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Une soirée dans l'autre monde

Brighton n'est pas une ville tout à fait amusante, non ; l'hiver surtout, bien que des Anglais, dans un enthousiasme lyrique qui n'est pas généralement partagé, rappellent quelquefois la yerle de la Manche. Je me trouvais dans la coquille de cette perle, il y a deux mois environ, par une journée assez maussade, coupée de vent gris et de pluie glaciale, pensant, avec l'effroi d'un Parisien, à quelle distraction je serais forcé d'avoir recours pour franchir la soirée, ou ce qui représente le cœur de la soirée : le formidable intervalle placé, ouvert plu tôt comme un abîme, entre sept heu-

res et minuit. Après avoir remué à cette fin, plusieurs projets difficiles, inouïs, celui, par exemple, de mettre le feu à Brighton et de m'amuser à le voir brûler, je m'étais assis avec résignation dans la salle basse de l'hôtel, près d'un poêle monumental, forgé à Manchester, et je parcourais, avec les yeux languissants de l'ennui et d'un sommeil prématuré, un vieux volume de poésies anglaises de Shenstone, le Jugement d'Hercule. Ce volume d'un autre siècle offrait, dans son extérieur suranné, les allures de la Cuisinière lourgeoise. Il exhalait une odeur de plum -pudding assez caractérisée, mais où, je dois le dire sans chercher à déshonorer sa caducité ou sa fréquentation, la graisse dominait beaucoup plus que le raisin de Corinthe et le rhum. La noble lutte d'Hercule entre le vice et la vertu, au milieu du saindoux, ne me déplaisait pas. Mon imagination et mes sens me plaçaient à la fois, comme ce brave Hercule, dans une matérielle et poétique hésitation. Tantôt le plum-pudding m'arrachait à la poésie, c'était le vice; tantôt la poésie m'enlevait doucement aux se-

ductions rêvées du plum-pudding, c'était la

vertu; mais il n'était que sept heures... H était à peine sept heures! et il s'agissait d'atteindre, vivant, les frontières lointaines de minuit. Quelle illusion que de compter sur le poëme de Shenstone pour aller jusque-là ! Hercule lui-même n'aurait pas eu cet orgueil. Il a défait bien des monstres ; je le défie de vaincre tout seul une soirée d'hiver à Brighton.

Qu'allais-je devenir? Bon Dieu! qu'allais-je devenir?

A ce moment suprême d'anxiété je me sentis familièrement touché à l'épaule ; je tournai la tète, et le visage souriant et blond du jeune fils du maître de mon hôtel sembla me dire : « Vous paraissez, monsieur, ne pas vous amuser infiniment sous le beau ciel de Brighton? s Mon visage, beaucoup moins souriant, lui répondit sans doute : « Hélas! je ne m'amuse pas du tout à Brighton, malgré son beau ciel. »

Touche de ma profonde mélancolie, le jeune Hobbinol me dit :

— Seriez-vous bien aise, monsieur, d'assister à une grande séance de spiritisme?

Je bondis de joie à la proposition.

— Quand aura lieu cette grande séance?

lui demandèrent ma bouche, mes yeux, tous mes sens à la fois, qui entrevoyaient une planche de salut dans ce naufrage de ma soirée.

— Ce soir, me répondit l'ange Hobbinol, ce soir même.

— A quelle heure?

— Tout de suite.

— Partons !

J'avais déjà quitté ma place , et je me dirigeais vers la porte.

— Un instant! vous n'êtes ni en habit noir ni en cravate blanche, me fit observer M. Hobbinol en m'arrêtant.

— Pardon, cher monsieur, j'oubliais, en effet , que je ne suis ni en cravate blanche ni en habit noir ; mille fois pardon !

Personne n'ignore aujourd'hui qu'il est très-peu d'endroits en Angleterre, surtout dans les villes de second ordre, qui exagèrent jusqu'à l'extravagance les usages et les modes, où l'on oserait se présenter sans ces deux conditions rigoureuses du costume.

En Angleterre, on va manger une pauvre pomme de terre dans une taverne, et Ton se met en habit noir et en cravate blanche ; en Angleterre, on va se noyer dans la Tamise, et, pour se suicider convenablement, on endosse l'habit noir et Ton noue la cravate blanche. Les pendus sont pendus en habit noir, en Angleterre, et, pour leur passer la corde au cou , le bourreau leur retire la cravate blanche.

Je courus me conformer à l'usage anglais : je redescendisbientadansunetenue irréprochable.

— A propos, me dit le jeune Hobbinol, le fils de mon hôte, M. Thomas Hobbinol. savez-vous ce que c'est que le spiritisme, qu'une séance de spiritisme ?

— ^"on, mais qu'importe ! Pourvu que je passe ma soirée.... Je me soucie bien du reste !

Mon ignorance parut confusionner mon interlocuteur.

— Vous ne connaissez donc pas le spiritisme, en France? On dit pourtant la France si éclairée !

— IS'ous devons le connaître; mais, dans

tous les cas, vous me le ferez connaître pendant que nous nous rendrons à la séance. Où se tient-elle?

— Pas très-loin d'ici, au club des Jeunes Francs-Maçons.

— Allons au club des Jeunes Francs- Maçons.

Nous sortîmes. Comme je respirai ! Le manteau de plomb de la soirée se détachait de mes épaules. Quoique l'air fût très-froid, et môme, par moments, bourré d'une ouate glaciale de givre, de neige et de je ne sais quoi encore, qui pénétrait et lardait la peau comme le feraient des millions d'aiguilles, la nuit me parut délicieuse, maintenant que je n'avais plus à me mesurer avec sa redoutable massue ; une nuit de ISaples ! j'avais le nez bleu.

Nous parcourûmes plusieurs rues formées de palais grands et majestueux, en vérité, comme ceux de Gênes et de Florence, avant d'arriver à la rue perdue dans le labyrinthe de rues où s'élève le club des Jeunes Francs-Maçons. C'est dans ce trajet, c'est à travers ces pompeux quartiers éclairés par une lumière mieux distribuée,

il m'a semblé, que le gaz dans notre Paris, que M. Hobbinol fils m'a dit :

— Le magnétisme, comme vous le savez, a été détrôné par les tables tournantes; les tables tournantes, par les esprits frappeurs ou tout simplement par les esprits, car ils ne frappent pas toujours. Eh bien, monsieur, je vous conduis de ce pas dans un endroit où viennent à volonté, à une volonté souveraine, bien entendu, des esprits, oui, monsieur, des esprits, des esprits de tous les siècles, de tous les pays, de toutes les qualités.

— Nous avons aussi cela en France, à Paris, me dis-je à moi-même ; mais je ne le dis pas ensuite à mon guide, de peur de refroidir son zèle, de peur surtout qu'il ne me ramenât à l'hôtel. L'hôtel !

— Non, monsieur, continua-t-il, ils ne frappent pas toujours; ils viennent sans bruit du fond du paradis ou de l'enfer, quand on les appelle avec conviction, lorsqu'on les évoque, pour mieux dire ; car il y a évocation, ainsi que vous allez le voir vousmême. Oui, monsieur, il y a évocation.

Si je n'étais pas aussi ignorant sur la

question des esprits que je venais de le laisser paraître, je n'étais pas, d'un autre côté, très au courant de leur apparition; je ne Tétais pas du tout même. Jamais, à Paris, la curiosité ne m'avait poussé dans les salons où, l'hiver dernier, ils se livraient à leur exercice. Aussi, ce ne fut pas sans quelque accent de vérité que je m'écriai :

— Quoi ! je vais voir cela, vous me l'assurez, mon bon monsieur Hobbinol?

— Oui, monsieur : devant trois ou quatre mille gentlemen et leurs épouses, on évoquera tel ou tel autre esprit ; l'esprit que l'on voudra, que vous voudrez vousmême; car, si vous désirez en désigner un auquel vous tenez plus particulièrement... Mais vous verrez... vous verrez! Ah! le spiritisme ! le spiritisme !

— Oui, le spiritisme, monsieur Hobbinol, est le dernier terme du génie humain , si , comme vous le dites. . .

■ — C'est comme je vous le dis.

— De là à voir Dieu comme je vous vois, il n'y a plus rien alors.

— Peu de chose, du moins, peu de chose.

— Très-peu de chose, monsieur Hobbinol. Et ce sera une grande et particulière gloire pour la ville de Brighton d'avoir mis l'homme à une si faible distance du créateur par la voie nouvelle du spiritisme. C'est à cause, sans doute, cher monsieur, de cette évocation des esprits obtenue à domicile, que les séances données au club où vous avez, en ce moment, l'obligeance de me conduire ont pris le nom générique de séances de spiritisme ?

— Oui, monsieur ; et ce soir, comme si l'on eût prévu l'honneur de vous posséder, grande séance de spiritisme, la troisième de la saison.

— On n'est pas plus heureux que moi, de tomber si à propos sur un tel plaisir.

— ■ La salle est éclairée à giorno, comme le théâtre de la Reine, à Londres, les jours de gala. Le président — jugez de la chance que vous avez! — le président est, ce soir, par extraordinaire, M. Arthur Daniel, et, par extraordinaire aussi, son médium est M. Ralph de Ralph. Quelle soirée! Rien n'y manquera !

— M. Arthur Daniel est donc... ?

4i UNE SOIREE

— Le premier, le plus fort des évocateurs spiri tiques.

— Et M. Ralph de Ralph ?

— Le roi des médiums; il rendrait vingt points au médium américain, qui tantôt a besoin d'être en bonne santé, tantôt de se trouver dans certaines dispositions nerveuses pour se mettre en communication avec les esprits. M. Ralph de Ralph, lui, est toujours prêt à communiquer. Il communique par tous les temps, à toute heure. 11 communique comme vous et moi, monsieur, mangeons et buvons. Il s'assied devant sa table, la jambe étendue sur le tapis, le front découvert. — Il a un front superbe, M. Ralph de Ralph, — le regard fixe, la main armée d'un crayon ou d'une plume Mais, encore une fois, vous verrez ! . . .

— Je n'ai qu'une crainte. Le temps est si mauvais ce soir...

— Que fait le temps ? me demanda M. Hobbinol un peu surpris de l'inattendu et de l'obscurité de l'objection.

— Vous ne craignez pas que l'humidité soit un obstacle à l'évocation des esprits?

DANS L AUTRE MONDE d5

Quelques-uns sont bien vieux... Les rhumatismes. . . les paralysies. . . les catarrhes. . . Hobbinol me répondit gravement :

— Mais vous oubliez que les esprits n'ont pas de corps, et, par conséquent, ni âge ni infirmités?

— Que vous avez mille fois raison !... Je suis si peu habitué, que voulez-vous ! à ;es hautes spéculations de l'intelligence. .. Excusez-moi!... c'est stupide de ma part. Voyez-vous, en effet, des esprits se rendre couverts de fourrures, en paletot, avec des iocques et un parapluie, à la grande séance ie spiritisme de Brighton?On n'est pas plus naïf que moi, ma parole d'honneur !

Nous étions arrivés à la porte du club les Jeunes Francs-Maçons, dont la façade ie me parut pas très-richement illuminée. Vlais la lumière de l'intelligence brillait au ledans, et celle-là auraitsuffi, quand même a salle n'eût pas été éclairée à giorno, linsi que me l'avait annoncé le fils Hob- )inol. Non-seulement elle l'était, mais je ïrois môme que le giorno était produit en grande partie par des courants de lumière électrique : clarté resplendissante, mais

atroce, infâme, — et Fépithète est encore trop douce, — clarté qui aura le dernier mot de la vue des générations destinées à jouir de ce meurtrier bienfait.

Comme il y avait foule à l'entrée du club, je mis à profit la lenteur à laquelle nous fûmes soumis, de la rue à la porte de la salle, pour demander, avec beaucoup de ménagements, à mon jeune ami s'il croyait sérieusement au spiritisme. M. Hobbinol est un jeune homme de vingt ans, qui aurait dû être moins crédule qu'un autre, à cause de la profession de son père, chef d'un hôtel où affluent les marins, les vovageurs, gens très-voltairiens, très-sceptiques d'ordinaire. Mais M. Hobbinol me sembla sous l'influence printanière d'un premier amour, et l'on a une foi absolue en toutes choses lorsqu'on aime pour la première fois ; on a des lunettes roses. Le bon jeune homme me fit l'effet de ne pas mettre le moins du monde en doute la réalité du spiritisme, mot qu'il prononçait à la manière anglaise, en supprimant Ve final, — sjji/'iîism, — en en triplant la valeur euphonique de Ym, spiritismmm. Et lors-

d'un mot est prononcé ainsi, il devient une rofession de foi.

