Archives royales de Turin
256 UNE PRINCESSE ROMAINE AC XVIIe SIÈCLE.
viez bien me le faire savoir et je n’aurais eu garde de le faire. Je vous supplie, Sire, ne me réduisez point à l’extrémité de ne savoir où donner de la tête. Il vous doit être indifférent que M. Mazarin ait vingt-quatre mille livres de rente de plus, vous m’empêcherez par là d’être la plus malheureuse femme du monde. Ayez la bonté de faire un mot de réponse à celui qui vous rendra celle-ci et de lui dire si vous voulez bien me la continuer.
» Excusez, Sire, la liberté que je prends et croyez que personne n’est avec plus de respect, etc. »
Nous ignorons la réponse que fit le roi à cette épitre de solliciteuse, mal tournée et qui ne témoigne pas d’une grande noblesse de sentiments. Elle eut sans hésiter sacrifié sa sœur à sa pension comme elle le dit naïvement, et elle a soin de taire qu’elle était logée au château ducal à Chambéry, défrayée de tout et comblée de cadeaux par le duc.
En recevant la lettre qui lui annonçait l’arrivée de sa sœur, Hortense oubliant l’aide et l’appui quelle avait trouvés chez Marie à Rome, n’eut qu’une idée, c’est que cette visite pourrait compromettre ses propres intérêts vis-à-vis du roi. Aussi à peine la connétable eut-elle mis les pieds en Savoie que sa sœur se souvint, fort à propos, d’un certain vœu fait jadis à Saint-François de
Sales qu’elle ne pouvait retarder une minute d’accomplir. Elle partit subitement de Chambéry sans dire où elle allait. La connétable arrivant à toute bride fut stupéfaite de trouver la place vide, et d’autant plus irritée, qu’ayant prévenu sa sœur celle-ci aurait pu, au moins, lui éviter les fatigues du voyage.
Le duc apprit cette étonnante nouvelle par une lettre du comte François-Bertrand de la Peyrouse, premier président du Sénat de Savoie.
« Madame la connétable, écrit-il le 11 avril, étant arrivée à Saint-Jean de Maurienne, dépêcha samedi par la poste un exprès à madame la duchesse Mazarin pour lui donner avis de son voyage; et elle partit en même temps, de Saint- Jean, dans la litière de M. l’évêque de Maurienne pour se rendre ici. Du même temps que madame la duchesse Mazarin eut avis de ce voyage, elle prit la résolution de s’éloigner de cette ville, et partit dès dimanche au matin pour aller à Saint- Innocent, ayant fait courir le bruit, à son départ, qu’elle allait rendre un vœu à Saint-François de Sales. M. de Saint-Innocent m'en donna avis et au surplus que madame la connétable viendrait mettre pied à terre au château... Ne voyant pas que je pusse refuser à cette dame l’entrée du château, et ne devant pas aussi l’y introduire sans un ordre de Y. A. R., je pris le tempérament de
prier M. de Saint-Innocent de recevoir cette dame et de lui donner une chambre dans son appartement, ce qu’elle accepta, et paraissant fort indignée contre madame sa sœur, elle se plaignit hautement de ce procédé, et dit qu’elle partirait le lendemain pour retourner sur ses pas. Et par effet, hier à huit heures du matin, elle remonta en litière et reprit le chemin de Maurienne. »
Ilortense avait une telle peur de recevoir sa sœur qu’elle ne revint au château que plus de huit jours après. Le président de la Peyrouse écrit au duc le 14 avril : « La duchesse Mazarin n’est point encore de retour de la campagne, sur la crainte, à ce qu’on dit, que la connétable ne revienne sur ses pas pour s’établir ici avec elle, ce que cette dame dit de vouloir éviter, de crainte de déplaire au roi, et d’irriter M. le connétable Colonna, qui l’accuse d’avoir causé la séparation d’entre lui et madame sa femme. »
Marie, elle-même, nous fait le récit de son équipée :
Avril 1673.
« Suivie de Moréna et de l’abbé Bonniel, j’arrivai à Chambéry plus fatiguée que jamais, et pour toute consolation je me vis frustrée de l’espérance que j’avais de voir ma sœur. Sa tendresse aA'ait fait place à la circonspection et à la politique, et,
s’étant cachée de moi, de crainte d etre engagée à seconder mes intentions, je couchai au château où elle était logée et m’informai de tous ses gens où elle était et quand elle reviendrait, sans en avoir pu rien apprendre ; ce qui me lit résoudre, de peur de perdre un bien certain pour une félicité douteuse, à m’en retourner à Turin, jouir de la protection de S. A. R. dont j’avais lieu d’être satisfaite, ayant eu pendant quelque temps, et particulièrement alors, des bontés et des complaisances qui ne me laissaient rien à désirer. Je lui écrivis donc et le priai de m’envoyer un carrosse au pied des Alpes, ce qu’il fit avec sa ponctualité ordinaire.
» Le marquis Dronero et un gentilhomme du connétable, nommé D. Maurizio Bologna, qui me servait alors par son ordre, vinrent me recevoir près de Turin, ravis de me voir revenir, car ne craignant rien tant que l’exécution de ce projet, ils avaient déjà dépêché des courriers en plusieurs endroits pour m’empêcher le passage. Ce fut dans ce temps-là que le roi, à la persuasion et à la sollicitation de M. le connétable, défendit à tous les gouverneurs des frontières et des provinces de son royaume de m'en permettre l’entrée. »
Cette défense causa à la princesse un chagrin et un froissement d’amour-propre qu’elle ne dissimula pas aux ambassadeurs de France.
2G0 UNE PRINCESSE ROMAINE AU XVIIe SIÈCLE.
Pendant que madame Colonna rentrait à Turin, le cœur serré de la brusque façon dont sa sœur avait fui sa visite, celle-ci, tranquillement revenue au château de Chambéry, reprenait gaiement la vie qu’elle y menait auparavant. M. d’Orlier, gouverneur du château, reçut alors le commandement exprès du duc d’avoir à lui faire connaître toutes les particularités de l’existence de cette singulière personne ; peut-être cet ordre fut-il donné à l’instigation de Marie afin d’éclaircir l’étrange conduite de sa sœur vis-à-vis d'elle1. D’Orlier ne manque pas d’obéir promptement. La naïveté et l’absence de transitions du Journal de d’Orlier le rendent parfois d’un comique achevé. Il jette un jour peu favorable, mais précieux sur le caractère et les habitudes de la belle Hortense. En voici quelques extraits :
« Pour rendre compte ponctuellement aux ordres que Y. A. R. me fit faire par mon frère le chevalier, louchant madame la duchesse Mazarin, elle fit partie avec madame Dunoyer et M. l’avocat général 2 d’aller voir madame de Lescheraine à la Serraz, où M. le marquis de la Serraz fit tuer, à
). Ces quelques extraits sont pris dans l’iiftéressant article de M. Perrero que nous avons déjà cité. M. Perrero a publié presque en entier le Journal de d’Orlier qui est déposé aux archives royales de Turin.
