SCENE V
Avec méchanceté.
C'est assez supposer... Eh bien! que pensez- vous Qu'après notre escapade il arrive de nous ?
RICHELIEU
Le filet du régent a fait si bonne chasse ,
Qu'il doit craindre à la tin que le lilet ne casse ;
Voyant que le pardon vaut naieux que la rigueur,
Il se contentera de nous avoir fait peur.
Plus le coupable est grand, plus grande est l'indulgence;
Le complot est signé des plus grands noms de France ;
Ils seront épargnés, le fait est bien certain,
Alors le gros poisson sauvera le fretin.
LA COMTESSE
La duchesse, cher duc, la duchesse du Maine ?
RICHELIEU
Aux jours de sa grandeur elle était trop humaine. Pour que dans la détresse elle n'éprouve pas Que les hommes parfois ne sont pas des ingrats... On a toujours pitié d'une femme jolie.
Et douter du pardon pour vous serait folie, Madame.
LA COMTESSE
Ce cher duc, on le voit si galant, Qu'on oublie à la fin qu'il est fort insolent !
RICHELIEU, légèrement.
Plus d'ennui désormais ! le plaisir nous appelle ; Pour moi, c'est le seul dieu dont j'aime la chapelle ! Les nuits blanches de Sceaux vont reprendre leur cours, Et vous redeviendrez la reine des amours. Malézieux nous fera des rondeaux, des ballades. De joyeuses chansons, de folles mascarades;
U LNE SOIIŒE A LA BASTILLE.
La Molhe, Saint-Aulaire , et lanl d'autres encor, A leur muse bientôt vont rendre son essor. La belle Monlauban pourra sous le feuillage Au vainqueur de Denain faire oublier son âge...
LA COMTESSE, vit€.
Pendant qu'avec sa femme, aux pieds des oliviers, Vous irez plus galment cueillir d'autres lauriers.
MALÉziEUX, vite.
Pourvu que cette fois la marquise de Nesle A la pauvre Villars ne cherche point querelle , Et n'aille point aussi lui donner un soufflet, Puis réparer roCTense à coups de pistolet.
LA COMTESSE
A chaque trahison s'il faut qu'elle dégaine, Elle aura trente duels en moins d'une semaine.
RICHELIEU
Votis parlez comme un ange... et je sais désormais Pourquoi voire mari ne se battait jamais.
MALÉZIEUX
Attrape !
LA COMTESSE
Ah ! duc , c'est mal !
RICHELIEU , câlin.
Je dis cela pour rire, Pour vous fâcher un peu, je suis dans le délire ! Revoir ce gai Paris... moins gai que son régent , Oui dépense, je crois, plus d'esprit que d'argent, Et ce n'est pas peu dire ! Et puis toutes ces fêtes Qui font battre les cœurs et qui troublent les têtes ; C'èû? charmant, c'est divin î j'en perds, en vérité , L'esprit,
r SCEINE V. 15
LA COaiTËSSË.
Ali ! mon beau duc , c'est de la vanité î
MALÉZIEUX
Mais notre grand projet, notre belle chimère?
RJCHELIEU.
Ainsi qu'une beauté la fortune est légère î
MALÉZIEUX
De tant de jours donnés à sa combinaison, Qu'avons-nous retiré... l'exil et la prison. Adieu, rêve menteur; adieu, folie espérance, Qui déjà dans nos mains faisait passer la France !
RICHELIEU
Le projet, je l'avoue, était bien combiné.
LA COMTESSE
La duchesse elle-même avait tout machiné ; Et vous la connaissez, messieurs... quel sort contraire A fait passer nos plans aux mains d'un adversaire? Qui donc a découvert?...
MALÉZIEUX
C'est ce Dubois maudit î
BOISDAVY.
Un fat!
MALÉZIEUX
Un intrigant !
LA COMTESSE
Un faquin !
MALÉZIEUX
Un bandit!
RICHELIEU, d'un sérieux comique.
Vous n'êtes pas prudent, messeigneurs, de médire De Dubois; car ici nous somme tous pour dire
16 UNE SOIRÉL: a L4 BASTILLE.
Qu'il ne laul pas jouter contre un tel animal ; Puis, je crois qu'entre nous vous le connaissez mal :
Tous s'approchent.
C'est un drôle doublé de singe et de satyre,
De juif, de procureur, toujours prêt à tout dire,
A tout faire, pourvu qu'il trouve son profit
A faire ce qu'il fait, à dire ce qu'il dit ;
Malin comme un démon, il possède une échine
Qui se courbe et se plie ainsi qu'une machine ;
Actif et prévoyant, il voit vite et voit bien,
Empoche vos secrets et ne dit jamais rien.
11 a l'odorat un, et sa langue traîtresse,
Qui vous mordit hier, aujourd hui vous caresse.
Son cordonnier prétend qu'il a les pieds fourchus,
Et le trésor prétend qu'il a les doigts crochus !
Le diable et le bon Dieu, chacun à sa manière,
De leurs dons réunis ont pétri sa matière ;
Jl a tous les défauts, toutes les qualités.
Les plus laides laideurs, les plus belles beautés;
Il a surtout, messieurs, un avantage immense...
C'est qu'il n'a pas de cœur et point de conscience;
Sous ce double rapport Dubois est un sourd -muet ;
Il devait aller loin, et c'est ce qu'il a (ait;
Dubois n'est plus un homme, il est une puissance;
C'est Dubois, en un mot, qui gouverne la France !
Se tournant vers ses auditeurs.
Vous voyez donc, messieurs , qu'il peut être cuisant De parler aussi mal d'un homme aussi puissant !
Ou rit.
^ MALÉZIEUX
Cher duc, en vérité, vous êtes adorable !