— Si je crois au Sjpiritismmm ! Comîent n'y croirais-je pas? J'ai été témoin e révocation de Solon, de Mithridate, de fuma Pompilius , de lord Byron , de L Canning, de lord Castlereagh, de Dioène, de Socrate, d'Aspasie, de Pope, de Iiltiade, de Sheridan et de Eox.

J'interrompis.

— Permettez, cher monsieur Hobbinol, ermettez...

— Quoi ? Mettriez-vous en doute. . . ?

■ — ■ Qu'entendez-vous par l'évocation des rands personnages que vous venez de iter? Je serais bien aise de savoir au iste, avant d'entrer.,.

— Eh bien , j'entends par évocation

ue le président spiritique les a appelés evant moi, du fond de son fauteuil...

— Et qu'ils sont venus, n'est-ce pas?

— Mais...

— En chair, en os, en brodequins ou en erruque ?

Je n'insistai pas pour avoir la réponse à îa dernière question ; nous pénétrions

enfin dans la salle des séances spiri tiques, que remplissaient déjà, de bas en haut, des spectateurs, des auditeurs ou des fidèles, en nombre vraiment prodigieux, pour le plaisir, un peu problématique, selon moi, qui leur était promis. A vrai dire, il n'y avail plus que deux places vides :1e fauteuil bleu céleste du président et le fauteuil rouge-feu du médium. On connaît la façon incandescente avec laquelle les Anglais éclairent leurs réunions ; ce sont les plus forcenés lampistes après les Américains. La salle du club des Jeunes Francs-Maçons était une fournaise, un miroir d'Archimède, tout bouillonnant d'éclairs et de flammes. Encore un peu, on y aurait vu par les oreilles ; les yeux ne suffisaient plus. On sera un peu moins étonné de cette rage, de cette férocité dans la dispensation de la lumière, quand j'aurai dit qu'il y avait préméditation et calcul dans cette exagération d'éclairage. Dès que la séance fut ouverte, le gaz devint acteur, à son tour ; il prit une part intelligente aux péripéties variées de la soirée. Sa lumière fut sombre ou douce, selon le caractère tendre ou terrible de révocation.

Il me fut aisé de comprendre, au brouhaha de la salle, que la majeure partie des spectateurs, avant de se rendre à la séance, avaient, soumis leur mémoire à une préparation mnémonique. Chacun d'eux lisait et relisait de petites bandes de papier, communiquées ensuite à ses voisins, qui confiaient, à leur tour, leurs petites bandes de papier. Sur quelques-uns de ces bulletins ouverts à ma portée, je lus des noms historiques; Aristote, Théophraste, Archimède. Nul doute que ces noms déroulés à droite, à gauche devant moi, derrière moi, seraient adressés au président pour qu'il eût à évoquer les personnages qui les portaient autrefois. Pour me confirmer dans cette opinion, des torrents d'autres noms circulaient sur les banquettes. Chaque bouche murmurait le sien . Tous ces murmures formaient un bourdonnement d'où se détachaient, detemps en temps, les noms classiques d'Horace, de Catulle, de Quintilien, de Pline, d'Apicius, de ce, deProcope, d'Avicenne, de Thomas Becket, de Roger Bacon, de Machiavel, de Shakspeare, de Gibbon, de Blackstone, etc. On eût dit une biographie universelle en

état d'ivresse, laissant tomber à terre tous les noms propres de ses colonnes avinées ; une orgie biographique. Hommes et femmes de l'assemblée s'étaient mis de la partie. On connaît la redoutable érudition des femmes anglaises, leur rage de tout savoir, leur curiosité presque médicale en toutes choses, et je l'appelle ainsi, tant elle est indiscrète. Quelle femme de chambre irlandaise ne sait pas un peu de latin et de grec? Mais ne sortons pas de notre sujet. Je frémissais pour l'autre monde, au dérangement considérable qu'on allait lui causer, à Brighton, en évoquant une pareille quantité d'esprits. Quel déménagement ! Cela m'arrêta dans certain petit projet d'évocation que je méditais dans mon coin. J'avais, moi aussi, quelques esprits à évoquer.

— Je me bornerai, le cas échéant, me dis-je, à n'en déranger qu'un seul pour mon compte personnel.

Mais le silence se fit ; les petits papiers cessèrent de frétiller. M. le président était introduit.

Le président franchit le rideau en gros amas vert qui séparait la salle du sancuaire, et alla s'asseoir, au milieu d'un frélissement flatteur, au fauteuil bleu de ciel •réparé pour le recevoir.

A peine était-il assis, que le médium fit on entrée ; non moins bien accueilli que le irésident, il alla prendre place à son faueuil rouge écarlate. Le président Arthur )aniel était un homme de quarante à quaante-cinq ans, riche d'une belle masse de heveux rouges, qui allaient se mêler à de orts favoris encore plus rouges que les heveux. Sa figure de lion, mais d'honnête ion, s'encadrait avec plus d'ensemble qu'on le le croirait dans ces touffes enflammées, lans cette bordure incendiaire. Bouche «elle, nez fondu, regards pleins d honora- >ilité. Sur les quais de Brighton, je l'aurais iris pour un capitaine de commerce ; aux «avirons d'un marché, pour un riche bou- :her ; là où je le voyais pour la première

fois, je ne savais vraiment quelle profession lui assigner.

Quelle que dut être cette profession, M. Arthur Daniel n'avait pas, à coup sûr, le physique de l'emploi. On se figure, si je ne me trompe, un évocateur d'esprits trèsmaigre, diaphane , un souffle dans une ombre. Le souffle eût renversé un bœuf, l'ombre m'eût écrasé en me coudoyant.

J'avais un moyen bien simple de me tirer d'embarras.

— Quelle est, demandai-je tout bas à M. Hobbinol, la position sociale du président?

— Hum ! fit-il, hum ! hum !

— Yoilà des hum qui m'annoncent d'abord qu'il est très-riche. Je connais ma prosodie anglaise. Mais où a-t-il gagné cette grosse fortune? Ce n'est pas, je présume, en évoquant les esprits. Quelle est sa profession, sur la terre?

— Il n'en a jamais eu aucune. Il tient ses grands revenus de son père, riche serrurier de Londres, qui avait gagné immensément dans les serrures, espagnolettes, tringles, rampes, garnitures de cheminée

fournies par lui au prince de Galles, plus tard Georges IV, quand il faisait construire ici le fameux pavillon, si connu du monde entier sous le nom du pavillon de Brighton, splendide extravagance. Enfin, cet habile serrurier gagna tant dans ses fournitures, que, le pavillon de Brighton étant sur le point d'être vendu, par expropriation, bien entendu, il se présenta pour l'acheter. Jugez s'il était riche I Heureusement, le Parlement vint encore une trentième fois au secours du prince prodigue, et le pavillon de Brighton ne fut pas vendu à la criée. Maintenant, vous comprenez trèsbien, acheva l'excellent M. Hobbinol, pourquoi M. Arthur Daniel, notre président, n'a pris aucune profession.

— Oui, et je comprends aussi pourquoi, répondis-je à M. Hobbinol, toutes les ladys qui sont ici, jeunes ou vieilles, laides ou jolies, grasses ou maigres, brunes ou blondes, l'enveloppent de regards si attentifs et si tendres, et pourquoi elles murmurent tant d'éloges à son adresse, tant de compliments, qu'il doit nécessairement entendre. Mais tout ceci ne dit pas pour-

quoi il prend un si vif intérêt à révocation des esprits.

— La cause de cet intérêt n'est un secret pour personne, me répondit mon complaisant interlocuteur. M. Arthur Daniel médite sur une grandiose idée, il travaille de tète à un vaste projet qu'il est sur le point de réaliser. Comme tout le monde, il a remarqué que les esprits, sans qu'on explique au juste pourquoi, se plaisent beaucoup mieux dans l'Amérique du Nord qu'en Europe. Vous-même, monsieur, avez sans doute fait la même remarque?

— Je l'ai faite, cher monsieur Hobbinol.

— Ils affectionnent les Etats-Unis, d'où ils nous sont venus, et particulièrement les localités américaines placées au centre des solitudes. C'est là qu'ils accourent sans difficultés, sans lenteurs, dès qu'on les appelle, tandis qu'ils ont de la peine à nous répondre en Europe ; souvent même ils ne répondent pas. Voyant cela, M. Daniel a conçu le dessein de fonder, dans une vallée tranquille de l'Amérique du Nord, une ville uniquement consacrée à l'évocation des esprits. Les habitants de cette ville

l'auront pas d'autre occupation ; ils évolueront du matin au soir tous les personîages historiques de tous les temps, depuis Idam jusqu'à lord Wellington et au delà. \l. Daniel se fait fort de réunir, avant de quitter l'Europe, une population immédiate le dix mille spiritiques, qui le suivront sur e steamboat de Southampton. Dix mille!

Sans compter les Américains qui iront grossir ce chiffre dès que la ville des esjrits entrera en construction. S'il n'est pas mcore parti, c'est qu'hésitant entre divers Stats, plusieurs provinces et une foule de ocalités où il pourrait jeter les fondations le sa nouvelle cité, qui portera, — c'est irrèté, — le nom de Spiritville, localités également tranquilles, silencieuses, égalenent favorables à son projet, il attend que es esprits, qu'il ne cesse de consulter avec ferveur, lui dictent le meilleur choix. Cette léférence lui est imposée par le caractère même de son projet ; c'est bien le moins, — n'est-ce pas, monsieur? — que les esprits donnent leur avis quand il s'agit, pour îinsidire, de leurs logements. Dans chaque séance publique, il les interroge sur ce

point délicat avec le plus grand respect, et il inscrit tout au long leurs réponses dans un livre spécial. Quand les réponses différeront moins entre elles, car jusqu'ici, il faut l'avouer, elles sont marquées par de bien grandes différences, M. Arthur Daniel prendra son parti et appareillera quelques jours après pour le Nord-Amérique.

Dieu et les esprits lui soient en aide !

Je demeurai dans une indescriptible surprise, à la nouvelle d'un pareil projet, venu à la tète d'un homme que rien ne me prouvait être malade ou fou. Fonder, en 1859, la ville des esprits ! C'est plus fort, me disais -je, que toutes les folies commises en ce genre par le moyen âge. Au moyen âge, l'ignorance universelle faisait pardonner aux nations de l'Europe d'admettre des fées, des sorciers, des djins, des lutins, des gnomes, des magiciens, des vampires, des poulpiquets ; mais quand l'électricité porte la pensée d'un bout du monde à l'autre avec la rapidité de l'éclair, — et même plus vite que l'éclair, qui est dépassé et relégué dans les musées d'artillerie, — n'est-ce pas à confondre la prétendue sa-

gesse des hommes que de voir un homme comme eux se détacher des lumières, des joies et des merveilles intellectuelles de la civilisation, pour élever en Amérique, au fond de quelque désert , une ville aux esprits? Mais y a-t-il une civilisation? Voilà !

Y a-t-il d'autres âges que le moyen âge ? Ya-t-il des différences entre les âges, pour fixer les uns en haut, les autres en bas?

Y a-t-il une science ? Y a-t-il quelque chose? Y a-t-il même rien du tout?

Je sais qu'aux Etats-Unis il y a déjà la déplorable ville des Mormons, ville qui ne diffère guère de Sodome et de Gomorrhe ; la ville des esprits, réunion de braves gens occupés d'évocations, me choque infiniment moins que Utah : elle ne me choque même pas du tout. Je n'ai qu'un regret, c'est de ne pas être citoyen, de n'avoir pas le droit de me faire recevoir citoyen de Spiritville. Je croirais beaucoup, et croire, même un peu, est si bon. N'importe, il est bien étrange de voir une pareille idée germer clans la tête d'un homme, et la graine de cette idée prendre et fleurir dans celles de plus de dix mille autres individus, car

lorsque M. Hobbinol assure que le président Arthur Daniel compte sur dix mille adhérents, il reste au-dessous du chiffre réel ; c'est trop modeste ; il aura vingt mille spiritistes quand il voudra et où il voudra. Oh î oui, cela est bien étrange, me disaisje, et j'étais loin, bien loin encore d'avoir épuisé toutes les curiosités de ma soirée à Brighton, cette soirée si mal commencée. .

Laissons un instant le président Daniel, et occupons -nous un peu du médium, assis là, devant nous, dans son fauteuil rouge violent.

