Une soirée chez un médecin
Il était huit heures du soir; c'était en hiver; le temps était humide, l'air chargé de brouillard ; on avait plus froid que quand il gèle : on ne pouvait pas marcher vite, parce qu'il faisait glissant; on ne pouvait pas aller doucement, parce qu'on respirait le brouillard. C'était un de ces temps tristes, contrariants, par lesquels on a la tête lourde, les nerfs agacés, irritables, l'humeur querelleuse et le caractère très mal fait; c'était un temps à spleen, un temps anglais.
A Paris, tel temps qu'il fasse, il y a toujours mille moyens de se procurer des distractions; à huit heures du soir, vous n'avez que l'embarras du choix. Dix-huit salles de spectacle vous sont ouvertes, qui sont bien éclairées, bien chauffées, et dans lesquelles vous ne vous apercevez pas du brouillard qui règne dehors; et dans ces dix-huit salles je ne comprends pas les petits théâtres de troisième ordre, tels que les Lazary, Saqui, Debureau, etc., etc. Dans ces derniei^, à la vérité, il fait souvent du brouillard; il est chaud au lieu d'être froid, mais n'en est pas plus agréable.
Vous avez ensuite les cafés... ,Je n'en fais pas le compte, ce serait trop long ; mais vous n'irez pas loin sans en trouver un... à moins que vous ne vous amusiez à vous promener sur les boulevards neufs ou sur les bords du canal; mais par un temps de brouillard, je ne suppose pas que vous quittiez le centre de Paris.
Vous avez encore les concerts... Aimez-vous la musique? on en a mis partout! les concerts oii l'on n'exécute que des contredanses; ceux où l'on ne joue que de la musique savante; ceux où l'on vous promet des surprises et où l'on fait toute autre chose que de la musique ; ceux où il y a deux cents musiciens qui font du bruit comme quatre; ceux où il y a des chanteurs qui ne chantent jamais ou des instrumentistes qui s'accordent toujours: ceux où les jolies femmes se donnent rendez-vous ces derniers méritent certainement
la préférence, quelle que soit la musique que l'on y exécute.
Vous avez ensuite la réunion de société, d'amis, de connaissances, car enfin, à moins que vous ne soyez un paria, un ours, un sauvage, vous devez avoir des amis et des connaissances, chez lesquels vous pouvez passer votre soirée, soit à jouer, soit à causer, soit à observer; vous avez même le droit de n'y rien faire da tout.
Et les cabinets de lecture que j'allais oublier! Les cabinets de lecture ! cette Providence des rentiers, des gobe-mouches, des politiques, des nouvellistes, des niais, des gens qui ne savent que faire de leur temps ; où vous pouvez, pour dix centimes (dans beaucoup de cabinets de lecture, la séance ne coûte pas davantage); où dis-je, vous pouvez, pour deux sous, lire une vingtaine de journaux, et peut-être plus; savoir ce que l'on fait en Tur-
quie, en Russie, en Angleterre, en Autriche, en Prusse; avoir des détails sur la dernière représentation donnée à l'Opéra, et des non relies du grand serpent de mer, dont on n'a jamais pu voir ensemble la tête et la queue; lire les débats de la chambre des communes en Angleterre, et savoir quelle sera la couleur des manteaux de dames jMDur cet hiver, apprendre où en est la question d'Orient, et de quelle manière on peut obtenir un résultat avec le daguerréotype; savoir combien d'argent on a déposé à la caisse d'épargne et où se vend la dernière pommade du lion faite avec un des acteurs du théâtre de la Porte-Saint-Martin, Que de choses vous pouvez savoir pour deux sous 1 En vérité, il faudrait ne pas avoir deux sous dans sa poche pour se priver de connaître tout cela.
Vous voyez donc bien que, même par un temps triste et nébuleux, on peut toujours s'amuser, se distraire à Paris, à moins d'y mettre de la mauvaise volonté. Mais c'est ce qui arrive lorsqu'on est mal disposé. On ne sait ce qu'on veut, on ne se décide à rien ; on fait cinquante pas d'un côté, puis on rebrousse chemin, jusqu'à ce que la rencontre imprévue d'une personne de connaissance vous fasse enfin prendre un parti : alors la rencontre est reçue à bras ouverts.
