INE RENCONTRE
Deux peupliers minces et élancés se dressaient contre l’abside de la chapelle, mariant leurs cimes au-dessus du toit; et tout prés, sous le porche, deux religieuses étaisnt assises au soleil, immobiles, en robes noires, avec des voiles de même nuance tomoant sur leurs épaules, leur pâle figure perdue dans l’espèce de camail en toile blanche qui les enveloppait de la poitrine à la tête. ®
Les mains posées sur leurs genoux, elles ne paraissaient pas apercevoir les autres religieuses, qui se promenaient dans les allées du jardin avec de petites filles, leurs élèves, répondar.t de temps à autre à leurs éclats de rire, d’une voix aussi douce et aus’i innocente qu’elles.
Kitty les regardait d’en haut, le cœur ému.
Ce n'étaient pour elle que les figures d’un tableau représentant quelque chose d’ancien et de poétique ; mais elle les aimait, les plaignait, et les admirait tout comme si elles n’eussent réellement pas été autre chose. Il était impossible qu’elles habitassent le même monde que Kitty, qui croyait rêver sur un livre de la chambre de Charlie, à Eriécreek.
Elle posait sa main sur ses yeux pour mieux voir, lorsque le canon du midi gronda sur la citadelle. La cloche de la chapelle fit entendre son appel discordant, et ces masques étranges, ces singuliers oiseaux noirs, gorge et figure blanche, rentrèrent en foule.
Au même instant, sous la fenêtre, un petit chien hurla douloureusement au son félé de la cloche ; et Kitty, dans son impartiale gaiété, se détourna de la scène romanesquement réveuse du jardin des nonnes, vers la naive comédie sur laquelle la lugubre note attirait son attention.
Quand il eut donné cours à son angoisse, l’animal reprit son attitude de petit chien français, paisible s’il en fût jamais, et s’en alla dormir auprès d’un gros chat paresseux dont ni la cloche ni lui n’avaient pu interrompre le somme au soleil.
Un homme à tournure de paysan sciait du bois ; un petit enfant était là, tranquille, au milieu des pieds d’alouettes et des œillets d’un tout petit jardin, tandis que par-dessus des pots de fleurs qui s’épanouissaient sur la fenêtre basse de la maison voisine attenante à cet enclos, une figure de jeune mère regardait paisiblement à l'extérieur.
La grande étendue des terra*ns du couvent laissait à peine un espace respirable aux humbles fleurs de ce jardinet, qui, avec la basse palissade le séparant des cours voisines, semblait un jouet d'enfant ou le décor d’un théâtre de marionnettes.
Dans son genre ce jardinet paraissait à la jeune fille aussi en dehors de la vie réelle que le couvent lui-même.
Quand elle avait aperçu Québec pour la première fois, les murailles et autres appareils guerriers avaient attiré son attention sur la grandeur historique de la “ville : ; mais cet attrait augmentait encore maintenant qu’elle était pour ainsi dire admise dans |’ intimité religieuse et domestique de la vieille cité.
Il y avait chez elle un côté romanesque, comme chez presque toutes les bonnes natures de jeune fille ; et elle trouvait, dans l’étrangeté de ce qui l’entourait, le même plaisir qu’elle aurait pu trouver à suivre le fil d’un charmant récit.
Aussi, à son retour au salon où la malade reposait, quand Fanny lui demanda :
— Eh bien, Kitty, tout cela vous va-t-il ?
Elle répondit avec un irrépressible soupir de contentement :
— Oh oui ! peut-il y avoir rien de plus beau ?
Et son œil enthousiasmé s’arrétait sur les plafonds bas, la vaste et profonde cheminée disant éloquemment les larges attisées qui devaient y rugir, les fenêtres françaises aux curieuses et massives espagnolettes, et tous ces petits détails qui faisaient de l'endroit quelque chose de rare et
d’attrayant. ; Fanny éclata de rire en voyant l’extatique distraction où se perdait
la physionomie de sa cousine — Pensez-vous que cet endroit soit assez beau
héroïne ? demanda-t-elle avec malice.
Tl faut dire que Kitty avait, par quelques tentatives enfantines sur le
domaine de la fiction où elle avait passé une grande partie de sa vie, conquis dans la famille une de ces réputations dont il est si difficile de se débarrasser ; et Mme Ellison, qui était aussi peu idéaliste qu’il soit possible de l'être, l’admirait avec cette fe veur que les gens à peu d’imagination entretiennent toujours à l'endroit de leurs amis dont les dispositions
sont tournées vers les créations littéraires. Elle croyait sincèrement sa cousine toujours plongée dans les mysté-
rieuses combinaisons de quelque roman.
— Oh! répondit Kitty en rougissant un peu, pour ce qui est des héros et des héroïnes, je ne sais pas ; mais j'aimerais à y vivre moi-même. Oui, continua-t-elle, s'adressant à elle-même plutôt qu’à son interlocutrice, je crois vraiment que j'étais faite pour cela. J'ai toujours désiré habiter parmi de vieilles choses, dans une maison en pierre, avec des lucarnes, Mais il n’y a pas une seule lucarne à Eriécreek, et loin d’y avoir des maisons en pierre, il n’y en a pas seulement une seule en brique. Oh oui, assurément ! j'étais née pour vivre dans un vieux pays.