Le médium, personne ne l'ignore aujourd'hui, au point où en sont arrivées les sciences cabalistiques, est un être placé entre les hommes et les esprits pour transmettre aux esprits les demandes des hommes et aux hommes les réponses des esprits. C'est un milieu : médium.

Le médium de Brighton, celui de la grande séance à laquelle ma bonne étoile me donnait d'assister, était moins âgé de quelques années que le président Arthur Daniel, mais beaucoup plus haut de taille et moins fort d'embonpoint surtout. Ce

n'était pas encore là le médium comme on le rêve ; sa maigreur laissait à désirer. Je ne fus content que de sa pâleur ; vrai teint de médium ; blafard sous deux yeux ternes comme deux lampes près de s'éteindre derrière les carreaux d'une lanterne de cabriolet. Des cheveux gris commençaient à panacher ses cheveux noirs, qu'il mettait une espèce de coquetterie à cacher sous les blancs pour paraître plus grave que son âge. Son nez ne répondait pas aussi bien à l'idée qu'on doit se faire d'une créature intermédiaire ; dans sa longueur surhumaine, il se portait beaucoup plus vers l'oreille droite que vers l'oreille gauche, ce qui était mentir à l'équilibre imposé en toutes choses à un médium. Ce nez inégalement penché ressemblait à une voile triangulaire et donnait au visage de M. Ealph de Ralph l'aspect pittoresque d'une barque qui louvoie. Moralement parlant , on prétendait qu'il louvoyait beaucoup en ce moment entre le désir de se marier avec une jeune et très-riche veuve de Brighton, que mon ami Hohbinol me montra sur l'une des premières banquettes, et son intention

d'accompagner en Amérique, en qualité de médecin, son président, l'honorable et rouge M. Arthur Daniel. Des railleurs (il y en avait aussi à la séance de spiritisme) m'assurèrent qu'il ne faisait que semblant de louvoyer entre l'Amérique et la belle veuve. Pour peu que celle-ci lui eût dit : «Restez, » jamais M. Ralph de Ralph n'eût songé à aller exercer la médecine dans la ville des esprits ; mais la veuve Augusta Morris n'avait apporté jusqu'ici aucun empressement à prononcer cet impératif si doux, et dès lors le médium, pour cacher l'embarras de sa position, tenait à laisser croire qu'il hésitait entre l'amour et le spiritisme. On verra par quel moyen tiré de sa double situation il tenta, dans la séance même à laquelle j'assistais, de sortir d'une alternative fort inquiétante pour son ambition et son avenir.

La séance va enfin s'ouvrir : le président agite la sonnette. Après avoir rappelé à l'assemblée qu'aiin de faciliter la discussion et éviter toute objection inadmissible en matière de foi, lui seul a la parole ; que lui seul prendra connaissance des réponses

dictées au médium par les esprits, réponses que lui seul pareillement lira ensuite à l'assemblée ; après ces divers avertissements conseillés par un vif sentiment d'ordre et de discipline, qui ne fut malheureusement pas toujours respecté dans le cours, par moments bien orageux, de la soirée spiritique, M. Arthur Daniel dit avec une onction dont je n'aurais jamais cru capable un homme peu habitué au jeu des émotions, qu'il priait les assistants de s'unir à lui dans une invocation à l'Etre suprême.

Tous les assistants se levèrent ; je les imitai. Nous priâmes donc en commun l'Etre suprême d'écarter de sa main puissante les esprits des ténèbres, pour ne laisser arriver jusqu'à nous que des esprits bienveillants, doux, bons, favorables. J'avoue, à ma honte, que je ne souhaitais pas tout à fait que ma prière fût exaucée. Je mourais d'envie d'entrer en communication médiate ou immédiate avec quelques esprits des ténèbres. Il y avait assez longtemps qu'on m'en parlait. On verra, plus loin, si j'eus lieu d'être satisfait dans mon attente. L'invocation à l'Etre suprême eut un assez bon

résultat ; elle disposa l'assemblée à plus de calme, à plus de mysticisme. Jusqu'alors, j elle s'était montrée bien nerveuse et bien turbulente.

Je me trompais quand je croyais, étant peu au courant des séances de spiritisme, qu'après ^invocation à l'Etre suprême viendraient les évocations. L'ouverture avait son introduction ; la première invocation fut suivie d'une seconde à un esprit supérieur. Chaque séance de spiritisme, je l'appris et je atous l'apprends à mon tour, se place d'un consentement unanime sous un esprit supérieur qui patrone les exercices de la soirée : ceci n'a plus aucun rapport avec l'Etre suprême. On demande à cet esprit s'il veut bien venir assister à la séance; fût-il dans l'étoile polaire ou dans l'anneau de Saturne, il est rare qu'il ne réponde pas invariablement oui par la main du médium. Eclaircissons bien cet endroit du récit afin que le lecteur n'éprouve ensuite aucun embarras dans l'intelligence des choses importantes qui vont se succéder. Les réponses des esprits se transmettent de la manière que voici. Le

médium tient un crayon dont la pointe attentive effleure le papier blanc destiné à être couvert par les réponses ; le président fait à l'esprit une demande en son nom ou au nom de rassemblée, et, après un temps plus ou moins long (rarement l'intervalle dépasse-t-il une minute), la main du médium court rapide d'elle-même d'un mouvement automatique sur le papier, et la réponse s'écrit. Quand elle est écrite de cette manière mystérieuse, visible cependant à tous les yeux, le président la lit à haute voix, et le miracle est fait. Il arrive pourtant assez fréquemment, malgré une exécution rigoureuse dans cette manière de procéder, que l'esprit qui patrone l'assemblée n'apporte pas de réponse ou ne reparaisse pas de longtemps. Voici dans quels cas et dans quelles circonstances cet incident vient s'offrir à Fétonnement des spectateurs désappointés. Le spiritisme n'admet pas la métempsycose ; mais il admet la transmigration indéfinie des âmes dans d'autres corps humains. On ne devient pas cheval ou éléphant si Ton était avocat, mais on devient avocat ou toute

autre chose de médecin ou de cordonnie: que Von était.

Les âmes parties ainsi du monde immatériel habitent soixante ans, quatre-vingt! ans, plus ou moins, l'intérieur d'un indi vidu; quand celui-ci meurt, elles retour nent à leur séjour spiritique, et ainsi d< suite pour toute l'éternité. Or, il se présente quelquefois ce fait : on a besoin d( connaître ce qu'est devenu, ce que deviem tel personnage mort depuis un temps quel conque ; l'esprit part, le cherche et ne le rencontre pas. On en devine facilemem la raison. Son âme est redescendue sur ls terre et vit de nouveau de sa vie matérielle du passé. Ce changement de domicile imprévu entraîne des recherches, exige des informations ; voilà pourquoi l'esprit messager tarde à reparaître. Si vous insistez ensuite pour qu'il entre en communication avec l'àme absente, que fait-il? Il enlève cette âme pour quelques instants au séjour de la terre, l'attire à lui et la soumet làhaut à toutes les questions désirables ; mais, pendant ces quelques instants, il arrive que le corps, dépouillé de son àme,

DANS L AUTRE MONDE 3o

reste immobile comme dans le sommeil :

c'est un corps sans locataire et sur lequel on pourrait, à la rigueur, mettre : Corps à louer, si sa vraie âme n'allait pas en reprendre possession, une fois l'opération magique achevée. Voilà la base et le sommet du spiritisme, et tel, du moins, qu'il nous a été donné de le comprendre et de le définir.

— Messieurs, dit le président Arthur Daniel, nous prendrons pour patron de la soirée, si vous le voulez bien, Socrate, le grand Socrate !

Vingt voix partent en même temps et crient :

— Non, pas Socrate, Platon !

— Non, Ben Jonson !

— Non., Hésiode î

— Non, Henri VIII î

— Non, Confucius!

— Non. Roger Bacon !

— Non, Aristote !

— Non, Thomas Becket !

— Non, Plutarque !

— Non, Cromwell !

— Non, Cicéron !

— Non, Georges Canning !

Chaque spectateur tenait à faire prévaloir le nom écrit sur le petit papier qu il tenait.

— J'insiste pour Socrate, dit le président avec autorité.

Socrate remporta.

— Pourquoi Socrate? m'informai- je tout bas à mon voisin, que je jugeai un fervent sectateur de la doctrine nouvelle.

— Parce qu'il est le philosophe de l'antiquité, me répondit -il, qui passe pour avoir été le plus intimement lié avec les esprits.

— En effet, il avait son démon. Je vous remercie, monsieur.

— Socrate, êtes-vous là? demanda à haute voix le président Arthur Daniel, en interrogeant les quatre points cardinaux ?

Nouveau silence dans l'assemblée, émue jusqu'aux ongles. Le médium, prêt à recevoir la réponse de Socrate, a la main en

arrêt sur la table ; son crayon plane sur la surface du papier; il attend. Bientôt la main et le crayon glissent; un mot est tracé.

Le président étend le bras, prend le papier, lit la réponse dictée par Socrate au médium.

Cette réponse est : Oui.

L'assemblée se dilate de bonheur.

Socrate, par notre très-honorable médium, va donc répondre aux questions qui lui seront posées, dit le président à l'assemblée.

L'assemblée se félicite de ce premier résultat obtenu et se consulte de place en place pour savoir quelle question on fera à Socrate.

Expression de la majorité, une question est envoyée au président, qui la transmet à haute voix à Socrate.

Question :

« Détruirons-nous Cherbourg? »

Une pareille question, soumise sans rire à un philosophe grec mort depuis plus de deux mille ans, me ravit d'aise à l'endroit du béotisme anglais.

Socrate répondit aux Béotiens de Brighton :

« Les esprits ne répondent jamais aux questions qu'on leur adresse dans le but évident de mettre leur infaillibilité à répreuve. »

Un grognement général fut sur le point d'éclater contre le vénérable Socrate refusant net de dire si les Anglais nous prendraient Cherbourg. Les assistants se disaient, avec quelque raison, entre eux, que si les esprits ne répondent pas aux questions qui concernent l'avenir, il est parfaitement inutile de les interroger. Ils doivent répondre sur tout et être infaillibles.

Ce fut à travers ces signes bruyants et manifestes de mécontentement, qu'un cri dont les conséquences furent inouïes pendant cette mémorable soirée, passa pardessus les banquettes et alla s'épanouir dans l'hémicycle occupé par le médium et le président, à qui ce cri s'adressait dans un but impossible d'abord à deviner.

Ce cri était celui-ci :

— MasterPackington, ohé! ohé!

Chacun reconnut la voix rauque d'un matelot, une voix humectée par le gin, dans ce nom jeté au front de rassemblée. On n'y attacha pas grande attention d'àbord.

Le président ayant annoncé à la noble réunion qu'il y avait des questions moins brûlantes que celle qui avait été sur le point d'obscurcir la glorieuse notoriété et le brillant patronage de Socrate, cette autre question, adoptée à l'unanimité, fut transmise au philosophe d'Athènes :

«Socrate, pouvez-vous nous faire connaître tous les secrets perdus pour l'humanité par l'incendie de la grande bibliothèque d'Alexandrie? »

En attendant que Socrate ait daigné répondre, nous répondrons ceci aux incrédules qui nous demanderaient pourquoi le médium n'avait pas dit tout simplement oui, quand on lui avait demandé : « Les Anglais prendront-ils Cherbourg? » Les médiums se gardent bien d'être aussi coulants. D'abord leur science ne tarderait pas à succomber sous les démentis ; ensuite elle n'exciterait plus aucune passion ; et sans

les passions, que deviendrait-elle? que deviendraient-ils?

Socrate répondit : « Oui, je puis faire connaître tous les secrets perdus pour l'humanité par Tincendie de la grande bibliothèque d'Alexandrie, i

La salle trembla au bruit des applaudissements. Socrate reprenait faveur. Il avait la corde.

— Socrate. dites-nous donc ces secrets.

La foule n'eut plus qu'une oreille pour

écouter. Le grave et narquois Athénien dit au milieu du recueillement général :

— Oui, je connais ces secrets; je pourrais les révéler, mais je m'en garderai bien.

— Pourquoi cette crainte? pourquoi cette réserve ?

— Pourquoi ce silence? pourquoi cette discrétion ?

— Oui. Pourquoi? pourquoi?

Deux mille pourquoi furent lancés de toutes les directions contre Socrate, qui, sans s'émouvoir, répondit par les doigts du médium :

— Parce que la mission des esprits n'est pas de faire l'ouvrage des hommes, que

Dieu a placés sur la terre pour travailler péniblement à la découverte des sciences. La science est le bien ; et le bien est une récompense : toute récompense doit s'acheter par le sacrifice ou le travail.

