Lettres de la marquise de Villars à madame de Coulanges
éprouvait n'étaient que trop fondées, il voulait obtenir un ordre qui lui permît de ne se point compromettre vis-à-vis du roi d'Espagne, auquel il s'apercevait déjà qu'il ne plaisait guère.
Lettre du 77iarquis de Villars à Louis XIV.
12 janvier 1680.
« Je viens, Sire, de me tirer heureusement d'un assez grand embarras. Madame la connétable Colonna sortit, il y a deux jours, pour la cinquième fois de son couvent, sans le communiquer à personne. Elle alla chez le marquis de Los Balbasès, qui la reçut fort bien. Mais une frayeur l'ayant prise qu'on la voulût renvoyer à son mari, elle échappa hier matin le 11, et se jeta dans ma maison, résolue de n'en point sortir quoique l'on pût lui remontrer. J'allai au même temps chez le marquis pour trouver quelque expédient. Aucun couvent ne la peut recevoir. Je fus obligé d'appeler le nonce et quelques dames de ses amies, et après une longue et pénible négociation qui dura jusqu'à minuit, nous l'avons ramenée de son consentement chez son beau-frère.
» Je supplie très humblement, Sire, Votre Majesté de me prescrire ce que j'aurai à faire en cas pareil, afin que je puisse me défendre de semblable chose par ses ordres. »
Louis XIV répondit à son ambassadeur : « Sur ce qui est arrivé à madame la connétable Golonna, je désire que vous lui fassiez savoir que, ne m'étant point voulu mêler des affaires qu'elle a avec son mari, je ne désire point qu'elle se retire chez vous. »
Louis XIV en écrivant ces lignes si sèches oubliait qu'il s'était fort bien mêlé des affaires de Marie, car en lui refusant un asile dans le royaume de France, il avait servi utilement les intérêts du connétable.
Tout le monde savait, et M. et madame de Villars comme les autres, que la princesse avait toute raison de craindre une fâcheuse surprise, malgré les mille embrassades des Balbasès. Le nonce la redoutait également et c'est lui qui nous apprend comment elle survint. « Samedi dernier, dit-il, Madame reçut inopinément un ordre du roi qui lui commandait de se rendre à Cien-Pozualès, lieu distant de cinq lieues de cette Cour et de rester là, dans un couvent de religieuses franciscaines... Cette détermination du roi a fait murmurer ici, et a beaucoup surpris car CD. croyait que Madame était même sur le point de se remettre avec son mari et d'aller le rejoindre très prochainement avant qu'il revienne ici. »
Cette fois, il est certain que ce coup d'Etat de Balbasès avait eu lieu sans la participation du
connétable qui, dans ce moment-là, désirait au contraire se remettre en apparence dans les meilleurs termes avec sa femme. Un dessein qu'il poursuivait depuis quelque temps, le mariage de son fils aîné avec la fille du duc de Médina Gœli, rendait fort nécessaire un rapprochement avec la princesse, car il fallait obtenir d'elle de doter son fils, au moins en partie, le connétable possédant peu d'argent comptant mais de vastes terres assez obérées. Le prince Colonna apprit donc avec dépit le nouveau grief que Balbasès venait d'ajouter à tous ceux que Marie avait contre lui. Il sollicita aussitôt la permission de revenir à Madrid afin d'arranger cette affaire.
Il y arriva un mois après le départ de sa femme pour Gien-Pozualès ; il avait demandé d'avance l'autorisation d'aller chercher Marie pour la ramener à Madrid. Elle partit de son côté, et le connétable, le marquis et la marquise de Balbasès allèrent à sa rencontre jusqu'à Vaglia- Yerde, avec toutes les démonstrations les plus outrées de joie et de satisfaction de la revoir ; il fallait vraiment compter sur une mansuétude incroyable de la part de la pauvre princesse pour jouer une pareille comédie. On Tinstalla de nouveau dans son éternel appartement du couvent de San-Domingo, « où, raconte madame d'Aulnoy, le connétable allait tous les jours l'entretenir à son parloir et faire des galanteries pour elle, telles
qu'un amant aurait pu le faire pour sa maitresse. » Nous en savons le motif intéressé.
