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LES PETITES MANŒUVRES DE MME ELLISON

Le lendemain matin, nos touristes se réveillérent en rade dans la baie des Ha-Ha, à la limite des eaux navigables aux grands bateaux à vapeur.

La longue chaîne de montagnes revéches s'était abaissée, et le soleil du matin versait de chauds rayons sur ce qui, sous un climat plus hospitalier, aurait pu passer pour un trés joli paysage.

La baie formait un ovale irrégulier, avec des rives hardies mais peu élevées, dun côté, et de l’autre une plaine étroite, où deux villages, dressant chacun son mince clocher en fer-blanc reluisant au soleil, s’échelonnaient le long du chemin qui longeait le rivage recourbé en forme de eroissant.

L'entrée de la baie était flanquée d’un mamelon élevé, et sur la rive on apercevait çà et là des masses de rochers gaiement colorés de lichens, et tachetés de teintes métalliques oranges et écarlates.

La sempiternelle frondaison de pins nains était la seule forêt visible bien que la baie des Ha-Ha soit un port considérable pour le commerce de

bois. Quelques goélettes étaient là occupées à recevoir leur cargaison de

planches de pin odorant.

Le quai où le bateau se trouvait accosté était tout animé de travail- r

leurs et d’oisifs.

On embarquait du bois que l’on transportait à bord dans des brouettes

Hi, i conduites par des paysans.

Hi Ceux-ci, arrivés au haut de la passerelle, arcboutaient leurs iarges i Hi pieds sur la pente unie et glissante, puis, entrainés par leur charge, se I A précipitaient à bord plus ou moins la tête la première. P [la Au milieu de la confusion qu’occasionnaient ces tours de forde, une b Hil | procession d’autres paysans s’introduisait à l'intérieur, chacun portant i Hl sous son bras une espéce de coffret en forme de cercueil. ' Hi {| Le colonel Ellison commençait à craindre que ces boîtes ne renfer- a ha massent tout la marmaille de la baie des Ha-Ha, Mais la réflexion qu’une pl i région aussi froide n’aurait pu en produire une aussi énorme quantité le phe wii | remit un peu, et l’employé comptable le rassura pleinement en lui affirmant ta Wit | que ces boîtes ne contenaient que des bleuets (1), et qu’on pouvait en acheter tant qu’on en désirait pour dix-huit sous le boisseau. , le | Cela lui donna une poignante idée de la pauvreté de l’endroit, et il qi acheta, des petits garçons qui venaient à bord, une telle quantité de fram- fe: Hit boises sauvages dans des cassots, cornets ou cornes d’abondance en écorce fer Il de bouleau, qu’il fut obligé d’en faire cadeau à ces mêmes petits vendeurs po ll dont il avait épuisé l’assortiment.

| Il était au moment d’entrer en arrangement avec un petit idiot HK superbe, qui avait une bosse dans le dos et une loupe sur le côté de la tête, Ut] et qui était enchanté d'accepter par charité les fruits sauvages de son propre pays, lorsque la: foule pressée aux alentours s’écarta doucement

| ll pour laisser passer un individu qui, après un salut élégant adressé au Hh colonel, lui dit d’un air enjoué : pa HHH — Bonjour, Monsieur, bonjour !

Hl — Comment vous portez-vous, demanda le colonel Ellison ? m Mais l’autre, qui ne songeait qu'aux affaires, lui répondit : a ?

Hill; ; ; + : , j — Je suis, Monsieur, le seul homme qui parle anglais dans la baie des

Hi Ha-Ha, et je viens vous offrir mon cheval et ma voiture, si vous désirez pl

HHH faire une promenade sur la montagne avant Je déjeuner. Vous y serez ho

| aussi longtemps que vous voudrez pour la somme de trente-six sous. Je gra

il vous montrerai tout ce quien vaut la peine dans la localité, et en parti- ‘

UHH 4 culier la magnifique vue de la baie qu’on a du haut de la montagne. C’est

Ht très beau, Monsieur, je vous assure. pre

L'individu débitait son anglais si couramment ; il avait une paire de

} mousta*hes si triomphantes et si largement développées ; il clignait l'œil les

gauche d’une façon si insoucieuse avec sa paupière lourde et tombante, qu’il nu

Hi | gagnait naturellement les cœurs. pa

Hi th Le colonel Ellison consentit à la promenade proposée, pour lui-méme ;

Hilt et les dames de sa compagnie, et se mit tout joyeux à la recherche de m1

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I] les rejoignit sur le gaillard d’arrière, en train d'admirer le paysage rustique, et

Fraîches comme un matin de la saison nouvelle,

Ce n’était pas un observateur bien particulier que le colonel ; et puis il ne connaissait guère la garde-robe de sa femme, comme tout bon mari, qui, le quart d'heure de Rabelais passé, oublie immédiatement ce que sa moitié peut avoir acheté, Mais il ne put s'empêcher de s’apercevoir que certains brillants détails de costume qui s’associaient vaguement dans son souvenir avec la personne de sa femme, rehaussaient maintenant la jolie figure et les charmantes formes de sa cousine.

Une écharpe de couleur riante négligeamment nouée autour de son cou pour la préserver de l’air froid du matin, un ruban plus joli, un corsage plus élégant que ne portait d'ordinaire Mlle Ellison —- que sais-je, moi ? — un air de préparation à la bataille, frappèrent les yeux du colonel, tandis qu’une rougeur accusatrice colorait les joues de la jeune fille.

— Kitty, dit-il, vous ne vous laisserez pas traiter comme une oie, je

l'espère, — Je compte, qu’elle ne le permettra pas même à vous, rétorqua la jeune femme. Colonel Ellison, jouez le rôle que vous voudrez, mais pas celui de femmelette, et je vous en saurai gré. Je trouve qu’il n’est guère convenable pour un homme d’être toujours à remarquer la toilette des dames.

