OU ARBUTON PERD LA TÊTE
Après sa promenade, Kitty se rendit comme d'habitude dans la chambre de Mme Ellison ; mais en s’asseyant auprès du canapé elle tomba dans une profonde réverie.
— Qu’avez-vous à sourire ? demanda Mme Ellison, après avoir laissé la jeune fille un instant à sa distr: action.
— Est-ce que je souriais? demanda Kitty en riant. Je ne m’en apercevais pas.
— Qu'est-il done arrivé de si drôle ?
a foi, je ne sais pas si c’est drôle ou non ; je suis même d’avis que ca ne l’est pas du tout.
— Alors qu'est-ce qui vous'fait rire ?
— Je ne sais pas. Est-ce que....
— Allons, ne me demandez pas si vous avez ri, Kitty. Ce serait un peu trop fort. Vous pouvez répondre ou ne pas répondre, c’est votre affaire ; mais je n’aime point qu'on se moque de moi.
— Oh! Fanny, comment pouvez-vous penser ?...Je songeais à tout autre chose. Mais je ne saurais comment vous en faire part sans montrer M. Arbuton sous un jour un peu risible, et ce ne serait pas très loyal.
— Tiens, vous voilà bien scrupuleuse é à son sujet tout à coup, fit Mme Ellison, Vous ne paraissiez pas si disposée à l’épargner, hier. J’ai peine à nv’expliquer une conversion si soudaine,
Kitty répondit par un accès de fou rire des plus agaçants.
— M 'intenant, dit-elle, je vois bien qu’il faut tout vous dire,
Et elle raconta rapidement ce qui était arrivé à son ami.
— Eu bien, Fanny, fit elle en concluant, je n’ai jamais vu autant de bravoure unie à un pareil sang-froid, et je l’admire plus que jamais ; mais
je ne puis m'empêcher de voir le revers de la méduille, vous savez.
— Quel revers de la médaille ? je ne comprends pas.
- Tenez, vous auriez ri vous-même, si vous aviez vu l'air de grand seigneur avec lequel il renvoya les pauvres diables qui sortaient des maisons voisines pour lui porter secours, la pose superbe qu’il avait en récompensant le; t tonnelier, la manière héroïque dont il s’est séparé de son paletot — qu'il ne peut guère remplacer à Québec — la politesse distraite avec laquelle il s'empara de ma mz.in pour la placer sous son bras, et son départ triomphal avec moi. Mais le comble, Fanny — et elle se courba sous un formidable accès de gaieté longtemps retenue —le comble, c'était le fer, vous savez, le fer rouge du tonnelier ; il me semblait voir le chien porter sur son nez, pour le reste de ses jours, la marque qui sert à constater combien chaque tonneau contient de gallons.
— Kitty, ne soyez point... sacrilège, s’écria Mme Ellison.
— Non, je ne suis point sacrilége, répliqua-t-elle, haletante et respirant à peine. Je n’ai jamais autant respecté M. Arbuton ; et vous venez d’avouer que je n'ai pas l'habitude d'être aussi scrupuleuse à son égard, Mais, de ma vie, je n'ai jamais été si contente de voir Dick, et d'avoir
un prétexte pour rire. Je n'ai pas dit un mot à M. Arbuton, car il n'aurait pas pu, quand même il l’aurait voulu, me laisser rire assez pour en finir. Je marchais péniblement, mais gravement à côté de lui, et ni lui ni moi n’en avons parlé à Dick, conclua-t-elle, hors d’haleine. Et maintenant je ne vois pas pourquoi je vous conte cela, à vous; cela me paraît méchant et cruel, fit-elle toute contrite et presque pensive.
Ce récit n’avait pas fait rire Mme Ellison.
— Eh bien, Kitty, dit-elle, s’il s’agissait d’une autre jeune fille, je dirais qu'il y a manque de cœur à agir comme vous l’avez fait.
— Je sais que c’est un manque de cœur, Fanny ; et vous n’avez pas besoin de faire allusion à nulle autre jeune fille. Je suis sûre cependant de ne pas avoir laissé échapper une seule syllabe qui pit le blesser ; au contraire, il s'était montré très désagréable un moment auparavant, et je lui ai tout pardonné lorsque je l’ai vu si mortifié. Vous voyez que je ne manque pas de sentiment.
