L'écu. romain valait cinq livres et cinq sols
châteaux que possédait le connétable dans les États romains ou dans le royaume de Naples, devait être mis à sa disposition. Tout cela réglé, la connétable se décida enfin à quitter Madrid.
D'importants événements s'étaient passés en Espagne. Depuis la mort prématurée de la jeune reine, la reine-mère, à la tête du parti autrichien, décida facilement le faible Charles II à épouser la princesse Marie-Anne de Neubourg, fille de l'électeur palatin et sœur de l'impératrice. L'Autriche domina ainsi bien vite dans le cabinet de Madrid.
Louis XIV tenta en vain d'engager le roi d'Espagne dans la défense de Jacques II pour reconquérir le trône d'Angleterre, Charles II refusa et Louis XIV lui déclara la guerre au mois de juillet 1689.
On ne s'explique pas pour quel motif la connétable demeura en Espagne à cette époque troublée ; mais il est certain qu'elle y séjourna deux ans après la déclaration de guerre, et au moment où l'Europe entière était conjurée contre la France. Tout à coup et sans en parler à personne elle partit subitement pour Alicante où elle devait s'embarquer pour retourner en Italie; mais arrivée dans cette ville, elle reçut une dépêche parvenue à Madrid après son départ, par laquelle elle apprenait que Louis XIV. malgré la guerre et l'interdiction de donner des passeports aux Espagnols,
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lui en envoyait un pour traverser la France; aussitôt elle revint sur ses pas et partit pour Bayonne. Elle poursuivait en ce moment-là le projet de conclure un mariage entre son fils, don Marco, et sa jeune nièce, mademoiselle deNevers; elle fit part de ses intentions à sa sœur la duchesse de Bouillon, et lui donna rendez- vous à Rome où l'affaire devait se conclure.
Son frère, le duc de Nevers, vint au-devant d'elle jusqu'à Toulouse où ils s'arrêtèrent quelque temps ; il ne l'avait pas revue depuis dix-huit ans lorsqu'il l'accompagna en Savoie. Ils s'entretinrent du projet de mariage dont nous venons de parler, sans rien décider, puis la connétable partit pour Gênes où ses fils l'attendaient afin de la ramener à Rome. Elle y arriva en décembre 1691, on lui avait fait préparer un des plus beaux appartements du palais Golonna, mais non pas celui qu'elle occupait jadis, sa belle-fille dona Lorenza y étant installée; et quoiqu'il fût naturel que la jeune femme conservât l'appartement qu'elle avait eu au moment de son mariage, cela déplut fort à la connétable qui n'avait pas de sympathie pour sa belle-fille. Malgré , sa facilité à oublier les injures, elle se souvenait de l'indigne persécution que le duc de Médina Cceli lui avait fait souffrir, précisément au moment du mariage de leurs enfants ; puis la jeune princesse ne donnant pas d'héritiers au connétable, cela causait un vif
déplaisir à sa belle-mère qui prenait toujours tort à cœur les intérêts de la Casa Golonna.
La stérilité de dona Lorenza faisait désirer ardemment à Marie le mariage de son second fils don Marco; elle lui parla du projet formé avec le duc de Nevers, et traça un portrait séduisant de sa jeune nièce qui, paraît-il, était d'une grande beauté; mais elle avait à peine quinze ans, et la duchesse de Nevers sa mère, ainsi que tous les Mortemart ses parents, ne furent point disposés à la voir se fixer en Italie. Ils trouvèrent avec raison qu'elle avait le temps d'attendre et de former un bel établissement en France. Ce projet n'eut donc aucune suite.
La connétable pensait s'arrêter fort peu de temps à Rome et même, avant son départ de Madrid, elle avait retenu pour le printemps le palais qu'elle y occupait; cependant, cédant aux instances de ses fils, elle demeura à Rome jusqu'au mois de mai. Ce fut tout ce qu'ils obtinrent, ce séjour lui déplaisait et quoique elle y eût été bien reçue, elle n'y jouait plus le rôle auquel elle était habituée.
Elle prétexta des affaires à régler en Espagne, promit à ses fils de revenir et partit pour Gênes en mai 4692. Cette ville lui plût infiniment, elle y arriva en même temps que le prince de Danemark et assista à tous les divertissements qui lui furent donnés, et dans lesquels elle occupait
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toujours la première place, comme princesse romaine et grande d'Espagne. Malgré ses cinquante-trois ans, elle était encore d'une beauté qui éclipsait souvent celle des jeunes femmes qui l'entouraient.
Elle prolongea son séjour à Gênes jusqu'à la fin de septembre, et, selon sa coutume, partit pour Marseille sans prévenir personne. Elle s'embarqua sur une petite felouque très peu sûre et facile à capturer; aussi, à peine au-dessus d'Alhenga, petit port de la rivière du Ponente, la felouque fut attaquée par un corsaire de Finale, il s'en empara et la conduisit dans ce lieu ; mais le gouverneur de Finale fit emprisonner ledit corsaire et s'empressa de libérer la connétable1.