2. Bertrand de Villaroses, fils du premier président Bertrand de
la Peyrouse.
madame Mazarin, un chamois dans le bois audessus de sa maison.
» Dimanche, jour de la naissance du prince de Piémont, elle se para et s’ajusta pour aller au bal que donna M. le chevalier de Saint-Maurice à mademoiselle Favier la brune, au mail du château, où il ne se pouvait rien voir de si beau que l’était madame Mazarin...
»... Madame Mazarin fit ses dévotions dimanche à Saint-François, et, il se rencontre que, toutes les fois quelle fait ses dévotions, elle les fait avec tant de zèle et de ferveur, qu’elle en est malade et incommodée pour deux fois vingt -quatre heures (!!!)
» Lundi, elle ira chez madame Dunoyer, à Saint-Pierre, où elle demeurera quelques jours dans le dessein d’aller à la chasse et de se bien divertir... Comme madame la duchesse a été de retour de Saint-Pierre, je lui remis la lettre de V. A. R. ; elle me dit aussitôt qu’elle était très malheureuse de n’avoir pas fait réponse à deux lettres que Votre Altesse lui avait écrites, et à la remercier du vin qu’elle lui a envoyé ; je lui ai fait le compliment que Y. A. R. m’a commandé, lequel a été reçu avec bien de la joie ; mais, quand je lui ai dit que V. A. R. souhaiterait d’être auprès d’elle, elle s’est mise à rire et à dire que madame la connétable avait bien de l’avantage sur elle d’être auprès d’un aussi grand prince. »
La malice de ce dernier trait échappe tout à fait à d’Orlier, mais nous fait voir que madame Mazarin n’ignorait pas les propos qui circulaient sur le penchant du duc pour sa sœur.
a Samedi dernier, madame Mazarin étant allée avec madame Dunoyer et son valet de chambre au bois de Candie (■ promenade publique de Chambéry), en retournant et venant au galop, elle se laissa tomber et a demeuré deux jours un peu étonnée de sa chute.
» Jeudi, elle se confessa à M. Lambert et demeura deux heures dans la chapelle de Saint- Joseph avec lui. — Enfin, si elle continue, il faudra bientôt la canoniser! Lundi, elle s’entretint, toute l’après-dîner, avec M. d’Arvey et madame Delarue, de l’infidélité que les hommes ont à l’endroit des femmes. »
11 semble que la duchesse eût été plutôt qualifiée pour s’entretenir de l’infidélité que les femmes ont à l’endroit des hommes ; mais n’interrompons pas ce singulier récit.
« Madame de Mazarin a fait faire un lit branlant1 à la chambre proche du salon; madame Dunoyer et M. de Yillaroses, l’avocat général, se branlèrent avec elle dimanche tout le jour. Elle
1. Sorte de balançoire dans laquelle on se couchait comme dans un large hamac.
a appris la mort de M. le comte de Soissons avec bien de la douleur ; elle se baigne tous les matins dans sa chambre, et les rats lui ont mangé trois rossignols qu’elle regrette beaucoup.
» Le lundi 10 de ce mois, le matin se passa à tirer au pistolet à des oies et à des canards sur un petit canal qui est tout près de la maison où madame Mazarin fit de très beaux coups, car elle emporta d'un coup, à la balle franche, avec le pistolet, la tête d’une oie. L’après-dîner, on alla dans Saint-Pierre, dans les blés, chercher des cailles, où madame Mazarin en tua une au vol et plusieurs ortolans et autres petits oiseaux.
» Le mardi il ne fit que pleuvoir; le matin se passa à tirer au pistolet dans une chambre, à un écu, à qui faisait le plus beau coup. L’aprèsmidi, le temps s’étant remis, l’on retourna à la chasse aux cailles, et étant près "de la maison de M. de Quintal, madame Mazarin demanda à goûter : l’on fit promptement griller les cailles et les oiseaux qu’elle avait tués, qu’elle mangea avec du fromage pecan (?) car c’est un de ses ragoûts. Au retour, les chiens levèrent un levrault entre madame Mazarin et M. Delescheraine ; ils tirèrent tous deux en même temps, et on ne sut pas lequel des deux le tua. Madame Mazarin le prit et l'ouvrit pour avoir le sang pour se laver les mains, les bras et le visage, et fit laver madame Delescheraine, disant qu'il ny avait rien de meilleur
pour décrasser, que le sang de levrault; elles s'en vinrent passer dans Saint-Pierre comme cela ; les petits enfants leur couraient après, étant toutes rouges... Comme il n’était que six heures quand nous fûmes au logis, madame Mazarin nous dit de nous masquer et d'aller chez madame Dunoyer; quand elle fut arrivée, elle se mit au lit1.
» Lundi, on partit dès l’aube pour aller à la Chartreuse d’Alluin, dans le dessein d’y trouver à manger. Mais les bons pères, voyant madame Mazarin, madame Delescheraine et leurs femmes de chambre dans la cour, furent si épouvantés, qu’ils firent des cris et des exclamations qui effrayèrent madame de Mazarin, ce qui fut cause qu’elle ne voulut pas s’arrêter. Les chartreux en revinrent et nous envoyèrent après une très belle et très bonne collation, qui arriva très à propos. Madame Mazarin a bien eu de la joie, quand je lui ai dit que Y. A. R. lui envoyait des chiens; elle m’a dit qu’elle ne manquerait pas de la remercier et qu'elle était toute confuse des bontés que Votre Altesse a pour elle.
» Aujourd’hui samedi, elle a fait dessein d’aller à la comédie : elle a fait faire une loge...
» Le zèle et la dévotion de madame Mazarin sont si grands, quelle ne manque pas d’aller entendre
1. Quelle excellente sportswoman eut fait madame de Mazarin de nos jours ! et quelle santé de fer il fallait avoir pour supporter cette existence.
les prédications que fait l’évèque de Grenoble ‘. Dimanche, ce fut à Saint-Léger où madame Mazarin l’entendit le matin où il déclama beaucoup contre les comédiens et contre ceux qui vont à la comédie. L’après-dîner, il vint faire une visite de quatre heures à madame Mazarin; cela fut cause que le dimanche et le lundi elle ne fut pas à la comédie. Le mardi, elle fut voir Fajazet, et le même jour, elle alla à Aix baigner un de ses fameux chiens qui avait la patte cassée, le lendemain, elle communia et se confessa pendant deux heures à M. Lambert, puis l’évêque de Grenoble lui fit ses adieux, et dès le soir, elle retourna à la comédie où elle porta du pain et du fromage pour y manger.