Mais un instant après, la jeune fille se leva, prit les mains de sa cousine dans les siennes, et s’écria avec explosion :
— Oui, Fanny, j'ai manqué de cœur. Je crains de n’avoir montré ni sympathie ni compassion. J'ai peur d'avoir paru insensible et dure. J'aurais dû songer seulement au danger qu'il avait couru ; maintenant il me semble que je n’y ai presque pas pensé. Oh! c’est cruel de ma part d’avoir vu en cela quelque chose de risible. Que puis-je faire maintenant ?
— En tout cas, ne perdez pas la tête, Kitty. Il ne sait pas que vous avez ri de lui. Vous n’avez rien à y faire.
— Si fait. i] ne sait pas que j'ai ri de lui; mais il faut vous dire que j'ai ri beancoup lorsque nous avons rencontré Dick; et que doit-il en penser ?
— Il en conclura que vous étiez nerveuse, je suppose.
— Vraiment? vous pensez, Fanny? Oh! je voudrais le croire! Je suis si horriblement mécontente de moi. Hier, à cette mêre place, je l’accusais de manquer de sensibilité, et dire que j'ai été mille fois pire qu’il n’a jamais été et ne pourrait jamais être ! Oh! ma chère, ma chère !
— Kitty, assez! interrompit Mme Ellison ; vous me chargez à fonds de train, et me voila toute confuse de n’étre pas plus émue.
— Oh! c’est facile pour vous d’être calme, mais vous ne le seriez pas tant, si vous ne saviez que faire.
— Oui, je le serais, puisque je ne sais que faire, et que je suis calme.
— Mais enfin, comment sortir de la ?
Et Kitty retira ses mains de celles de Fanny, et se mit a se les tordre convulsivement.
— Je vais vous dire, ajouta-t-elle tout à coup, en même temps qu’une expression de sor'agement s’épanouissait sur sa physionomie ; durant tout le temps qu'il demeurera ici, je suy rterai tout ce qu’il pourra faire ou dire de r'ésagréable, sans jamais le iu vendre. J’endurerai tout. Je serai si douce! Il pourra me regarder du haut de sa grandeur, me brusquer, me mettre dans le tort tant qu’il voudra. Je ferai si L'on qu’il ne pourre point me reprocher ma conduite. O Fanny !
La-dessus, Mme Ellison promit de la gronder fort pour ces absurdités,
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lattira à elle pour l’embrasser, lui assura qu’elle n'avait encouru aucun blâme, mais que, néanmoins, elle approuvait cette détermination de respecter à l'avenir les faiblesses et les préjugés d’ Arbuton,
Nous ne sayons jusqu’à quel point Kitty aurait mis ses héroïques dispositions en pratique ; les déterminations si facilement prises ne sont pas toujours aussi facilement exécutées,
Elle passa la nuit sans dormir, toute à ses bonnes résolutions et à ses projets d’expiation.
Mais, heureusement pour elle, les faiblesses et les préjugés d’Arbuton s'étaient étrangement modifiés,
Le changement qui s’était opéré chez lui, ce jour-là, persista.
C'était toujours Arbuton, mais avec une différence.
Il ne pouvait pas refaire entièrement un caractère qu’il devait à la nature et à son éducation ; et peut-être d’ailleurs eût-il été impossible de l’entamer sérieusement sans détruire l'individu lui-même.
Il resta désespérément supérieur au colonel et à Mme Ellison ; mais il est difficile d'aimer une femme sans tâcher — au moins avant le mariage — de plaire à ceux qui lui sont chers.
Arbuton avait disputé pas à pas le terrain à sa passion ; il avait fait face avec fermeté à cette magie qui, dans les commencements, le charmait chez Kitty.
Plus tard il n'avait rien fait de plus que de se conformer aux exigences de la plus stricte politesse.
Il avait été excessivement tourmenté de savoir si elle pourrait lui convenir, à lui et'à son rang dans la société.
Il n’était pas encore sûr que les parents de la jeune fille, inconnus pour lui, ne fussent des gens horriblement vulgaires.
[] était même dans une ignorance complète de la condition sociale et des circonstances où elle avait vécu. Mais il ne la voyait plus que dans le rayonnement de ce qu’il avait osé pour elle, et qu’au reflet du dévouement par lequel il lui semblait l'avoir conquise.
Et il agissait auprès d’elle avec l’abnégation d’un amoureux, ou quelque chose d’analoguc, comme qui dirait une tolérance absolue, une patience pleine de tendresse, dans laquelle il aurait été difficile de découvrir une ombre Ce condescendance cachée,
Il était devenu passablement intime dans la famille,
La blessure de Mme Ellison, malgré de nombreuses imprudences, allait décidément mieux, et quelquefois la malade se payait le luxe, avec l’aide de quelq*’un, de descendre diner dans la salle à manger.