Cette fois les grognements, les clameurs partirent de toutes les bouches, indignées contre Socrate. Ah ! comme Anitus avait bien fait de le dénoncer et de le faire condamner au poison, ce vieil inutile!

Cependant, le président ayant fait observer, avec un grand sens dans ses paroles, que si Ton insultait ainsi Socrate, Socrate se retirerait dans le monde des esprits et ne se déplacerait plus pour répondre, les grognements s'éteignirent peu à peu et ne furent plus bientôt que le murmure persistant d'une plage d'où la tempête s'est retirée.

Au-dessus de ce murmure on entendit éclater de nouveau ce cri :

— Master Packington, ohé ! ohé î ohé !

Cette fois, l'assemblée entière cria silence au marin submergé dans le grog et accroché aux dernières banquettes de la salle,

Mais lui de reprendre ;

— Master Packington, ohé ! ohé ! ohé !

— Mais silence !

— Silence donc !

— Master Packington ! master Packington !

— Silence ! A la porte ! à la porte ! On dut se rendre maître du perturbateur : il se tut.

— Messieurs et mesdames, reprit alors le président, on me prie de plusieurs parties de la salle de m'informer auprès de Socrate de ce que fait Shakspeare là-haut.

— Oui ! oui ! Shakspeare ! Shakspeare ! Shakspeare !

L'unanimité chaleureuse avec laquelle le nom de Shakspeare fut acclamé, ne permit aucun doute au président sur le vœu de l'assemblée. A l'énergie de ce vœu, on eût dit qu'elle se repentait de n'avoir pas songé plus tôt au grand poëte de l'Angleterre et du monde : son emportement enthousiaste avait l'air d'une réparation. Je crus être transporté sous le règne d'Elisabeth, assister à une première représentation de Roméo et Juliette ou du Roi Lear, et me trouver au milieu du public demandant

le nom de l'auteur de la pièce que Ton avait eu l'honneur de jouer devant lui. On trépignait, on battait des mains, on était fou.

— Socrate, dit le président, êtes-vous toujours là ?

Le silence se rétablit un instant.

— J'attends vos ordres, répondit Socrate.

Le président Arthur Daniel dit alors à l'ami de Platon :

— Pourriez-vous nous apprendre si Shakspeare serait disposé en ce moment à converser avec des compatriotes qui l'aiment, l'admirent et le vénèrent?

Socrate, toujours par l'intermédiaire de M. Ralph de Ralph, répondit presque immédiatement :

— Il est disposé.

Il y eut alors autour de moi la répétition du délire bruyant, universel, qui avait agité toutes les tètes au nom de Shakspeare. Le dieu de la poésie dramatique condescendait à sortir de son repos et de son immortalité pour venir à Brighton visiter les arrière -petits -neveux de l'heureuse génération qui l'avait applaudi vivant. Je

n'étais pas loin, je l'avoue, d'être au niveau de cette folie de croire que Shakspeare allait réellement descendre en esprit au milieu de nous. L'ivresse générale me gagnait, m'envahissait. J'avais foi, à mon tour, au spiritisme, foi dans le brave président Arthur Daniel aux gros favoris rouges, foi dans le médium. Mon heure d'incrédulité touchait à sa fin ; mon scepticisme expirait ; mon voltairianisme surtout coulait à fond. Depuis longtemps, j'en ai jetéune assez forte partie à la mer par le fait acquis et immuable de mon adoration pour l'auteur de Macbeth; une autre partie se détachait de moi à cette minute de fanatique ralliement au spiritisme. Cela étonne sans doute qu'on croie si vite et pour de telles raisons? Mais pour quelle autre raison, je le demande avec toute ma naïveté» croit-on dans certaines religions qui auraient depuis longtemps disparu du monde sans la majesté des temples, sans la somptuosité des dorures, sans les accords énervants de la musique et des voix, sans la vapeur vertigineuse et douce de l'encens, sans l'effet habilement calculé des lumières.

sans l'influence de gens qui, depuis le berceau, vous crient : Cette religion est la bonne, croyez! cette religion est la vraie, croyez ! cette religion est la seule, croyez ! Voilà pourquoi Ton croit. N'allez pas plus loin. Et le raisonnement... Quel raisonraent?...

— Que désire demander à Shakspeare l'aimable réunion que j'ai l'honneur de présider ?

Une voix répondit pour toute l'aimable réunion :

— Celui de ses ouvrages dramatiques qu'il préfère.

La main du médium courut sur le papier.

Le président lut ensuite la réponse de Shakspeare :

« Ici où je suis, on n'aime guère les ouvrages, quels qu'ils soient, qu'on a faits sur la terre ; mais s'il faut avouer ma faiblesse, celui de mes ouvrages que je suis le moins mécontent d'avoir produit, c'est Hmnlct, prince de Danemark. »

La foule applaudit, et elle se prépara à adresser d'autres questions à Shakspeare.

Nous donnerons les réponses à ces nou-

velles questions sans répéter davantage la mise en scène des moyens et des procédés à travers lesquels elles passèrent pour parvenir du fin fond du royaume des esprits jusqu'à nous ; cette mise en scène étant toujours la même, il serait fastidieux de la reproduire à chaque pas. Nous agirons comme si le public était en communication intime et directe avec William Shakspeare lui-même.

« Shakspeare, y a-t-il beaucoup de vos drames joués aujourd'hui, qui soient tels que vous les avez écrits ? »

Réponse :

« Il n y en a aucun. »

(Chuchotements de surprise et de désappointement parmi les idolâtres shakspeariens.)

« Shakspeare, vous reconnaissez-vous Fauteur de tous les drames qu'on vous attribue ?

» — Oh ! non ; il s'en faut. »

(Désenchantement prêt à protester contre Shakspeare lui-même.)

« Combien y en a t-il que vous n'avouez pas?

» — Il y en a huit, au moins. »

(Cris de doute et de dénégations de toutes parts. On se calme quelque peu, en disant que Socrate et le médium ne se transmettent pas avec exactitude les signes télégraphiques de l'autre monde.

« Est-ce que vous n'avez rien fait du tout à ces huit ouvrages que vous désavouez ?

» — Bien peu de chose.

» — Qui donc les a écrits ?

» ■ — Des comédiens, des directeurs, des troupes ambulantes, plus tard des libraires, enfin, un peu tout le monde. »

(L'abattement est inimaginable autour de moi ; comme si huit ouvrages retranchés de l'œuvre colossale du poëte, l'empêchaient d'être toujours aussi haut dans l'admiration des siècles.)

« Shakspeare, dites-nous pourquoi les Anglais n'ont plus eu de bons écrivains dramatiques depuis vous?

» — Parce qu'ils ont des critiques.

» — Mais de votre temps il y avait des critiques aussi?

» — Il n'y avait qu'une critique sérieuse de mon temps : l'Opinion. »

Après ces questions toutes littéraires, il se produisit un repos dans rassemblée, qui ne me parut pas charmée jusque-là de cette dernière excursion dans les régions des esprits. Pourtant elle ne consentit pas à se séparer de son cher poëte national sans lui poser les questions suivantes :

« Shakspeare, avez-vous aimé? »

Les jeunes ladys présentes ne sourcillèrent pas.

Retard dans la réponse de Shakspeare.

Second appel plus pressant :

« Shakspeare, avez-vous aimé? »

Second retard plus long que le premier.

Troisième appel encore plus pressant :

« Shakspeare, avez-vous aimé? »

Réponse de Shakspeare :

« Laissez- moi tranquille, je ne répondrai plus. »

Une grande confusion parmi les assistants suivit cette réplique si difficilement obtenue du grand poëte, dont on eut la maladresse, il paraît, d'exciter le mécontentement. Il est reconnu que les esprits

demandent à être traités avec une grande douceur, ou bien ils faussent compagnie, et il s'écoule plusieurs séances avant qu'on parvienne à opérer avec eux un raccommodement. La rancune les accompagne dans le monde immatériel où ils vont en quittant celui-ci. Oui , les esprits sont très-rancuniers. Je parle des bons. Les mauvais esprits ont bien d'autres défauts.

Depuis la boutade de Shakspeare, les opinions en faveur du spiritisme, contre le spiritisme, livrées à elles-mêmes, allaient grand train ; elles n'auraient jamais fini de se reproduire, si l'interrupteur infatigable, infernal, que je croyais cloué, étouffé, sur son arrière-banc, ou chassé, n'eût encore troublé tout à coup les commentaires par son exclamation devenue plus impérieuse, d'une compression malheureusement insuffisante :

— Master Packington, ohé! Master Packington! Master Packington!

La consternation fut générale. Mais que voulait donc cet homme avec son Master Packington, dont il nous assourdissait depuis plus de trois heures?

— Puisqu'on ne peut venir à bout de' cet homme, dit le président, qu'on l'amène ici près de nous, et que quatre gentlemen de bonne volonté le gardent à vue pendant le reste de la séance.

L'ordre de M. Arthur Daniel fut exécuté avec la promptitude d'une mesure dictée par le salut commun.

Un groupe se détacha et alla chercher le perturbateur au fond de la salle où il se cachait ; il fut ensuite porté de main en main au-dessus de la foule jusqu'à la première banquette, et là, placé entre quelques solides gentlemen qui se proposèrent de ne pas le perdre de vue. Dans cette circonstance, j'eus lieu d'estimer une fois déplus le respect de l'homme pour l'homme en Angleterre ; rien n'était plus facile que de jeter l'agitateur à la rue dont nous n'étions séparés que par la faible cloison d'un tambour. En France, les choses ne se seraient pas à coup sûr passées ainsi. Le héros du trouble n'en aurait pas été quitte même pour l'expulsion ; il serait allé très-probablement coucher à la salle de police. En Angleterre, on se bornait à le

DANS L'AUTRE MONDE Si

mettre en suspicion sous la sauvegarde de rassemblée.

Je vis alors de près cet infatigable turbulent.

C'était un brave matelot de New-Haven ou de New-Castle, à la figure rubiconde, pleine, grasse, réjouie , flambant le rhum etle rack comme un punch de Xoël; trappu, taillé dans le granit; un vrai Breton. Il aurait pu, imitant Samson, nous chasser tous du temple des francs -maçons si la fantaisie lui en eût dit. Il était bien loin de songer à ces énormités-là. Il souriait naïvement du voyage forcé qu'on venait de lui faire faire. Etonné de la bizarrerie de la traversée, il écarquilla les yeux, les essuya avec le dos de sa main bombée en épaule de mouton, puis salua le président et le médium; cela fait, il s'assit aussi paisiblement sur sa banquette que si Master Packington, ce redoutable Packington , n'eût jamais existé.

Suspendue par le refus obstiné de Shakspeare de répondre plus longtemps aux questions indiscrètes du médium , la séance des piritisme ne reprit son cours qu'une demi-heure après ce grave incident.

Comme elle marchait, selon l'usage particulier à ces sortes d'exercices, dégagée des liens de tout programme , elle permit au médium de solliciter de l'assemblée, par l'organe de son président, l'autorisation de questionner , pour son compte personnel, l'esprit de Socrate. L'assemblée fut heureuse de lui accorder cette permission , et elle se prépara à écouter attentivement le dialogue qui allait s'établir, entre ciel et terre, entre Socrate et le président Arthur Daniel , au profit du très- honorable médium.

— Socrate ! appelle le président d'un accent déjà mûri par l'amitié.

Pas de réponse. Un temps se passe.

Autre appel non moins doux du président :

Socrate ! Socrate ! . . .

Même inquiétant silence. Une troisième fois, Socrate est invité à répondre,

il ne répond pas davantage. D'où vient ce >ilence? Socrate serait-il fatigué de son rôle .le courrier de cabinet ? Partagerait-il 1 bouderie de Shakspeare? On ne savait que penser, que supposer... Après huit ou dix uinutes données à cette anxiété, le présiient, par une inspiration digne de lui, eut "idée d'appeler de nouveau Socrate , de sa roix la plus claire et la plus sympathique :

— Socrate ! m'entendez -vous?

— Me voilà, répond Socrate par la nain tremblante du médium, tremblement pui résultait de l'émotion de Socrate luinème. Il avait couru, il était haletant, ?ssoufflé.

Son retour fut une fête pour ceux qui craignaient de ne plus le revoir.

— Vous m'avez appelé ?

— Plusieurs fois, cher Socrate.