» M. d’Arvey est venu lui offrir la comédie au château pour jouer dans sa chambre les Femmes savantes. Après le premier acte, on dit à madame Mazarin qu’il y avait un courrier de Y. A. R., M. d’Arvey sortit de la chambre et apporta à madame Mazarin la lettre de Y. A. R. avec une clef. Au troisième acte, madame Mazarin fit apporter à ses invités une très belle collation, et pour elle du pain et du fromage pecan. A la fin de la comédie, M. d’Arvey fit apporter le très beau présent que V. A. R. lui a envoyé. »
1. Etienne Le Camus, évêque do Grenoble. Chambéry dépendait alors de son diocèse, il avait été aumônier du roi et ami de la maison Mazarin.
2GG UNE r RI N C ESSE ROMAINE AU XVIIe SIÈCLE.
Ce présent consistait en de très belles armes légères et faciles à manier, faites exprès pour elle et contenues dans une belle caisse dont on lui avait remis la clef pendant la comédie.
« Elle ne pouvait se lasser de les regarder, et l’on vo}rait sur le visage de madame de Mazarin une joie tout à fait grande. La nuit, madame Mazarin ft lever plus de six fois sa fille de chambre pour se faire apporter ces armes sur son lit et voir si l'on verrait quelque chose pour tirer à la clarté de la lune ! A tous ceux et celles qui viennent la voir, elle a un très grand empressement de faire voir ces belles armes; elle les tient dans sa chambre... Elle enrage de ce qu’on ne sait de quel côté aller pour essayer ses beaux fusils!... »
On voit que le duc avait l’humeur magnifique et aimait à faire des présents. Peu de temps après, ayant appris qu’elle n’aimait pas le vin de Savoie, il lui envoya d’excellent vin d’Asti spumante. D Orlier écrit :
« Madame Mazarin se masqua dimanche dernier avec tous ses domestiques, et fut chez madame Delescheraine, où elles passèrent la veillée à jouer à colin-maillard. Le mercredi, elle se divertit à faire cuire des châtaignes et à les mettre dans le verre avec le bon vin que Y. A. R. lui a envoyé; ce jour-là, elles le trouvèrent si bon, que madame Mazarin et madame Delescheraine en burent une
demi-douzaine de carafînes chacune ! Jeudi au soir, madame Mazarin se masqua avec tout son monde, jusqu’à son aumônier, et furent jouer à l’hoca chez M. Delescheraine, après ils jouèrent au colin-maillard, car c’est le jeu qui lui plaît le plus... Le soir, M. de Saint-Séverin tint l’hoca ; madame Mazarin perdit cinq ou six pistoles; quand elle joue à ce jeu, elle se masque et dit que c’est afin que l’on ne voie pas les grimaces qu’elle fait, quand elle gagne, ou quand elle perd.
» Mardi, mesdames Mazarin et Delescheraine se divertirent à faire de différentes odeurs de cassolettes. Mercredi, madame s’est entretenue deux heures avec le cuisinier de M. le marquis de Saint- Maurice, à ne parler que soupe, ragoûts et entremets ; samedi, j’ai présenté le More', que Bellavance a amené de la part de Y. A.* R. à madame de Mazarin; elle en eut bien de la joie et elle le trouva si propre et si bien mis, qu’elle demeura très longtemps à le considérer et à lire plusieurs fois les vers qui sont à son collier, disant qu'il ne se peut rien voir de mieux fait2. J’ai pris la liberté de lui faire voir la lettre que Y. A. R. m’a fait l'honneur de m’écrire, elle l’a lue deux fois et riait en la lisant. — Le même jour, elle fut après dîner à une fête qui se fit aux Feuillants, à pied,
1. C’était un enfant pris sur le vaisseau d’un corsaire barbaresque.
2, Ces vers étaient l’œuvre du duc.
i268 UNE PRINCESSE ROMAINE AU XVIIe SIÈCLE.
avec madame Delescheraine, et fit marcher le More devant elle...
» Le jeudi, elle a mis au More des coiffes de point de Venise; tout le plaisir de madame Mazarin à présent est de coiffer et faire causer ce More. Elle a été deux fois chez M. de Séverin pour voir tirer le More que M. de Séverin faisait tirer, au pied du portrait de madame Mazarin. »
La duchesse, pour se distraire, alla aux eaux d’Aix et ne manqua pas d’y amener son More. — Le comte Cagnol écrit : « Elle s’est déjà baignée deux fois au lac, où elle fit cent plaisanteries, et entre autres elle se faisait traîner dans l’eau par son More, tantôt sur le dos, tantôt sur le ventre. Ce More nage comme un poisson. » Voici un trait final qui en dit long sur les habitudes de madame Mazarin : « Nous avons eu ici, dit d’Orlier, les noces du baron de Chateauneuf, et de mademoiselle Bergère ; madame Mazarin y a dansé avec sa jupe qui, étant toute en point de Venise et sans fond, laissait voir sa jambe jusqu’au genou, et comme elle l’a fort belle, cela donna beaucoup de plaisir à ceux qui s’en aperçurent. »
Charles-Emmanuel se divertissait fort avec madame de Savoie et la connétable, du naïf Journal de d’Orlier, mais il eut l'imprudence d’en lire quelques pages devant des courtisans indiscrets, cela parvint aux oreilles de madame de Mazarin,
et le résultat ne se fit pas attendre. « J’ai une prière à faire à Y. A. R., écrit le pauvre d’Orlier, c’est que, comme je ne pus pas l’écrire le dernier ordinaire, je la prierai très humblement par celuici, de me pardonner si je ne lui envoie plus le journalier de madame Mazarin. Comme elle a demeuré quelque temps à la campagne, j’ai cru, à son arrivée, être obligé de lui aller rendre mes respects, lui offrir la continuation de mes services et l’assurer de mes obéissances; comme je priais un page de savoir si je ne l’incommoderais point, elle me fit dire par le même page quelle ne me voulait pas voir, or, M. le sénateur Gand, et M. et madame de Lescheraine étaient auprès d’elle !
» Je crois que Y. A. R. me fera la grâce de me pardonner si je ne m’expose pas tous les jours à recevoir de ces affronts, puisque voilà la troisième fois qu’elle agit avec moi de la sorte; et à moins que Y. A. R. ne me commande d’y aller absolument, je n’y retournerai pas! Comme elle ne veut pas que je la voie ni la pratique, je ne puis pas savoir ce qu’elle fait, ni ce qu’elle dit, pour en écrire sûrement à V. A. R. »
Le duc dispensa d’Orlier de son emploi et ne s’occupa plus de madame de Mazarin. Faisons comme lui et revenons à la connétable.
Elle s’étend fort peu dans son Journal sur ce voyage de Chambéry qui lui avait été si pénible.