— Eh bien, alors, Kitty, vous n’avez qu’à épouser un homme de l'Est, et vous établir dans l’Est ; ou bien trouver un mari riehe qui vous emmène
vivre en Europe.
— Ou à Québec. C’est tout ce que je demanderais ; et il n'aurait
pas besoin d’être bien riche pour cela.
— Mais, ma pauvre enfant, quelle espèce de mari trouverez-vous qui
veuille s'établir dans cette nécropole ?
— Oh ! mais, je suppose, quelque artiste, ou quelque homme de lettres,
Ce n'était pas là le genre de mari auquel Mme Eliison songeait comme devant réaliser le rêve de Kitty d'aller vivre dans un vieux pays; mais elle n’était pas fâchée de laisser le sujet de côté pour le moment, et pleine d’une reconnaissance sereine envers la Providence qui avait conduit deux jeunes gens à marier sous le même toit, et sous sa surveillance, elle se pelotonna parmi les coussins du canapé, disposée à conduire de là la campagne contre Arbuton avec vigueur et persévérance.
— Ma foi, ce sera une injustice si vous n’étes pas heureuse en ce monde, Kitty ; vous êtes si peu exigeante, dit-elle à la jeune fille qui, tournée vers la fenêtre, laissait sa réverie s’égarer parmi les figures qui
passaient au-dessous d’elle dans la rue.
Ces figures étaient nouvelles, et pourtant étrangement familières, car
elle les avait vues souvent au pays des fictions.
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Les paysannes qui passaient avec leurs chapeaux de feutre ou de paille, les unes à pied avec des paniers aux bras, les autres dans leurs légères charrettes de marché —soit qu'elles fussent ridées et courbées par l'âge ou fraîches de vigueur et de jeunesse — étaient toutes des amies d'enfance qu’elle avait connues dans plus d’un conte de France ou d'Allemagne.
Les prêtres en robe noire qui se croisaient avec les passants sur l'étroit trottoir en bois, s’écartant de temps à autre avec politesse, ou saluant, graves et le sourire aux lèvres, en soulevant leur chapeau à larges bords, étaient pour elle des connaissances plus récentes, mais non moins intimes, Ils faisaient partie des vieux romans italiens et espagnols, qui lui étaient familiers.
Le garçon boucher, perçant la foule dans sa course en zigzags, sortait de n'importe quel récit de Dickens, et elle croyait reconnoître, dans le petit auget de bois à quatre mains qu'il portait sur l'épaule, le plateau du charcutier qui figure dans toutes les descriptions que les romanciers font de la foule qui se presse dans les rues de Londres.
Il y avait plusieurs autres types, tels que des mères de famille françaises avec leurs paniers de marchés ; de très jolies petites écolières de même nationalité avec leurs livres sous le bras ; de petits villageois à l’air effarouché avec des framboises dans des cassots en écorce de bouleau ; des religieuses se glissant doucement, avec leurs capuchons blancs et leurs figures baissées. Kitty les groupait tous, chacun à sa place respective, dans le monde de son imagination.
Un jeune ministre anglican, figure douce ornée de besicles, ne subit pas une seconde d’hésitation, et passa immédiatement à travers toute la série des romans d’Anthony Trollope, livres ennuyeux qu’elle avait tous lus, je regrette de le dire, et qu’elle aimait.
Puis ce furent les héros de Thackeray qui défilèrent sous ses yeux.
Le caporal de service, avec sa casquette sans visière, crânement portée, une légère badine dans une main, un document officiel au large cachet dans l’autre, avait aussi — suivant elle — dans la poche de sa tunique, une de ces courtes et rares missives que le lieutenant Osborne envoyait à la pauvre Amelia.
Un long officier à l’air gauche jouait le rôle du major Dobbin. Et quand une jolie femme, conduisant un petit carosse à poneys avec un valet de pied en livrée perché derrière elle, tirait les rênes du côté du trottoir, et qu’un jeune et joli capitaine en brillant uniforme la saluait et commengait à causer avec elle sur un ton langoureux et affecté, c'était Osborne infidèle à sa fiancée, dont il roulait, en conversant, un des tendres billets entre ses doigts.
Presque tous les passants avaient des papiers ou des lettres à la main ; le fait est qu'ils sortaient du bureau de poste où les malles du midi venaient d'être ouvertes.
Ainsi allait-elle, transformant la réalité en fantômes — à moins que, à véritablement parler, la chair et le sang ne soient une illusion — et, je
dois l’avouer, se rattachant, dans plusieurs cas, aux plus légers prétextes pour ces transformation: magiques, lorsque son regard tomba sur un individu qui s’avangait à quelque distance.
Au même instant celui-ci quitta des yeux une lettre qu'il venait
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