— Que d'excuses n'ai-je pas à vous faire! Mais je n'étais plus là -haut. On m'avait ippelé à New-York pour répondre à quelques spiritiques dont j'ai mérité la confiance. Votre différend avec Shakspeare m'avait mtorisé à penser que votre séance était

54 UNE SO'RÉE

terminée. Me voici de nouveau à vos ordres.

Nous ajouterons à ces explications de Socrate un éclaircissement qui leur donnera, si c'est possible, encore plus de valeur. De tous les esprits, celui de Socrate est le plus couru de nos jours. Il ne sait à qui répondre. Cette vogue tient sans doute à l'opinion établie de tout temps, que Socrate avait de son vivant un génie familier à son service. Il tenait à la famille des esprits avant même d'y entrer. De là la faveur extraordinaire dont il jouit et jouira longtemps dans le spiritisme. Quelques autres noms, sans partager cette popularité spiritique, ont leurs fidèles qui les invoquent ou les évoquent : tels sont Cardan, Mesmer, Cagliostro, Cazotte, Voltaire, etc.

Le président continua ainsi le dialogue :

— Pourriez- vous nous dire, illustre Socrate, si le vaisseau destiné à conduire M. Ralph de Ralph en Amérique, quand celui-ci ira fonder avec M. Daniel la ville des Esprits, aura une heureuse traversée?

Nous avons dit, au début de notre récit,

DANS L AUTRE MONDE 5o

ît nous le répétons ici pour plus de clarté, jue le médium , M. Ralph de Ralph, avait issis de magnifiques espérances sur un mariage avec une jeune veuve présente à la séance, madame Augusta Morris, mais que, lans le but de rehausser sa valeur auprès le cette intéressante dame , il tenait à pa- 'aître indécis entre ce riche parti et sa mis- ;ion spiritique aux Etats-Unis.

Ceci rappelé, nous rapportons la réponse le Socrate ; elle fut lue avec une profonde îxpression de peine par l'honorable M. Arhur Daniel.

« La traversée sera heureuse pour tout e monde, excepté pour M. Ralph de Ralph; in coup de' mer l'enlèvera par- dessus le )ont et le lancera au milieu des flots où il jérira. »

Cette prophétie sinistre, à laquelle il falait croire sous peine de ne rien croire de ce [ui avait été dit jusqu'ici par les esprits , igita, bouleversa l'assemblée. Elle pria de :es voix les plus suppliantes le médium, son nédium chéri, adoré, de ne jamais quitter 'Europe. Mais M. Ralph de Ralph affirma [u'il accompagnerait en Amérique son

digne président, quelles que fussent les menaces du sort.

Je vis la belle veuve joindre alors ses supplications à celles des amis de M. Ralph de Ralph. En ce moment, peut-être décidât-elle dans son cœur qu'elle mettrait sa main dans celle d'un homme voué sans cela à un désastre imminent. Je n'ai que des doutes à émettre cependant quant à cette dernière et suprême résolution de madame Augusta Morris. J'ignore entièrement ce qui s'est fait parmi les spiritiques depuis mon départ de Brighton. M. Daniel a-t-il appareillé de Southampton pour les rivages appelés à voir s'élever sa cité spiritique ? A-t-il été suivi de ses dix mille disciples ? Ralph de Ralph l'a- t-il accompagné? Je le répète clans toute ma sincérité, je l'ignore complètement. Mais comme la plupart des médiums ont une habileté exquise pour obtenir sur la terre ce qui plaît à leur ambition, il est à peu près certain pour moi que celui de Brighton aura épousé l'opulente veuve ou l'épousera un jour.

Qu'étaient devenues cesnombreusesbanderoles de papier que j'ai montrées agitées

entre mille mains, comme de petits drapeaux, et sur lesquelles, au commencement de la séance , j'avais lu les noms destinés, par ceux qui les avaient écrits dans le silence iu cabinet, à aider aux évocations? Le moment est arrivé de le dire, parce que le moment est venu où ils s'agitent de nouveau au front de chaque banquette. Ce gentleman fait passer au président le bulletin où il a tracé le nom de Cromwell, et il veut qu'on évoque Cromwell; cet autre envoie son bulletin où il a écrit le nom de Cicéron , et il veut qu'on évoque Cicéron; celui-ci a exigé l'évocation de Thomas Becket ; cette ladv lemande Lucrèce ; cette autre lady , assise plus loin , Égérie , la nymphe sans portefeuille de Numa Pompilius ; ici, on tient à l'apparition de Cléopâtre , là d'Agrippine , là d'Aspasie, là de Ninon de Lenclos. On voit que les dames anglaises ne prétendent pas rester neutres dans le spiritisme de la soirée. Elles demandent encore qu'on évoque Desdémone , Marion Delorme , mademoiselle de la Vallière , Marie Tudor, Marie Stuart, Elisabeth. Tant de noms coup sur coup transmis au président épou-

vantent son désir d'être agréable à tout le monde ; et comment contenter chacun à moins de donner à la séance une durée de plusieurs jours et de plusieurs nuits ? Il se décide à dire à l'assemblée, après avoir pris l'avis du médium, qu'il ne voit d'autre moyen de satisfaire aux nombreues demandes d'évocation qui lui sont de toutes parts adressées, que de mettre dans un chapeau tous les noms de personnages à évoquer, et de tirer ensuite au sort les quelques noms dont on aura le temps de s'occuper. Sans être accueillie avec enthousiasme, la proposition fut acceptée , et les bulletins furent versés dans le fond d'un chapeau. Avant de procéder au tirage , M. Arthur Daniel demanda si personne n'avait oublié de faire parvenir son bulletin, chose bien importante à la régularité de l'opération.

Aucun nom n'a été omis, s'informa-t-il une dernière fois, aucun nom ?

— Aucun, répondit l'assemblée.

— Pardon, celui de master Packington a été omis.

— Bon ! voilà l'autre qui revient sur l'eau.

C'était bien lui !

— Mettez le nom de master Packington ; je veux master Packington ! master Packington !

— Soyez satisfait, dit le président à ce redoutable personnage qu'on avait pu séquestrer à sa place , mais non bâillonner ; vo}7ez ! j'écris son nom, — ce que fit en effet le président, — je plie le bulletin sur lequel je l'ai écrit, et je mets ce bulletin avec les autres. Ceci vous contente-t-il ?

— Oui, président,

— Nous laisserez-vous désormais tranquilles ?

— Oui, président.

— Dormez donc.

— Oui, président.

— Je vais maintenant, chers assistants, continua M. Daniel, procéder au tirage des noms privilégiés appelés à fournir des sujets à nos évocations, vous engageant à vous joindre à moi pour prier les chefs des esprits de nous être favorables.

La prière dite, un nom sortit du chapeau : c'était celui....

Le président s'arrêta : il n'osa pas prononcer le nom écrit sur le bulletin.

— Mais lisez ! lisez donc !

— Vous l'exigez ? Eh bien , ce nom est celui de... Satan.

Un murmure de terreur courut comme un frisson dans l'assemblée.

— Exigerez-vous, reprit M. Daniel, que j'appelle le vieux gentilhomme? (En Angleterre, c'est le nom grotesque dont on affuble le diable, olcl gentleman.) Non, n'est-ce pas?

— Non! crièrent quelques-uns, non! non!

Oui! crièrent quelques autres, les esprits forts.

— Non ! non ! répétèrent ceux-ci.

— Evoquez ! répétèrent ceux-là.

— N'évoquez pas ! — Évoquez ! — N'évoquez pas ! — Évoquez !

— Que ceux qui sont d'avis, dit M. Daniel, se réfugiant, pour sortir d'embarras, dans les formes parlementaires , que ceux qui sont d'avis que j'évoque l'Esprit du mal, veuillent bien lever la main. — Des mains en grand nombre se levèrent. — Que ceux qui sont d'un avis contraire veuillent

bien lever la main. — D'autres mains en moins grand nombre se levèrent.

— Messieurs, dit le président, pâle jusqu'à la racine des cheveux, le diable est adopté. Je vais l'évoquer.

Il s'opéra beaucoup de mouvement vers la porte; j'oserais pourtant assurer que personne ne sortit. On craint le diable ; mais, au fond, on n'est pas fâché de le connaître.

— Socrate, êtes- vous là ?

— Oui, que me voulez-vous ?

— Pouvez-vous nous mettre en communication avec Satan ?

— Je ne sais, répondit Socrate un peu ému, je vais essayer.

Quelques minutes après cet étrange appel et vers l'instant où il devenait probable que Socrate allait nous rapporter l'extrémité du lien de communication tiré entre le roi des enfers et nous, un visible malaise régna dans la salle. On bâillait ; il y avait des tiraillements nerveux partout ; des yeux se mouillaient de larmes ; les lumières, papillotaient ; l'air se faisait difficile, lourd, la chaleur intolérable. L'imagination agissait d'une

façon prodigieuse, délirante sur les corps ; on tremblait comme à l'approche d'un orage. L'électricité eût jailli en étincelles de la pointe de chaque cheveu des spectateurs, si une baguette d'acier eût été promenée sur leurs têtes.

— Il est incontestable, messieurs, dit le président toujours très- ému, que l'Esprit des ténèbres n'est pas loin. Quelle question, quand il va être là, lui adresserai-je en votre nom?

— Vous lui demanderez où il est et ce qu'il fait en ce moment.

— La question a-t-elle l'assentiment de la majorité? s'informa M. Arthur Daniel.

— Oui, monsieur le président. Evoquez.

Le président, le front chargé d'inquiétude, énonça la question.

Le malaise des spectateurs augmentait de seconde en seconde.

La main du médium vola horizontalement sur la table. Le silence était si complet, qu'on entendit le sifflement de la pointe du crayon sur le papier.

De place en place on murmurait: Le

médium écrit! l'Esprit des ténèbres est parmi nous.

En frissonnant, M. Daniel lut ce qu'avait dicté Satan.

Ces propres paroles furent celles-ci :

— Où je suis? — Dans l'Inde. — Qu'estce que j'y fais? — J'y tue.

L'effet de cette réponse se devine. Il augmenta l'effroi chez ceux qui avaient déjà peur, il irrita la témérité deslibres penseurs, et ils étaient en très-grand nombre.

— Président, lui dirent cesderniers,informez-vous auprès de lui où est JNana-Saïb.

— Satan, où est en ce moment l'exécrable Nana-Saïb ?

— Il est ici ; c'est moi ! Satan aux enfers, je suis JNana-Saïb dans l'Inde. Mais je suis pressé, il faut que j'y retourne. Avez-vous fini de m'interroger?

Il n'y avait plus qu'un seul sentiment dans la salle parmi les croyants : l'horreur. Ceux qui n'étaient pas tout à fait croyants élevèrent la voix pour dire :

— Président, on vous prie de faire encore une question au vieux gentilhomme.

— Quelle question, monsieur?

— Sachez de Ud quand finira la guerre des Indes.

— Satan ! Satan ! Satan !

— Monsieur !

— Quand finira la guerre des Indes ?

— Jamais.

La réponse produisit l'effet d'un coup de tonnerre sec.

Aussi, quand une voix, — celle, à coup sûr, d'un descendant de Prométhée ou d'un arrière-petit-fils de don Juan, — osa de nouveau dire au président, foudroyé comme les autres : — Demandez-lui...

— Je ne lui demanderai plus rien, monsieur, interrompit résolument le président. Je ne veux pas mourir sous les efforts surhumains que je fais pour soutenir un pareil dialogue avec l'Esprit des ténèbres.

On prit en considération l'état moral trop surexcité de M. Daniel ; il ne lui fut plus imposé aucune question ; ce ne fut même qu'un long quart d'heure après l'émouvant épisode que nous venons de raconter, qu'on l'engagea à extraire un autre nom du fond du chapeau.

Ce nom ne fut guère plus heureux que le précédent sous le rapport de la moralité ; il appartient à la honte comme l'autre à la damnation ; tous deux relèvent du péché, et, en cela, ils semblèrent s'être entendus pour remplir tour à tour de scandale lame timorée et puritaine des assistants. Ce nom flétri, déchiré par l'histoire, était celui de Messaline.

Le premier mouvement de l'assemblée fut de le repousser dans les ténèbres comme indigne de mériter une attention quelconque ; le second, plus réfléchi et meilleur, fut de savoir si celle qui l'avait si affreusement illustré, comme femme et comme impératrice, n'avait pas obtenu son pardon par quelque acte inconnu sur la terre. De ces deux sentiments, ce fut celuici qui l'emporta. D'ailleurs, il y a des vices, des crimes que les études classiques ont rendus sinon si respectables, du moins si tolérables, qu'ils ont droit de cité partout.