— Qui parle de toilette ? demanda le colonel en se retranchant derrière les mots.

— Alors tant mieux, si vous n’en parlez point. Oui, j'aimerais bien à faire cette promenade. Nous avons du temps ; le déjeuner ne sera pas près avant huit heures. Où est la voiture ?

Le seul orateur anglais de la baie des Ha-Ha s'était emparé des légers pardessus des dames, et les emportait.

— Par ici! par ici! disait-il, en montrant du doigt, sur le rivage, une masse de voitues beaucoup plus nombreuses qu’on aurait pu s’y attendre dans un endroit comme la baie des Ha-Ha, J'espère que vous n’aurez pas d’objection à ce que j’emméne un autre voyageur avec vous. Il y a de la place pour tout le monde. Un voyageur qui a l'air d’un parfait gentilhomme, ajouta-t-il en se donnant de l’importance et en affectant une gracieuseté comique dont il avait sans doute hérité de ses clients anglais.

— Plus on est de fous plus on rit, répondit le colonel Ellison.

— Non, pas du tout, dit sa femme qui ne songeait aucunement au proverbe.

Son regard avait rapidement inspecté toute la rangée de véhicules, et les avait tous trouvés inoccupés, à l'exception d’un seul, où elle avait reconnu, sur les épaules de quelqu'un qui avait le dos tourné, l’irréprochable paletot d’Arbuton.

Mais nous devrions peut être expliquer les motifs de Mme Ellison, mieux que ne pourrait le faire seule sa manière d'agir.

Elle ne s’occupait guère d’Arbuton, et n’avait aucun désir arrêté de voir Kitty s'en éprendre. Mais il y avait la deux jeunes gens rapprochés par une circonstance romanesque ; Mme Ellison était née entremetteuse d’unions matrimoniales, et résister au désir de rendre les relations plus inti-

TUNER M

M ÉD, aa bc RUE

tH 22 UNE RENCONTRE

Hi | mes — dans l'intérêt du mariage considéré au point de vue abstrait — était un 1 pour elle une impossibilité. sai | Pour le moment, tout son être s’absorbait dans cette idée. Son cœur, J’ il i entièrement dévoué à Kitty qu'elle admirait avec une espèce de généreuse po | | exaltation, débordait de bonnes intentions. fat

| En un mot, elle efit volontiers fait le sacrifice de sa dernière toilette | en faveur de cette créature si digne de respect, qui avait le pouvoir d’a- |

| jouter un nouveau chiffre à la nomenclature des mariages de ce monde. de Il Nous espérons que le lecteur est comme nous, et qu’il ne trouve en cela le Hii rien de vulgaire ni d’inconvenant.

i) C’était de l’enthousiasme pur et simple, une impulsion noble et désin-

Hil! téressée ; et nous sommes sûr que les hommes devraient regretter de n’étre n’e Mill pas plus souvent dignes d’avoir le bénéfice d’un tel sentiment.

ih Les femmes ont souvent à se plaindre, dans la délicatesse de leur cœur, de Hh de ce qu’en réalité, les hommes ne méritent point le sort qu’elles se dé-

ti vouent à leur préparer, ou, en d’autres termes, de ce que les femmes ne pa Hi peuvent pas se marier entre elles. dif NU Nous n’aurons pas la témérité d'entreprendre une description détaillée De | i des petits artifices de Mme Ellison, car alors on la prendrait certainement Hi | pour ce qu’elle n’était pas, pour une maladroite conspiratrice ; et nous ne | | réussirions qu’à prouver notre ignorance en pareille matière.

| Arbuton s’en aperçut-il jamais? Il est permis d’en douter, En sa | qualité d'homme, il était naturelloment aveugle et obtus. | Mais aussi, d’un autre côté, il connaissait beaucoup plus le monde que | Mme Ellison, et peut-être le jeu de celle-ci était-il pour lui aussi clair que le jour. En tous cas il est probable qu’il ne lui découvrit aucun dessein | prémédité.

| Il ne pouvait soupgonner pareille chose chez une personne qu'il con- | naissait à peine, et à laquelle il se sentait si désespérément supérieur. il . Une fine couche de glace, telle qu’on en voit se former en automne 8 q | . . .

| sur la surface tranquille des étangs que paralyse la gelée du matin, avait

refroidi ses manières pendant la nuit ; mais il la sentit se fondre à l’accueil | rod | cordial qu’en lui fit. gr Hi i D’un saut il descendit de voiture pour offrir aux dames le choix des et Hi sièges. Quand tout fut disposé, il se trouva assis à côté de Mme Ellison, car AN Kitty avait, avec un certain empressement, pris place auprés du colonel. fo WHE L’excés de zèle put seul soutenir Mme Ellison dans la flatteuce persis- Hi tance qu’elle mit à babiller avec Arbuton, et l’empécher de manifester son md | déplaisir à cet acte de révolte de la part de Kitty. chi Quand la voiture se mit à gravir la pente de la montagne, le chemin était si rocailleux que les ressorts se choquaient ensemble d’une façon pa inquiétante, et les dames ne purent s'empêcher d’en gémir. ; lég — Ne craignez pas, ma chère, dit le colonel, en se tournant vers sa le femme, nous avons avec nous tout ce qu’il y a d’Anglais dans la baie des “ Ha-Ha. El Cette phrase lui valut sur le champ un petit clin d'œil d'amitié et de bonne camaraderie de la part du conducteur, à qui elle parut avoir délié la 4 ba langue, car il entama immédiatement la conversation : — Voyez-vous mon chien comme il saute au nez de mon cheval ? C’est ai

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un chien dressé pour la chasse à l’orignal ; il saute ainsi pour s'exercer à saisiu l'animal par le mufle. Vous devriez venir durant la saison de chasse. J'aurais des Indiens à votre service, et je vous fournirais tout ce qu'il faut pour chasser, Je suis commerçant de bêtes sauvages, vous savez, et il me faut toujours être prêt à les capturer,

— Commerçant de bêtes sauvages ?

