LE RÉVEIL DE L’ISLAM
Le chérif de la Mecque a levé l’étendard de l’indépendance arabe contre les Turcs. Le Hedjaz, berceau de rislam, secoue le joug des envahisseurs. La Ville Sainte, où, chaque année, des milliers de musulmans vont prier, est libre ; les officiers et les soldats ottomans se sont rendus, avec les cités de la Mecque et de Djedda, aux troupes chérifiennes. Médine, la Medinet-el-Nadi, la ville du prophète, a succombé à son tour. Le monde arabe prend les armes pour se libérer de l’emprise germano-turque. Il se révolte le premier, parmi les musulmans, et cela est conforme à l’histoire même de l’Orient. En efiet,
POLITIQUE MUSULMANE
nul plus que lui entre les peuples orientaux ne fut jaloux de son indépendance. Le « peuple de la toile » , comme se nomment les Arabes, a la haine de l’Osmanli, habitant des villes. Malgré la communauté de religion règne depuis longtemps un antagonisme latent entre le Turc et l’Arabe. Cette inimitié tient à la difiérence de race et de langue et aux mesures oppressives prises par les Ottomans contre les libertés séculaires des habitants dit Hedjaz et du Yenien. Bien que pendant longtemps la domination de la Turquie sur l’Arabie n’ait été que nominale, elle pesait cependant lourdement sur les épaules des Arabes.
Déjà en 1803, les gens du Hedjaz s’étaient emparés de la Mecque, de Médine et de Djedda et en avaient chassé les Turcs. Cette révolte éphémère fut bientôt étouffée, et, depuis cette époque, si la puissance ottomane avait gardé la haute main sur les affaires arabes, ce ne fut, longtemps, qu’une sorte de contrôle éloigné, La domination turque se fit sentir plus fortement sous le sultan Abdul-Hamid, qui construisit le chemin de fer de la Mecque, réalisant ainsi son rêve d’hégémonie musulmane. Enfin, sous le régime jeune-turc, les oppresseurs se rendirent odieux par leurs brutalités et par leurs exactions.
LE RÉTEIL DE l’iSLAM
La révolte de l’Arabie, à l’appel et sous la direction du grand chérif de la Mecque, présente pour l’entente germano turque une double gravité ; c’est un mouvement intra-islamique d’une part, et c’est aussi, d’autre part, un soulèvement armé. A ce double point de vue, elle a de très importantes conséquences.
Mouvement intra-islamique, cette révolte répond à un trouble religieux profond que seuls les musulmans pouvaient, mais devaient ressentir et qui tient à la situation personnelle, dans le monde de l'Islam, du sultan de Constantinople. Devant l’orthodoxie musulmane, le sultan turc n’était qu’un usurpateur ; mais, avec le temps, son pouvoir s’était, pour ainsi dire, légitimé.
De plus, le sultan de Constantinople était le chef de l’Etat musulman le plus puissant, le seul qui fût admis dans le concert européen. Ayant l’indépendance et, toutes proportions gardées, la force, il était qualifié, selon les principes de l’Islam (abstraction faite de ses origines), pour prétendre au titre de Commandeur des Croyants. Durant longtemps chef religieux et chef militaire, il imposa son khalifat usurpé. Son asservissement vient de détruire les prétentions qu’il finissait par faire accepter. Devenu
FOLITIQÜE MÜSüLMiNE
l’humble vassal de rAllemagne, la Turquie a perdu son indépendance et, depuis que ses armées reculent devant les Russes, elle voit ses forces s’épuiser rapidement. De quel droit le sultan de Constantinople, esclave des Roumis, et n'ayant plus qu’un pouvoir débile, pourrait-il continuer à se prétendre le chef des croyants ? C’est contre cette usurpation, cette violation de la doctrine religieuse coranique que le grand chérif de la Mecque s’élève avec tout le prestige que lui confère sa grande autorité.
C’est là un événement intra-islamique dont les répercussions sont et seront considérables. Soulèvement armé, car le grand chérif de la Mecque ne s’en est pas tenu à une déclaration de principe, il a donné à sa protestation le caractère d’un appel aux armes. Sans doute, il ne dispose encore que de ressources militaires peu étendues, mais il vient de les fortifier à l’aide du matériel de guerre pris aux Turcs et, chaque jour, à son appel, les tribus arabes se joignent à ses contingents. Un mouvement religieux s’éveille et avive les rancunes de races conservées par les Arabes à l’égard des Turcs. Ces rancunes, demeurées vivaces, s’étaient ranimées dans ces dernières années, à la suite de mesures imprudentes prises par les Jeunes-Turcs, et parmi
LE RÉTEIL DE l’iSUH
lesquelles il faut cher, en particulier, la traduction, en langue turque, du Coran, dont le texte arabe ne doit jamais, selon la foi musulmane, être traduit. Ces haines ont été excitées davantage par les exécutions, ordonnées par Enver pacha, de notables musulmans d’origine arabe. Tel est ce soulèvement armé que les Turcs ne pourront que très difficilement maîtriser. Le chemin de fer de Médine a été coupé et, pour constituer un nouveau front, on ne voit pas bien comment les Ottomans pourront réunir le matériel et les effectifs nécessaires.
