‹ Une satire inédite de BoileauChapitre 2 sur 3 · A CEUX QUI ONT FAIT DES VERS CONTRE LE ROY SATYRE · texte numérisé non relu

A CEUX QUI ONT FAIT DES VERS CONTRE LE ROY SATYRE

/ n^est pas mal-aysé de faire une Satyre, Sans esîre bel-esprit on peut savoir médire; Il ne faut j pour fournir à cette lâcheté , Que joindre l'imposture à la témérité , Que suivre d'un chagrin le bisarre caprice Pour noircir le mérite et couronner le vice.

Quand la colère agit sur le tempérament,

On ne parle, on n'écrit que trop éloquemment :

Le hien, le mal^ le vray, rinconslant^ le solide, Tout sert également "cette fureur avide , Et qui se laisse aller à ses ressentimens Est toujours agité d^injustes mouvemens.

Cest par là que souvent on voit des misérables Composer sans sujet dHnjurieuses fables , Hardis à les produire , et , sans craindre les loix , Écrire, sans respect, des Princes et des Roys.

Le mépris qu'on a fait d'une telle licence De quelques Écrivains augmente l'insolence , Qui y voyant leurs Écrits souffers impunément, Pensent qu'on peut toujours médire insolemment.

On ne les souffrait point dans le régne d^ Auguste^ Qui parut sur la fin si tranquile et si juste; Ses trésors aux Savans furent toujours ouvers, Mais il faisoit punir les Satyriques vers. On n'a pas oublié qu'Ovide fut en peine D'avoir osé railler la femme de Mécène , Et que, pour avoir fait quatre vers seulement , Il falut en souffrir un long bannissement.

Dans ce fâcheux exil , ce Phénix des Poètes

Paroissoit^ par ses vers, s^ ennuyer chez les Gétes, Et y dans ces durs climats, ce docteur en amour Faisoit cent lâchetezpour rentrer à la Cour, Écrivoit de César les gestes, les trophées^ Faisoit sur ce sujet mille contes de fées , Ne se conîentoit pas de rélever aux Cieux, Mais le plaçoit encore au rang des premiers Dieux. César ne s^émut point de tant de flateries : Il les considéra comme des rêveries , Et, sans sHnquieter d'avancer son retour, Le laissa soupirer dans ce triste séjour.

Tous ceux dont l'intérest rend les plumes flateuses Des plus grandes vertus font des vertus douteuses ; Ces prometteurs de gloire et d'immortalité Ne visent qu'à tenter la libéralité , Et sans distinction font un commerce infâme De composer des vers de louange ou de blâme, Traduisent, sans scrupule, à la Postérité, Ce qui ne sauroit estre et qui n'a point esté, Et, séduits de l'espoir qui souvent les excite , Habillent en Héros un homme sans mérite , Ou quelquefois, aigris de leur propre malheur, Ils feront un poltron d'un homme de valeur.

Pour une pension qui sera tard payée,

— lO

Ou qui sur un Estât se trouvera rayée ,

// faudra donc souffrir que^ d'un stile insolent,

Un malheureux Poète exerce son talent^

Face de son chagrin une affaire publique ,

Étale arrogamment sa coupable critique y

Selon ses visions veuille un gouvernement ,

Se mesle d'y trouver quelque dérèglement ,

Et, si le destin fait des accidens sinistres y

Qu'il en charge aussi-tost le Prince et les Ministres.

Quoyî tandis que le Roy fait punir V attentat De ceux dont V avarice a saccagé V Estât , Qii^il travaille sans cesse à rétablir en France Les douceurs de la Paix, le calme et V abondance ^ Et que de jour en jour il soulage nos maux, Il sera bequetépar d^ infâmes corbeaux!

Ce Prince généreux , ferme , sage , équitable^ Craint de ses ennemis autant qu'il est aymable, Qu'on a veû si souvent , dans nos pressans besoins , Ne jamais épargner ses peines ni ses soins , Avec ces qualitez craindroit-il que V Envie Pust imprimer de tache à l'éclat de sa vie ?

Non, criminels Auteurs, vos Écrits médisans

Ne trouveront que vous pour lâches partisans ; Des gens sans passion écriront son histoire^ Où la vérité seule exprimera sa gloire , Et là , sans r ornement des vaines fictions y Tout le monde lira ses belles actions.

Mais vous y à qui l'ardeur de produire des rymes

Fait moins faire de vers que commettre de crimes ,

Comment par les Ecrits qui sortent de vos mains

Osez- vous attaquer le premier des Humains?

Croyez-vous démentir sa prudente conduite y

Dont les commencemens sont égaux à la suite ,

Et, par restât trompeur de quelques faussetez ,

Étouffer le brillant de tant de véritez ?

Est-ce que votre Ouvrage en aura plus de lustre

D^ écrire insolemment sur un sujet illustre y

Ou que y comme il paroisty vous estes assez foux

Pour vouloir seulement faire parler de vous ,

Imitant de ce Grec le ridicule exemple y

Qui y pour estre fameux^ mit le feu dans un Temple.^

Est-ce que pour l' Estât il faut que vos avis

Soyent comme des arrests écoutez et suivis,

Qu^un Prince doit s'instruire au sommet du Parnasse

Comme il faut en régnant punir ou faire grâce ,

Et recevoir de vous , pour ses grandes leçons ,

Épigrammes , Sonnets ^ Madrigaux et Chansons.^

Ah ! desabusez-vous , puis-qa'enfin la Justice Ne peut à vos Ecrits refuser le Suplice , Heureux qu^on ayt souffert avec tant de mépris L'imprudente fureur dont vous Justes épris. Mais guérissez-vous bien d'une mélancolie Ou vous avoyent poussez la bile et la furie , Puis-que vous savez bien que , pour vous en punir y On doit vous immoler j ou du moins vous bannir,

Despreaux.

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