— Oui, pour Barnum et les autres propriétaires de musée ou directeurs de cirque. Je commerce sur le chevreuil, le loup, l'ours, le castor, l’orignal, Je caribou, le chat sauvage, le link....

— Quoi ?

— Le link.... le link! Vous dites des chevrewils et un chevreuil, n'est-ce pas? par conséquent des /yna doivent faire un link au singulier |

— Sans doute, dit imperturbablement le colonel. Y en a-t-il beaucoup de links dans cette endroit-ci ?

— Pas beaucoup ; et ils coûtent cher. J’ai été indignement trompé par un homme de Boston au sujet d'un link. Nous avions eu grande difficulté à le prendre; il avait mordu affreusement mon sauvage ; et M. Doolittle n’a pas voulu m’en donner le prix convenu.

— Quelle infamie !

— Oui, mais l'affaire aurait pu tourner encore plus mal. Il voulait que je lui remisse son argent, parce que l’animal ctait mort au bout de quinze jours, dit le marchand de bêtes sauvages, en jetant un coup d'œil au colonel Ellison, en même temps qu'il souriait de façon 4 s’introduire dans les oreilles la pointe de ses moustaches. I] faut croire qu'il avait reçu quelque mauvais coup. A moins qu’il n’eût la nostalgie. Peut-être aussi n’avait-il jamais joui d’une bien forte santé! Le link est un curieux animal, Mademoiselle, dit-il à Kitty, sous forme de conclusion.

Ils avaient gravi lentement le flanc de la montagne.

De chaque côté de la route, de maigres pâturages s’abaissaient au loin entrecoupés de racines et de monticules longs et irréguliers.

Les sommets étaient nus, mais dans les petites vallées, en dépit des rocaiiles, croissait un gazon vert tendre, court mais épais, et des groupes de vaches y paissaient en balançant leurs clarines au son doux et mélancolique.

Au dessous, la baie, dans son épanchement radieux, remplissait l’ovale formé par les coteaux.

Le steamer blanc, immobile auprès du quai, où tout était en mouvement, et les bâtiments noirs chargés de bois, donnaient de la variété à la charmante scène que complétaient les pittoresques villages de la rive.

C'était un spectacle simple, mais presque touchant, comme si ce doux paysage eût été jeté là pour faire trève à la longue suite de solitutes d4solées que nos /oyageurs venaient de parcourir. (C'était bien vraiwent là l'effet produit.

Arbuton devait avoir parlé d’autres voyages, car s'adressant à Mme Ellison :

— Ceci ressemble beaucoup à un paysage de Norvège, ditil. Cette baie pourrait être un fiord de la mer du Nord.

Mme Ellison murmura je ne sais quel compliment à la baie, au fiord, ainsi qu’à son interlocuteur ; mais Kitty se rappela comme elle avait été

brusquée la veille pour avoir prétendu qu’un paysage indigène pouvait, créer une impression quelconque.

— Enfin, dit-elle, vous avez donc réellement trouvé quelque chose dans un paysage américain ! Dans ce cas, uous devons en féliciter le paysage, ajouta-t-elle, avec un sourire joyeux et moqueur.

Le colonel la regarda d’un cil comiquement interrogateur. Mme Ellison se troubla. Et Arbuton, ayant entièrement oublié ce qui avait provoqué cette réflexion, parut intrigué et ne répondit rien.

I] avait aussi cela de commun avec cette sorte d’Anglais pour qui on le prenait souvent, qu’il ne cherchait jamais à éclaircir ce qu’il pouvait y avoir d’obscur dans la conversation.

S'il ne trouvait point de réponse dans son for intérieur, il vous abandonnait de suite à la responsabilité de votre remarque incormprise.

Son silence mit Kitty en proie à une bien mauvaise opinion de lui, car il donnait à son inoffensive saillie les apparences d’une attaque injustifiable.

Mais en ce moment leur automédon vint à son secours.

— Mesdames et Messieurs, dit-il, ici finit la promenade de la montagne.

Et tournant bride, il partit au grand trot dans la direction du village:

Au pied de la montée, ils se trouvèrent de nouveau près de l’église, et les voyageurs manifestèrent le désir de descendre de voiture pour en visiter l’intérieur.

— Oh! certainement, dit le cocher ; ‘| n’est pas encore terminé, mais vous pouvez y faire toutes le: prières que bon vous semblera.

L'église était propre et décente, comme presque toutes les églises canadiennes ; et à cette heure matinale plusieurs villageois étaient à leurs dévotions.

Le chemin de la croix de rigueur, en dessins lithographiés, ornait les: murs, et sur le grand autel toujours le même faux éclat de peinture et de sculpture.

— Je n’aime pas à voir ces choses, dit Mme Ellison. Cela respire l'idolâtrie ; qu'en pensez-vous, monsieur Arbuton ?

— Ma foi, je n’en sais rien. Je ne vois pas quel mauvais effet pourrait en résuiter pour la population.

— Je suis d'opinion qu'ils ont besoin d’une foi robuste dos cess

climats froids, dit le colonel. Cela contribue à les tenir chauds. Il y

aurait trop de courants d’air dans cette église nue. Il leur faut quelque:

chose de serré, de pelotonné. Imaginez-vous un de ces pauvres diables écoutant un sermon libéral sur les oiseaux, les “fruits, les fleurs et les beaux sentiments, et puis s’en retournant chez lui par-dessus les montagnes, quand le mercure marque trente degrés au-dessous de zéro ? Il n’y pourrait point tenir.

