‹ Une soirée chez M. de Peyronnet; ou, Le seize avril, scène dramatiqueChapitre 1 sur 1 · SOIREE · texte numérisé non relu

SOIREE

(MM. (le Vilièle, de Corbière et de Frayssinous entreut.) PEYRONNET.

Vous venez à propos, chers et féaux confrères; Quand on est seul, Tennui ne vous épargne guères ; Mon salon s^esl trouvé tout-à-coup dégarni; Je me croyais encore au bal de d^Apponi.

CORBIÈRE

Moi, Tétude me sauve, et pourtant la soirée

Me fait encor sentir sa pesante durée.

Heureux si je pouvais, lorsque le jour a fui, Ainsi qu'un sous-préfet destituer Tennui î

FRAYSSINOUS

Laissez plaindre d'Hermès, trop fortunés laïques! Vous ne redoutez pas nos statuts tyranniques ; Chez moi, mon chapelain qui m'inquiète un peu, A huit heures du soir sonne le couvre-feu ; Toute ma cour d'abbés se couche, et le grand-maître Dans son isolement sent ce que c'est qu'un prêtre. Solitude au dortoir, au salon, au billard ; Pour dormir, c'est trop tôt; pour prier, c'est trop tard, Et Vordo romanus, dans son latin vulgaire, Pour charmer mon loisir m'accorde un bréviaire; Mais vous , pour vous soustraire à cet ennui mortel , Qui vous force. Messieurs, à rester à l'hôtel? Pourquoi , pour ranimer votre ardeur engourdie , N'allez-vous pas le soir rire à la comédie ?

villÈlf.

Y pensez-vous, d'Hermès?

FRAYSSINOUS

Vous riez.

VILLELB.

Nous rions ! I Un théâtre pour nous est la fosse aux lions; On nous y sifflerait ; et peut-être le pire Serait d^y conquérir la palme du martyre.

CORBIERE.

Vous croyez ?

villèle.

J^en suis sûr.

CORBIÈRE

Quand je porte mes pas Le long du quai Voltaire on ne me siffle pas.

VILLELE.

Ne vous y fiez point , car mon peuple est féroce ; Pour votre sûreté bouquinez en carrosse.

Très- vrai.

VILLÈLE

Je vais choisir vingt opéras charmans Kl les faire jouer tlaiiî^ lueï' appartemens.

Bien conçu.

VJLLÈLE.

Pour sauver l'honneur de voire toge , D'Hermès , je vous réserve une petite loge. Nous nous amuserons; mais quittons ce sujet: Que dit-on de nouveau, sur vous, sur le projet. Sur La Rochefoucauld , sur moi , sur les Quarante?.. Je ne lis jamais rien hors le cours de la rente.

FRAYSSINOUS

Le démon du pamphlet s'est un peu radouci; La censure , je crois, lui donne du souci.

Tant mieux!

FRAYSSINOUS

Mais à propos vous savez la nouvelle : Quélen vient d'acheter pour une bagatelle , Pourmoins que rien, enfin pour deux cent mille IVancs, De ses deniers bénis le château de Conflans '.

' M. de Quélen a acheté ces jours derniers , pour la somme de 200,000 francs, le cliâtcau de Conflans-V Archevêque y retraite

VILLÈLE

Le pauvre homme !

FRAYSSINOUS

Etmoi,gràce aux charges qu'on me laisse, Par des clercs affamés je vois piller ma caisse ; L'architecte dévot qui bâtit mon hôtel M'offrira, fin avril, un mémoire mortel, Et si notre budget n'arrive au pas de course, On verra mes billets protestés à la Bourse.

VILLÈLE

Le budget viendra tard.

FRAYSSINOUS

Vous croyeit?

VILLÈLE

Je le crois; Nous ne le mangerons que dans deux ou trois mois: Jeûnez en attendant; Peyronnet en est cause; Nous avons pour sa loi dépensé trop de prose;

délicieuse on ses prédëcesseun allaient hraver les ardeurs du solstice.

Mais il est soucieux ce soir, et nos propos...

CORBIÈRE

Peut-être a-t-il besoin d'une nuit de repos?