C'est ce qui m'arrive: au coin d'un boulevard, je suis arrêté par un avocat de mes amis.
— Où allez-vous comme cela?
— Ma foi, je n'en sais rien. Je ne sais ce que je veux faire... Vous savez qu'il y a des jours où l'on est triste sans savoir pourquoi... où tous les comiques de Paris ne réussiraient pas à vous faire rire.
— Venez avec moi chez le docteur B..., cela vous distraira... vous y verrez plusieurs médecins de
ses amis... C'est sans façon, sans toilette, il n'y a pas de dames... on fait une partie de bouillotte très douce.
— Mais... aller chez le docteur B...
— Il vous a déjà engagé plusieurs fois, vous lui ferez plaisir... Allons, venez.
Je me laisse conduire. Cependant, une soirée avec des médecins m'effrayait un peu; dans la disposition d'esprit oii j'étais, il me semblait qu'on devait peu s'amuser dans une réunion d'hommes que je me figurais devoir être graves, toujours préoccupés de leurs malades, dissertant sans cesse sur toutes les infirmités qui affligent la pauvre espèce humaine.
Nous arrivons chez le docteur, qui me fait un accueil fort aimable. Il y avait huit messieurs, dont quatre faisaient déjà une bouillotte. Je demande à m.on interlocuteur quelques détails sur les personnes que je vois pour la première fois, car il faut toujours tâcher de savoir à qui l'on a affaire.
Mon avocat ne demande pas mieux que de me mettre au courant; les avocats aiment à parler. C'est fort naturel, c'est leur état. Le mien commença ainsi :
A la bouillotte, ce monsieur qui vous tourne le dos est le vieux docteur... H est fort savant, très renommé pour les maladies de peau, les affections chroniques. Il aime beaucoup la bouillotte et la littérature : il est aimable, mais il joue serré.
Le premier à sa droite, ce grand bel homme, beau garçon, est un fournisseur des armées. Bon enfant, beau joueur; mais un peu douillet de sa personne, quand il tousse deux fois dans la soirée, il se croit perdu.
Après lui, ce monsieur entre deux âges, d'une
C'est UQ élève en chirurgie. (P. 9.)
figure agréable, c'est le docteur V...; il demeure dans le quartier. C'est un gaillard oui a eu de bien bonnes fortunes ! Je le connais depuis longtemps, moi, et je le rencontrais souvent dans des rues solitaires causant avec de jolies femmes... Maintenant il est majâé, père de famille et fort sage, je n'en doute pas : du reste ses aventures galantes ne sauraient lui être nuisibles; les succès près des dames ne font jamais tort.
L© dernier des joueurs, ce monsieur grand, gras, au teint rose, à la figure riante, est un marchand de chevaux; c'est un homme tout rond, tout sans façon. Ah ! comme il conduit bien une calèche ou un tilbury ! Mais à la bouillotte, il a un jeu diabolique, il fait son tout avec un flux; il me décave toujours.
Maintenant ce jeune homme que vous voyez assis sur le divan, c'est un élève en chirurgie... il est attaché à un hôpital, je ne sais plus lequel... il aime passionnément le théâtre, les actrices sur-
tout, ce qui ne l'empêche pas cependant de s'occuper de sa profession et de trav^ailler beaucoup.
Près de la table de bouillotte... ce petit monsieur, joli garçon, les cheveux rasés à la malcontent... à l'œil vif, à l'accent méridional, c'est un pharmacien... fort gai, bon vivant, bon viveur, qui se plaint toujours de ce que l'on joue trop cher et qui est celui qui pousse le jeu. le plus haut.
Enfin là, près du maître de la maison, ce jeune homme à la figure douce, aux m'anières si polies, si distinguées, c'est le docteur T... l'élève et le suppléant de M. B..., lorsque celui-ci est obligé de faire quelque absence. C'est un garçon rempli de talent, de savoir et de modestie. Mais il a vingtcinq ans et n'en paraît pas plus de dix-huit. Maintenant, pour sa profession, cela lui fait du tort : plus tard ça lui fera du bien.