Le soulèvement arabe et l’occupation des villes sacrées de l’Islam auront à bref délai des répercussions profondes dans le monde musulman. La voix du grand chérif de la Mecque vient de réduire à néant les espoirs qu’avait fondés l’Allemagne sur la déclaration de guerre sainte lancée par le sultan de Stamboul. L’Islam lui-même se range du côté des Alliés.
POLITIQUE MUSULMANE
Le 4 juillet 1830, au matin, Hussein, dey d’Alger, remettait les clés de la vieille cité barbaresque au maréchal de Bourmont. A dater de ce jour, la France devenait une puissance musulmane. Certes, depuis les temps reculés de son histoire, notre pays avait eu maints contacts avec l’Islam, mais jamais, à vrai dire, il n’avait eu à gérer les intérêts des populations mahométanes. Les choses de l’Islam revêtaient pour nos ancêtres la parure éclatante et quelque peu mystérieuse de l’Orient, l’Orient d’Haroun al Réchid et de la sultane Shéhérazade, des générosités de l’émir Saladhine et des ironies du jeune voyageur des Lettres persanes, l’Orient des mamelucks du Caire. Depuis la conquête d’Alger, au contraire, -la France ne se trouve plus en présence d’un pays de poésie et de rêve, mais devant ce difficile problème, concret et précis : comment déterminer la meilleure
POLITIQUE MUSULMANE
politique à suivre à l’égard des populations musulmanes qui vivent sous notre égide ?
L’Islam est devenu un monde ; aux quelques milliers d’Algérois se sont joints, au furet à mesure de révolution de l’expansion coloniale française, les quatre millions de musulmans d’Algérie, la population de la Tunisie, les races islamisées de nos territoires de l’Afrique Occidentale et celles des sultanats de l’Afrique Equatoriale, les Berbères du Maroc, les Arabes de Mayotte, les musulmans de notre Côte des Somalis, puis les groupements mahométans du nord de notre Indo-Chine et tous ceux disséminés dans nos autres possessions. On n’exagère pas en déclarant que la France compte parmi ses sujets une trentaine de millions de musulmans. Combien divers cependant dans ses aspects est l’Islam français : au lettré des Universités de Kairouan et de Fez, s’oppose le noir islamisé des rives du Sénégal et du Niger. Côte à côte avec le fellah laborieux et économe de la Kabylie, de la Kroumirye ou de la Chaouïa, vivent le montagnard rilFain et le touareg toujours prêts à prendre part à quelque rezzou. Si une partie de nos sujets musulmans est susceptiblepar son éducation et par suite d’un étroit contact avec nos mœurs et nos méthodes de s’adapter à notre civilisation, combien d’autres ne peuvent être dirigés qu'avec une extrême prudence.
POLITIQUE MUSULMANE
Le problème est singulièrement complexe et la détermination de la meilleure politique musulmane peut être comparée à une œuvre d’art délicate où il est nécessaire d’assembler des matériaux très différents les uns des autres pour obtenir un en* semble harmonieux dans sa diversité même. A maintes reprises, j’ai signalé qu’en matière de politique musulmane l’unité de vues ne devait pas impliquer l’uniformité. C’est ce vers quoi, à mon sens, doivent tendre tous les efforts, car c’est à cette constatation que nous a amené et nous amène l'étude de notre politique musulmane et des expériences trop nombreuses, hélas ! qne nous n’avons cessé de poursuivre dans les pays mahométans soumis à l’obédience de la France.
La guerre a eu des répercussions profondes sur l’Islam. A la voix du Khalif de Constantinople, les Turcs ont levé l’étendard de la guerre sainte et cependant les populations musulmanes des Alliés sont restées fidèles. Bien plus, le grand chérif de la Mecque s’est révolté contre l’ingérence turco-germanique et le monde musulman n’ignore point que le sultan de la Corne d’Or a lancé une fetoua de Djidah, qui n’est qu’un chiffon de papier sans nulle valeur. Cependant on ne peut nier que les temps présents aient profondément modifié l’esprit de nos populations mahométanes, et l’heure parait singulièrement propice pour se demander à nouveau
POLITIQDB HUSCLMANE
quelle devra être notre politique musulmane au lendemain des hostilités.