« En revenant à Turin, dit-elle, je fus chez le
prince Carignan où étaient nies neveux, le comte de Dreux et le chevalier de Savoie, dont le premier, qui donnait de grandes espérances, est mort il y a peu, ils venaient de perdre leur père, le comte de Soissons. Je pris, sans rien dire, possession d’un appartement, de crainte que le prince ne refusât de me recevoir, si je l’en eusse averti auparavant ; j’y fus plus d’un mois en attendant permission de Rome pour rentrer dans le couvent et avoir la liberté d’en sortir une fois par semaine, comme je l’obtins par l’entremise de M. le cardinal Porto Carrero. »
Si la connétable avait été irritée et un peu honteuse de son prompt retour de Chambéry, le duc en fut ravi au fond du cœur, mais voulant dissimuler sa joie, il lui fit sa première visite avec tout le cérémonial dû à l’arrivée d’une princesse étrangère. Madame Royale, qui commençait peut-être à remarquer les soins assidus que rendait son galant époux à la belle exilée, écrivit au cardinal d’Estrées, son vieil ami, une lettre fort piquante, racontant la visite officielle faite par le duc à madame Colonna. Le cardinal répond :
« Y. A. R. me fait une description très juste de madame Colonna, il vaut mieux qu’elle soit revenue à Turin, que d’être allée en Angleterre comme le bruit s’en était répandu. Du reste, madame, cette visite de cérémonie que S. A. lui a
rendue et qui est si bien étalée dans votre lettre, m’a grandement édifié, et je souhaite que tous ceux, à qui il ne manquera pas de la faire savoir, et qui spéculent peut-être trop avant, le soient autant que moi !...
» M. le connétable vient de me quitter. Il est dans une telle douleur du procédé de madame sa femme et du dessein qu’elle a de prendre une maison à elle à Turin, au lieu de se tenir dans un monastère, que je ne puis, madame, vous le représenter. 11 croyait trouver dans S. A. R. plus de protection, pour porter madame sa femme à vivre au moins de cette façon dans ses Etats, prétendant que sa maison n’a rien oublié pour mériter, et dans les temps passés, et dans celui-ci, la bienveillance de S. A. R. et de ses prédécesseurs. Il ne pouvait finir sur ce chapitre et je ne l'ai jamais vu si touché et si animé qu’aujourd’hui. J’ai fait ce que j’ai pu pour l’adoucir, et j’ai cru que je devais en rendre compte à Y. A. R... »
L'irritation du connétable lui avait dicté peu de jours avant une réponse très rude à la lettre dans laquelle le duc le prévenait du retour de madame Colonna, il la fit remettre par Don Maurizio. En voici les propres termes 1 :
« Pour diminuer l’impression que m’a causée la nouvelle du départ de ma femme, il faut autre chose que l’avis que me mande V. A. R. de son
J. Archives royales de Turin. Corr. dipl.
272 UNE PRINCESSE ROMAINE Al' XVIIe SIÈCLE.
retour. J’attends par les premières nouvelles, d’abord sa rentrée dans son monastère avec la permission déjà obtenue par le passé, et en plus, que Y. A. R. lui fasse observer la parole de ne pas en sortir sans son consentement exprès (comme V. A. R. me dit précisément s’en être assuré), pour ne pas la rendre toujours plus opiniâtre, ayant après tant de légèreté, besoin d’une bonne conduite. »
Ce billet, fort sec, et pas même signé, ne pouvait manquer d’offenser Charles-Emmanuel, qui n’était pas homme à tolérer un pareil procédé, aussi dur pour madame la connétable, que malhonnête pour lui ; aussi chargea-t-il Foucher d’en demander immédiatement raison. La commission n’était pas aisée. Le connétable affirma que l’absence de signature devait être attribuée à son secrétaire qui avait fait partir la lettre sans la lui donner à signer. « Et pour ce que je lui avais allégué du st}de sec, écrit Foucher, il m’avoua, que de la manière dont tout ce qui le regardait se passait à Turin, il n’avait pu trouver d’expressions autres que celles qui étaient employées dans sa lettre. Et, s’étendant sur le malheur qu’il a d’être moins bien traité de Y. A. R. qu’il ne l’a été du roi, quand madame la connétable a été en France, il se mit à déclamer contre son mauvais destin, ne le voulant pas faire contre Y. A. R., ni contre madame la connétable, me marquant seulement
qu’il connaissait bien que madame sa femme avait moins d’envie que jamais de se raccommoder avec lui. Il me témoigna quelques regrets de ce qu’il n’avait pu, disait-il, mériter que Y. A. II. eût pour lui un peu plus de considération.
» Je prends la liberté, monseigneur, après cette relation, d’y ajouter encore ce peu de lignes de mon cru, pour dire à Y. A. R. qu’il est peutêtre encore temps de pouvoir faire un accommodement entre M. et madame la connétable, si elle y penchait, et qu’elle eut des raisons pour s’y porter; mais pour peu que le divorce dure et que M. le connétable continue d’être de plus en plus mal satisfait, cette affaire, bien assurément, deviendra bien difficile à ajuster. C’est donc à V. A. R. d’y mettre la dernière main, sans davantage de délai si elle le juge à propos. »
Foucher se trompait, il n’était plus au pouvoir du duc, ni de personne au monde, de réconcilier les deux époux, leur défiance réciproque était trop profonde. Le connétable ne croyait à la vertu de sa femme que si elle lui était garantie par les grilles d’un couvent, et la princesse ne croyait à la loyauté et à la bonne foi de son mari que si elle lui était assurée par un otage ou par la protection d’un prince souverain.
Madame Colonna, établie envers et contre tous chez le prince de Carignan, jouissait d’une liberté
274 UNE PRINCESSE ROMAINE AU XVIIe S1ÈCUE.
qu’elle ne connaissait plus depuis son départ de Rome, elle voyait beaucoup de monde, mais rien chez elle ne pouvait prêter à la moindre critique. MM. de Gomont et Servien rendent souvent témoignage à leur Cour de la parfaite régularité de sa conduite1, il était donc bien facile au connétable de s’en assurer par l’ambassade française à Rome, mais il avait pour règle de n’accueillir que les témoignages défavorables à sa femme.
D’interminables entretiens eurent lieu entre le marquis de Borgomainero envoyé du connétable2 et le marquis de Saint-Thomas, premier ministre du duc de Savoie. Celui-ci déclare que cette affaire à elle seule lui a coûté plus de peines et de fatigues que toutes celles des États de Savoie réunis. Voici l’arrangement textuel sur lequel ils tombèrent d’accord :
« Il est permis à madame la connétable d’habiter Turin pendant quatre mois sans être obligée d'entrer dans aucun monastère , ceux-ci étant trop petits et incommodes, mais à la condition de ne pas sortir des États du duc, qui s’engage à son tour à l’empêcher d’en sortir. Pendant ce tempslà, la princesse devra choisir un monastère (à l’exclusion de ceux des États ecclésiastiques et de
1, Archives étrangères, Dépêches de Gomont, Savoie, vol. CL— 1673.