Cette aventure loin d'effrayer l'intrépide princesse la divertit beaucoup, et avant de repartir de Finale, elle demanda la grâce du corsaire, trouvant que le pauvre bomme avait été assez puni par l'obligation de rendre sa belle prise; la grâce lui fut accordée et elle gagna tranquillement Marseille sur sa felouque. Elle reprit le même chemin qu'elle avait suivi l'année précédente, revit encore son frère et quelques membres de sa famille à son passage en France et rentra paisiblement dans son pillais de Madrid.
Il est bizarre de voir Marie se fixer de préfé-
1. Bibliothèque du Vatican : Diari di Huma, Ottoboinaut 2655.
rence en Espagne où elle semble n'avoir aucune attache; mais en y réfléchissant, cela surprend moins; arrivée dans le royaume en 1674, elle l'habitait depuis près de vingt ans, elle y retrouvait d'excellents amis; à Rome elle n'en avait plus, et à vrai dire n'en avait jamais eu. Elle s'était habituée aux coutumes espagnoles qui lui paraissaient si étranges au début, elle parlait admirablement la langue et portait le costume mieux qu'aucune femme de la Cour. Sa maison était le rendez-vous des ambassadeurs étrangers, et son goût marqué pour la politique trouvait à se satisfaire en étant toujours au courant des nouvelles.
La nouvelle reine, Marie-Anne de Neubourg, accueillait à merveille la connétable qui lui plaisait particulièrement, malgré ses attaches françaises bien connues, car la maison de Madame Golonna était, peut-être, la seule à Madrid où dans ce moment-là on osât avouer ses sympathies françaises.
La paix de Ryswick, les traités de 1697 changèrent assez notablement sa situation. L'état misérable de la santé de Charles II, la mort de la reine-mère qui avait eu lieu l'année précédente ôtait une grande force au parti autrichien ; et la faction française, le marquis d'Harcourt en tête, s'efforçait depuis la paix de gagner- le faible Charles II et d'obtenir qu'il fît un testament en
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faveur d'un fils de France. On n'y parvint pas de prime abord et le roi d'Espagne rédigea, en 1698 un premier testament en faveur du prince de Bavière, âgé de six ans, comme le plus proche héritier du trône d'Espagne, attendu la renonciation de Marie-Thérèse d'Autriche.
Laissons le roi d'Espagne tiraillé de tous côtés jusqu'à sa dernière heure, et revenons à Hortense Mancini que nous avons laissée dans le château de Ghambéry jouissant de la plus large hospitalité. La mort du duc de Savoie vint changer tout à coup sa destinée. Jeanne de Nemours, la duchesse régente qui ne l'aimait point, lui fit savoir qu'elle eut à quitter promptement le pays. Ce fut à l'entrée de l'hiver qu'elle partit de Ghambéry et se dirigea vers la Suisse et l'Allemagne pour gagner la Hollande et de là l'Angleterre où elle comptait se fixer.
Son ancienne amie la marquise de Gourcelles écrit de Genève : « J'ai appris en arrivant ici que madame de Mazarin y avait passé quelques jours auparavant pour se retirer en Allemagne, et cela parce que madame de Savoie lui a fait dire aussitôt après la mort de son mari, de sortir de ses États... C'est être bien malheureuse de se voir chassée de tous les lieux du monde ; mais ce qu'il y a de rare, c'est que cette femme triomphe de toutes ses disgrâces par un excès de folie qui n'eut jamais d'exemple, et qu'après avoir eu ce
dégoût, elle oe pense qu'à se réjouir. En passant ici elle était à cheval, en plume et en perruque, avec vingt hommes à sa suite, ne parlant que de violons et de parties de chasse, enfin de tout ce qui donne du plaisir1. »
La duchesse de Mazarin arrivée à Amsterdam s'embarqua pour l'Angleterre où le roi, son ancien prétendant, lui fit une pension de quatre mille livres sterling, et chacun prétendit qu'elle allait remplacer la duchesse de Porstmouth, alors favorite en titre ; mais Hortense ne trouva rien de mieux que de s'amouracher du prince de Monaco malgré les conseils de son entourage. Sa passion fit du bruit et le roi, vexé, lui retira sa pension. Cependant le dépit de Charles II ne dura pas, et il la lui rendit, en restitution des sommes qu'il avait reçues de son oncle, le cardinal. De plus il accorda à l'exilée le pavillon de Saint -James pour sa résidence. Elle y forma une petite Cour dont Saint-Évremond, banni de celle de France, devint un des habitués ; c'est dans ses Œuvres que l'on trouvera force détails sur l'existence de madame de Mazarin, mais Saint-Évremond, son adorateur en titre, la présente en général sous un jour si favorable qu'il faut en rabattre beaucoup. Ainsi, parlant de son séjour au château de Chamqéry, il dit que les trois années qu'elle y passa
1. Mémoires et correspondances de la marquise de Courcell p. 106 et 107, in-18 ; Paris, Janet, 1855.
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furent consacrées à V étude. Nous savons par le Journal de d'Orlier quel genre d'études elle y faisait.