Il ne me reste plus à vous parler que du maître de la maison. Mais vous le connaissez déjà, vous savez que c'est un homme d'un grand mérite, qui a donné des preuves de son savoir et de sa philanthropie lorsque le choléra épouvantait la France. C'est de plus un homme aimable, obligeant, et ne faisant aucun embarras. Par exemple, il est moins aimable quand il joue que quand il cause. Vous voilà au fait, j'ai fini; s'il vient d autres personnes, je continuerai mon métier de cicérone; mais il n'ast pas probable maintenant que la réunion devienne plus nombreuse.
A peine mon avocat avait-il fini de parler que le maître de la maison qui avait fait disposer une autre table de jeu dit :
— Nous allons faire une seconde bouillotte; nous sommes plus qu'il ne faut maintenant.
— Attendez que nous ayons fini, dit le fournisseur, nous nous mêlerons, ça vaudra mieux . . .
nous n'avons plus que cinq minutes de notre demiheure.
— Soit, mais à neuf heures juste, vous tirerez.
— Ce diable de Léonard qui ne tient pas... je lui fais cent sous et il file, et moi, tout à l'heure je lui ai tenu son tout avec vingt, dernier!...
C'était le monsieur que l'on m'avait désigné comme marchand de chevaux qui s'appelait Léonard, il répondit en souriant au fournisseur.
— Mais, mon bon, je ne pouvais pas vous tenir... Comment, j'avais deux as, dernier, et je portais à la retourne...
— Ah! c'est égal, vous êtes un fileur!... ou un filard... les deux se disent.
— A la bouillotte il faut savoir fuir, dit le vieux docteur X... Il y a de belles retraites, messieurs! au jeu comme à la guerre! Si parva licet componcre magnis.
— Ah! si le docteur nous parle latin, je n'en suis plus ! dit le marchand de chevaux.
— Messieurs, qui est-ce qui a vu la salle des Variétés? dit le jeune élève en chirurgie... elle est bien jolie, n'est-ce pas?... une élégance... un confortable... et la dernière pièce du théâtre du Palais-Royal, Déjazet joue-t-elle dedans?... moi, je déclare que j'adore Déjazet.
— Ohl vous,Saint-Elme, vous adorez toutes les actrices, dit le docteur B... en souriant, et ce jeune ouvrier que je vous ai envoyé, qui s'était cassé le bras en deux endroits, comment va-t-il ?
— Il a fallu couper le bras... une pièce qui m'a bien amusé, c'est Passé Minuit!... Ah bien! ai-je ri en voyant cette pièce-là!
— Comment a-t-il supporté l'opération ?
— Très bien... beaucoup de courage... C'est sur-
tout au moment où Arnal voit qu'on jette sa montre par la fenêtre... il y a de quoi se tordre!...
— Croyez-vous qu'il en revienne?...
— Homl... je ne sais pas trop... Et quand l'autre met sa redingote, lorsqu'il lui dit: « Surtout, monsieur, ne croisez pas vos bras... » An! ah! j'en ris encore!...
— Messieurs, dit le vieux docteur X... je vais fort peu au spectacle maintenant, mais autrefois les Jocrisses me faisaient bien rire ! Ah ! que Brunet était bon, qu'il était naturel dans les Jocrisses ! je doute que l'on fasse mieux que cela à présent!... et les Cadet-Boussel! c'était encore fort drôle! un acteur naturel, ce n'est pas si commun!... Apparent rari nantes in gurgite vaste. ..
— Messieurs, voilà neuf heures qui sonnent; vous avez fini votre demi-heure.
— C'est juste... faisons le tour du roi. Qui est-ce qui avait le roi? c'est le docteur B...
— Eh bien ! je donne et je ne donnerai plus.
— A vous à partir, Léonard.
— Je vois.
— Je vois aussi.
— Parole.
— Tout.
— Non, mon bon... ça ne se peut pas.
— Quand je vous disais que j'étais sûr de le faire filer!
— C'est fini... moi, je perds quinze francs.
— Moi, vingt.
— Moi, je perds peu de chose.
— Moi, je ne gagne pas!