2. Don Carlo d’Este, chevalier de la Toison d’Or, ambassadeur d’Espagne à Londres et à Vienne, en 1679, mort à Vienne le 24 octobre 1695.
tous les États sous la domination de l’Espagne dans lequel elle s’enfermera avec la sûreté donnée par le prince qui gouvernera ce pays de n’en pouvoir sortir sans la permission deM. le connétable. Cette réclusion n’aura lieu que dans le cas où la princesse, à l’expiration des quatre mois, ne voudra pas se résoudre à retourner avec son mari. » On envoya le texte de cette convention au connétable qui l’accepta.
Pendant les pourparlers entamés avec Borgomainero, Marie jouissait de tous les plaisirs que le duc inventait chaque jour pour la distraire. Ce n’était pas le meilleur moyen d’inspirer à la connétable le désir de rentrer au couvent, aussi le nonce écrit-il mélancoliquement au cardinal Altiéri:
« Je doute fort que tant de courtoisie et de soins engagent Madame à rentrer au couvent, quoique la permission de le faire soit arrivée de Rome. » Don Maurizio et Borgomainero renseignaient régulièrement le connétable sur la conduite de sa femme et ne manquaient pas de la lui présenter sous un jour perfide. L’effet de ces rapports malveillants ne tarda pas à se produire, et, répondant à la dépêche qui l’avisait de l’accord indiqué ci-dessus, le connétable écrit au duc :
« La certitude que Y. A. R. me donne par sa lettre du 8 que ma femme ne sortira pas de ses Étals durant quatre mois me réjouit, en croyant
:27t3 UNE PRINCESSE ROMAINE AU XVIIe SIÈCLE.
toutefois que V. A. ne permettra pas que ces quatre mois se passent pour elle hors du monastère, ni de la manière peu décente dont il me revient qu’elle le fait maintenant!... »
On voit par ces lignes le peu d’importance qu’attache le prince Colonna à une convention faite et à une parole donnée. Après avoir consenti à ce que sa femme passât hors du monastère les quatre mois de séjour qu’elle s’engageait à faire à Turin, il demande le contraire. Le duc, fort mécontent, envoya cette lettre à la princesse qui lui répond en marge, de sa propre main : « J’ai vu, par la lettre que vous avez eu la bonté de m’envoyer, que M. le connétable est encore en mauvaise humeur contre moi ; apparemment il le sera tandis que je serai hors du monastère où je ne puis me résoudre de rentrer que sous les conditions que j’ai convenues avec M. de Saint-Thomas, c’est-à-dire dans quatre mois. Cependant, je vous prie de me continuer votre protection et de ne pas douter de ma parole qui est aussi inviolable que le jurement des dieux par leStyx! »
Si l’empressement de leurs Altesses Royales à accueillir et à distraire sa femme déplaisait au connétable, le séjour qu’elle faisait chez le prince de Carignan ne l’irritait pas moins.
Il adressa, le 14 mai, une lettre à celui-ci déclarant dans les termes les plus violents que l’hospitalité reçue chez lui par madame la connétable
était le motif principal de son refus persistant de revenir à Rome ; que la liberté et les plaisirs sans nombre dont elle jouissait à Turin l’affermissaient de plus en plus dans cette fâcheuse résolution et qu’il ne pouvait s’empêcher de croire que M. deCarignan était de connivence avec elle.»
Le prince, effrayé, écrivit au marquis de Saint- Thomas qu’il ne voulait plus garder la connétable chez lui, dès que sa présence donnait lieu à un tel soupçon. Saint -Thomas arriva aussitôt lui-même prier le prince de ne point hâter sa résolution, il refusa : « Alors, dit le nonce, on assembla un véritable conseil d’État, comme pour la plus grave affaire politique, et composé des principaux conseillers du duc qui décidèrent enfin M. de Carignan à ajourner sa résolution; il y consentit contraint et forcé. »
La princesse était parfaitement au courant de ce qui se passait; le duc lui donnait à lire toutes les lettres de son mari, et le marquis de Saint- Thomas venait deux à trois fois par jour lui rendre compte des séances du conseil. Au fond, ce mouvement continuel de lettres et de pourparlers ne déplaisait pas trop à Marie dont l’activité avait besoin d’un continuel aliment; et puis elle se sentait bien protégée et éprouvait l’agréable sentiment de sécurité qu’on ressent en entendant souffler au dehors la tempête dont on est à l’abri. Tout à coup, une intervention inattendue du roi
vint troubler sa quiétude. M. de Gomont annonça au prince de Carignan que Louis XTV trouait mauvais qu'il prolongeât l'hospitalité qu'il donnait à madame Colonna, et devant cet ordre, le prince déclara à la connétable sans beaucoup de ménagements qu'il ne pouvait la garder chez lui.
Nous savons qu'elle n'était pas d'humeur > -
frantc. elle le dit souvent, traitée toute sa vie en princesse souveraine, elle n'en avait point perdu l'habitude. Haute et fière par nature, d'ailleurs, elle ne supportait pas qu'on lui manquât. Saisie de colère à l'audition du discours de M. de Carignan, elle sortit sans lui répondre et courut à la Vénerie 1 informer le duc de ce qui se passait. S. A. R. fit aussitôt appeler la duchesse et pria la connétable de redire elle-même ce qu'elle venait de lui apprendre. Madame Royale, après avoir entendu son récit la pria de la façon la plus gracieuse d'accepter l'hospitalité à la Vénerie.
L' -•fifre fut accueillie sans hésitation et le 3 juin Marie quittait le palais Carignan sans même vouloir prendre congé du prince, malgré les instances de Servien, et elle s’installait dans un des plus beaux appartements de la Vénerie.
: Rêadonæ d'été des ducs c; Savoie. La Véner.e fut détruite r i par ordre de Câlinât, soi-disant en représailles des ravages
du Dauphiné par les troupes de Piémont.
La Vénerie. — Despotisme de Marie. — Querelles d’amoureux. — Brusque départ de la Vénerie. — Marie rentre au couvent. — Elle se brouille avec le duc. — M. de Saint-Thomas tente un raccommodement. — Lettres du duc qui cherche à la ramener. — Tentatives inutiles. — Départ de Marie avec Borgomainero. — Lettre de la supérieure de la Visitation.
Les premiers jours que passa la connétable à la Vénerie furent délicieux ; triomphant de son mari, voyant la Cour à ses pieds et ne désirant rien au delà du présent, elle semblait oublier tous ses chagrins passés, pour jouir, sans arrière’ pensée, de sa liberté et de ses plaisirs. Il ne faudrait pas croire cependant que les fêtes et « l’art de se bien mettre, dans lequel elle excellait », occupassent tout son temps; elle trouvait des heures pour la musique, la lecture; et l’astrologie, sa science favorite, n’était pas oubliée. Chaque jour, pendant deux heures, elle recevait les
ministres étrangers et les grands personnages de la Cour ; c’est là qu’on pouvait juger de la vivacité de son esprit et de la portée de ses vues. Nourrie à l’école des hommes d’État, amis ou ennemis de son oncle, elle donna plus d’une fois aux ambassadeurs des conseils dont ils font mention dans leurs dépêches1. On retrouvait alors en elle le sang de Mazarin.