Mais elle prenait toujurs le thé près de son canzpé, et Arbuton en faisait autant avec le reste de !a famille.
Peu d'heures du jour s'écoulaient sans qu'ils se rencontrassent dans cette intimité familière qui s'établit entre les personnes passant les loisirs de l'été sous le méme toit.
Le matin, il retrouvait la jeune fille plus fraiche et plus gaie qu'aucune des fleurs du jardin épanouies sous leurs fenêtres, et gardant encore dans son regard le doux reflet de ses rêves ingeenus.
Le soir se passait près d'elle, à la lueur de la lampe qui éclairait ce petit monde intérieur en reléguant dans l’ombre le grand monde cu dehors,
et qui semblait être le suave rayonnement de la présence de cette jeune fille qui causait, tricotait ou lisait, comme l’ange idéal du foyer.
Quelquefois il l’'entendait causer avec Mme Ellison, ou rire à demi-voix après avoir dit bonsoir à celle-ci.
Une nuit il s’éveilla: elle paraissait être à sa fenêtre, regardant le jardin des Ursulines au clair de la lune, et fredonnant des lambeaux de romance.
La rencontrer sur les escaliers ou dans les passages et lui faire place avec un geste, une rougeur, un léger émoi ; s'asseoir à table près d'elle trois fois par jour — tout cela exerçait sur lui une fascination puissante.
Il y avait du ravissement dans son châle retombant sur le dossier de sa chaise.
Ses gants reposant sur Ja table comme des feuilles mortes, et conservant encore la forme de ses maius, étaient pleins d’enchantement ; et, chose extraordinaire, ils lui touchaient le cœur d’autant plus qu'il y avait en eux quelque chose de négligé, et que le bout des doigts en était délicieusement usé.
Il trouvait de Vintérét même dans les conversations à la dérobée qu’elle avait avec Fanny sur l'assemblage des objets et l’assortiment des couleurs.
Ces conversations revenaient plus ou moins souvent, quel que fût le sujets sur le tapis ; car il s'élevait toujours dans l'esprit de l’une ou de l’autre des deux femmes quelque question relative aux adaptations qu'on était obligé de faire des toilettes de Mme Ellison aux exigences de la vie quotidienne de Kitty.
Ce secret était un attrait pour leurs cœurs innocents, et les cachettes qu’il nécessitait, les difficultés soudaines qu’il présentait, et les équivoques bien excusables qu’il inspirait, avait tout le piquant de l'intrigue.
Rien n'allait mieux au caractère de Mme Ellison que de parer Kitty pour cette mascarade perpétuelle ; et comme les toilettes étaient très jolies et que Kitty était fille d'Eve dans l’âme, comment cela aurait-il pu déplaire à celle-ci ?
Leur conversation s’animait de cette joyeuse pensée qu’Arbuton était loin de songer à ce dont il s'agissait.
il y avait des murmures, des gestes et des rires mystérieux.
Quelquefois il croyait qu’on s’amusait à ses dépens ; alors il se joignait à elles, et son erreur redoublait l’hilarité des autres.
Il allait et venait avec elles en toute liberté.
Il n'avait qu'à frapper à la porte de Mme Ellison, pour qu’une voix pleine de sincère cordialité lui souhaitât la bienvenue.
Tl n'avait qu'à proposer, et Kitty était toujours prête pour n'importe quelle exctusion à travers Québec, où presque toutes leurs heures de promenades passaient comme des rêves.
Les premiers symptômes de l'automne se faisaient sentir : — la fraîcheur du matin, la chaleu encore forte du milieu du jour, les rayons obliques et blafards de l’apré midi, et la pâle splendeur des nuits toutes pleines Vaurores boréales.
Jamais ville ne fut plus minutieusement explorée ; mais aussi nulle ville n’est plus féconde en objets intéressants.
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Kitty aimait l’endroit avec passion, et l’amour qu’Arbuton avait pour elle faisait partager jusqu'à un certain point à celui-ci cette espèce de patriotisme d’adoption.
— Je n'avais pas l’idée que vous pussiez tenir à cela, vous autres gens de l'Ouest, dit-il un jour. Je m’imaginais que votre esprit était principalement tourné vers les choses neuves et symétriques.
