M. S. add. foliu 54. British Muséum
Les faux Mémoires de la Connétable. — Le retour de don Juan. — Départ subit de la princesse pour Ballecas. — Retour à Madrid chez Don Ferdinand. — Le mariage du roi avec Marie-Louise de France fille de Monsieur, est décidé. — Le connétable est nommé vies roi d Aragon. — Son arrivée à Madrid. — Tentatives de réconciliation entre les deux époux. — Mort de don Juan. — Le Resta. — Refus du pape d'accorder les sorties du couvent.
Nous entrons ici dans la période la plus féconde en revers de l'existence romanesque de la malheureuse connétable. Poursuivie par la haine de Balbasès, par l'animosité de son mari, qui exerçait une grande influence à la Cour d'Espagne, elle avait vu peu à peu diminuer le nombre des amis qui l'entouraient au début. Cependant, il lui restait encore un petit groupe, puissant et dévoué, qui agissait auprès de la reine et des ministres pour qu'on évitât d'employer contre elle les mesures
rigoureuses que sollicitait Balbasès. Irrité des obstacles qu'il rencontrait dans ses desseins, le marquis eut l'idée de faire publier par quelque écrivain de bas étage un pamphlet intitulé : Les véritables Mémoires de Marie Mancini, connétable Colonna. Ce petit livre, tissu de grossiers mensonges, parut en 1676 peu de temps après les Mémoires d'Hortense, duchesse de Mazarin, rédigés par Sainl- Réal, d'accord avec elle. Le libelle, publié contre Marie, reçut la même forme et le même titre que les Mémoires de sa sœur, ce qui lui donnait un faux air de vraisemblance. Cet ouvrage fut lu avec empressement en Italie et en Espagne et ne tarda pas à avoir une seconde édition. On n'avait pas manqué d'en envoyer un exemplaire à la connétable qui, indignée et n'ayant que trop de loisirs à employer dans son cloître, prit la plume et écrivit elle-même ses mémoires sous le titre de la Vérité dans son jour \
La publication de ce petit volume produisit certainement un effet favorable pour madame Colonna, mais il ne se fit sentir que plus tard et dans des conditions nouvelles, c'est-à-dire après le retour de Don Juan d'Autriche à la Cour du roi d'Espagne son frère. Nous allons en voir les dernières pages, car malheureusement elle ne l'a pas con-
1. C'est le journal que nous avons cité si souvent et dont la sincéiité indiscutable est prouvée désormais.
tinué au delà de 1677. Après avoir décrit l'abandon dans lequel elle se trouvait, et l'échec successif de toutes ses espérances, elle ajoute : « J'étais dans ce pitoyable état, quand le ciel, touché de celui de la monarchie, et s'intéressant à sa conservation, inspira aux premiers seigneurs de la Cour d'Espagne le dessein de faire trouver bon au roi qu'ils appelassent Son Altesse don Juan d'Autriche, son frère, comme l'unique remède aux maux dont le royaume était menacé alors par les désordres du Gouvernement.
» Ce fut en ce temps que je vis luire un rayon d'espérance ; et, me souvenant que le père Vintimiglia, aussi illustre par sa capacité et par ses rares talents que par la noblesse de sa naissance, m'avait dit une infinité de fois qu'il fallait que ma liberté fût l'ouvrage de ce prince et que son retour me la rendrait infailliblement, je pensai donc sérieusement à me servir d'une si favorable conjoncture, ne doutant point qu'elle ne produisît l'effet qu'on m'avait fait espérer. »
Il fallait que Marie comptât bien fermement sur la générosité chevaleresque de don Juan pour espérer sa protection. N'aurait-il pas pu se souvenir de l'accueil hautain qu'il reçut d'elle, lors de sa visite à la Cour de France en 1659, et de la façon presque brutale dont elle fit chasser Capitor, la folle, favorite de ce prince, qui s'était
permis de la railler et de parler avec éloge de l'Infante, future épouse du roi^ Mais la connétable oubliait facilement ses torts, il est vrai qu'elle ne se souvenait guère mieux de ceux des autres. Quoi qu'il en soit, don Juan ne trompa point sa confiance et prit énergiquement son parti.
Ce prince avait été éloigné par la reine-mère, Marie- Anne d'Autriche, qui le redoutait fort; mais au début de l'année 1677, don Juan quitta brusquement l'Aragon, appuyé par une nombreuse faction, pour arriver le plus promptement possible à Madrid. La connétable ne restait pas inactive dans ces circonstances délicates, et quoique son influence ne s'étendît pas fort loin, elle n'était pas moins très grande sur le petit groupe d'amis, qui lui restait. Considérant sa liberté comme une suite infaillible du retour de don Juan, elle n'épargnait ni ses soins ni ses peines pour le hâter, agissant entre autres auprès du duc d'Ossuna, demeuré son ami dévoué et fort bien disposé à servir don Juan.
Le père Vintimiglia, entièrement acquis à la connétable, la tenait au courant des démarches de ce prince qu'il était allé rejoindre. Il lui écrivit en décembre que Son Altesse était partie de Sarragosse et se dirigeait directement sur Madrid, mais cette arrivée fut retardée de quelques jours, parce que don Juan ne voulut pas entrer dans la