S. G. MONSEIGNEUR PERRAUD
ÉVÂQUB D'AUTUir MniBRE DB L'AGAOélOB FRAMÇAUB
Autun, le !«' novembre 1883.
En la fête de tous les Saints.
Mon révérend Père et bien cher Ami,
Depuis près de dix ans, vous avez été appliqué par la volonté de vos supérieurs, interprètes autorisés de la volonté de Dieu, à un ministère d'une haute importance au regard de la foi, bien que très humble et très caché devant les hommes : vous êtes devenu le confesseur d'un des trois monastères des Carmélites .de la ville de Paris, Pendant Vautomne de 1875, vous avez donné à vos filles spirituelles les exercices d'une Retraite, et, à diverses reprises, on vous a vivement sollicité de revoir les notes de vos instructions, de les écrire et de les publier.
Vous avez enfin cédé à des instances qui étaient déjà un témoignage très expressif du bien produitpar votre parole et de la gratitude des âmes d'élite auxquelles vous aviez consacré ce labeur apostolique. Votre « Re-
" traite au Carmel » va voir le jour, et vous avez souhaité
qu'un Evêque, votre ancien et toujours affectionné confrère de VOratoire, fils comme vous de cet illustre et il^ieux cardinal de Bérulle auquel V Eglise de France est redevable de V établissement des Carmélites dans notre pays, fût, auprès du public, l'introducteur de ce volume dHnstructions et de conférences,
Tai les meilleures raisons de me rendre à votre désir, et, tout accablé que je puisse êtrepar des sollicitudes dont le fardeau devient chaque jour plus pesant, je veux absolument trouver le temps de répondre à votre appel et de vous adresser quelques pages.
Je le ferai d'abord au nom des vingt-quatre années que nous avons passées Vun près de Vautre, dans cette famille oratorienne où nous avons eu le bonheur de franchir ensemble tous les degrés de la sainte hiérarchie, depuis la première tonsure jusqu'k notre ordination au Sacerdoce : souvenirs sacrés , en présence desquels, bien des fois, nous avons pu nousrediremu- ^ tuellement la parole de V Apôtre : a Nonne eodem spi-
ritu ambulavimus, nonne iisdem vestigiis (1) ?
Je le ferai encore pour vous seconder dans votre dessein d'étendre à un plus grand nombre d'âmes le surnaturel bienfait de votre prédication.
Sans doute, et avant tout, elle s'adresse à un audi' toire parfaitement déterminé et réservé. VEsprit-Saint nous dit que « la parole opportune est toujours la meilleure (2) ». Vous n'avez pas un seul instant oublié la condition particulière des âmes auxquelles vous aviez Vhonneur d'expliquer les grandeurs
(1) II Ck)r. XII, 18.
(2) Sermo oppurtanus est optimus. (Prov. xv. 23.)
et les obligations de la vie parfaite. Vous n'avez pas seulement parlé à des Carmélites, Vous avez toujours parlé pour des Carmélites, appropriant à leur vocation, spéciale d*oraison et de pénitence les vérités générales de notre sainte foi et les devoirs communs à toutes les formes de Vétat religieux. Sainte Thérèse y saint Jean de la Croix, la bienheureuse Marie de VIncarnation, auxquels vous avez consacré trois de vos meilleurs diS" coursj vous ont encore visiblement guidé dans Vexposition des principes dont la logique des saints excelle à tirer les loisde laper fectiony et leurs applications mul^ tiples à tous les détails des vertus chrétiennes et des conseils évangéliques.
