CE N'EST PLUS SUZETTE
Il y a un an que fai quitte Paris, oiî j'avais laissé Suzette, celle que j'adorais, jeune brodeuse demeurant au cinquième étage d'une vieille maison de la rue Saint-Denis. Charmante fille, aimable, jolie, spirituelle, un peu coquette... Mais cela lui va si bien !... Je me la représentais sans cesse avec sa petite robe faite en blouse, son tablier d'alépine noire et son petit bonnet à la folle. Je la voyais riant, courant, sautant dans sa chambre, travaillant en chantant, et faisant son ménage en s'amusant et l'amour en riant, mais faisant tout cela si bien !...
Je reviens hier à Paris : mon premier soin est de courir rue Saint-Denis, de monter le cinquième étage de la vieille maison et de frapper à la porte de Suzette. Comme mon cœur bat d'impatience I Je vais la voir... l'embrasser... Elle m'a promis, quand je partis, de m'être toujours fidèle ; si je la retrouve aimante, ne serai-je pas heureux ?
Je frappe... On n'ouvre point; et cependant elle a dû reconnaître ma manière de frapper, et elle accourait si vite autrefois !... Ah ! on vient enfin...
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Mais que vois-je ! Une vieille femme, une figure revêcbe, maussade. Je demande Suzette.
— Suzette ? Je ne connais pas cela.
— Comment ! vous ne connaissez pas une jolie brodeuse qui occupait cette chambre ?... Et il n'y a point de portier dans cette maudite maison !...
— Ah ! attendez... Oui, je crois que la personne qui logeait ici a dit qu'elle allait demeurer rue du Mont-Blanc, près du boulevard.
— Le numéro ?
— Ah ! je n'en sais rien.
N'importe; j'ai le nom de la rue; je m'adresserai dans toutes les maisons, et il faudra bien que je la trouve. Mais Suzette aller se loger à la Chaussée-d'Antin... Je ne sais pourquoi cela me fait de la peine; et cependant il y a aussi des chambres à la Chaussée-d'Antin, mais elles y sont Jouées bien plus cher.
J'arrive rue du Mont-Blanc. Je demande Suzette; on ne connaît pas ce nom-là. Je cours partout, je parle à toutes les portières, je m'informe dans les boutiques : personne ne sait ce que c'est que Suzette. Il n'y a point de brodeuse dans la rue. Cette vieille femme m'a donc trompé !
Je vais sortir désolé d'une maison à porte cochère dans laquelle j'étais entré, lorsqu'un élégant tilbury s'arrête devant moi : une dame mise avec la plus grande recherche en descend légèrement et entre dans la maison, dont elle monte lestement l'escalier.
Est-ce un songe ? Sous ce chapeau de paille d'Italie, j'ai reconnu les traits de Suzette... Je demande le nom do cette dame.
— C'est madame Saint-Phar : elle loge dans un bel appartement du second avec sa femme de chambre et sa cuisinière; elle ne reçoit qu'un mon-
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sieur à voiture, homme d'un certain âge, qui lui rend visite tous les matins.
— Que fait-elle ?
— Rien, que de s'occuper de sa toilette et de ses paisirs.
— L'entendez-vous souvent clianter ?
— Jamais, mais elle a très souvent des vapeurs et des migraines.
Est-ce bien Suzette? Mes yeux me disent oui; mon cœur me dit non. Je monte les deux étages : je demande madame Saint-Pliar, et j'entre dans un boudoir où je trouve ma jolie brodeuse nonchalamment étendue sur un sofa. Elle me reconnaît, elle sourit... Non, elle minaude. Elle parle... ce n'est plus son parler d'autrefois... Je suis auprès d'elle, mais ce n'est plus Suzette...
Tout ce qui l'entoure nuit à ses grâces, à ses charmes, à son esprit. Ah ! qu'elle était bien mieux en petit bonnet, en tablier noir, courant, folâtrant dans sa chambre !... Je lui parle de mon amour, je lui parle de son inconstance... Elle part d'un éclat de rire !... Ah ! éloignons-nous bien vite !... Non, nonj ce n'est plus Suzette !...