L’histoire seule de l’Algérie montre combien diverse et combien incohérente a été la politique musulmane française. Tantôt arabophobe, tantôt arabophile, cette politique s’est, durant de longues années, complue à ce jeu de bascule : au régime militaire a succédé la coaception du royaume arabe, puis ensuite les bureaux arabes ont laissé la place aux municipalités, mais jusqu’à ces derniers temps aucun effort n’avait été réellement tenté pour dégager les principes d’une politique indigène adéquate aux mœurs, aux aspirations et à la mentalité de nus sujets algériens.
Peu à peu, à mesure que nous devenions une grande puissance coloniale, les leçons de l’expérience nous conduisaient à appliquer les principes nouveaux. Les résultats remarquables obtenus dans la Tunisie et les efforts couronnés de succès de Galliéni, de Roume et de Lyautey dans nos autres colonies ont amené à la conception d’une politique musulmane plus rationnelle, où, par degré, mais d’une façon toujours plus étendue, les populations indigènes seraient appelées à collaborer et à s’associer avec nous à l’œuvre commune. Mais où le problème revêt le caractère plus ardu, c’est lorsqu’il s’agit de rechercher comment associer le mieux telle ou telle population mahométane à notre action.
â38 POUTIQOÈ MUSULMANE
C’est un fait connu de tous qu’en Algérie la question musulmane se réduit à une revendication de droits et au désir d’accéder à des fonctions électives qui permettent le contrôle de l’administration ; dans cette colonie, nos sujets musulmans prennent conscience de leur rôle dans la gestion des affaires publiques, ils ne veuleut plus que leurs mandants soient réduits à jouer des personnages de figuration dans les assem> blées élues. Ailleurs, en Tunisie, des esprits éclairés ont réclamé une part plus grande pour l’élite musulmane dans le pacte d’association conclu entre la France et la Régence ; au Maroc, il s’agit d’établir comme une transition entre le régime moyenâgeux de l'ancien Mahkzen et l’éveil de cette terre africaine aux nécessités pratiques de la vie moderne; enfin, là-bas, dans les contrées du Centre africain, l’Islam, qui se trouve en contact étroit avec des races et des civilisations très diversifiées, tend, malgré tout, à se superposer à ces divergences de populations et d’intérêts, à grouper en de « grands commandements • ces peuplades et à servir d’intermédiaire entre l’administration française et les collectivités indigènes. Or, s’il est indéniable que ce serait une faute politique de comprimer brutalement les revendications légitimes de nos sujets musulmans de l’Afrique du Nord, avides d’une collaboration plus étroite à l’œuvre que nous poursuivons, on risquerait gros •n Afrique Occidentale à unitbrmiser une politique
POLITIQÜB MUSÜLMANE
musulmane qui, dans ces contrées, ne se conçoit que particulariste.
Cela ne veut pas dire qu’il n’existe pas entre tous nos sujets musulmans un lien à lafoisjuridique et religieux, ce serait nier l’Islam. Dans ce domaine, nous devons évidemment pratiquer vis-à-vis de lui une règle générale de conduite, mais cependant notre politique doit se plier aux circonstances et aux contingences, jamais identiques, au milieu desquelles elle est appelée à jouer.
Les événements actuels auraient pu provoquer dans l’Islam français une crise, ils ont simplement offert à nos sujets l'occasion de faire preuve de leur loyalisme. Les mahométans français ont, au cours de la guerre, donné de magnifiques témoignages de leur affection pour la mère-patrie, le sang des leurs a coulé et coule partout où les troupes françaises se battent et les soldats africains ont recueilli sur les champs de bataille maints lauriers, L’Algérie a fourni comme appoint à la Défense nationale plus de 80.000 indigènes, dont 40.000 engagés volontaires, la Tunisie a donné 33.000 soldats tunisiens, le Maroc plus de 10.000 guerriers. Dans nos régiments de tirailleurs noirs, nombreux sont les indigènes musulmans. Aux contingents militaires, il faut ajouter
POLITIQOG MUSULMANE
ceux des travailleurs coloniaux dont l’armée pacifique, mais destinée aux usines de guerre, grossit chaque jour. Devant l’élan avec lequel nos populations musulmanes ont répondu à l’appel de la mèrepatrie, on mesure la dette sacrée que nous avons contractée envers nos sujets. Comment paieronsnous cette dette ? Toute la question de la politique future que la France devra s’appliquer à suivre en terres islamiques se résume ici.
Il est certain que la guerre a profondément modifié l’esprit de milliers et de milliers de nos sujets de l’Afrique du Nord et de l’Afrique Occidentale ; lorsque nos soldats indigènes reviendront chez eux, après de longs mois passés au milieu de notre population et des troupes métropolitaines, iis seront enrichis de sentiments nouveaux. C’est avec raison que l’on a écrit : « D’instinctifs, un certain nombre de nos soldats indigènes sont devenus raisonneurs et observateurs. Ils réagissent maintenant contre leurs impulsions. Leur élite s’est affinée > . Ce seront des hommes nouveaux qui regagneront après la guerre les douars et les villes africaines.