— C'est certainement vrai, répondit Arbuton.

Et promenant son regard autour de lui comme pour soumettre l’ensemble de la petite église à un examen froid et impartial, en prenant pour base les règles générales du bon goût, il la trouva vulgaire,

Quand ils eurent repris leurs places dans la voiture, la conversation échut presque entièrement au colonel, qui, suivant son habitude, soutiraæ tous les renseignements qu'il put du cocher, Il apprit que, en dépit de sa théorie, les habitants de la baie des Ha-Ha n'étaient pas tous si bons catholiques.

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— En voici un, par exemple, dit le Canadien, en se désignant luimême et en se servant d’une locution populaire qu'il avait probablement apprise de quelque voyageur américain, ~ i n’est pas si catholique que tout. ça — pas beaucoup ! Il a trop étudié pour s'occuper de religion. Ilya tout un parti chez les Canadiens-français d'ici qui sont opposés aux prêtres et en faveur de l’annexion aux Etats-Unis.

Et tout en cheminant à travers les maisonnettes en troncs d'arbres couvertes d’écorce de bouleau, il donna ample satisfaction à la curiosité du colonel sur les affaires locales, le caractère et l’histoire de ses co-villageois: qu'ils rencontraient sur la route.

Tl connaissait les jolies filles et les saluait par leur nom, interrompant par ces courtoisies l'espèce de conférence qu’il était en train de faire au colonel sur la manière de vivre dans la baie des Ha-Ha.

Il n’y avait qu’une seule maison en brique — qu'il avait construite lui-même, mais qu’il avait été obligé de vendre dans une saison où le commerce des bêtes fauves n'avait pas donné, — et les autres édifices descendaient dans l'échelle architecturale de degré en degré jusqu’aux pittoresques granges au toit de chaume.

Il excusait ses dernières auprès des Américains, en alléguant que ce misérable chaume était quelquefois utile pour sauver la vie des bestiaux à la fin d’un hiver rigoureux et exceptionnellement long.

— Et la population, demanda le colonel, que fait-elle pendant l'hiver pour tuer le temps ?

— Nous tirons le bois de la forêt, nons fumons la pipe, et faisons la cour aux jeunes filles. Mais n’aimeriez-vous pas à visiter l’intérieur de l’une de nos maisons ? Je serais heureux de vous montrer la mienne, et de vous offrir un verre du lait de mes vaches. Je regrette ne ne pas avoir d’eau-de-vie, mais il est impossible de s’en procurer ici.

— N’en parlez nas, répondit gaiement le colonel ; comme breuvage du matin, rien ne vaut un verre de lait.

Ils entrèrent dans la meilleure chambre de la maison, — vaste, basse, faiblement éclairée par deux petites fenêtres, et fortifiée contre l'hiver par un énorme poéle canadien en fonte.

C'était rustique, mais propre, avec un air de confort passable.

On voyait à travers la fenêtre un tout petit jardin potager autour duquel croissaient les fleurs les plus vigoureuses.

— Ces haricots-là, dit l'hôte, sont pour la soupe et le café. Mon blé-d’inde, ajouta-t-il en montrant quelques rangées de mais nain, a échappé aux premières gelées d'août, et ainsi j'espère en avoir encore quelques épis cet été.

— Cela ne me semble pas être exactement ce qu’on pourrait appeler un climat bien attrayant, qu’en dites vous ? demanda le colonel.

Le Canadien était un petit homme rude et fort en apparence, mais ce fut avec une espèce d'émotion qu’il répondit :

—- Un climat cruel, Monsieur. Quand j’arrivai ici,! c'était une forêt. J'y ai vécu vingt ans, et vraiment cela n’en valait pas la peine. Si c'était à recommencer, j'aimerais autant ne point vivre du tout. Je suis né à Québec, dit-il, comme pour faire comprendre qu’il était habitué aux climats tempérés, et il se mit à raconter quelques incidents de sa vie à la baie des

Ha-Ha. Je voudrais continua-t-il, vous voir passer quelques temps avec moi. Je vous assure que vous ne trouveriez pas le climat si rude en été, Tl y a des ours dans la forêt, dit-il au colonel, et vous pourriez en tuer un facilement.

— Mais alors, répliqua ce dernier en riant, je contribuerais à ruiner votre commerce de bêtes féroces,

Arbuton paraissait fatigué de tout cela.

Il ne s’intéressait ni aux nuits hâtives, ni à la pauvreté, ni aux ours ‘d'été de la baie des Ha-Ha.

Il était assis là, dans ce singulier salon, son chapeau sur ses genoux, dans l'attitude patiente et pleine de réserve d’un monsieur en visite.

— Il n’a pas de seatiments, se dit Kitty.

Mais c’est là un sujet sur lequel l'erreur est facile.

On pouvait piutôt dire d’Arbuton qu'il avait toujours eu de la répugnance pour tout ce qui était en dehors d’un monde très restreint, et qu il

n'était pas doué d’une vive imagination.

De plus il avait une certaine répulsion, si l’on peut s'exprimer ainsi, ‘pour la pauvreté. Cette détresse ne le touchait pas, comme Kitty, parce ‘qu’elle était rare et intéressante ; bien que, sans aucun doute, dans un moment donné, il eût fait autant qu’elle pour venir en aide au malheur.

— Un peu trop d’autobiographie, dit-il a Kitty, en attendant avec elle, à la porte, que le Canadien eût tranquillisé son chien, qui s'exerçait toujours à chasser l’orignal en faisant d’affreux bonds au nez du cheval. La manie que ces gens ont de parler d’eux-mén:es est toujours ennuyeuse. Mais je pp qu’il est dans Vhabitude d'employer ce moyen-là pour s’attirer la

smpatuie des voyageurs. Vous ne pouvez plus convenablement offrir vingtcing sous à quelqu'un qui vous a mis ainsi dans ses confidences. Avez-vous trouvé quelque chose d’assez extraor naire dans sa maison, miss Ellison, pour le justifier de nous y avoir conuuits ? demanda-t-il avec cet air qui semble vous dire: ‘Je sais que vous êtes de mon avis,” et qui vous choque également, que vous le soyez ou que vous ne le soyez pas.

