qui se trouvent
placés dans des mains sûres en Europe, et aeheter à des prix élevés des imitations de types imaginaires, que d’habiles mareliands d’antiquités savent leur faire aceepter ; ils n’arriveront jamais à pouvoir rivaliser en fait d’art avec notre Europe qui est tout un Musée, et dont une seule eapitale réunit plus de trésors artistiques que toutes les villes d’Amérique prises ensemble.
La earaetérislique la plus saillante du xix® siècle a été sans eontredit la création des spécialités.
La science jadis encyclopédique et l’art autrefois universel, ont donné ee speetaele kaléidoscopique de subdivision et de sélection.
Grâce à un développement à grande vitesse de ees nouvelles molécules, la médeeine et la ehirurgie ont vu paraître des spéeialistes pour ehaeune des maladies et des imperfections qui affligent le eorps humain ; l’artiste qui dans l’âge d’or de la Renaissanee, était à la fois peintre, orfèvre, architecte et sculpteur, a dû faire son choix et borner son eulte à une seule déesse sans même pouvoir prétendre à en être initié à tous les mystères.
Des Musées de tous les genres ont été eréés partout.
En fait d’instruments de musique, une vraie manie de colleetionneur s’est déclarée dans tous les pays, dans la seeonde moitié du siècle dernier.
Les antiquaires les plus éveillés se sont hâtés d’aeheter tout ee qu’ils ont pu trouver en fait d’épinettes, de violes, de flûtes et de hautbois, de sorte que, devenant de plus en plus rare, ils ont atteint
des prix tellement élevés, que d’habiles ébénistes et tourneurs ont pu inonder le marché d’une foule d’imitations, de réductions et même d’inventions de types d’instruments qui n’ont jamais existé que dans leur imagination, et dont la plupart figurent actuellement dans les collections des richards américains.
Une des plusimportantes pièces uniques de ma collection est sans doute le Clavicythérium à deux claviers, qui date du xvie siècle.
En lisant les traités et les livres d’histoire de la musique ou des instruments à clavier, voire même les catalogues raisonnés des Musées publics, il saute aux yeux le peu d’entente qui règne entre les musicologues, dans la description et la représentation des membres les plus anciens de la famille du piano, et surtout du clavicythérium.
A mon avis il faut rechercher la cause de ces descriptions si peu soignées et contraires à la vérité, dans les faits que la plupart des musicologues ont puisé jusqu’à présent leurs informations dans les différents ouvrages du xvFetxvii® siècles, sans les soumettre à une critique et à une étude comparée assez approfondie, acceptant les faits tels qu’ils les ont trouvés décrits dans l’un ou l’autre de ces ouvrages.
Certainement, le manque d’une constatation de visu, sur un specimen authentique leur a rendu la solution du problème beaucoup plus difficile.
En effet Virdung, dans sa fMusica getiitscht iind aiiegezogeii durch Sébastian Virdung 15111 en donne un dessin qui correspond parfaitement à la forme ' de cette espèce de psaltérion vertical à clavierj dont
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le côté droit est plus long que le gauche, et écrit qu’il y a des cordes en boyau et des touches avce des clous (nagel) (fils de fer) et des sautereaux à jeu de plumes comme le virginal ; que du reste c’était une nouvelle invention dont il n’avait vu qu’un seul échantillon.
Luscinius (Miisiirgia seii praxis miisicæ Sirasbiirg 1536), donne les memes indications que Virdung, cette fois en latin, mais à ce qu’il semble, le graveur a copié le dessin représenté dans Virdung, tel quel, sans le retourner, de sorte qu’en l’imprimant le côté gauche du clavicy (hérium qui devait être le plus court, au-dessus du clavier, est devenu le plus long, et comme cette fonne correspondait parfaitement à celle du clavecin, il peut se faire que luscinius (Nachtigall) ait cru rectifier Tillustration de son prédécesseur, n’ayant peut-être jamais vu lui-même un spécimen de Foriginal.
Ceux qui se sont occupés, de nos jours, de cette branche de l’organographie, ont représenté cet instrument d’une manière ou de l’autre, selon qu’ils ont pris pour modèle l’ouvrage de Virdung ou celui de Luscinius ; d'autres ont fait tout bonnement une grande confusion de tous les instruments à clavier, droits.
Je vais passer en revue les principaux de ces auteurs :
Dans Walker (s. g.) {Miisikalisches Lexikoii, Leipzig Decn à la page l'jo, n est dit : « Le Clavicgthériiim (lal.) Cembalo verticale (ital.), est un clavecin avec une caisse de résonnance plus mince que
d’ordinaire, disposé verticalement au lieu d’horizontalement, c’est pourquoi il occupe moins de place. Les tangentes sont reconduites à leur position normale par des fils de fer ». (Atlendu que cet auteur appelle tangentes aussi Jes sautereaux à bec de plume (pages i5i), cette dernière partie de sa description est juste).