Le charme du commentaire a obtenu grâce pour l'abomination du texte. Le disant, écrivait Montaigne, a sauvé le faisant.

Ainsi, rien qu'à ce nom fameux dans la belle latinité, tous les érudits répandus dans la salle levèrent curieusement l'oreille et murmurèrent les premiers vers de la superbe satire sixième de Juvénal.

Credo pudicitiam, Saturno rege,moratam, etc.

Il fut donc convenu qu'on saurait par Socrate ce qu'était devenue Messaline depuis dix-neuf cents ans environ qu'elle avait quitté la terre, inconsolable de sa perte.

Tandis que le président Daniel, peu remis encore de ses fortes secousses, se recueille, nous indiquerons au lecteur qui a la complaisance de s'instruire avec nous des mystères du spiritisme, un groupe assis aux premières banquettes, places d'honneur, qui forment l'hémicycle, au milieu duquel siègent M. Daniel et son digne médium.

Un homme, jeune encore, une femme moins jeune que lui, fort belle, d'une phy-

sionomie calme et modeste, tous deux du meilleur monde, à en juger par leur mise, forment ce groupe sur lequel nous dirigeons et concentrons toute l'attention de notre bienveillant lecteur.

Maintenant, écoutons de notre meilleure attention l'infatigable chef du spiritisme interpellant une des dernières fois le non moins infatigable Socrate.

Il s'inspire et appelle :

— Socrate ! Socrate !

La main du médium a frémi.

— J'écoute, répond Socrate.

— Veuillez nous dire la destinée de Messaline dans le monde des esprits.

— Yos ordres vont être exécutés sur-lechamp.

Ce sur-ïe-chamj) dura, à vrai dire, plus d'une heure. Socrate ne reparaissait pas. Avait-il trouvé à causer sur la route avec Théophraste ou Platon? A quelle cause attribuer un retard moins facile à expliquer que les autres déjà subis pendant la soirée? Socrate n'était sans doute pas retourné aux Etats-Unis ; Messaline n'avait aucune raison pour s'égarer dans l'Inde

comme Satan. .. Ce ne fut qu'au bout d'une heure et demie que le sage des sages nous apprit son retour par un frémissement articulé dans la main de notre médium.

Il apportait sa réponse. Socrate n'avait j rencontré Messaline dans aucun endroit, du royaume des ombres. Vainement avaitil parcouru tous les quartiers de ce monde, : plusieurs millions de fois plus vaste que| celui que nous habitons ; vainement avaitil demandé aux agents inférieurs, chargés d'une surveillance particulière, quel recoin nébuleux cachait la terrible et cynique épouse de l'empereur Claude, personne n'avait su lui donner une réponse satisfaisante. Pourtant Messaline représentait un être trop important par sa formidable individualité pour échapper ainsi à l'éternité; elle n'a aucun droit au néant. Alors comment interpréter cet insuccès de Socrate, lui qui, jusqu'ici, à quelques hésitations près, avait si facilement mis en rapport la terre et les dépendances de la sphère d'où l'on revenait assez peu avant la découverte du spiritisme. Interrogé sur l'incident de cette disparition, Socrate

>nfia au médium, son premier secrétaire, î que nous avons exposé nous-mème plus est-à-dire que, lorsque pareil évésment se produisait, il y avait quelque otif de supposer que l'âme disparue était iée habiter un autre corps dans l'univers,

que c'est par conséquent dans l'univers l'il fallait aller à sa recherche. Mais, outa-t-il, très-souvent aussi elle va se ger dans une autre planète que la Terre, anète dont l'accès nous est difficile, hos- \e, par des raisons trop longues à déduire i, et, dans ce cas, l'enquête est longue, irfois impossible. L'aine est considérée ors comme introuvable, et l'on abanmne toutes recherches.

— Ainsi, dit le président Daniel après roir remercié Socrate au nom de l'asseniée reconnaissante pour tous les services l'il avait déjà rendus au spiritisme ; ainsi, [essaline. absente de la place où il paraisfc vraisemblable que vous la rencontreriez, lime de nouveau un corps, soit dans l'une 3S innombrables planètes de l'univers, soit ême sur la terre qu'elle a une première ds habitée, au commencement de notre ère?

— Je le crois, répondit Socrate.

— Puisqu'il en est ainsi , dit le jeunei homme assis auprès de la femme que nous venons de désigner dans le pourtour de Thémicycle, pourquoi, monsieur le président, ne prieriez-vous pas l'officieux Socrate de s'assurer si Messaline est ou n'est pas revenue sur la terre? Il serait, pour nous tous qui sommes ici, fort intéressant, je présume, d'apprendre quel rôle nouveau cette femme aux mœurs dissolues, si atroces , joue dans le monde, sans savoir ellemême, sans doute, ce qu'elle a été il y a dix-neuf siècles.

La parole facile, l'accent pur, agréable, les bonnes manières de l'orateur, lui gagnèrent sur-le-champ toutes les opinions, qui se hâtèrent de se ranger à la sienne pour engager le président à solliciter de Socrate qu'il voulût bien, au grand désir de l'assemblée, rechercher si l'infâme Messaline était redescendue par hasard parmi les habitants de la terre, et quelle partie de notre globe elle habitait en cette année 1859.

Cette fois, l'expédition ne fut pas longue :

une minute environ après son départ, Socrate revint dire ces mémorables paroles à rassemblée :

— Non -seulement j'ai appris que Messaline avait repris une forme corporelle, qu'elle était revenue sur la terre, mais j'ai appris aussi quelle était ici, parmi vous, dans cette aimable réunion.

— Ici ! — Dans cette réunion ! — Parmi nous!

Bien d'autres cris joints à ces cris sortirent iela salle et s'épanouirent en gerbes comme des feux d'artifice dans une nuit d'obscu rite. On était étourdi, ébloui, aveuglé de la chose. Quoi ! Messaline était l'une de ces femmes tranquillement assises ici ou là, au premier rang ou dans les galeries ; }uoi ! l'impudique épouse de l'imbécile Claude portait des plumes ou des marabouts, des fleurs ou des rubans ; elle causait avec sa sœur ou sa mère, son père ou son mari ; le mari de Messaline ! Pour de telles surprises dans la vie, les expressions sont encore à naître sous la plume des prosateurs et des poètes. On constate son insuffisance à en rendre les effets, et l'on

n'a plus ensuite décompte à régler qu'avec la vérité. Après l'éclair et la détonation de cette surprise, la réunion spiritique sembla hésiter sur le point fort délicat de savoir s'il convenait ou non de prier Socrate de désigner hardiment celle de ces dames présentes qui logeait dans son corps l'àme infernale et voluptueuse de la grande dépravation romaine. Les avis se partageaient. Une pareille dénonciation offrait quelques périls; d'un autre côté... Quelqu'un osa rompre l'obstacle de l'hésitation : ce fut encore le jeune homme qui avait engagé le président Daniel à évoquer Messaline. Il prétendit qu'on n'affrontait pas certaines opérations magnétiques ou magiques -avec les scrupules étroits et fastidieux du grand monde; que la curiosité, en pareil cas, avait besoin d'être éclairée comme la chirurgie et l'anatomie; pour se résumer, il dit : — Je vois beaucoup d'inconvénients à laisser planer sur chaque femme qui va sortir de cette enceinte le soupçon déplorable qu'elle est Messaline, tandis que si Messaline est réellement parmi nous, je ne vois aucun mal à ce qu'une impure de cette

taille soit dévoilée et courageusement dénoncée à tous les regards honnêtes.

Quand le jeune homme eut cessé de parler, le médium se leva à son tour et demanda au président la permission de dire quelques mots sur la question. Il était de son devoir d'annoncer les phénomènes particuliers auxquels il fallait de toute nécessité s'attendre, si Ton tenait toujours à connaître celle des femmes présentes qui servait d'enveloppe nouvelle à l'àme de la prostituée antique, de la courtisane couronnée. Voici quels seraient ces phénomènes : Son esprit, appelé par la puissance du médium, quitterait son corps et retournerait, ainsi que nous l'avons pareillement indiqué au commencement de ce récit, dans le royaume des abstractions. Là il subirait, au gré du médium, l'interrogatoire accoutumé. Mais tout le temps que durerait cet interrogatoire, le corps, abandonné par l'esprit, ne bougerait pas; il garderait, sur la terre, l'état d'immobilité complète ou du sommeil. L'interrogatoire achevé, l'esprit, rendu à sa liberté et revenu sur la terre, rentrerait dans le corps de la

femme endormie, et aussitôt elle s'éveillerait, n'ayant rien su, ne sachant rien des choses accomplies pendant son voyage léthargique du fini à l'infini.

Ces éclaircissements donnés, rassemblée persista dans son vœu qu'on arrachât le voile à Messaline.

— Puisqu'il en est ainsi, dit le président, je vais prier Socrate de nous mettre en rapport magnétique avec l'esprit de Messaline, mais, bien entendu, sous les conditions de convenance et de décence dont ne doit jamais se départir une société anglaise, respectueuse envers elle-mhne et les autres, me réservant d'ailleurs la faculté de lever la séance si ces conditions ne me semblaient pas rigoureusement remplies.

M. Daniel s'écria ensuite :

— Socrate, êtes vous là?

— Parbleu! si je suis là !

Si Socrate ne dit pas précisément parbleu, il se servit de l'expression anglaise qui signifie parbleu.

Ayant reçu sa mission officielle du président, Socrate se mit tout de suite en devoir d'extraire l'àme de Messaline du corps

de la femme assez heureuse pour renfermer le trésor de cette belle âme. Que se passa-t-il en ce moment dans le cœur de toutes ces femmes exposées à l'erreur — ■ quelle erreur ! — d'être prises pour Mesjaline? Je l'ignore ; je le devine ; mais leurs inquiétudes qu'elles fussent plus ou moins bien fondées, tombèrent, je l'assure, devant le tableau sans précédents dont chacun le nous fut témoin. La femme du jeune homme si âpre à vouloir démasquer sans sitié, sans ménagement la Messaline égarée ians la réunion, inclina d'abord la tète ïomme sous le poids du sommeil ; puis cette inclinaison augmenta; elle augmenta en- ;ore ; le menton, après avoir oscillé de Iroite à gauche, alla toucher sa poitrine, >'y colla et y resta ; puis l'immobilité se fit, mis la femme ne bougea plus. Et quand Socrate dit : « L'âme de Messaline, extraite le son corps, vient de quitter totalement a terre, et le médium la tient en sa puissance, » la femme, lourde, inerte, comme me masse de plomb, tomba sur l'épaule de ion mari.

Le mari se leva soudainement, comme

poussé par un ressort d'acier ; rassemblée entière, qui n'avait rien perdu de cette scène, se fendit sous l'effort d'un immense éclat de rire. La Messaline évoquée par lui était sa femme. . . Sa femme ! . . .

Homme de prud'liomie et de bon goût, le président donna à l'instant même ses ordres au médium ; celui-ci les transmit à Socrate, et aussitôt l'àme de Messaline, qui avait été pompée là-haut, fut refoulée avec la même vitesse dans la belle dame, qui s'éveilla sans se douter de rien. Son mari ne lui laissa pas le temps de s'informer du motif qui attirait tous les regards sur elle et sur lui ; il la prit sous le bras et l'entraîna hors de la salle sous un prétexte quelconque. Ils s'éclipsèrent. Le public se livra alors sans contrainte à toute son hilarité.

Le spiritisme n'est pas toujours aussi fou dans les spectacles publics qu'il étale. Il était dans ses jours heureux. Le dernier épisode de la soirée, que, pour ma part, je croyais finie par cet épilogue, allait m'offrir un divertissement presque aussi gai que celui d'où nous sortions.

J'avais oublié le matelot, qui ne s'oubliait pas, lui : le redoutable interrupteur, échappant à ses gardiens dès qu il les vit occupés à leurs préparatifs de départ, s'élança devant le fauteuil du président et lui cria d'une voix formidable, comme s'il eût hélé un vaisseau en pleine mer :

— Master Packington ! ohé ! master Packington ! master Packington !

— Mais la séance est finie, eut beau lui dire le président.

— Je veux Packington !

— Tu veux Packington ?

— Oui. J'ai payé pour cela.

Déjà en marche pour sortir, la foule pis'ota sur elle-même et s'arrêta afin de voir quelle décision serait prise à l'égard de ce forcené, de cet enragé, qui ne démordait pas de son éternel Packington.