Quant a Kitty, chaque figure qu’elie avait rencontrée dans sa promenade lui avait r.conté sa pathétique histoire.

Elle était entrée par la pensée dans chaque maison de la route, révant aux humbles drames dont ehaque foyer pouvait avoir été le théâtre.

Tout ce que leur hôte avait dit uonnait forme et couleur à ce qu’elle

‘s'était imaginé des luttes de la vie dans cette contrée, et elle se sentit bless4e de voir ce froid scepticisme jeter son ombre sur les tons sympathiques du tebleau qu’elie avait dans |’esprit.

Elle ne sut d’abord que dire; elle jeta un regard de troubie et d’em- ‘barras sur son interlocuteur ; puis elle répondit :

— Il me semble que je ne suis pas de votre opinion : j’ai été au contraire vivement intéressée,

Et, comme si elle eût regretté cette phrase un peu sèche, elle chercha bientôt une occasion quelconque d'en adoucir l'effet.

Mais pendant le court trajet qu ils firent jusqu'au bateau-à- vapeur, elle ne trouva rien à faire remarquer, si ce n’est que l'air du matin était délicieux.

-— Oui, mais un peu frais, dit Arbuton, dont les sentiments ne paraissaient pas avoir besoin d’aucun émollient.

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Et la conversation passa aux autres. Sur le quai, il aida Kitty à descendre de voiture, car le colonel donnait toute son attention & ce que disait le cocher ; puis il offrit sa main à Mme Ellison.

En se levant de son siège, celle-ci fit un léger faux pas, et quand elle fut descendue :

— Je crois que je me suis donné une légère entorse, dit-elle en riant; ce n’est rien sans doute.

Et elle s’évanouit dans les bras du jeune homme.

Kitty jeta un cri, et en un instant le colonel eut pris la place d’Arbuton. Ce fut une scène, et rien ne pouvait être plus désagréable à ce dernier que le brouhaha causé par l'accident arrivé à cette pauvre Mme Ellison, parmi les paysans qui se trouvait la, les hommes de l'équipage et les voyageurs penchés sur le plat-bord pour voir ce qui se passait. Peu d'hommes savent se montrer utiles dans les circonstances pressantes de ce genre ; et, débarrassé de son fardeau Arbuton ne savait plus que faire.

Il allait de ci de là avec anxiété et sans aucun résultat, pendant qu'on transportait la malade au grand air, sur l'avant du steamer, où, en quelqres minutes, il eut la satisfaction de lui voir rouvrir les yeux.

Ce n’était pas le temps de parler, et il s’éloigna d’un air presque . coupable, avec le reste de la foule qui se dispersait.

Mme Ellison adressa ses premiers mots à Kitty, qui se tenait toute pale auprés d’elle :

— Vous pouvez avoir tous mes effets maintenant, dit-elle, comme si c’eût été là une clause de son testament, sa dernière pensée peut-être en perdant connaissance.

— Mais, Fanny, s’écria Kitty avec un rire nerveux, vous n’allez pas mourir, Une entorse au pied n’a rien de f:,tal. :

— Non; mais je sais qu'une personne qui s’est foulé la cheville ne saurait mettre le pied par terre durant des semaines; et je n'aurai plus besoin que d’une robe de chambre, vous savez, pour rester sur un canapé.

Et la jeune femme posa tendrement la main sur la tête de Kitty, comme une mère inquiète de ce que deviendra son enfant quand elle ne sera plus là.

Elle comparait dans son esprit l'avantage pour Kitty d’avoirune garderobe complète à sa disposition, avec la perte qu’elle allait faire des petits str’ tagèmes d'amitié dont elle ne pouvait se passer.

Incapable de se prononcer soit d’un côté soit de l’autre, elle soupira.

— Mais, Fanny, vous ne pouvez pas voyager en robe de chambre.

— Le fait est que je voudrais savoir si je puis voyager du tout. Mais

je le saurai dans vingt-quatre heures. Si cela enfle, il me faudra passer ‘quelque temps à Québec ; et si cela n’enfle pss, il pourrait y avoir quelque

chose de lésé à l’intérieur. J’ai lu que des personnes qui se croyaient tout à fait remises, après certains accidents, se trouvaient tout à coup dans un état très dangereux. Le mauvais côté des lésions intérieures, c’est que vous ne vous en apercevez pas. Non point que je redoute rien de semblable dans le cas actuel ; mais à tous hesards quelques jours de repos ne me feront pas de mal. On achète à Québec aussi bien et même un peu moins cher qu’à Montréal. Je pourrai sortir en voiture, vous savez, et passer mon temps aussi agréablement dans un endroit que dans l’autre. Je suis sûre que

Il est ‘si cha

nous nous y amuseroas. Et puis, il n’y a pas de nécessité pour que le colonel soit de retour avant un mois. Je pourrais peut-étre aussi parcourir les magasins à l’aide d’ure béquille. ,

Pendant que le monologue de Mine Ellison se poursuivait, à peine interrompu ici et là par Kitty, le mari était allé à la recherche d’une tasse À moi de thé et autres légères douceurs indispensables aux dames après une d'hiv synvope.

Quand il fut de retour, Mme: Ellison demanda des nouvelles d’Arbuton, qui, après être revenu voir si tout était pour le mieux, avait disparu de nouveau.