H. G. Koch dans son « Miisikalisches Lexikon » (Francfurt-s/M., Hermann 1802), page 34o, écrit : (( Le Glavicythérium est appelé aussi Harpe à clavier ou Gythare à clavier. Cet instrument que l’on n’emploie plus, et qui est appelé aussi, improprement (( Epinette », appartient à cette espèce d’instrument dans lesquels les cordes sont pincées par des plumes de corbeau, appliquées au bout des petites languettes des sautereaux. H ne diffère du clavecin que par la forme, le clavier est horizontal elle reste vertical ; quant à l’étendue il va de l’Ut dans la portée en clef de Fa, jusqu’à l’Ut dans la seconde ligne au-dessus de la portée de la clef de Sol, et même jusqu’au Ré.
(( On ne trouve plus cet instrument que dans les Musées et les garde-robes de quelque ancienne famille».
G. Louillier, dans son « Dictionnaire de Musique, (Paris-Leduc), page 25, l’appelle « une espèce de harpe à clavier dont les cordes en boyau étaient placées verticalement (V. claviarpa), espèce de clavicythérium ou harpe à clavier. Instrument qui a la forme et le son de la harpe, on le joue avec un clavier comme le piano. Il a été inventé en 1819 par MM, Dietz et Second.
Litchtenthal [Dizionario Bibliografia délia Miinica, Milano, Fontana, 1826, vol. I, pag. i^S), décrit de même la position du clavier et des cordes, mais il ajoute : (( 11 est bon d’observer que dans un livre imprimé en Allemagne en 1542, on en parle comme d’une chose qui n’était déjà plus une nouveauté ».
H. Rimbault dans son ouvrage: The Pianoforte, ils oiigin progress and construction, London, Gocks et G°, 1860, page 28, suppose que le cîavicythérium ou cythare à clavier ait été le premier instrument à cordes à clavier. Qu’il ait été dans le commence ment une simple boîte oblongue, avec des cordes de boyau disposées en forme d’un demi-triangle, ébranlées par des sautereaux, attachées d’une manière simple au bout des touches. Il ajoute que Liiscinius et Mersenne ont parlé de cet instrument primitif, mais d’une manière tellement vague qu’il est impossible de s’en faire une idée exacte, surtout du mécanisme. Et à la page 29, qu’il y en avait de différentes formes, mais que la plus ancienne illustration qui nous soit parvenue, est la gravure sur bois qu’il a copiée de la.(( Musurgia seu praxis musicæ de Luscinius, gravure, bien entendu, qui représente un clavicorde carré î !
O. Paul (Geschichte des Claviers, Leipzig, Pague 1G68) pag. 56, ne comprenant pas la vraie forme de l’instrument et croyant que le clavier tel qu’il est représenté dans Virdung, fut placé dans la même direction horizontale des cordes, dit que d’abord, il eut cette forme-ci, mais que plus tard, il prit tout
aussi bien que le clavecin, la forme de la harpe, qui formait un angle droit avec le clavier, tandis que le clavecin conserva la forme du piano à queue moderne.
Velcker von Gonterhausen dans son ouvrage : Der Clavierbau iind seiner Théorie, Technik und Geschichte, Frankfurt-sur-le-Mein, Winter 1870; et Bluthner u. h. Gretschel dans leur Lehrbuch des Pianofortebaues in seineii geschichte^ Théorie und Technik, Weinar-Voigt 1872), ne donnent que des indications sommaires à ce sujet.
E. Brindsmead dans son The history of the Pianoforte itlustrated London, dont on avait déjà tiré 16.000 exemplaires en 1877, après avoir parlé des anciennes orgues, dit que le premier instrument à clavier après ceux-ci, devait avoir été le Clavicytheriiim ou Clavitheriiim, comme on l’a appelé quelquefois, qui fut introduit par les Italiens au xiv® siècle (??), et que les Belges et les Allemands, s’empressèrent d’imiter. On doit peut-être l’adoption de cet instrument aux compositeurs de musique de ces temps-là, qui ont ressenti le besoin d’en avoir un, qui put rendre, quoique assez imparfaitement, les effets de l’orchestre. On imagina une espèce de harpe ou de lyre, oblongue, à cordes de boyau, arrangées en demi triangle, et l’on employa des touches d’orgue, pour faire marcher les plectres en peau qui devaient pincer les cordes. Il avait d’abord une position verticale et sir John Hawkins, ajoute qu’on le fit passer plus tard, pour une nouvelle invention, sous le nom de clavecin droit, mais que du reste, ce clavicythé-
rium ou cithare à clavier, fut placé horizontîiïement sur des pieds.