— Il parait que tout le monde perd, dit en riant le maître de la maison. C'est toujours comme cela ! il n'y a jamais de gagnants. Allons, messieurs, ti-
FNE SOIRÉE CHEZ XTN MEDECIN 13
rez» VOS cartes... en voilà huit... les rouges seront là... et les noires ici... T..., vous ne jouez pas?
— Non, merci, docteur, je ne suis pas encore de force. J'ai une dame...
— Moi, un as... Je suis rouge.
— Moi aussi.
— Ah! je suis avec ce scélérat de Raffignacl dit le fournisseur en frappant sur l'épaule de l'avocat. Eh bien! cher ami, comment vont les procès?...
— Pas mal, pas mal... ça donne, ça s'embrouille assez bien.
— Et les amours... hein... on dit que vous allez vous marier.
— Mais... on en parle dans le hameau! Eh! Eh!
— Est-ce un bon parti?
— On vous dira ça en temps et lieux.
— Ah çà, j'espère que vous nous ferez aller à la noce, que nous danserons, que nous rous en donnerons ?
— Soyez tranquille, quand je me marierai, je veux m' amuser. C'est bien le moins de se divertir le premier jour!
— Vous avez raison; d'ailleurs il n'y a rien de plus sain qu'un bon repas!... Ma foi, messieurs, il faut avouer que l'existence est une chose bien agréable.
— Placez-vous donc, messieurs, le temps se passe pendant que vou-s bavardez!
— C'est juste! répond le vieux docteur X. . et le temps est une chose si précieuse!... c'est VétofiFe dont on fait la vie. J'aime beaucoup les vers de Jean-Baptiste Rousseau sur le Temps ...
Ce vieillard qui, d'un vol agile, Fuit, sans jamais être arrêté.
Le temps, cette image mobile De l'immobile éternité !
Pour être rococo, ce n'est pas trop mauvais cela, messieurs... J'ai une dame... Eh bien! B,.., vous ne jouez pas?
— Non, non, j'ai le temps, je jouerai plus tard. J'ai pris une carte et je me trouve à la partie
du pharmacien, du marchand de chevaux et du jeune chirurgien ; l'autre table est occupée par les deux docteurs X... et V... le maître de la maison ne joue pas.
Le jeune élève en chirurgie m'adresse souvent la parole pour avoir des renseignements sur l'intérieur de divers théâtres, ce qui fait murmurer nos deux bouillotteurs, qui lui disent alors :
— Soyez donc à votre jeu, Saint-Elme... vous ne parlez jamais à votre tour.
— Parbleu ! messieurs, il n'est pas défendu de causer... Oh! je voudrais bien avoir mes entrées sur un théâtre... j'y serais tous les soirs!
— Vous croyez cela ! vous iriez peut-être très rarement. Du moment qu'on a la liberté de faire une chose, vous savez bien qu'on en a moins envie.
— Oh! c'est égal, voir les actrices de près... dans leur costume... ce doit être bien amusant...
— Parlez donc, Saint-Elme... c'est à vous... dit le pharmacien
— Eh bien! je vois...
— Ensuite... je vous attends, puisque je suis carré...
— Je triple le carré.
— Reste!
. — Je tiens.
Le jeune chirurgien gagne le va-tout du pharmacien, qui remet de l'argent en disant :
— Je ne peux plus jouer ce jeu-là! je n'y gagne pas une seule fois... L'hiver dernier, j'y ai perdy constamment. Je finirai par y renoncer. Et puis
nous jouons trop cher... on se réunit pour s'amU' ser, il ne faudrait pas jouer si gros jeu...
— Je vois.
— Moi aussi.
— Parole.
— Cent sous...
— Dites que je n'y suis pas... (P. 16.)
— Reste...
— Tenu.
C'est le marchand de chevaux oui a reçu le tout du pharmacien ; en abattant son jeu il dit :
— Ah! j'ai perdu... je n'en trouve pas... ah! si... j'ai quarante; j'ai gagné.
— C'est cela! il commence toujours par dirp qu'il a perdu, et il se trouve ensuite qu'il a gagné.
— Mais, mon bon, je ne voyais pas votre neuf... je croyais rester avec mes trois cartes...