— Mais comment avez-vovs pu croire cela? demanda Kitty avec douceur, C’est justement parce que nous sommes entourés par trop de choses neuves et symétriques, que nous aimons ce qui est vieux et irrégulier, L'Europe me plairait peut-être plus qu’à vous-même, Il y a une vieille maison de campagne abandonnée près d'Eriécreek, tombant en ruine au milieu des touffes sauvages d’églantiers et de cognasses ; c'était pour moi une merveille d’antiquité, parce qu’elle datait de 1815, Vous porvez
juger de mes impr’ ions au milieu d’une ville fondée il y a trois siècles, qui a subi tant de res et d’assauts, et qui semble la reproduction pittoresque de tant de : gnifiques vieilles cités que je ne verrai jamais.
— Oh! peut-être les verrez-vous quelque jour! dit-il, entraîné par l'enthousiasme de la jeune fille.
— Je n’y tiens pas quant à présent. Québec me suffit. J’adore cet endroit. Je voudrais ne jamais le quitter. Il n’y a pas un détour, une encoignure, un toit en fer-blanc, une lucarne ou une pierre grise qui ne me semble quelque chose de précieux.
Arbuton se mit à rire.
— Eh bien, vous serez pour moi la souveraine de Québec, dit-il, Allons-nous faire sortir les troupes de la garnison ?
— Non ; à moins que vous ne puissiez évoquer à leur place les soldats de Montcalm.
Et tout en causant ainsi, ils passaient en flânant sous les portes de la ville, et s’aventuraïent dans les faubourgs, jusqu’à ce qu’ils rencontrassent quelque vieille église aux lambris dénudés, où certains pauvres dévots bien humbles vénéraient quelque saint devant l’image duquel brillait une lampe allumée.
Ou bien, ils longeaient les murs élevés de quelque couvent d'où montaient les voix au timbre étrange et métallique des religieuses chantant leurs hymnes à l’intérieur.
Quelquefois ils passaient de longues heures sur |’Esplanade, sous l’empire du sentiment de inélancolie que font naître les objets négligés et qui commencent à tomber en décrépitude.
Ils marchaient de long en large sur la pelouse que rayait l’ombre svelte des peupliers ; ou bien, complètement étrangers aux choses qui les entouraient, ils s’asseyaient pour causer sur l’affñt des gros canons rouillés, pendant qu'une araignée tissait sa toile dans la bouche d’un mortier, que les herbes se penchaient sur les pyramides de boulets démantelées, que les enfants s’ébattaient çà et là, que les bonnes prêtaient l'oreille aux propos amoureux de quelques galants sous-officiers, et qu’une sentinelle en habit rouge allait et venait paresseusement devant sa guérite.
Les jours où il y avait de la musique, ils allaient écouter la fanfare dans le jardin du Gouverneur, et là assistaient aux flirtations entre le beau monde de la vieillé capitale et les officiers aux favoris blonds.*
Pendant les belles soirées, ils se mélaient à la foule qui encombrait la terrasse Durham, tandis que le fleuve, avec ses lumières marines, et la basse-ville avec ses réverbères, se dessinaient comme un firmament terrestre à deux cents pieds au-dessous d'eux, que la ville de Lévis brillait et scintillait sur la rive opposée, et que sur leur tête, dans le nord, l'aurore boréale secouait avec légèreté ses flottantes banderoles violettes et cramoisies,
Ils aimaient à gravir les marches du Casse-Cou, qui sautent de la haute à la basse ville, près de la barrière Prescott,
Ce viel escalier rappelait Naples et Trieste à Arbuton, tout en charmant Kity par le pittoresque sans pareil de ses vieilles tavernes et de ses vieilles boutiques, avec leurs fenêtres élevées et garnies de pots de fleurs.
Ils s’arrétaient à regarder les géraniums et les fushias, éh pensant à autres choses, pendant que les excellents oisifs de l’endroit s’avangaient sur le pas de leurs portes, et se mettaient à regarder en l’air avec eux.
Ces braves gens reconnaissaient le beau jeune homme blond et la charmante jeune “fille aux yeux gris — car les habitants de Québec ont tout le temps de remarquer les étrangers qui passent quelques jours dans leur ville ; et, contrairement à celles des touristes qui ne font que passer, les figures de Kitty et d’Arbuton leur étaient devenues familières.
‘De son côté, le j jeune couple avait séjourné assez longtemps dans l’endroit pour ne pas se sentir confondu avec la masse banale des oiseaux de passage,
À la maison, un de leurs recoins favoris était la fenêtre regardant sur le jardin des Ursulines.