Il n'y avait pas à lui refuser ce qu'il demandait avec une telle insistance ; il eut iévoré le président etle médium comme une sandwich, en les mettant l'un sur l'autre : beurre et jambon.

Calme jusqu'au bout, le digne président iui dit :

— Voyons , mon ami , qu'est-ce donc que ce Packington ? Est-il votre frère? Est-il votre père? Est-il...?

— Il est mon capit iine ; le capitaine Packington. Il a un frère, James Packington, qui est marchand de suif et de goudron à Yarmouth ; une sœur, Harriet Packington, qui vend des crevettes à Hull ; mais lui, c'est Henri Packington, ou, comme on l'appelle, le capitaine Packington.

— Très-bien ! nous disons qu'il est capitaine !

— Oui, mon petit saumon.

— Je ne suis pas un petit saumon. Rev enezau capitaine.

— M'y voilà. J'ai servi sous lui à bord du lougre le Prince-Noir que nous appelions ainsi pour rire, parce que, vovezvous, nous chargions constamment du charbon à Newcastle pour la Tamise sur ce lougre-là. C'était le roi des lougres ; je vais vous parler de ce lougre...

— Du tout ! Parlez-nous et très-vite du capitaine Packington.

— Oui, mon petit homard.

— Je ne suis pas un petit homard.

— C'est bien.

— Ce que vous désirez, c'est d'être mis q communication avec le capitaine Pacington, n'est-ce pas?

— C'est ce que je veux, je veux causer avec li, la, les coudes sur la table comme deux imarades que nousétions. Ah ! quel plaisir, uel bonheur ce serait pour moi de l'entenre parler comme au temps où il était simle matelot comme moi. Je vais vous dire ; qui m'a empêché, moi, de devenir capiine...

— Parlez du capitaine Packington.

— Oui, mon petit turbot.

— Je ne suis pas un petit turbot.

— C'est bien.

— Hàtez-vous, la nuit s'avance et les [périences sont finies. Que désirez -vous ivoir sur le capitaine ou du capitaine ackington?

— Voilà ce que je désire savoir. Outre Lie je suis matelot — et bon matelot charmnier, je m'en flatte — je suis aussi for- 3ron et chauffeur. Or, connaissant le serce de la forge et de la machine, je veux smander au capitaine Packington, qui est

de bon conseil, si je dois aller en Chine où l'on me propose d'embarquer pour ui bon prix comme forgeron ou comme mé canicien..: Ensuite....

— En voilà assez ! Je vais évoquer Tes prit de votre ancien capitaine. Faites si lence !

— Oui, mon petit hareng.

— Je ne suis pas un petit hareng.

— C'est bien.

— Mais pour évoquer l'esprit , il faul que je sache en quelle année est mort le capitaine Packington. En quelle année estil mort ?

— Comment ! en quelle année est-il mort?

— Sans doute. Je vous répète que, pour évoquer son esprit, il est indispensable que je sache...

— Mais le capitaine Packington n'est pas mort.

— Comment ! il n'est pas mort !

— Non ; il est actuellement marchand de voiles, d'ancres marines et de cordages à Newcastle. Lui mort ! jamais mort !

— Et vous voulez que j'appelle ici l'es-

DANS L AUTRE MONDE Si

rit d'un homme qui n'est pas mort.' Vous tes fou.

— C'est vous qui êtes fou.

— Moi, le président Daniel, fou !

— Vous-même. Vo}*ons, quel est le fou e nous deux'? Vous vous croyez le pouoir de faire venir du fin fond des siècles esprit des inor's, de les faire parler tant ue cela vous plaît, et vous n'avez pas le ouvoir de me faire causer cinq minutes vec un brave homme qui est vivant, qui 'est qui quelques milles d'ici, à Newistle?

Ici, comme à la scène de révocation de [essaline, le rire éclata à pleine bouche armi la foule toujours arrêtée pour conàître la fin de ce dialogue entre ces deux [ranges personnages ; mais je n'oserais afrmer que les rires furent cette fois l'exression d'une moquerie dirigée contre le •anc marin , le matelot-charbonnier de fewcastle.

— Voyons, termina-t-il, pouvez-vous, ai ou non, une dernière fois, me faire mser avec mon vieil ami le capitaine 'ackington ?

— Dieu vous confonde ! dit le présiden en quittant fièrement l'hémicycle pour ga gner la porte.

— Yousne voulez pas?... Eh bien, alors.

vous n'êtes qu'un marsouin ! lui cria le ma-1 telottout en marchant derrière lui connut; s'il eût eu l'intention de le harponner, el le visage tout enflammé de colère contre le spiritisme et les spiritiques.

— Je ne suis pas un marsouin.

— Pis que cela ! un vieux marsouin !

Le reste de cette dispute se perdit pour

moi dans la confusion de mille propos fort animés, dans le bruit des pas, le frôlement des robes, d'une sortie générale.

Tel est le tableau fidèle, à quelques nuances près échappées à ma mémoire, de ce qu'il m'a été donné de voir et d'entendre à la gran de séance de spiritisme de Brighton .

Si vous me posiez maintenant cette grave question : Croyez-vous ou ne croyez-vous pas au spiritisme? je vous répondrais: Il faut bien passer sa soirée.

La belle activité qui règne aux Champs- Elysées, depuis deux heures de l'après-midi jusqu'à la nuit, ne troublait pas encore le repos des habitants de ce riche quartier. Un jeune homme, venu à pied, s'arrêta à l'un des charmants hôtels qui se développent sur deux lignes majestueuses, du Château des Fleurs à l'Arc de Triomphe. Tandis qu'il traversait la cour, un domestique du premier étage, habitué sans doute à le recevoir, s'approchait tantôt de la porte pour écouter si quelqu'un montait l'escalier, tantôt de la croisée, dans l'espoir de voir arriver celui qu'il attendait. Ce do-

mestique affectueux disait en rangeant quelques meubles :

— Cela m'étonne, il est dix heures, et M. Letourneur n'est pas encore venu me 'faire subir l'interrogatoire de tous les jours. « Madame Hervey est-elle sortie?

Est-elle rentrée en voiture? Qui est venu la voir? Est-ce un monsieur, est-ce une dame? Quel âge a ce monsieur? Est-il resté longtemps? Est-ce la première fois qu'il vient? » En voilà un qui est jaloux! et il n'est pas encore marié '.-Moi aussi j'ai aimé, moi aussi j'ai été marié, mais jamais je n'ai cherché à savoir... Si! un jour, j'ai prétendu savoir, moi aussi. Cela m'a admirablement réussi. Le lendemain, j'étais séparé de ma femme, et plus tard on me condamnait à lai servir une pension. Mais il ne me restait plus rien à savoir.

Des pas dans l'escalier coupèrent court à ce monologue du domestique de M. Frémont, qui courut ouvrir presque avant d'entendre le coup de sonnette bien prudent, bien doux, cle celui dont il s'étonnait de n'avoir pas encore aperçu le visage, ordinairement plus matinal.

Mais, si le coup de sonnette fut timide, e personnage introduit allait être dans es questions d'un caractère moins réservé.

— Vite ! deux mots, Bergerac, dit-il en oulant le tapis à haute laine du salon, et n abîmant, avec la pointe de sa canne, les •elles fleurs d'Aubusson épanouies sous ses lieds.

— Ah ! vous voilà, monsieur. Je me diais : Il me semble que monsieur, aujourl'hui...

— Parle, je n'ai que cinq minutes à te [onner.

— M. Frémont est sorti, et madame frémont. . .

— Il n'est pas question de madame Fré- Qont. Madame Frémont! il ne faut proîoncerson nom que pour la louer, la chérir, admirer. Voilà une femme adorable! Il i'agïtde sa sœur, je t'interroge sur sa sœur.

— J'allais vous en parler , monsieur ; rous m'avez interrompu.

— Où est-elle, sa sœur? que fait-elle en ;e moment?

— En ce moment, madame Hervey est à iéjeuner avec madame Frémont.

— Déjà,! Elle déjeune aujourd'hui une demi-heure plus tôt que de coutume. Qu'estce que cela signifie?

Letourneur lança, entre deux eaux, ui regard plein de défiance à Bergerac ; mais, habitué à ces preuves d'estime dont il jouissait auprès de celui-ci, il répondit sans trop s'émouvoir :

— C'est que madame Hervey aura eu faim une demi-heure plus tôt.

— En es-tu bien sûr? n'a-t-elle pas le projet de sortir?

Nouveau regard semblable au premier.

— Pour cela, monsieur, je l'ignore.

— Il fallait t'in former.

— Mais, monsieur...

— Sans indiscrétion, bien entendu.

— Etre indiscret sajis indiscrétion, c'esi difficile.

Letourneur quitta le fauteuil où il s'étaii assis en entrant, pour aller s'abattre sui le divan. Quand il fut assis sur le divan, il enfonça avec fureur le bout d'acier de se canne dans le calice d'une belle tulipe brodée dans un ovale du tapis, et il en ébou riffa tout le dessin.

— Bergerac ?

— Monsieur.

— Qui est venu ici ce matin? Il faut sarracher les paroles comme on arrache les dents, une à une, avec l'acier.

— Personne encore.

— Quel est 1 âge de cet'e personne ?

— Je vous dis personne, et non pas une personne.

— Personne... Cherche bien et prends garde !

Troisième regard du même caractère confiant que les autres.

— Un joueur d'orgue est entré dans la cour; mais, ça...

— Ça, c'est beaucoup ! Et il disait personne!

La tulipe du tapis continuait à subir des dégradations de plus en plus graves.

— Un joueur d'orgue, dis- tu?

— Oui, monsieur, un joueur d'orgue.

— Etait-ce un vrai joueur d'orgue?

— Est-ce qu'il y en a de faux ?

L'air candide de Bergerac n'en imposa pas à Letourneur.

— Quel air a-t-il joué?

— Ah! dame, attendez...

— Tu cherches un biais ! . .

— Non, monsieur... il a joué Vive Henri IV.

— Cet air...

— Est bien innocent, monsieur.

— En apparence, oui... Il n'en a pas joué d'autres? Jamais un joueur d'orgue ne joue qu'un seul air. Qu'a-t-il joué ensuite?

— Il a joué...

— Achève ! mais achève !

— L'air de la Favorite, celui que j'aime tant.

— Quel est cet air que tu aimes tant ?

— Pour tant d*amour ne soyez pas ingrate.

— Voilà ! s'écria Letourneur, cessant d'ébouriffer la tulipe pour la percer cruellement avec la pointe de son stick, et comme on ferait avec une vrille dans du bois. Il appuyait sa main gauche sur la pomme, courbait le jonc, le saisissait dans le milieu de l'ellipse obtenue par la pression, puis il imprimait à la canne un mouvement rapide de rotation. Il trouait. Voilà ! répéta-t-ilplu-

.ieurs fois entrouant toujours le tapis, voilà !

— Quoi, monsieur, voilà?,...

— Rien !

Il trouait toujours.

Ce rien! jeté à la question de Bergerac, touffa dans la bouche de Letourneur ce aurmure de paroles décousues : « Encore [uelque déclaration d'amour !... ceci joint u reste !.. un total terrible ! » '

— Et après, Bergerac, après ?

— Après, je n'ai rien vu qui... Je me rompe !

— Tu vois, malheureux !

Il trouait toujours le tapis.

— Puisque je vous dis que je me trompe, iprès le joueur d'orgue, il est encore venu ans la cour un pauvre.

— Un vrai pauvre ?

— Très-vrai, puisque madame Hervey îi a jeté un sou dans du papier.

— Dans du papier !

Et Letourneur se dit avec une assurance leine de désolation :

— Une réponse à quelque lettre !

Il ne perçait plus le beau tapis d'Auiusson, il était percé.

— Bergerac, une autre fois, si ce pauvre revient, sois plus fin que lui, ramasse le sou que lui enverra madame et remets-le-moi.

— Et le pauvre ?

— Voilà cent sous pour lui.

Bergerac mit gravement la pièce dans sa

poche.

— Il les aura, monsieur, il les a. Voulezvous me permettre maintenant de vous faire remarquer que le déjeuner de ces dames est très-avancé? Madame Hervey, selon son habitude, pourrait se rendre ici; si vous tenez à ce quelle ne vous voie pas...

— Si j'y tiens !

En poussant cette exclamation, Letourneur dégagea si brusquement sa canne de Tépaisseur du tapis qu'il venait de trouer, que dans ce mouvement contraire il alla frapper en plein les cristaux du lustre vé- ' nitien et provoqua une rencontre bruyante des lames et des girandoles.