— Enfin me voilà encore décavé; quand je vous dis que je ne puis pas tenir un coup...
lu UNE SOIBEE CHEZ UN MÉDECIN
C'est vous qui avez fait votre reste 1
— Parbleu!... il me semble que j'avais assez beau jeu pour cela.
— Messieurs, une tasse de thé?
— Merci, je n'en prendrai pas.
— Allons donc! une tasse de thé, cela ne fait jamais de mal.
— Moi, j'en veux bien, dit le fournisseur en prenant du thé et de la brioche. Ma foi, messieurs, il faut avouer que l'existence est une chose bien agréable.
— Oui, quand on a un bon estomac.
— Et des brelans carrés.
En ce moment on entend sonner.
— Voilà encore un entrant, dit le docteur B... ; messieurs, vous n'avez plus que cinq minutes.
Mais ce n'est point un entrant, c'est la domestique du maître de la maison qui entr'ouvre la porte et dit :
— On demande M. le docteur Y... pour aller chez madame Moncérand.
Le docteur V... fait une mcue très-prononcée, puis s'écrie :
— Dites que je n'y suis pas.
— Ah! il faut dire que monsieur...
— Oui, dites que je suis parti depuis Lns^temps La bonne se retire, et le docteur V... continue
de jouer en disant :
— Je ne peux pas m'en aller, je suis en perte...
— Et madame de Moncérand?
— Ah! elle n'a rien du tout! je l'ai vue ce matin; elle se figure qu'elle est malade... Si on l'écoutait, on irait la voir quatre fois par jour.
— Docteur V..., je vous fais votre tout.
— Je veux bien... J'ai perdu... tenez, prenez
— Comment 1 vous étiez au tapis ! je suis volé...
— Mon cher ami, nemo dat quod non hahet.
— Messieurs, l'heure est passée, faites votre tour du roi.
— Et que faites- vous de Raymond ? dit le jeune docteur T... en s'asseyant près du chirurgien, estil toujours médecin d'un théâtre ?
— Raymond ! oh ! il lui est arrivé une aventure bien plaisante... Je passe... Vous savez qu'il était très amoureux d'une dame soi-disant épouse d'un soi-disant négociant, un je ne sais pas quoi; je crois que c'est un homme qui faisait le commerce des fourrures; peut-être vendait- il tout bonnement des peaux de lapin... bref, le négociant était en voyage... Je passe... Il ne devait revenir qu'à la fin du mois, et Raymond se trouvait chez cette dame à une heure assez avancée de la soirée; tout à coup on frappe, on sonne à la porte, c'était l'industriel; il entre et trouve chez lui Raymond qu'il ne connaît pas, qu'il n'a jamais vu. Mais la dame ne perd pas ia tête; il y avait justement une noce dans la maison, elle dit à son mari :
— Monsieur est de la noce qui a lieu chez nos voisins du quatrième, il est envoyé pour me prier de me rendre au bal; mais je le remerciais, je n'ai pas envie de danser... d'ailleurs il est trop tard, je ne veux pas m'habiller.
Le négociant se confond en remerciements, en saluts, et Raymond se hâte de sortir. Vous pensez bien qu'au lieu de grimper au quatrième, il descend l'escalier et quitte bien vite la maison. Mais le marchand de fourrures, après s'être reposé un moment, dit à sa femme :
— Pourquoi donc n'irions-uous pas à cette noce ? c'est dans la maison, c'est une politesse de nos voisins : il faut y aller.
La dame change de couleur, elle prétend qu'elle
a des crampes d'estomac, qu'elle souffre beaucoup, qu'elle veut se coucher.
— Eu ce cas, j'irai sans toi, dit l'industriel; j'aime les noces, moi, et je ne suis pas fâché de prendre un peu d'agrément.
La femme veut retenir son mari; pas moyen de le faire changer d'idée. Voilà donc notre homme qui monte chez ses voisins, qu'il ne connaît que de vue, entre dans un salon rempli de monde, et salue, tout en cherchant de l'œil le monsieur qu'il a trouvé chez lui, et qu'il est fort surpris de ne pas apercevoir; puis, remarquant l'étonnement que cause son arrivée, il s'empresse d'aller remercier son voisin de la politesse qu'il lui a faite, et lui présente les excuses de sa femme, qui n'a pas pu monter parce qu'elle est indisposée.