— Ma foi, notre ami de Boston porte sa part des embarras de ce matin, comme un héros.... ou comme une dame qui s’est donné une entorse, dit le colonel en disposant les rafraîchissements. En voyant le ravage qu'il fait dans le jambon, les œufs et la chicorée, on se convaincrait qu’il n’y a rien pour ouvrir l'appétit comme le regret de voir souffrir les autres.

— Vraiment ! et voilà cette pauvre Kitty qui n’a pas encore pute une bouchée ! s’écria Mme Ellison. Kitty, ailez déjeuner. Vous mettrez ma.

— Oh! non, Fanny, non.... et j'ai réellement faim.

-— Alors c’est très-bien, dit Mme Ellison, en apercevant un nuage humide dans les yeux de Kitty. Allez-y comme vous êtes, et ne faites pas vente

‘ attention à moi. ; chez:

Kitty partit en s’armant de courage à chaque pas, et quand elle s’assit Seth en face a’Arbuton son teint était animé, il est vrai, mais elle avait la hardiesse du lion.

Lui, avait maudit son étoile qui l'avait pour ainsi dire poussé de plus quel en plus en avant dans l'intimité de ces gens-là, comme il les appelait en lui- anew même. I) se disait que juste vingt-quatre heures auparavant, il les avait dei rencontrés et s'était promis de n’avoir rien à déméler avec eux. Or, | daus cst espace de temps, la jeune fille l’avait amené à s’excuser pour une maladresse qu’elle avait commise elle-même ; il avait épié sa conversation ;. il avait parlé sentiment avec elle jusqu'à minuit; ils avaient fait une promenade du matin ensemble ; et pour terminer il avait donné une entorse pris à Mme Ellison, qui était tombée évanouie dans ses bras. C'était révoltant. les p

Et pour comble, il se trouvait obligé de prendre une attitude de regret. À ont? et de prière vis-à-vis de cette Mme Ellison, la personne qu’il aimait le moins de toute cette compagnie.

Il engloutissait donc avec dépit un énorme déjeuner en se laissant. aller à une distraction maussade, lorsque Kitty arriva près de lui.

— J'espère, lui dit-il, que Mme Ellison va mieux.

— Oh bien mieux! ce n’est qu’une entorse. deste

— Une entorse peut devenir quelque chose de trés désagréable, dit. de À Arbuton, d’un ton lugubre. Miss Ellison, s’écria-t-il, je n’ai été qu’un $ sujet de désagrément pour vous tous depuis que je suis embarqué dans ce bateau.

— Pensez-vous qne notre mauvais génie serait une expression trop: forte, suggéra Kitty ?

— Point du tout; ce serait plutôt un-euphémisme — une basse: flatterie, de fait. Donnez-moi un nom pire que celui-là.

— Je ne trouve rien. Je dois vous laisser à votre propre conscience.

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Il est fâcheux que notre promenade se soit terminée ainsi ; elle aurait été

si charmante !

Et Kitty s’encouragea de l'humeur apparente de son interlocuteur pour faire allusion à ce qui l'avait ie plus intéressée pendant la matinée. — Quel étrange petit nid que cette baie au milieu de ces montagnes

à moitié glacées! Et songez donc à l'hiver, aux quinze ou vingt mois d'hiver qu’on doit subir ici tous les ans! Cette pièce de maïs échappée aux

premières gelées d'août m'aurait tiré des larmes, Je suppose que c’est une

espèce d'été de la Saint-Martin dont nous jouissons en ce moment, et que

les froids vont commencer dans une semaine ou deux. Hier au soir, mon cousin et moi, nous prenions Tadoussac pour un endroit tranquille et retiré ; mais je suis sûre que Tadoussac va nous faire l'effet d’une métropole, à notre retour. Lorsque je serai chez moi, je crains que l’axitation

et le mouvement d’Eriécreek...

— Eriécreek ? chez-vous ? Je pensais que vous demeuriez à Milwaukee. —Oh non! ce sont mes cousins qui demeurent à Milwaukee. Moi,

je suis d’Eriécreek, dans l'Etat de New-York.

—Oh! dit M. Arbuton déconcerté et presque mécontent.

Milwaukee était déjà assez mal, bien qu’il sût que cette ville avait tiré en grande partie sa population de la Nouvelle-Angleterre, et qu’elle renfermât un grand nombre d’Allemands, ce qui pouvait expliquer le fait, chez ses compagnons de route, de n’étre pas entièrement barbares. Mais cet Eriécreek, Etat de New-York |...

— Je ne crois pas avoir entendu parler de cet endroit, dit-il.

— C’est une ville peu considérable, observa Kitty ; et je ne pense pas qu’elle soit notée pour rien de particulier. Elle n’est pas même située sur aucune ligne de chemin de fer. C’est plutôt un village, dans le nord-ouest ae l'Etat.

— Est-ce que ce n’est pas dans les régions pétrolifères ?

— Les régions pétrolifères sont assez nomades, vous savez, C'était dans leurs limites d'autrefois ; mais l’huile a été épuisée, et le pétrole s’est gracieusement retiré pour faire place au fromage et au raisin, lesquels ont pris possession des vieux mâtereaux et des chaudières rouillées. A voir les prairies, vous croiriez que toutes les chaudières à vapeur du monde, qui ont fait explosion, sont tombées du ciel dans les environs d’Eriécreek ; et chaque champ garde encore son appareil d'exploitation tel que l’ont abandonné le dernier dollar et la dernière goutte d'huile.

Arbuton s’efforça en vain de se mettre dans l'esprit ce que pouvait bien être Eriécreek.

Il n’aimait pas à voir ce nouvel endroit s’introduire dans les limites de ses connaissances géographiques ; il lui en voulait presque d’être le pays de Mlle Ellison, qu'il commençait à accepter comme une réalité, sinon parfaitement compréhensible, du moins incontestablement agréable, bien qu’il ressentit encore une certaine disposition à rejeter cette réalité comme inadmissible.