Charles-Emmanuel assistait à ces entretiens et ne pouvait s’empêcher d’admirer la clarté et la justesse des idées logées dans cette jolie tête ; de jour en jour, il subissait davantage un empire dont l’inlluence croissante n’échappait à personne et, quoique la princesse le niât, c’était bien cet empire qu’elle souhaitait. Elle n’éprouvait point d’amour pour le duc, car, et quelque incroyable que cela paraisse, tout prouve qu’au milieu des aventures romanesques de sa vie, elle n’a aimé que le roi et son mari; mais le rôle qu’elle avait joué auprès de Louis XIV pendant les deux années qui précédèrent son exil à Brouage, lui avait prouvé qu’elle était capable de gouverner un roi et de lutter, même avec avantage, contre son oncle, le plus habile et le plus fin des politiques. En comparaison de cela, régner sur les volontés du duc de Savoie n’était qu’un jeu d’enfant.
i. Voir les dépêches de Servien et de Gomont au sujet des affaires de la grande-duchesse de Toscane et de celles de l’électeur de Bavière pendant l’été de 1073.
Une seule inquiétude venait troubler la dangereuse intimité qui s’établissait peu à peu entre Marie et Charles-Emmanuel : c’était la crainte d’éveiller la jalousie de Madame Royale, que les nombreuses infidélités du duc ne justifiait que trop. Préoccupé de ce danger, il proposa à la connétable une véritable convention de comédie ; il fut entendu que le langage tenu par lui devant Madame Royale n’entraînait aucune conséquence ; si, par exemple, il insistait en présence de la duchesse sur les avantages d’une réconciliation entre les deux époux ou sur la nécessité de rentrer au couvent, une telle phrase ne signifiait rien et n’était prononcée que pour endormir les soupçons de la duchesse. Ce manège, qui ressemble fort à une intrigue amoureuse, amusa la connétable ; elle l’accepta gaiement, quitte à t’oublier l’instant d’après. En attendant, les heures s’écoulaient joyeuses à la Vénerie, et Marie commençait à s’inquiéter d’un bonheur auquel elle n’était plus habituée.
« Ce bonheur était trop grand et la fortune, qui semble s’intéresser à me tourmenter, n’avait garde de souffrir qu'il durât. Pour en rompre donc le cours, elle inspira des sentiments de politique à S. A. R. et l’obligea un jour à me proposer de m’en retourner chez moi, me représentant que j’y serais beaucoup mieux que dans un
cloître ; et que, s’il n’y avait d’obstacle à mon retour que la mauvaise intelligence qui régnait entre M. le connétable et moi, il s’oftrait à être garant de notre réunion.
» Ces propositions, jointes à d’autres petites choses qu’il me dit à la Vénerie, me choquèrent si fort que, suivant les mouvements de mon humeur prompte, je voulus partir sur l’heure pour retourner au couvent; ce que j’eusse fait, sans Madame Royale qui m’en empêcha et me retint encore huit jours, au bout desquels ils m’accompagnèrent tous deux au couvent. »
Ce que dit Marie est vrai ; mais elle est loin de tout dire. Lorsqu’elle écrivait son Journal, en 1676, Madame Royale vivait et certains détails auraient pu justifier la jalousie qu’elle avait ressentie trois ans auparavant. Nous trouvons heureusement un récit détaillé des querelles du duc et de la connétable qui ne peut laisser aucun doute sur l'amour de Charles-Emmanuel pour sa belle hôtesse1. Voici ce qui s’était passé. Un soir, à la Vénerie, la connétable, se trouvant seule avec le duc et la duchesse, on agita la question des négociations entamées entre elle et son mari ; il était impossible de n’en jamais parler et même vis-à-vis
1. Perrero, La dttcliessa Orlensia Mazzarino , la principessa Maria Colonna et il duca Carlo Emanuelo II di Savoia. — Curiosità e Ricerche di Storia Subalpina. — Puntata V.
de Madame Royale, on devait agiter quelquefois cette question. Mais l’impétueuse Marie, entendant le duc dire qu’elle serait plus heureuse en retournant à Rome qu’en vivant prisonnière dans un cloître, s’emporta tout à coup, et sans réfléchir à l’accord fait précédemment au sujet de Madame Royale, elle sortit brusquement sans vouloir rien entendre et alla donner des ordres pour rentrer au couvent le soir même. Jusqu’ici, nos documents sont identiques au récit de Marie, sauf toujours la petite convention de comédie dont elle n’a garde de souffler mot.
Le duc, très ému et très piqué d’une pareille scène, rentra chez lui, sans écouter Madame Royale qui voulait retenir la connétable; voyant que le duc se refusait à cette démarche, elle la fit elle-même.
Marie consentit à rester encore huit jours, et, pendant ce temps, le duc tenta une réconciliation ; il lui fit savoir, par le chanoine Ronniel, qu’il oublierait son inconvenante sortie si elle consentait à lui dire un seul mot d’excuse ; elle refusa net. Cependant, la veille de son départ, elle envoya Ronniel demander au duc une entrevue particulière; celui-ci, furieux du refus qu’il avait essuyé, répondit à son tour qu’il ne pouvait la recevoir, et Marie considéra cette réponse comme le plus humiliant affront qu’on pût faire à une femme de son rang. C’est dans ces
28i UNE PRINCESSE ROMAINE AU XVIIe SIÈCLE.
dispositions mutuelles qu’eut lieu le départ de la Vénerie.
Le duc et la duchesse voulant jusqu’au bout traiter la connétable avec tous les égards et toute la courtoisie possible l’acompagnèrent jusqu’à la Visitation, suivis des principaux seigneurs et dames de la Cour.
Pendant le trajet de la Vénerie au couvent, Marie ne pouvant dissimuler sa colère lança au duc force mots piquants, auxquels il répondit sur le même ton.