Il est vrai; le sonnimeil a fui de ma paupière : Dormir à volonté n'appartient qu'à Corbière. Naguère pour charmer ma pénible grandeur, Dans un char découvert, comme un triomphateur. J'ai fait au vieux Longchamps un saint pèlerinage ; J'aurais cru voir les cœurs voler sur mon passage , Vain espoir! les ingrats repoussent mon amour.... Le temps a dissipé la honte de ce jour; Mais depuis ce matin un noir souci me ronge : Un songe y me devrais-je inquiéter d*un songe ^ A rendu mon esprit tremblant, intimidé.... Mon triomphe en dormant s'était consolidé. Dans un noir corbillard j'entrevoyais la presse Escortée à pas lents d'imprimeurs en détresse, El pour larmes d'argent la tenture en lambeaux Porlnif de toute part l'empreinte de mes sceaux;

( «3) L'Institut libéral s'abîmait dans la Seine, Et la bibliothèque , objet de notre haine , Par un effort soudain que ma main opéra Descendait au niveau de Tancien Opéra '. Paris était voilé dans toute son enceinte; Tout-à-coup , des hauteurs de la montagne sainte. Je vois monter au ciel sur un nuage assis, Le palais florentin qu'éleva Médicis * : La main d'un Dieu semblait animer cette masse ; Je le voyais planer et flotter dans l'espace ; L'étrange aérostat , comme un bloc de granit , Demeurait suspendu, toujours à mon zénith; Je veux fuir de ces lieux ; mais le palais immense De la voûte des airs, descendant en silence. Tombe et m'écrase; alors, tout palpitant d'effroi,.

' Ainsi que chacun le sait , l'ancien Opéra est au niveau de I.i terre.

* Le palais où siègent actuellement les Pairs a été biti sous Henri IV, par Marie de Médicis , sur le modèle du palais Pitti , ît Florence.

( '4 ) Je m^é veille et je sens qiiMl pèse encor sur moi.

VILLELE, d'un ton tragique.

Quoi! celui que Thémis a chargé de son glaive, Tremblerait lâchement au souvenir d^un rêve! Vous craignez, noble ami , la chute d'un palais! Eh ! que diraient ici ces braves Bordelais Qui virent si souvent votre main héroïque Croiser en badinant le fer académique ! Et moi, moi si fluet, si grêle auprès de vous, Ai-je un moment tremblé, quand , devant mes genoux, Dans la plaine d'Issy, renfermé dans ma tente, Un spectre me parla d'une voix chevrotante ' ? Je le vis, de mes sens ce n'est point une erreur; Mais pareil à Brutus, je le vis sans terreur. Toi donc, qui tant de fois terrible avec ta lame, A des périls réels accoutumas ton ame, Rappelle, ô Peyronnet, ton esprit abattu. En dépit de Collard, de Perrier, de Cottu,

• Voyez la Villéliade, chant 3.

Rentre dans un sentier que t'ouvre la fortune ; Par un saut plus hardi remonte à la tribune; Laisse ton vieux palais se bercer dans les airs; Je t'ai promis mon aide , allons braver les Pairs. Sans doute il eût fallu, c'est là ma grande faute , De trente Pairs de plus meubler la Chambre haute, Car, il faut Tavouer, le public aujourd'hui Compte sur des patrons qui ne sont rien par lui ; Mais qu'importe? partout mon i scendant domine , Je caresse le frac aussi bien que l'hermine, Et si de quelques-uns j'éprouve l'abandon , Bonald au Luxembourg est pour nous un Dudon.

CORBIKRE se réTeilIanl en sursaut.

Oui , je le jure ici , digne fils de la Mecque, Par les rayons poudreux de ma bibliothèque, Je veux sauver ton trône ou tomber avec toi , Ton Dieu sera mon Dieu, ta loi sera ma loi ; Pour toi j'ai réveillé mon audace bretonne, Je vais aux Pairs ; il faut que ma parole y tonne, Et que tous mes discours écrasant tes rivaux ,

( '6) Aux EIzevirs futurs préparent des travaux.

FRAYSSINOUS

Oui, le ciel, je le sens, à votre sort me lie, Je vais sur le projet forger une homélie.

Ah! je vous reconnais, nobles soutiens des sceaux , Je vous fais mes licteurs, déliez mes faisceaux; Trinité d^orateurs qu'*eût enviés la Grèce , Allez au Luxembourg anéantir la presse; En vain vous a-t-on dit que mon autorité Dans la Chambre des Pairs est en minorité ; Parlons le front levé ; notre voix'éclatante Opérera bientôt sur la masse flottante ; L'éloquence est un dieu qui frappe de grands coups ; Je conserve la mienne et je compte sur vous '. On dit que Portalis met mon projet en cendre ,

' On sait que monseigneur le garde-des-sceaux conserve toujours son éloquence : c'est M. de Pejronnet qui nous l'a dit dans ie Moniteur.

( '7 ) Qu'au-dessous de zéro Tingrat Ta fait descendre ; Mais le ciel me Tassure , et j'en crois vos sermens, Nous saurons annuler tous ses amendemens ; Et pour leur disputer Thonneur de la victoire, Si je puis de mon corps faire une boule noire, Dans Tume du scrutin , fier d'un destin si beau , Je me déposerai comme dans un tombeau.

(Uo baiasier entre, s'avance \ers M. de Peyronnet, lui parle bas à roreilie.' M. de Peyronnet sort du salon , en disant : )

Messieurs, je suis à vous.