Durant son séjour en Angleterre, Hortense continua l'existence déréglée qu'elle avait toujours menée, un amant succédant à l'autre sans qu'elle eût même la pudeur de cacher ses amours. Le plus jeune fils d'Olympe, le chevalier de Soissons, allant en Angleterre voir sa tante, ne tarda pas à s'en éprendre, quoi qu'elle fût grand'mère. Un Suédois, le baron de Banier, était alors l'amant en titre, le chevalier de Soissons l'appela en duel, le blessa grièvement et Banier mourut quelques jours après. Hortense afficha un scandaleux désespoir : elle ferma sa maison, fit tendre son appartement de noir et parla de se retirer tout à fait dans un couvent en Espagne auprès de sa sœur la connétable. Saint-Évremond alarmé de ce projet lui écrivait : « Peut-être espérez- vous de la douceur dans l'entretien de madame la connétable ; mais, si je ne me trompe, cette douceur-là finira bientôt. Après avoir parlé trois ou quatre fois de la France et de l'Italie, après avoir parlé de la passion du roi et de la timidité de M. votre oncle, de ce que vous avez pensé être et de ce que vous êtes devenue, après avoir épuisé le souvenir de la maison de M. le connétable, de votre sortie de Rome et du malheureux succès de vos voyages, vous vous trouverez enfermée dans un couvent...
Vous y éprouverez toutes les peines des religieuses et ne trouverez point cet époux qui les console, tout époux vous est odieux dans le couvent et dans le monde. »
Le beau zèle d'IIortense pour le couvent ne dura pas longtemps, il fut remplacé par une passion désordonnée pour la bassette. Un certain croupier, nommé Morin, chassé de Paris, s'établit à Londres et parvint à s'insinuer chez la duchesse de Mazarin qui n'eut plus alors que la bassette en tête. Et au lieu de la société assez littéraire qu'elle avait reçue jusqu'alors, elie négligea fort messieurs les beaux esprits. Saint-Évremond s'en plaint assez spirituellement dans les vers suivants :
Que sert à ces Messieurs leur illustre science? A peine leur fait-on la simple révérence. Et les pauvres savants, interdits et confus, Regardent Mazarin qui ne les connaît plus.
Hortense passe à la bassette
Aussi longtemps que veut Morin ;
Vous veillez jusqu'au lendemain;
Plus d'opéras, plus de musique.
De morale, de politique...
Beaux yeux ! quel est votre destin, Périrez-vous, beaux yeux, à regarder Morin ?
La bassette n'était pas la seule passion à laquelle se livra Hortense: on a vu déjà pendant son séjour au château de Ghambéry qu'elle vidait
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volontiers les flacons de l'excellent vin d'Asti que lui envoyait le duc, ce goût n'avait fait que s'accroître pendant son séjour en Angleterre et voici une épître de Saint-Évrernond à son amie qui en est la fâcheuse révélation :
Beauté des mortels chérie, Et de moi plus que ma vie !
Moins d'eaux fortes, de vin blanc, Vous iriez jusqu'à cent ans.
Mais que le ciel vous envoie Double rate et double foie, L'eau de madame Huet Vous les séchera tout net Contre eau d'anis, eau d'absinthes Qiïon boit en tasse de pinte Vos poumons ne tiendront pas.
Et votre cœur doux et tendre Qu'ont fait les dieux pour se rendre, Au service des amants Périra par vos vins blancs.
La prédiction de Saint-Évremond ne devait pas tarder à se réaliser; la santé de madame de Mazarin, tout à fait ébranlée par ses excès de tout genre, ne tarda pas à donner les plus vives inquiétudes ; on écrivit à sa sœur la duchesse de Bouillon pour lui en faire part, celle-ci demanda aussitôt la permission au roi d'aller rejoindre sa
sœur qui s'était fait porter à Ghelsea à deux lieues de Londres, dans l'espérance de trouver du soulagement par le changement d'air. Le 1:2 janvier avant de partir pour la campagne, Hortense écrivait à un certain abbé de Hautefeuille, bibliothécaire de madame de Bouillon, qui était son factotum à Paris et qu'elle chargeait en particulier de l'approvisionner de vin :
« Je vous prie de faire souvenir ma sœur de ne pas oublier de parler à mon frère pour ce que je lui ai écrit. Mandez-moi un peu des nouvelles du procès ' et aussi des nouvelles de Jean, savoir s'il est arrivé et s'il apportera du bon vin ; prenez la peine de lui dire aussi de m'envoyer des truffes et que j'ai reçu sa lettre de Calais et qu'il continue de m'écrire.
» Nous manquons trois postes de France et par conséquent nous ne savons aucune nouvelle.
» On dit que madame de Richelieu 2 est débarquée à Ostende. Qu'est-ce qu'on dit à Paris d'elle? Pourvu qu'on n'en parle plus ! Adieu
» P. -S. — Je vous prie de donner cette lettre à Jean. »