« En venant, dit-elle, nous eûmes encore quelques démêlés et comme je suis peu souffrante et que le prince n’était pas fort endurant, nos esprits s’aigrirent plus que jamais, et me quittant la main à l’entrée du couvent, il me dit après un long silence, que malgré mes incartades et mes caprices il me protégerait toujours. La manière dont il me fit cette offre m’irrita au lieu de m’adoucir, en sorte que je lui répondis assez désobligeamment que sa protection m'était aussi indifférente que sa personne. Cette réponse le piqua si fort qu’il s’en alla sans me rien dire. »
Le duc, blessé au cœur par les dernières paroles de Marie, retournait tristement à la Vénerie, quand il rencontra le nonce, auquel il apprit la rentrée de madame Colonna au couvent : « Lui ayant dit, écrit le nonce, que maintenant S. A. R.
devrait employer son pouvoir à l’y faire rester, il m’a répondu sèchement que c’était l’affaire de ceux que cela touchait personnellement, et il a poursuivi son chemin. »
A peine la connétable était-elle depuis quelques heures dans son cloître qu’on lui annonça le marquis de Saint-Thomas; elle savait mieux que personne, qu’à sa qualité de premier ministre il joignait celle de confident de son maître; en effet, le duc malgré son ressentiment n’avait pu se résoudre à laisser Marie sous l’impression d’une rupture, et faible comme tous les amoureux, il s’accusait déjà d’avoir été trop vif. Il se la représentait seule et triste, il oubliait ses violences et ses caprices, et il en arrivait presque à se donner tous les torts. C’est, dans ces dispositions qu’il fit appeler Saint-Thomas et le chargea de la difficile mission de la consoler en lui assurant qu’il ferait toujours tout pour elle.
8 juin.
« Je 11e veux pas taire à V. A. R., écrit Saint- Thomas, qu’elle m’a témoigné d’être extrêmement outrée de ce que Y. A. ne voulût point l’écouter hier au soir, me disant qu’on n’en use pas ainsi avec les dames de sa sorte, et qu’elle s’abstiendra à l’avenir de faire de ces sortes de prières à Y. A.
Elle m’a aussi dit que Y. A. s’était laissé dire ou persuader qu’elle voulût lui gouverner l’esprit et qu’elle juge que Y. A. s’est abandonnée à ce sentiment, parce qu’elle a observé que quand elle l’a priée de quelque chose, Y. A. ne l’a point voulu faire, de crainte qu’on ne s'imaginât qu’elle a du crédit auprès d’Elle.
» Madame témoigne que toutes ses vues sont de passer les monts, et m’a fait connaître de se repentir d’avoir eu trop de complaisance pour ce que je lui ai représenté de devoir faire. Cependant, j’ai un peu discouru avec elle, elle s’est doucement portée à écouter tous les bons sentiments que Y. A. R. m’a exprimés dans sa lettre, et je l’y vois très soumise.
» Ainsi, elle demeurera dans le monastère où elle est, et tiendra sa parole pour le temps qu’elle a promis à M. de Borgomainero, qui est celui qu’il faut de nécessité pour avoir la réponse à la dépêche que va faire ledit marquis qui est arrivé ici il y a deux heures; mais, pour contenter madame Colonna, il m’a fallu retourner vers elle ce soir et y faire aller de même le marquis et l’archevêque.
» Si elle savait que j’eusse écrit ces particularités à Y. A. R., elle entrerait dans une défiance ouverte contre moi. Je supplie Y. A. R. de ne s’en laisser pas entendre et de me renvoyer cette lettre. »
Le duc ne fut point content de ce que lui mandait son ministre, et répondit de suite par un exprès :
« Je vous envoie (écrit-il de sa main) cette lettre à madame Golonna; je vous dirai, comme je lui dis, que malgré tous ses emportements, je la voulais servir, et que, quoiqu’elle me traitât fort mal, je ne manquerai pas de faire tout pour elle; elle me répondit qu’elle ne se souciait pas d’aucune chose que je puisse faire pour elle et que je la laissasse aller, que j’avais trop de considérations. Car je lui dis que pour elle je pouvais tout faire, mais que pour moi je perdais un bon ami comme le connétable, et je ferais mal ma cour auprès des dames de France qui ne me l’auraient pas pardonné, et se seraient peut-être un peu moquées de moi, et que le connétable est un homme à me faire donner un coup de (mot indéchiffrable), mais que pour elle je voulais tout sacrifier. Elle me répondit quelle ne se souciait pas de mes services et que si f avais peur de toutes ces choses, qu'il ne fallait pas les faire.
» Et tous ces emportements, entre vous et moi, viennent de ce que je la quittai dans la chaise roulante, plutôt que de laisser à pied la marquise de Saint-Maurice; elle s’oflênsa de cette bagatelle, voyez quelle tête!... Elle voulait que je lui demandasse congé chaque fois que j’allais de la
ATénerie à Turin, je suis venu à cela et pourtant, elle me chante pouille ! » — Puis, le duc s’apaise tout à coup et cherche même à excuser son refus de l’écouter : — « Toutes les heures ne sont pas souffrantes, ajoute-t-il, je lui aurais plutôt écrit que de lui parler, elle ne m’a pas voulu faire aucune excuse, quoique Bonniel l’en eût priée. »
Voilà bien l’impérieuse Marie, non contente de voir le duc prendre son parti avec tant de chaleur et de dévouement, elle eût voulu qu’il approuvât même les caprices qu’elle le forçait à subir !
Après avoir expédié sa première lettre à la Vénerie, le ministre, pensant bien qu’elle ne satisferait pas le duc, était retourné le soir même au couvent, et il écrit de nouveau le lendemain.
9 juin.
« J’eus occasion de voir hier soir, bien tard, madame la connétable ; je la trouvai qui se distrayait à la lecture... Madame Colonna me parut hier au soir plus alarmée que le jour précédent. Elle me dit qu’elle était résolue à ne plus considérer en V. A. R. que l’essentiel et non plus les autres petites choses, qui se passent, puisque V. A. R. témoignait de l’agréer de la sorte, et que si elle insiste à passer les monts, c'est parce qu'elle connaît que V. A. R. en sera bien aise et de se voir débarrassée d’elle. Ce n'est pas qu'elle n'eût
plus volontiers séjourné en ce pays durant les quatre mois qu'elle doit s'arrêter dans les Etats de V. A. R. si elle eût vu un autre penchant en V. A. R., vers laquelle pourtant elle conservera toujours une reconnaissance très grande de toutes les bontés que Y. A. R. a exercées en son endroit. — Elle m’a redit que le refus que V. A. lui avait fait la veille en se séparant d’elle à la Vénerie, lui avait été très sensible, parce qu'il lui avait levé le moyen de faire les civilités à V. A. R., auxquelles elle se croyait obligée après les quelques petites aigreurs qui s’étaient passées; mais qu’il n’y avait pas occasion, ci-après, de l’importuner de semblables choses. Elle n’admet pas de s’être ennuyée à la Vénerie, elle en est partie sur ce que V. A. R. lui avait dit, qu’il était mieux d’aller au. monastère ce jour-là que le lendemain, et quoique le séjour du monastère lui soit fâcheux, elle le souffrira patiemment jusqu’à ce qu'on ait les réponses de M. le connétable, et ne se veut point servir d’une permission de sortir du monastère une fois la semaine, qui lui a été envoyée par le cardinal Porto-Carrero, parce qu’elle est conçue avec certaines conditions qui ne lui plaisent pas. »
Le duc, toujours fort ému, répondit de suite à cette lettre, en donnant des explications adressées en réalité à la connétable, Saint-Thomas n’étant là qu’un paravent.