VILLELE. (M. de Peyronnet absent.)

J'aime ce caractère ; Quel héros ! C'est l'Ajax de notre ministère. Quand son esquif brisé le laisse sans espoir , A Sa griffe se cramponne au rocher du pouvoir.

Cet indomptable cœur certes me fait envie ; J'ignore quels mortels ont trempé dans sa vie.

FRAYSSINOUS

Il faut le reconnaître en toute humilité : Parmi son peuple élu Dieu dous l'a suscité;

Les boucliers des forts pendent à sa ceinture,

Il est la tour d^airain dont parle rÉcriture.

Au sénat plébéien, quand il entre inspiré,

De nos trois cents soutiens noblement entouré,

Triomphant par la force ou dressant des embûches ,

Je crois voir Gédéon

villÈle.

Avec ses trois cents cruches ; Silence, le voici.

PEYRONNET. (Il entre pâle et défait)

Tout est perdu ; le Roi De la Chambre des Pairs fait retirer ma loi. Ne m'abandonnez pas au fort de la tempête.

VFLLÈLE.

Cest le palais des Pairs qui tombe sur ta tête ; Le songe avait raison.

FRAYSSINOUS. (APeyronnet.)

Je vous quitte trop tôt, Mais un devoir pieux me rappelle là-haut ; Suivant Vordo romain et son latin vulgaire,

( i9) Je vais dans mon boudoir dire mon l>i;éviaire.

corbièrr.

Protecteur des beaux-arts et leur cher nourrisson , Pour moi je vais donner audience au Maçon Qui de nos monumens achève les merveilles : C'est ainsi que Colbert éternisait ses veilles. Adieu.

(Il sort)

Quoi ! vous partez? ferme , soyons unis

CORBIERE.

Je vous promets de Taide.

FRAYSSINOUS

Et moi je vous bénis.

(Ik sortsBt.) VILLÈLE.

D'un obscur avenir, hélas! qui peut répondre? Aussi je vais écrire à mon banquier de Londre.

(Il lort.) PEYRONNET tMl.

Les voilà donc partis, les lâches! Resté seul Je vais m'envelopper d'un funèbre linceul ,

( 20) Et sur ma harpe d'or, comme le roi-prophète , De mon projet cramour célébrer la défaite j Heureux s'il ne fallait me présenter demain A la Chambre des Pairs, l'ordonnance à la main.

Du spectacle futur je vois lever la toile ; • Ce n'est plus le fanal de la nocturne Etoile Que Genoude le soir vient appendre à ce mur; Mille flambeaux soudains embrasent l'atmosphère , Et leur chaleur précoce agite sous le verre Le mercure de Réaumur.

(ai )

Oh! que Paris est noir quand des ifs solitaires LVclat périodique orne nos ministères !

Aujourd'hui tout annonce un spectacle nouveau ; Le peuple de ses toits illumine le faîte; Il n"'a pas attendu , pour célébrer sa fête , L'ordonnance de Delavau.

Quels bruits séditieux ! Je vois de ma croisée S'élever dans les airs l'insolente fusée , L'anonyme pétard serpente jusqu'à moi ; Où dirige ses pas cette horde d'Alçides ? Ils maudissent mon nom... Ce sont des rtgiddcs, Ils ont crié : f^ive le Roi!

Qu'on prépare mon char et qu\)n ferme les stores. J'obtiendrai de Franchet ces robustes centaures Dont le sabre luisant déteste le fourreau; Ils seront sur la place; et si la charge sonne , Je veux , pour garantir mon auguste personne , Les caserner dans mon bureau.

C'est peu; pour soutenir ces gendarmes honnêtes , Clermont me prêtera quatre cents baïonnettes ; J'en veux de mon palais hérisser le chemin ; Et dans tous les quartiers d'agiles commissaires , En ces temps orageux dictateurs nécessaires. Circuleront l'écharpe en maiu.

Oui , je puis rassembler des bandes aguerries , Je puis de bataillons border mes galeries ; Mais puis-je conjurer la foudre du château ? Je le sens , mon arrêt au conseil se prépare ; Je rois déjà Villèle au dos de ma simarre Coudre le fatal écriteau !

O triste Luxembourg, écueil du ministère, De quel front aborder ta Chambre héréditaire Où je portai jadis des pas si triomphans! Il faut y déposer ma contenance altière. Ce palais à mes yeux n^est plus qu^un cimetière Où j^inhume tous mes enfans.

OÙ sont ces bons amis dont la foule importune Inondait mes salons aux jours de ma fortune » Et ces fiers députés qui siègent au milieu ? Partout la voix publique avec effroi me nomme ; Tout me fuit^ et semblable au fils du premier homme, Je suis timbré du sceau de Dieu.

Si"-

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