Deux chaises étaient là face à face.
En passant, il était difficile pour un des deux jeunes g ens de ne pas se laisser choir un instant sur une d'elles, ce qui paraissait avoir pour inévitable conséquence d'attirer son compagnon sur la chaise d’en face.
Ils restaient là souvent des matinées entières, causant à bâtons rompus, de choses et d’autres, contemplant à loisir et en silence les religieuses qui se promenaient de long en large dans le jardin.
Ils cherchaient des yeux la nonne svelte et mélancolique et la petite sœur dodue et joyeuse que Kitty avait adoptées, et qu’elle avait représentées à son ami comme une allégorie de l’existence en général, avec ses inévitables contrastes,
Et ils aimaient à s'imaginer que l'influence de l’une ou de l’autre des deux nonnes était dans son a suivant que le sujet de leur propre conversation était triste ou gai
Dans leurs rapports entre eux, les gr! andes personnes sont assez semblables aux enfants ; elles aiment à revenir souvent sur les mêmes choses, et celles-ci leur plaisent quelquefois d’autant mieux qu’elles sont plus futiles.
Parfois Kitty arrivait avec un livre à la main — un doigt entre les feuillets pour marquer le passage ; c'était tantôt un nouveau roman, tantôt quelque édition de Longfellow — objet de piraterie littéraire lachement acheté dans quelque librairie de Québec.
Alors Arbuton demandait à voir le livre, et se mettait a lire pour elle de la prose ou des vers durant des heures entières,
Il jouait son rôle moitié sérieux moitié comique de soupirant avec
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autant d'avantage que la plupart des hommes; et certaine influence, à laquelle il ne pouvait ni ne voulait résister, le façonnait à tout ce que ce rôle a d’absurde et de charmant.
De temps à autre, en faisant appel à ses souvenirs, et en tâchant de faire bravement face aux conséquences possibles, il amenait doucement la conversation sur Eriécreek, et tâchait de se créer une idée moins confuse de l'endroit, ainsi que de la demeure et des amis de Kitty.
Et même alors, le présent était si agréable et si rempli de contentement, que ses pensées, lorsqu'elles se tournajent vers l'avenir, ne rencontraient plus les obstacles qui l’avaient fait si longtemps hésiter.
Quel que fût le passé de la jeune fille, il trouverait bien le moyen de relâcher les liens qui l’y rattachaient,
Un an ou deux en Europe, et il ne resterait plus de traces d’Eriécreek,
Sans aucun effort de sa part à lui, la vie de Kitty s’adapterait à la sienne, et cesserait d’être liée à celle des gens de là-bas.
Enfin tous les caprices de son imagination — et c’est à peine s'ils avaient un but —s’accomplissaient l’un après l’autre dans les péripéties d’une vague et fugitive rêverie, pendant que les jours s’écoulaient, que l’ombre du lierre suspendu à la fenêtre où ils s’asseyaient — au soleil ou au clair de la lune — flottait sur la joue de Kitty, et que le fushia caressait les cheveux de la jeune fille de sa fleur violette et cramoisie.
ARBUTON PARLE
Mme Ellison était à peu près guérie.
Elle avait déjà visité deux fois les magasins de la rue de la Fabrique ; et son complet rétablissement ne rencontrait plus d'autre entrave que les délais apportés par la modiste à la confection d’une robe de soie trop précieuse pour être risquée en pièce à la merci des douaniers de la frontière,
En outre, bien que le colonel commençât à devenir impatient, la jeune femme n’était pas fâchée de remettre encore un peu son départ, dans l’intérét d’une cause à laquelle elle avait fait volontairement l’offrande de ses souffrances.
Sur les derniers temps, Kitty avait montré bien peu de reconnaissance pour le dévouement infatigable de Fanny.
Elle avait I’ ingratitude de se refuser de plus en plus aux confidences qu'on essayait de provoquer d’une façon détournée ; elle résistait ouverte ment à des attaques directes, même en matière de faits,
Mais, s’il répugnait à Kitty de tout confier à sa cousine, c'était peut être parce que cela se réduisait à bien peu, ou parce qu’une jeune fille n’a pas, ou n’est pas censée avoir l'esprit à certaines choses, ou même les ignore entièrement, jusqu’à ce qu’elles lui soient précisées par la personne la plus autorisée à savoir ce qu’elle pense.
Le rêve au milieu duquel la jeune fille vivait était agréable et beau ; son imagination en était pleinement satisfaite, et son intelligence agréablement berçée.
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