Le voisin écoute le négociant d'un air tout surpris, et lui répond :
— Je suis fort aise de vous avoir à ma noce. . mais, cependant, je dois vous avouer que je n'ai envoyé pereonne chez vous pour vous engager à monter... c'est peut-être une plaisanterie qu'un de nos jeunes gens aura voulu faire... Voyez, cherchez dans ma réunion, et dites-moi quel est celui qui a été chez vous.
Le négociant examine tous les hommes qui sont chez son voisin; il va dans toutes les pièces, regarde partout, et ne trouve pas le jeune homme qui était chez lui. Il pousse une exclamation et ouvre de grands yeux en disant à son voisin :
— Il n'y est pas ! qu'est-ce que cela veut dire ? Le voisin regarde sa femme, celle-ci regarde
d'autres dames; quelques-unes sourient malignement en détournant la tête. Cependant, la voisine dit. au négociant :
— Puisque madame votre épouse ne connaissait
pas ce monsieur... il faut que oe soit un voleur !...
— C'était un voleur ! s'écrie le négociant ; il avait pris un prétexte pour s'introduire chez moi, sachant sans doute que j'étais absent, et si je n'étais pas arrivé inopinément, il est probable qu'il aurait assassiné mon épouse!... Pauvre chère amie! je suis venu à temps pour la sauver. Messieurs et mesdames, je vous demande un. million de pardons de vous avoir dérangés; je vais apprendre à ma femme qu'elle a couru les plus grands dangers.
Et le monsieur redescend quatre à quatre près de sa moitié, et lui crie, du plus loin qu'il l'aperçoit-
— Ma chère amie, cet homme qui est venu ici n'était pas envoyé par nos voisins; ils ne le connaissent point; il n'est pas chez eux. C'était bien certainement un voleur, et si je n'était pas revenu si à propos, Dieu sait ce qui serait arrivé ! Désormais, le soir, quand tu seras seule, n'ouvre plus sans savoir qui sonne.
La dame promet de suivre les conseils de son époux, et l'affaire semblait heureusement terminée. Mais, trois semaines après cette aventure, notre négociant, étant au spectacle avec son épouse, aperçoit dans une loge en face de la sienne un monsieur qu'il reconnaît parfaitement pour être celui qu'il a trouvé un soir chez lui. Aussitôt il le montre à sa femme en lui disant :
— Voilà notre voleur !
La dame pâlit, se trouble et répond :
— Tu te trompes, ce n'est pas lui.
— Si, je le reconnais, parfaitement.
— Je le reconnaîtrais bien mieux, moi, car il me parlait depuis dix minutes quand tu es arrivé.
— Je suis sûr que c'est lui... je vais le désigner au commissaire de police.
Notre homme n'écoute pas sa femme; il quitte
ÎO
— Ah ! la plaisanterie est bonne, c'est le médecin du théâtre.
sa place, demande le commissaire, le trouve, le conduit près de la loge oii est le monsieur qu'il a reconnu, et, le lui montrant, lui dit :
— Monsieur le commissaire, voulez-vows me faire le plaisir d'arrêter ce beau jeune homme qui est dans cette loge...
— Que j'arrête ce monsieur !... et pourquoi ?
— Parce que c'est un voleur,
— Ah ! ah ! la plaisanterie est bonne ! c'est le médecin du théâtre.
— C'est le médecin du théâtre... vous en êtes certain ?
— Comment ! si j'en suis certain ! je suis fort, lié avec lui... je le quitte à Tinstant. Si vous voulez, je vais l'appeler,
— Xon, c'est inutile, répond le négociant, dont la figure s'est singulièrement allongée, j'en sais assez... Si ce monsieur est le médecin du théâtre, je vois que j'avais tort de le prendre pour un voleur.
XTNE SOIEÉE CHEZ TJN MEDECIN 21
Le négociaut salua le commissaire; il rejoignit sa femme, dont l'inquiétude était extrême, et se contenta de lui dire :
— Tu avais raison, ce n'est pas notre voleur.