Cette situation dura trois mois pendant lesquels le connétable obtint ce qu'il désirait, une partie de la dot de son fils. L'indicible plaisir qu'avait eu Marie à revoir ses enfants, dont elle était séparée depuis si longtemps, la décida à ce sacrifice d'argent considérable, grâce auquel le mariage fut décidé et la princesse quitta son couvent pour venir habiter le palais de son mari, chacun d'eux occupant un étage séparé. Tout semblait en bien meilleure voie qu'on n'aurait pu l'espérer.
Marie vivait au jour le jour, comptant que désormais on la laisserait ainsi jouir tranquillement de la liberté de sortir de sa maison, de faire des visites et que tout s'arrangerait après les noces de son fils aîné; elle faisait régulièrement sa cour à la reine, voyait beaucoup de femmes et se divertissait fort bien.
Les choses durèrent ainsi jusqu'au mois de septembre et le connétable partit, à ce moment-là, pour Saragosse, laissant sa femme dans sa propre maison.
Cependant Marie ne jouissait plus sans arrièrepensée de cette liberté souhaitée depuis tant d'années, car des amis dévoués lui avaient assuré que le connétable, poussé par le haineux marquis de Balbasès, sollicitait secrètement du roi Tordre
précis de la faire sortir du royaume d'Espagne ■et de la renvoyer en Italie aussitôt après le mariage de son fils. Le duc de Médina appuyait ces démarches à l'insu de la reine, il ne lui fut pas difficile d'obtenir du faible Charles II ce qu'il désirait. Au moment où Marie y pensait le moins, on vint tout à coup lui signifier de la part du roi qu'il ne se mêlait plus de ses affaires et qu'elle songeât à obéir à son mari qui voulait l'emmener.
Le lendemain elle eut défense de sortir de chez elle, et le surlendemain de ne plus voir personne. « A tout moment, dit la marquise de Villars, elle est dans les horreurs qu'on ne l'entraîne avec violence et qu'on ne la mette dans une litière pour la mener où il plaira à son mari... Elle n'a contre elle que le roi, le premier ministre Médina Cœli, son mari, et toute la famille Balbasès 1 1 1 »
Bouleversée en effet de ce qu'elle venait d'apprendre, la malheureuse connétable voyait sans cesse se dresser devant elle la sombre figure de Resta venant l'enlever de vive force et à l'improviste. Le nonce, confident de ses craintes, continuait par tous les moyens possibles à chercher d'obtenir l'expulsion de ce sinistre personnage, mais il avait affaire à forte partie.
« Malgré mes instances, écrit-il à Rome, pour
que le Resta ne demeure pas protégé par Sa Majesté Catholique, pour qu'il soit chassé de ce royaume et de toutes les terres de la monarchie espagnole et remis entre les mains des ministres de Sa Béatitude, qui ne peut plus souffrir ses attentats et les inquiétudes qu'il cause à son gouvernement, je n'obtiens rien... Don Geronimo d'Eguya m'a répondu qu'il fallait prendre patience, qu'il ne pouvait rien dire de particulier pour le moment, mais qu'il n'oubliait pas mes instances... Je crois devoir suggérer à Votre Éminence qu'on pourrait faciliter beaucoup cette affaire par M. le marquis del Garpio, par l'empressement qu'il a mis ici pour satisfaire le juste et vif désir que lui avait communiqué Notre Sainteté pour ledit bannissement, afin qu'il attestât les attentats sacrilèges commis à Rome par ledit Resta ou par son ordre. Il pourrait bien être que le marquis del Garpio prît cette affaire avec grand intérêt et le fit expulser à cause du peu de bons rapports qu'il a avec le connétable Colonna, et de l'aversion particulière qu'il a pour le Restât »
Les démarches de toute nature, faites soit par le nonce soit par le marquis del Garpio, ami particulier de la connétable, furent vaines, l'influence du prince Golonna était si grande qu'elle