Il ne fit plus aucune question concernant Eriécreek ; et bientôt, comme sa compagne se levait pour aller rejoindre ses cousins, il s’en alla fumer un cigare, en réfléchissant au problème que lui posait cette jeune fille, dont le lieu de résidence et l’é‘ucation probable semblaient si peu en harmonie avec ce qu’elle paraissait être elle-même.

Mlle Ellison était douée d’une certaine confiance en elle-même mêlée d’une foi naïve en autrui, ce que Mme Isabel March avait représentée à son mari comme un charme puissant capable de gagner la sympathie de tout le monde, mais qu’il était difficile de faire parfaitement comprendre à Arbuton.

Elle devait ce charme en partie à la nature et en partie à son ignorance de la vie. C'était l'assurance jamais détrompée d’un cœur qui n’avait pas encore soupçonné chez les autres l'instinct des différences sociales, ou qui n’avait jamais songé qu'on pit le mépriser pour autre chose qu’une faute.

Si Kitty entretenait des idées aussi erronées sur les relations de la. bonne société, l'oncle Jack en était le premier responsable,

Dans l’ardeur démocratique de sa révolte contre les traditions virginiennes, il avait enseigné à sa famille que cette croyance dans toute autre distinction que celle de l'intelligence et de la vertu, était une mesquine et cruelle superstition.

Il avait réussi à ancrer si profondément cette idée dans l’éducation de ses enfants, qu'elle se réflétait sur leur existence ; et Kitty, quand vint son tour, en retrouva les vivants effets dans le caractère de ceux qui l’entouraient.

Le fait est qu’elle acceptait les théories extrêmes d'égalité à un degré qui enchantait son oncle, lequel, après avoir nourri et choyé ces théories

durant de longues années, commençait peut-être à sentir ses convictions.

s’ébranler, et se trouvait heureux de pouvoir les retremper dans la foi d’autrui.

Socialement aussi bien que politiquement, Eriécreek jouissait d’une organisation démocratique presque complète, et Kitty voyait peu de chose autour d’elle qui pit cortrecarrer les enseignements du docteur.

Les courtes visites qu’elle avait faites à Erié, à Buffalo, et — depuis le mariage du colonel — à Milwaukee, n'avaient pas été suffisantes pour la. détromper.

Personne ne lui avait manqué d’égards, excepté certains êtres grossiers et ignorants.

Avec les gens bien élevés, elle s'imaginait toujours se trouver en communauté de sentiments et d’esprit ; et elle avait fait la connaissance d’Arbuton avec d'autant plus de confiance que, étant de Boston, il devait nécessairement avoir une âme cultivée.

La vie de réclusion qu’elle menait forcément à Eriécreek lui laissait beaucoup de loisirs qu’elle consacrait à la lecture, dans un âge où les autres petites filles vont encore à l’école.

Le docteur avait des goûts littéraires, un peu ponsifs, mais sérieux.

Sa bibliothèque était assez bien garnie d’anciens auteurs anglais, poètes, publicistes et romanciers, avec un historien par-ci par-là, et Kitty les lisait comme tne enfant, se nourrissant l’esprit de choses qu’elle ne comprenait pas encore, mais dont la beauté se révélait à elle petit à petit, à mesure qu’elle avangait en âge.

Mais ce qui lui plaisait infiniment plus que ces vieux classiques un peu surannés, c’étaient les livres plus modernes qu'avait laissés son cousin Charles — l’espérance et l’orgueil du docteur — mort un an avant l'arrivée de Kitty dans la maison.

Il portait le nom de son père, à elle, et l’oncle Jack semblait retrouver à la fois, dans sa nièce, son fils et son frère,

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Lorsque Je goût de la jeune fille pour la lecture commença à se révéler: sérieusement, le vieillard ouvrit un jour certains rayons dans une petite chambre, en haut, lui en donna la clef, en lui disant avec une fierté triste et avec ce ton un peu solennel des gens de la Virginie, qu’il avait toujours conservé :

— Ces livres appartenaient à mon fils, qui aurait été un jour un grand écrivain ; maintenant ils sont à toi.

Plus tard, quand le docteur mettait la main sur certains livres de cette collection, que Kitty laissait par hasard sur quelque meuble de l’appartement, il s’endormait en les regardant ; ou bien, en apercevant quelque note écrite en marge, il remettait doucement le volume où il l'avait. pris, et sortait précipitamment de la chambre.

— Kitty, tu ferais mieux de ne pas laisser les livres de ce pauvre Charlie ci l’oncle Jack peut les voir, disait alors l’une des cousines, Virginia ou Rachel ; je ne crois pas qu’il s'intéresse beaucoup à ces écrivains-là, et la vue de ces livres lui fait saigner le cœur.

De soïte que Kitty garda les livres pour elle seule, et la plupart du temps s’enferma avec eux à |’étage supérieur, dans la chambre qui avait appartenu à Charles Ellison.

Là, parmi ces témoins de rêves ambitieux du jeune homme défunt, elle devint réveuse, et l’on aurait dit que, en héritant des lieux qu’il avait occupés pendant sa vie, elle avait en même temps hérité de son esprit fin et délicat.

Le docteur, ainsi que l’insinuait ses filles, ne s’occupait guère des auteurs modernes qui avaient fait les délices de son fils.

Ainsi que bien d’autres hommes au cœur simple et naïf, il croyait que depuis Pope, il n'avait existé qu’un grand poète, Byron, et pour lui Tennyson, Browning et les autres poètes modernes étaient de l’hébreu.

Parmi les Américains, il avait une haute opinion de Whittier, mais il préferait Lowell à tous les autres, parce qu’il avait écrit les Biglow Papers, et encore ne voulut-il jamais avouer que les dernières séries fussent aussi bonnes que les premières.