Et depuis cette époque, il a pris un commis voyageur, afin de n'être plus obligé de s'absenter.
L'histoire racontée par le jeune chirurgien avait assez amusé la société pour que la bouillotte fût pendant quelques instants suspendue. C'était un grand succès; l'avocat en fait la remarque comme d'un incident extraordinaire.
Le vieux docteur X^... se retire en nous souhaitant à tous de beaux jeux. On a reformé les tables. Cette fois, je fais la partie du maître de la maison, du fournisseur et de l'avocat.
— Messieurs, nous crie le pharmacien qui est à l'autre table, je vous préviens qu'à onze heures et demie je m'en vais !... Oh ! d'abord, je ne reste pas cinq minutes de plus ! je ne veux plus veiller jusqu'à des deux heures, trois heures du matin !... Après cela, le lendemain on est fatigué, on a mal aux yeux, et on n'est pas en train de travailler... et ma femme me gronde.
— Je me retirerai en même temps que vous, dit le docteur V...
— Sont-ils étonnants ! est-ce qu'on les retient de force r dit Kaffignac. A vous à parler, docteur.
— Mou argent.
— Je file !
— Oh ! vous êtes aussi un fileur ! Je vous déclare que je ne tiendrai plus jamais avec vous.
L'avocat rit en regardant le fournisseur. En ce moment on sonne avec violence.
— Qui est-ce qui vient si tard !... dit le docteur B... Ah ! c'est peut-être mon voisin le compositeur... avez-vous vu son dernier opéra ? il est très
22 UNE SOIEEE CHEZ TJN MEDECIN
bien... charmante musique, bien appropriée au poème !
La domestique ouvre la porte et s'adresse cette fois à son maître :
— On demande monsieur chez madame Desgranges, qui est en mal d'enfant !
— Ah ! elle prend bien son temps ! répond le docteur. C'est bon... dites que je vais y aller.
La bonne referme la porte, et nous continuons notre partie.
A la table voisine, .l'entendais à chaque instant le pharmacien dire : Reste ! en appuyant sur les r d'une manière toute méridionale. Puis le marchand de chevaux abattre son jeu, en s' écriant : — J'ai perdu !... Ah ! ma foi non, j'ai gagné... Je n'avais pas vu toutes les cartes.
A celle où j'étais, le maître de la maison était en malheur, l'avocat perdait aussi, et le fournisseur jouait avec un bonheur constant; puis, tout en ramassant l'argent, il riait et se frottait les mains en disant :
— Messieurs, il faut avouer que l'existence est une chose bien agréable.
Cependant il s'était écoulé plus d'une demiheure, on ne parlait plus de changer les places, parce que de chaque côté le jeu était plus animé. Moi, je pensais à cette dame qui avait fait envoyer chercher le docteur et qui était en mal d'enfant.
Bientôt la sonnette se fait entendre avec un redoublement de violence.
— C'est insupportable ! on ne nous laissera pas tranquilles, ce soir, dit le docteur B...
La porte s'ouvre, la domestique paraît de nouveau et dit à son maître : — C'est encore de chez madame Desgranges... il paraît que cela presse.
— Ah ! bah !... die croit cela... Messieurs, j'ai
fait mon argent... personne ne tient... quelle mauvaise chance !... j'avais trente et un de cœur.
— Je vous portais deux trèfles, dit Raffinac en riant
— Ah ! comme c'est joli !
— Monsieur, qu'est-ce qu'il faut répondre ! reprend la domestique en s'adressant au docteur B...
— Mon cher T... allez à ma place chez madame Desgranges... vous ferez l'accouchement... D'ailleurs, je ne me soucie plus d'en faire... et puis ce ne sont pas de mes clients... Cette dame m'envoie chercher ce matin... J'ai passé... Je ne suis pas son médecin... allez-y. T..., c'est ici à deux pas dans la rue voisine.
M. T... se lève et sort; nous continuons notre partie : au bout de vingt minutes le jeune médecin revient et dit en riant :
— Trop jeune !
— Comment ? demande le docteur.