LA PARTIE MANQUEE
— C'est demain dimanclie, ma femme ; nous irons nous promener à Montmorency. Il y a longtemps que je veux te régaler d'un âne ; nous emmènerons Lolo, et s'il est bien sage, je le ferai aussi monter sur la bête. Nous irons nous promener jusqu'à Engbien, nous verrons le nouvel établissement de bains, nous pourrons même goûter les eaux. Mon ami Mouflard en a bu un demi-verre, et depuis ce temps-là il se sent une chaleur prodigieuse au cerveau.
— U suffit, monsieur Belhomme, je vais préparer la toilette de Lolo et dire à Jeannette que demain nous dînerons à la campagne, et que par conséquent je lui permets d'aller dîner cbez sa tante.
Tout le monde se réjouit du projet de M. Belhomme, ancien parfumeur de la rue Transnonain. qui, depuis que le théâtre de Doyen est fermé, ne sait plus comment employer ses soirées.
Madame Belhomme met un ruban neuf à son chapeau, de l'année dernière, Lolo fait un petit cerf-volant qu'il emportera à la campagne, et Jeannette fait aussi ses petits projets, car il n'est
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pas certain que ce sera précisément avec sa tante qu'elle passera son dimanche.
— Mais hélas ! Thomme propose et Dieu dispose. Les projets des faibles humains sont tracés sur le sable ; ceux de M. Belhomme sont renversés par la pluie. Dès le matin le temps est couvert ; M. Belhomme lit aux astres, son épouse considère son chapeau, Lolo pleure, et Jeannette fait la moue.
Point de soleil, plus de campagne !... car qu'estce qu'une campagne sans soleil ? Demandez à un romantique, il vous répondra peut-être que c'est une nuit sans lune.
— Que ferons-nous donc de notre dimanche ? dit timidement madame Belhomme, qui n'a pas l'habitude de porter les culottes.
— VouB ne pouvez pas dîner ici, dit Jeannette, il n'y a rien.
— Ah ! mon papa, il y a longtemps que vous me promettez de me faire dîner chez un traiteur pour y manger de l'omelette soufflée !...
On ne résiste guère à la voix d'un fils; l'accent de la nature et l'omelette soufflée l'emportent.
— Nous irons dîner chez Legrand , aux Vendanges de Bourgogne, dit M. BeUiomme; c'est le Beauvilliers du faubourg du Temple, et l'on assure que son vin est naturel.
Cette promesse ranime la joie que la pluie avait presque abattue.
Monsieur et madame Belhomme font une partie de domino en attendant Theure du diner. Enfin quatre heures sonnent. On se met en marche à l'abri du parapluie protecteur, qui protège difficilement trois personnes : aussi Lolo et sa maman sont-ils mouillés; mais, pour rétablir le système des
LA PAETIE MANQUÉE Ul
compensations, M. Belhomme est éclaboussé à droite et à gauche.
On arrire chez Legrand... point de place, point de tables dans le salon, point de cabinets libres. Pour parvenir à y dîner le dimanche, il faudrait aller s'y installer le samedi soir.
Lolo se désespère, maman Belhomme est très contrariée, et son époux cherche oii il pourra conduire sa famille pour ne point être écorché. On se remet en route avec la pluie et la crotte, on passe sans s'arrêter devant le Méridien et le Cadran- Bleu. Il faut pourtant se décider ; on entre chez Bertrand, mais il a une noce, et la famille du parfumeur reste trois quarts d'heure dans un cabinet sans pouvoir parvenir à se faire servir.
— Je ne veux pas rester ici, dit M. Belhomme en reprenant son parapluie d'un air décidé ; i'ai faim^ par conséquent allons-nous-en.
— Mais oii donc ? dit tristement madame.
— Chez nous, madame Belhomme; car vous voyez bien qu'il n'y a pas moyen de dîner en ville le dimanche.
— Et l'omelette soufflée ! dit l'enfant en pleurant.
— Console-toi, Lolo, je vais t' acheter pour deux sous de flan que tu mangeras à ton dessert.
On rentre chez soi, et l'on trouve Jeannette qui, au lieu d'être allée dîner chez sa tante, donnait à dîner à son bon ami, lequel buvait fort lestement le vin de M. Belhomme.
A cette vue le ci-devant parfumeur entre en fureur, sa femme se trouve mal, Lolo se donne une indigestion de flan, et Jeannette ^t mise à la porte... Voilà comment se passa ce dimanche tant désiré. Pauvres humains ! faites donc des projets !
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