9 juin.
« Madame la connétable a menti de tout ce qu’elle vous a dit : car elle m’eslrapasa (sic)1 comme un coquin et me dit qu'elle ne se souciait ni de mon amitié , ni de ma protection 2 ; elle me dit cela en entrant à la Visitation et j’oserais plutôt lui écrire que lui parler, après un pareil traitement. Pour le couvent elle sait bien que je lui dis que je voulais que ce ne fut que dimanche, et elle me dit que c’était mieux de le faire vite puisque l’on en avait envie. Entre elle et moi quelles paroles qu'il y eût devant Madame Royale on était de concert de ne croire à rien qui pût causer des ombres à Madame Royale; et sur ça je lui dis ce qu’elle vous a dit : qu’il était mieux d’aller au monastère ce jour-là que le lendemain, croyant qu’elle n’en serait point fâchée, parce que nous étions d'accord de lui dire des choses disibles devant Madame Royale, et apres , elle a oublié l'accord fait et cherche cent querelles ; elle est une brouillonne, et pour des choses que l’accident porte, prend mille soupçons ; et voilà la vérité évangélique ! »
1. Le duc francise le verbe italien strapazzare qui signifie maltraiter, mettre en pièces.
2. Ce sont là les propres paroles dont la connétable se sert dans son Journal ; il est curieux de les comparer avec celles que cite le duc, car elle ne pouvait pas prévoir que deux cents ans plus tard on comparerait les deux textes qui sont identiques.
Le duc ajoute en marge : « Si vous pouvez faire voir en confiance ma lettre à madame Colonna, j’en serai ravi, mais dites-lui qu âme qui vive ne le sache. »
A cette lettre, le duc en ajoutait une pour la connétable que Saint-Thomas était chargé de lui remettre. Connaissant la vivacité et l’impatience naturelles du duc, il se hâta de s’acquitter de sa mission.
10 juin.
« Je vis hier madame Colonna à qui je présentai la lettre de V. A. R. Elle ne s’attendait pas à cette faveur, et, en la lisant, j’observai qu’en quelques endroits de ladite lettre, elle souriait et, en d’autres, elle était émue et m’allait disant quelques paroles entrecoupées. — Après, elle me demanda si j’avais écrit à V. A. R. ce qu’elle m’avait dit le jour auparavant; je lui dis que oui, et que V. A. R. m’avait fait même quelque réponse. Elle me répliqua qu’elle aurait désiré voir comme j’avais écrit à V. A. R. : je le lui voulus dire, et l’ayant trouvé fort juste suivant son intention, elle me demanda avec grande instance de voir ce que V. A. 11. avait écrit de sa main. Après lui avoir fait quelques difficultés, je ne jugeai pas d’y devoir résister, et comme elle
m’eut donné de grandes assurances qu’elle ne ferait aucun mauvais usage de ma confiance, je contentai sa curiosité.
» Elle fut un peu surprise en la première ligne, et sur la fin, où V. A. R. touchait ce qui fut dit devant Madame Royale.
» Elle me répondit que V. A. avait raison , mais qu'étant en colère en ce temps-là, elle n’avait pas fait réflexion au concert précédent. Que voyant aussi V. A. B. en colère, elle avait eu plus de raison de prendre ce qui se disait devant Madame Royale au pied de la lettre que d'une autre façon ; et que puisque V. A. R. l'entendait autrement, elle lui en pouvait bien dire un mot, à quoi elle aurait acquiescé, ajoutant que, quand il arrive quelque parole d'aigreur, une bonne parole ne coûterait guère pour l'adoucir, au lieu qu'on l'augmente par d'autres suivantes.
» Elle entra, puis, dans d’autres particularités de ses intérêts, et parla, toujours fort sérieusement, me conviant de la revoir quand je pourrai. Et elle me quitta pour aller souper, me disant qu’elle m’enverrait sa lettre, qui est ci-jointe, que M. l’abbé Bonniel m'a apportée ce soir entre onze heures et minuit. »
Le duc venait de recevoir une lettre du connétable de la dernière violence, quand arriva celle de Saint-Thomas; il l'envoya à Marie.
« Je vous envoie, écrit-il à Saint-Thomas, une
MARIE il A N C I NI COLONNA.
lettre pour madame la connétable jointe à une de son mari. J’approuve tout ce que vous avez dit et fait ensemble. Priez-la de me faire la grâce de ne me répondre plus, et c'est pour son bien que je le fais ! Je parle contre moi, mais je préfère son bien à ma satisfaction. »
Le duc, voyant la colère du connétable, redoutait, en effet, quelque entreprise de force contre sa femme ; il savait que don Maurizio avait des espions de tous côtés, et connaissant l’imprudence et la distraction de Marie, il craignait qu’une lettre d’elle ne tombât en leur pouvoir. Cette recommandation ne plut point à la princesse.
15 juin.
« Je vis hier au soir madame Colonna ; elle renvoie à V. A. R. la ci-jointe lettre et lui rend très humbles grâces de la lui avoir communiquée, et de la lettre que V. A. R. lui a écrite. La regardant pliée en grand, elle dit : « Je croyais que ce fut une lettre pour le Pape ! » et l’ayant lue, elle me dit : « Je ne me suis jamais ennuyée des lettres d’un si grand prince comme S. A. R., et les ai toujours reçues avec un grand respect ; mais c’est bien Elle qui s’est ennuyée des miennes puisqu’elle me commande de ne lui plus écrire. »
294 l' S E PRINCESSE ROMAINE AU XVIIe SIÈCLE.
Je lui répondis : « Vous ne pouvez pas ignorer, madame, que S. A. R. se prive de la satisfaction qu’elle aurait eue d'en recevoir, par des considérations de votre propre avantage. » Elle me répliqua : « Vous me faites toujours des réponses de cette nature, mais vous ne me dites pas votre pensée. »
« J'ai été convié par madame Colonna, écrit encore Saint-Thomas, à l'aller voir au monastère; elle m’a dit qu’elle ne se portait pas bien et que même don Maurizio l’avait exhortée à prendre un peu d’air, et qu’à cette fin elle a accepté l’offre que lui a faite madame l’ambassadrice de Servien de l’emmener promener. Et l'ayant vue assez- mélancolique et chagrine elle m'a fait connaître qu'elle en avait bien des sujets; si je ne me trompe, je crois qu'elle entend qu'on lui a dit, ou que V. A. fi. a écrit quelque chose qui ne lui plaît pas. Elle a aussi ajouté que quelque devoir qu'elle rende à V. A. fi., elle ne cesse de faire des plaintes d'elle et que madame la duchesse de Savoie ayant témoigné de la vouloir honorer d'une visite de condoléance *, V. A. fi. a tourné en risée le compliment, comme ont pu remarquer tous ceux qui étaient présents. »
La mélancolie de la connétable dont parle Saint- Thomas était réelle. Malgré son peu de penchant