Même Mr. V. G. Mahillon dans son Catalogue descriptif et analytique du Musée instrumental du Conservatoire Royal de Musique de Bruxelles^ 2® édition 1893, dont il est le conservateur, prenant le clavicytherium pour un clavicorde, a écrit à la page 85 : (( Le santu (psalterion oriental) ne tarda pas à se perfectionner en Occident, pour devenir le Clavicytheriiiin ou clavicorde, où les meillels fonctionnant à la main sont remplacés par des languettes de cuivre attachées aux touches d’un clavier, et destinées à frapper la corde en la divisant. La hauteur du son dépend donc de la place ou la languette atteint la corde à laquelle elle reste adhérente, et dont elle ne laisse vibrer qu’une partie. La corde produit ainsi deux ou trois sons différents.
A. S. Hipkins dans la Description and History of the Pianoforte. London, Novello 1890, n’est pas plus heureux dans ses suppositions. Il décrit à la page ^3, le clavecin droit, et n’ayant jamais vu un clavicythérium, il dit qu’on ne peut guère accorder une grande autorité au Virdiinq qui donne la description de cette nouvelle invention, n’en ayant vu qu’un seul spécimen et ne possédant qu’une connaissance assez bornée des instruments à clavier en général, que du reste l’illustration qu’il en a donnée, n’a plus une grande valeur, du moment qu’il en existe un aussi parfait queeelui du Musée Donaldson au R. Collège of Musée de Londres. (Notez bien qu’il s’agit tout simplement d’un clavecin droit).
Même Le Passagni dans sa brochure II Pianoforie (Milan, Pigna) appelle le clavicytherium, une « espèce de clavicorde » sans ajouter aucune description.
Il s’agit donc d’établir quel était la vraie forme du clavicythérium et de quelle manière les cordes y étaient ébranlées.
Il est bon de savoir qu’à l’instar des Epinettes et des Clavecins, il y en avait à un et plusieurs claviers.
Celui que je possède et que je vais décrire en a deux, qui ont chacun l’étendue de quatre octaves complètes, de l’Ut à l’Ut. Cet instrument de o m. 97 de largeur, sur 0,42 de profondeur, a l’aspect d’un clavecin droit renversé, ayant le côté gauche de 0,82 de hauteur, et le côté droit de 0,88.
Les cordes métalliques, placées horizontalement, sont tendues sur deux espèces de psaltérions placés l’un sur l’autre. Celui qui sert pour les sons les plus graves, immédiatement au-dessus des claviers, a la forme trapézoïdale des psaltérions italiens, allemands, chinois ou japonais ; avec deux rosaces en papier travaillé et trente cordes disposées deux par deux, sur des chevalets en bois mobiles, et attachés à gauche à des croix en fer, et à droite aux chevilles de même métal.
L’autre en forme de Kanoun arabe ou persan, de même avec les deux rosaces, a les premières trentesix cordes groupées trois par trois, et les autres quatre-vingt-huit fois plus mince, quatre par quatre ; seulement le chevillet est du côté droit, aulieu d’être
placé du côté oblique, comme dans les Kanouns.
Ces quarante-neut groupes de cordes correspondent aux quarante-neuf touches des claviers.
Près de Pextrémité de ces touches, dont le mouvement est réglé par des languettes qui marchent i
dans un râtelier comme dans les clavecins, viennent aboutir deux rangées parallèles de fils de fer dis- \
posés naturellement, une pour chaque clavier. |
Au bout de ces fils de fer qui augmentent de longueur en allant de gauche à droite, sont fixés des sautereaux en bois à bec de plume de corbeau, qui marchantdans des espèces de gaines carrées enboîlées dans une barre oblique pincent les cordes lorsqu’on leur imprime un mouvement ascendant, en pressant les touches, que leur poids reconduit à la position i
normale, dès que les doigts les abandonnent.
Les becs de plume de longueur et d’épaisseur différentes pour les deux claviers, produiraient deux nuances de sons variées. %
C’est uniquement en ayant rinstrument devant soi que l’on peut s’expliquer la rationalité de sa forme, dont on ne pourrait guère arriver à se faire une idée exacte, surtout en prenant ces fils de fer verticaux pour des cordes, comme il est arrivé à ceux qui se sont bornés à un examen superficiel des dessins parus dans les ouvrages des xvi® et xviF siècles et en général à ceux qui ont l’habitude de taire des livres sur des livres.
hlorence ce 10 avril 1907.
Alexandre KHAUS fils.
Président Central pour l’Italie.