— Oui, je n'ai pas encore assez de barbe, enfin on m'a trouvé trop jeune, on n*a pas voulu de moi... Le mari en voulait bien, c'est la femme qui n'a pas voulu.
— Allons, je vais m'y rendre alors !...
— Oh ! vous avez le temps, c'était une fausse alerte, les douleurs ont cessé, je vous garantis que cette dame n'accouchera pas cette nuit.
— Oh ! parbleu, j'en étais bie;i sûr ! c'est une petite-maîtresse... une femme qui s'écoute, son mari m'avait prévenu, il m'avait dit : — Monsieur, voilà, je crois, neuf mois que ma femme est enceinte» et il y en a six qu'elle prétend toujours être sur le point d'accoucher... Je double le jeu...
— Passe.
— Passe.
— Comme c'est gentil !... trois neufs ! vous le payerez, messieurs.
Onze heures et demie venaient de sonner, le pharmacien dit : — Messieurs, il faut que je m'en aille, moi...
— Oai, tout à l'heure...
— Oh ! tout de suite,
— Encore cinq minutes, et je m'en irai avec vous, dit le docteur V...
— Va pour cinq minutes, mais pas plus.
Les cinq minutes s'écoulent, dix autres avec; le pharmacien reprend :
— Messieurs, il est l'heure de partir.
— Ah ! parbleu, nous pouvons bien aller jusqu'à minuit, il ne s'en faut que de sept minutes,
— Soit, jusqu'à minuit, mais pas plus.
Quand minuit sonne, on n'y fait pas attention, il
y' avait un coup piquant qui captivait l'attention de la société, et puis Raffignac était en train de conter des bouffonneries; le fournisseur y ripostait' par des calembours, le jeune chirurgien nous lançait de temps à autre quelque anecdote dramatique, le marchand de chevaux connaissait aussi parfaitement l'itinéraire des actrices du quartier. Le docteur B,.. était un des premiers à rire des boutades qui lui échappaient après un mauvais coup, efc le pharmacien de son habitude de dire Rrr.,, reste.
A minuit et demi le docteur V,.. jette les yeux Bur la pendule, et s'écrie :
— Ah ! mon Dieu, mais il est plus de minuit... Oh ! il faut quitter, messieurs.
Le pharmacien, qui a retrouvé une bonne veine, lui répond :
— Ecoute?;, puisque nous avons tant fait, allons jusqu'à une heure. Mais à une heure, sans rémission, tout le monde se. lèvera,
— (y est convenu.
Les parties continuent. Lorsqu'une heure sonne, je ne sais pas si c'est faute de l'entendre, mais personne ne se lève.
A une heure et demie, le pharmacien jette un regard furtif sur la pendule et ne dit rien, le jeune chirurgien en fait autant et se contente de sourire. Alors, c'est le maître de la maison qui nous dit :
— Messieurs, je vous accorde jusqu'à deux heures, mais pas plus; à deux heures, je vous mets tous à la porte.
— Oui, docteur, et vous ferez bien.
A l'heure dite, un brelan décave quelqu'un, et on se lève enfin. Récapitulation faite des pertes et des réussites, tout cela se réduisait à fort peu de chose et ou s'était beaucoup animé.
— Messieurs, nous dit le fournisseur en descendant l'escalier, j'avais donc raison de dire : L'existence est une chose...
— Très bien, nous savons le reste, dit Raffignac en l'interrompant, ce diable de S... il gagne toujours. Et vous, Léonard, qu'est-ce que vous avez fait ?
— Moi,j'aiperdu...ah! non,j'ai gagné quelque chose
— Bonsoir, messieurs, bonne nuit !
— Eh bien! me dit mon avocat en passant son bras sousle mien, comment avez-vous passé votre temps?
Fort agréablement; je vois que j'avais tort de
redouter une soirée chez un docteur. Nous ne sommes plus au temps des médecins de Molière, je préfère ceux que j'ai vus ce soir : graves et réfléchis quand les circonstances l'exigent, cela ne les empêche pas d'être aimables et gais dans le monde : et ils guérissent doublement, par la science et par la parole. Si je ne craignais de passer pour un ï)édant, je leur appliquerais le vers d'Horace. « Omne tulit punctum qui miscuit utile dulci. »