Au commencement de sa Vie, écrite par elle-même, sainte Thérèse nous apprend le cas qu'elle faisait des a confesseurs et directeurs éminents en doctrine (1) », ajoutant que ceux-là ne V avaient jamais trompée , tandis que d'autres , tout aussi vertueux , mais moins versés dans la connaissance des Ecritures, de la Théologie et des Pères, Vavaient plus d'une fois égarée dans ses voies par des décisions insuffisantes ou erronées. Vous vous êtes souvenu de l'estime de cette grande sainte pour la science sacrée, en appuyant chacune de vos instructions sur le solide fondement du dogme, interprété par les théologiens les plus autorisés. Le caractère doctrinal de votre Retraite la recommandera, je n'en doute pas, à l'attention de vos frères dans le sacerdoce. Ils vous sauront gré de leur avoir indi^ que, sur des sujets cent et cent fois traités dans la prédication, des considérations approfondies, puisées aux sources mêmes de la vérité révélée, c'est-à-dire dans la sainte Ecriture mise à contribution avec un grand à-
(1) Chap. V.
propos et dans les maîtres de la vie intérieure les plus accrédités. .
En publiant vos Conférences, vous n'avez pas eu l'intention (vous nous le dites dans votre Préface) de faire un livre destiné à être « feuilleté et lu rapidement par « les gens du monde ». Vous avez très expressément entendu donnerune nourriture substantielle aux méditations d'abord des âmes engagées dans Vétat religieux, puis de celles qui, tout en demeurant extés;TL0urement sujettes du monde, sont travaillées par la noble passion de la vie parfaite et ne cherchent pas moins sérieusement que les hôtes du cloître à imiter Vhumilité, la pauvreté, la mortification, la pénitence de Notre-Seigneur Jésus-Christ,
Dieu merci! et c'est une providentielle compensation à cette diminution de la foi et à ce refroidissement de la charité dont nous nous plaignons souvent, et avec trop de raison ; le nombre de ces âmes est encore considérable. Elles sont, à leur insu, ce « sel de la terre » qui empêche la corruption du siècle de multiplier ses ravages. Leurs oraisons, leur travail constant pour reproduire en elles l'idéal de la vertu chrétienne, la sagesse avec laquelle elles évitent les pièges du démon, le courage qu'elles déploient contre ses assauts, la pa^ tience dont elles font preuve dans les tribulations, leur zèle à procurer la gloire de Dieu, soit dans les œuvres pour lesquelles l'Eglise réclame leur concours, soit dans les relations de la famille et de la société; enfin le témoignage qu'elles rendent à la sainteté de VEvangile, à l'efficacité de la prière et des sacrements : voilà qui crée à ces âmes si solidement pieuses un droit à être dirigées, soutenues, encouragées dans leurs efforts.
Votre livre leur rendra tous ces genres de services.
Qu'elles le méditent avec soin ; qu'elles en appliquent à leurs devoirs de tous les jours la sage méthode, les principes si bien établis, les conseils si pratiques, et elles avanceront dans la science qu'une de nos oraisons liturgiques appelle excellemment « la science des saints (l) », ainsi nommée parce qu'elle vient d'eux, et qu'en nous permettant d'aller à eux par une plus serieuse imitation de leurs vertus, elle nous rapproche de NotrC'Seigneur Jésus-Christ, l'auteur et le a con-
sommateur de notre foi (2) », le principe et la fin de toute sainteté.
Tels sont, mon Révérend Père, les fruits que j'espère de la publication de votre « Retraite au Carmel •. Je serais tenté de vous envier toutes les bonnes prières qu'elle vous vaudra de lapartdes filles de sainte Thérèse et des âmes que la lecture et la méditation de ces pages feront avancer dans la vie parfaite. Mais, loin de s'ap" pauvrir, la charité s' enrichit d'autant plus qu'elle donne davantage. J'ose donc espérer que vos lecteurs et vos lectrices ne me refuseront pas l'aumône spirituelle que je sollicite de leur piété. En retour, je leur envoie très volontiers, ainsi qu'à vous, mon cher Ami, une béné" diction que le Cœur de Notre-'Seigneur Jésus-Christ daignera ratifier.
•J- Adolphe-Louis, Évêque d'Autun, Chalon et Mâcon.
(1) In scientiâ sanctorum proficientes. (Bréviaire romain. Oraison de la fête de S. Jean de Kenty, théologien polonais de l'Université de Cracovie, 20 octobre.)
(2) Hébr. xn, 2.