A cet état de choses imprévu, il est de notre devoir de rechercher des solutions nouvelles. Il nous faudra développer dans des proportions encore inconnues notre politique d’association à peine ébauchée,il faudra trouver les modalités d’application de
POLITIQVB MUSULMANE
ce principe si fécond en résultats. Telle est la tâche de demain. Mais dès aujourd’hui notre activité doit s’efforcer de donner d’heureuses solutions aux multiples problèmes nés de la guerre même, entre autres celui de l’éducation de milliers d’orphelins musulmans dont les pères sont morts pour la défense de notre sol ; les laissera-t-on aller sans aide ni soutien ou créera-t-on, par des mesures maladroites, un prolétariat déshérité, dangereux à tous égards ?
Que faire également, de nos mutilés indigènes ? Gomment développer pour l’après-guerre la maind’œuvre coloniale dont le besoin sera impérieux. Enûn, dès maintenant, ne devons-nous pas chercher quels seront les moyens les plus favorables pour laisser évoluer, dans l’intérêt même de notre expansion coloniale, l’esprit nouveau qui est né chez nos sujets musulmans au cours de cette longue guerre ?
On saisit combien nous devons porter une attention toute particulière aux questions musulmanes. Toute erreur de notre part dans ce domaine serait immédiatement exploitée par nos ennemis à notre détriment. Par un heureux concours de circonstances et surtout par suite d’une connaissance incomplète del’orthodoxie islamique, nos rivaux n’ont pas Lucien Hubbst 16
POLITIQUE MUSVLUAME
obtenu en faisant proclamer la guerre sainte par le cheik de l’Islam de Turquie les résultats qu’ils cherchaient. Il ne s’est pas produit ce soulèvement entier dû monde musulman contre l’Angleterre, la Russie et la France. Les Fetvas lancées du haut des minarets de Stamboul étaient entachées, en effet, d’un vice fondamental : la guerre sainte ne peut être que celle de l’Islam seul contre tous les chrétiens et non celle du bloc des Empires centraux contre les Etats de l’Entente. A Damas môme, un Iman de la grande mosquée a déclaré ; « Cette guerre sainte n’est pas une guerre sainte puisque nous sommes alliés aux deux puissances chrétiennes pour nous battre contre deux puissances chrétiennes ». A cette première erreur il y a lieu de rappeler que le sultan de Constantinople s’est affublé du manteau de khalife par une usurpation commise par Abd ul Hamid, car d’après la loi coranique ne peut être khalife qu’un descendant de la tribu arabe de Koreich, tribu au sein de laquelle naquit le Prophète. Ce sont ces erreurs jointes à la brutalité et aux exactions des Jeunes Turcs qui ont incité le grand chérif de la Mecque à se rebeller contre l’autorité ottomane et à libérer les villes saintes : La Mecque et Médine.
Nous devons profiter des fautes de nos ennemis, ne pas le faire serait impardonnable. Notre politique musulmane semble s’éveiller à la brutale réalité
POLITIQDE HUSDLMANE
des faits. On s’est bien efforcé de donner à la Commission interministérielle des Affaires étrangères des moyens d’action plus efficaces en développant son rôle et en prévoyant l’introduction de conseillers légistes musulmans ; le Parlement a bien voté, malgré les difbcultés de l’heure présente, un crédit de 500.000 francs pour la création à La Mecque et à Médine de deux hôtelleries destinées aux pèlerins indigents originaires des possessions et des protectorats français d’Afrique ; une mission, enfin, est bien allée apporter les vœux et les encouragements du Gouvernement français au grand chérif de La Mecque. Ce sont là des indices favorables de révolution de notre politique musulmane vers des solutions pratiques, mais ce ne sont que de simples indices, qui ont^^à peine une valeur d’indication.
L’œuvre est singulièrement plus vaste. Le Parlement se doit d’étudier, dès à présent et dans leurs détails, les réformes urgentes qui pourront être introduites dans tous les domaines pour réaliser cette unité de vues plus que jamais nécessaire. Il faut coordonner les efforts poursuivis en matière de politique musulmane, faire cesser cette dispersion dans trois départements ministériels différents et souvent opposés et préparer, pour l’appliquer au lendemain même de la guerre, tout un plan de réformes administratives, juridiques, sociales et éco-
POLITIQUE MUSULMANE
nomiques destiné à nos fidèles et loyaux sujets musulmans. Les questions coloniales sont d’une importance capitale pour l’après-guerre ; celle de notre conduite vis-à-vis de l’Islam est primordiale.