Ces auteurs, ainsi que les autres principaux poètes de notre nation et de notre langue, se trouvaient dans la bibliothèque dont Kitty avait hérité de son cousin, en même temps qu’une collection complète des différents romanciers contemporains, lesquels, en somme, lui plaisaient encore plus que les poètes. Elle tirait aussi parti des différentes publications périodiques auxquelles son cousin avait été abonné, et la maison était remplie de journaux de toute espèce, depuis le Courrier d’Eriécreek jusqu’au Tribune de New-York.

Enfin, avec les allées et venues des visiteurs excentriques dont nous avons parlé, ses lectures continuelles, ses courses à la campagne en compagnie de l'oncle Jack, l'éducation de Kitty s'était faite rapidement, et tout cela avait au moins eu pour effet de donner à la jeune fille beaucoup de vivacité d’esprit et certaines opinions bien arrêtées.

Ajoutons que si quelque chose eût pu lui faire perdre son heureuse simplicité et lui donner de l'affectation, l'air vif et sain que l’on respirait dans l’intérieur de la famille Ellison lui eût servi de contre-poison.

Il y avait une telle bonté dans la discipline de cette maison, que Kitty ne se rappelait pas y avoir jamais été froissée en quoi que ce fût.

C’était à cette époque un moment de gaieté pour elle que de s’asseoir ‘avec ses cousines, pour travailler à quelque ouvrage, s’abandonnant avec elles à un caquetage, libre, rapide, désordonné, avec une pointe de raillerie à adresse de quiconque s’approchait d’elles, — tout cela tempéré par un excès de bonne humeur un peu drôlatique, ou par une légère teinte de mélancolie native.

Le dernier visiteur original, quelque cancan du voisinage, quelque folie de jeunesse ou quelque prétention de Kitty, certain de leurs actes, une gaucherie des garçons — s'ils se trouvaient à la maison et venaient flâner à l’intérieur — leur servaient de thème à broder les plus curieuses drôleries du monde, excepté toutefois quand l’oncle Jack était présent, et qu’elles le plaisantaient à n’en plus finir sur ses travers ou ses théories caractéristiques.

Mais à ces personnes, à ce genre de vie, Arbuton n'aurait rien compris, s’il les eût connus.

Sous certains rapports c'était un excellent homme, et il méritait le respect pour ses qualités.

IL était très sincère ; son esprit avait beaucoup de pureté et de droiture ; il était scrupuleusement juste, au meilleur de sa connaissance.

Il y avait chez lui plusieurs traits de caractère qui aurait convenu, on ne peut mieux, à la carrière qu’il avait d’abord eu l'intention d’embrasser, car il avait fait des études préliminaires de théologie.

Mais, au dire de ceux qui ne l’aimaient pas, c'était justement la noblesse de ses croyances qui l'avait détourné de cette vocation ; on prétendait qu’il n’aurait jamais pu frayer avec la plèbe des élus. 4

— Arbuton, disait un jeune homme joufflu que l’on considérait comme le loustic de la classe, Arbuton pense qu’il y & des personnes de basse extraction dans le ciel, et il ne peut se faire à cette idée-là.

Arbuton n’aimait pas ce gouailleur, ni aucun de ses compagnons

d’études, trop pauvres pour porter des gants ou suivre la mode; leurs

pensions et logements mesquins, ainsi que leurs manière de vivre des legs pieux et des bontés du voisinage, offensaient ses instincts aristocratiques.

— Aussi il y renonce, n’est- -ce pas ? dit le même plaisant en apprenant son départ de l'école. Si Arbuton eût pu être un apôtre accrédité par Dieu lui-même auprès de la meilleure société, tenu de sauver seulement des âmes bien alliées, bien élevées et appartenant à d'anciennes familles, il aurait pu embrasser l’état ecclésiastique.

Cela était un peu exagéré, sans être entièrement inexact, Il y avait longtemps qu’ Arbuton avait abandonné l’idée de se faire pasteur ; et depuis il avait voyagé, il avait fait son droit, il était devenu un homme de société et de cercles ; mais il conservait encore certains des traits caractéristiques qui avaient failli déterminer sa vocation.

D'un autre côté il était resté imbu des préjugés qui passaient pour l'en avoir détourné. Il était exclusif par instinct st par éducation,

Tl accordait bien une certaine somme d'intelligence au commun des mortels, et il aurait pu même, s’il eût été en relation avec d’autres classes que la sienne, reconnaître certains mérites et certaine valeur là où il ne les avait pas encore soupçonnés, mais nous ne croyons pas que son cœur en eût été touché pour cela.

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Ses doutes concercernant ces gens de |’Ouest étaient très naturels, sinon absolument justifiables ; et quant à Kitty, s’il eût mieux connu tout ce qui la concernait, je ne vois pas comment il eût pu croire en elle un seul instant,

Quoi qu’il en soit, après avoir fumé son cigare, il se mit à la recherche. de ses trois compagnons, et les trouva sur la promenade d'avant,

Lorsque Kitty s'était éloignée, il était d’assez bonne humeur, bien que, la jeune fille se dit, à son grand amusement, qu’il n'avait rien fait pour mériter de l'être, si-ce n’est d’avoir donné une entorse à Mme Ellison.

Au moment où il apparut, celle-ci venait de faire la remarque que cela commençait à enfler un peu, preuve qu'il n’y avait point de mal a l'intérieur ; et Kitty, qui avait compris, aussi facilement que si elle le lui eût dit, que la jeune femme voulait parler de son pied, s'était affligée et réjouie avec elle, 2t l’on avait déclaré que le colonel était la cause de tout.

Ceci rendait les excuses d’Arbuton assez inutiles ; mais elle n’en furent. pas moins gracieusement reçues.

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