— Si j'y tiens!... madame Hervey m'a chargé de plusieurs commissions importantes... je cours les faire et je reviens aussitôt. Tu m'assures bien, Bergerac, dit

Leiourneur en revenant sur ses pas, tu n'assures, sur ton honneur, qu'il ne s'est Dassé ici que ce que tu m'as dit'? rien de :fc. rien de moins? rien de particulier?

— Eien... monsieur... rien...

— Tu hésites, Bergerac, tu hésites !

— J'hésite, moi ! Mais non ! mais non !

— ."Mais oui !

— Je vous dis qu'il ne s'est passé ici ien de plus. . . Pourtant. . .

— Tu vois !

Letourneur saisit frénétiquement Ber- ;erac par les deux tombées de son collet.

— Pourtant ! . . . tu as dit pourtant : . . .

— Tantôt, quand on a ouvert la grille pour aisser passer la voiture de M. Frémont, m chien s'est introduit dans l'hôtel, et nous ivons eu toutes les peines du monde à le

ser. Je ne sais pas ce qu'il cherrait.

— Un vrai chien ?. ..

Bergerac eut une explosion de rire si orte , qu'elle fut comme une honte pour jetourneur.

— Non... jeté demande, se reprit-il, si e chien avait un collier.

Et Letourneur eut cette pensée : On a vu des chiens porter des billets doux roulés dans leurs colliers.

— Je m'en vais, Bergerac, silence ! Ne dis pas que je suis venu. Profond silence !

— Soyez tranquille, monsieur.

Avant de sortir, le soupçonneux Letourneur alla coller son oreille à la porte qui séparait le salon où il était, de la salle à manger où déjeunaient en ce moment Mme Frémont et sa sœur Mme Hervey, et dans cette attitude d'espion, mais d'espion ennobli par la passion, il se dit : — Si je n'ai rien su aujourd'hui, j'en ai assez appris tous ces jours- ci pour la troubler, pour la confondre : nous verrons comment elle soutiendra... Je suis fixé.

— Bergerac, dit-il au domestique en se retirant, tu as toujours toute ma confiance, continue à la mériter.

— Que me serait-il donc arrivé ce matin si je ne l'avais pas eue tout entière? il m'aurait donc étranglé?

Letourneur est un de ces hommes qui n'ont pas besoin, pour ainsi dire, d'être

eints pour être reconnus, pour être resimblants.

Ils se photographient d'eux-mêmes en assant. On a leur âge, leur figure, leur lys, leurs mœurs, leurs habitudes, leur mpérament, leurs qualités, leurs défauts, en qu'à la première phrase prononcée ar eux ; leur nationalité les déborde. Qui 'a reconnu le Midi dans Letonrneur...

ins cet amour exalté, soupçonneux, fueux, dans cette exagération générale des sns?... Qui ne recomposerait, à l'aide des ïlats de passion tombés du dialogue qu'on eut d'entendre, une tète brune de Boréaux ou de Toulouse, un front spacieux aisé de cheveux noirs, une figure éclairée ar des yeux encore plus noirs, si c'est posble, que les cheveux, arrondie par des mes sur lesquelles le rasoir a laissé, glismt entre deux superbes favoris, seul space où il s'est fait, où il a trouvé un assage, sa large nuance bleue?

Letourneur est un modèle parfait du rTpe méridional, et ce type tient encore lus de l'Espagne, — son berceau, après )ut, — que de la France. Il offre la taille

moyenne mais pleine, forte, de l'Andalous la noblesse du Castillan, la légèreté mus culaire de l'habitant de la Catalogne. Riej ne s'éloigne non plus chez les Méridionau: de la France du caractère espagnol, puis que au point de vue des passions ils sont comme les Espagnols, ardents à l'amour, ai jeu, au combat des opinions, que ces opi nions touchent à la religion, à la politique ou même aux choses moins sérieuses de l.i vie : le Midi de la France a eu des chantj d'amour comme à Séville , et l'inquisitio) comme à Madrid. Toulouse a eu Clémenc Isaure et des auto-da-fé.

Letourneur n'avait pas perdu, comm tant d'autres de ses compatriotes, sa sini cérité native au contact de Paris, cett grande meule qui taille, mais qui diminu aussi tous les diamants. Parti de Bordeau: ou des environs de Bordeaux pour aller s'éta blir à Rio de Janeiro, il avait doublé soi Midi par celui de l'Amérique. Le seul dé faut de ces hommes de fougue et d'explo sion, c'est de se trompe]* et de tromper noi moins souvent les autres sur le véritabl foyer d'où s'élancent chez eux la volonté e

désir. On ne sait pas, et ils ne savent pas x-mêmes, s'ils aiment, s'ils haïssent, [s pensent, s'ils agissent, s'ils se décident ec la tête ou avec le cœur. La lutte est îrnelle en eux : elle est même parfois si aie dans sa violence, qu'elle tient en uilibre leur personnalité, et qu'ils garnt, dans ce double tiraillement, une immoité qui ressemble au repos de la pierre.

vous rencontrez des Méridionaux calïs, n'y croyez pas, ne vous y fiez pas surit! ce sont des volcans couverts. Le feu t sous la pierre.

— Aujourd'hui, ditBergerac en posantla lin sur son gousset, cent sous ; hier, dix incs pourlui avoir remisune lettre adres- 3 à madame Hervey ; avant-hier, vingt mes ; en deux mois, six cents francs ! Si la pouvait durer trois ans!... je ferais tir une maison dans la plaine de Montuge et j'irais passer une saison aux bains

mer.

Bergerac s'arrêta dans ses calculs proessifs ; il entendait venir M. Frémont. Il unit lui ouvrir la porte du salon. Fréont tenait à la main un écrin qu'il dissi-

nmiait avec les précautions f urtives de quel qu'un qui apporte une surprise.

— Faut-il que j'aille dire à madame qu( monsieur vient de rentrer? demanda Bergerac.

— C'est inutile. Elle m'a vu arriver pai le jardin. Elle vient.

— Monsieur veut-il que je le débarrasse ?

— Non.

Madame Frémont entra, et le domestique mit fin à ses questions officieuses ei s'éloignant.

— Que tenez-vous là, mon ami? demanda-t-elle à M. Frémont.

— Un écrin que je rapporte du joaillier, et dans cet écrin est renfermé le cadeau de noces que destine mon ami Letourneur à votre charmante sœur Clémentine.

— Comment se fait-il que ce soit vous et non M. Letourneur qui... ?

— C'est que cet excellent ami, répondit M. Frémont, c'est que ce futur el prochain mari de votre sœur Clémentine a préféré s'en rapporter à mon goût qu'au sien. Enfin, ma commission est faite, ei

avoue qu'il en est peu dont je nie serais cquitté avec autant de plaisir.

Frémont alla poser récrin sur la table vant de reprendre ainsi :

— Je vous dirai même, entre nous, que ; prétends prendre pour mon compte les *ais de cette courtoisie. Je dois bien cela

un ami d'enfance, à un associé dans mes ntreprises commerciales, dans les rneiljures, dans celles qui m'ont enrichi, à un onime qui épouse votre sœur.

— Vous ne sauriez mieux faire, mon mi, dit madame Frémont, quoiqu'elle 'appréciât pas autant que son mari, autant uelle l'eût souhaité elle-même, le mérite e cette galanterie. Elle passa sans trop de éflexions sur un procédé inspiré par un sntiment de délicatesse.

— Et les futurs époux, reprit Frémont, nt-ils définitivement fixe le jour de la ouble cérémonie?

— Oui.

— Quel est ce jour?

— Jeudi.

— Jeudi... C'est aussi un jeudi que nous ous sommes mariés.

— Quelle mémoire !

— La mémoire des jours heureux, m; chère Elisabeth.

Les cils mélancoliques des yeux tout ; coup distraits de madame Frémont descen dirent et voilèrent son regard. On eût en qu'elle commençait un rêve. Ce fut elli pourtant qui dit ;

— Vous êtes distrait, mon ami !

— Toujours sa préoccupation ! avail pensé M. Frémont pendant que sa femmd glissait sur une voie latérale de l'entretien.

— Non, je ne suis pas distrait. Je m( demandais si, votre sœur mariée, partie pour le Brésil avec son mari, nous garderions un aussi vaste appartement.

— Pourquoi le garderions-nous? Nouj en prendrons un bien loin d'ici.

— Bien loin? Quelle raison y a-t-ildele prendre bien loin? Le quartier des Champs- Elysées, où nous sommes, vous plait ; nous aurons un appartement moins grand dans ce quartier. D'ailleurs, votre sœur n'étant plus avec nous, nous ne résiderons guère que six mois de l'année à Paris ; nous irons

•égulièrement passer Tété et l'automne dans e Midi ; nous pourrions même plus tard, ri vous vous y plaisiez. . .

Les mots suivants auraient rendu fidèlerient la réflexion de madame Frémont, [uand son mari eut abandonné sa phrase lottante : « Je devine son projet. »

— Oui, répliqua-t-elle, oui, nous babite- •ons le Midi le plus possible. Quant à m'y )laire, je m'y plairai ; et puis, autres pays, lutres mœurs. On voit des visages nouveaux, me société nouvelle; on rencontre des gens [ui ne savent pas d'où vous venez, qui rous avez été, qui vous êtes...

Cette idée fixe chez elle !

C'est cette idée fixe, accusée énergiqueneni par Frémont, qui le préoccupait tanlis qu'il répondait presque avec insouciance ît comme en se laissant aller au courant de * a conversation : — La meilleure des raipas, ma chère amie, c'est que le Midi me •appelle Ceylan, que j'ai longtemps habité, rous le savez, qu'il y fait chaud, que l'air [ est très-sec, très-pur, le paysage déliîieux...

— Je n'avais pas pensé d'abord à tous

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ces avantages-là; oui, l'air.., Ceylan... k paysage...

En abondant ainsi dans le sens donné pai Frémont à son projet de résidence loin de Paris, pendant la belle saison, madame Frémont crut lui cacher le sens bien différent qu'elle prêtait à ce projet ; elle ne parvint qu'à lui faire murmurer ces paroles bien souvent échappées, mais toujours retenues : .« Pauvre Elisabeth ! »

Le domestique revint à ce moment et annonça que madame Hervey allait descendre.

— Comme je ne veux pas que votre sœur voie ces pierreries, continua Frémont en allant prendre l'écrin, avant que celui qui doit être son mari les lui ait offertes luimême, je vais les déposer dans mon appartement. Dès que Letourneur sera arrivé, priez- le de venir me trouver. Mais je ne veux pas, ma chère Elisabeth, les emporter sans que vous m'ayez dit franchement si le choix que j'ai fait a votre suffrage...

Il ouvrit récrin et le mit sous les yeux de sa femme.

— Ah ! c'est fort beau ! fort beau !

DIEU SEUL OUBLIE 10i

— Je suis bien heureux que mon goût. . .

— C'est éblouissant ! c'est le soleil !

— Vraiment, ma satisfaction...

— C'est merveilleux ! merveilleux !

Madame Frémont s'arrêta tout à coup

dans son admiration pour jeter un cri d'un tout autre caractère.

— D'où vient, ma bonne Elisabeth, ce cri de surprise, de douleur, après cet enthousiasme?...

Madame Frémont pâlit et balbutia :

— Rien... mais rien... un simple rapprochement...

Frémont insistant :

— Je veux savoir. . .

— Vous me donnâtes une pareille parure en rubis et en topazes il y a six ans, deux ans après notre mariage...

— Mon Dieu ! c'est le hasard qui a voulu... qui est cause... Eh bien, non, franchement, ce n'est pas le hasard, c'est mieux que le hasard.

— Je ne me trompais donc pas, ce n'est pas le hasard, murmura madame Frémont, ce n'est pas le hasard !

— J'ai rapporté des Indes, de l'île de

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Ceylan, avec d'autres raretés, une certaine quantité de pierreries. Et, en effet, c'esl deux ans après notre mariage que je lis monter pour vous, avec ces pierreries, un€ parure de bal. Je crois même que vous ne l'avez mise qu'une fois.

— Qu'une fois, répéta sèchement madame Frémont.

— Et tenez, c'était chez le comte... le comte...

— Volpiani... Passons, répliqua-t-elle plus sèchement encore, sans que son mari s'en aperçût ou voulût s'en apercevoir.

— Eh bien, ma bonne Elisabeth, il me restait encore assez de rubis et de topazes pour en faire faire une seconde parure. Letourneur, je viens de vous le dire, m'a consulté sur le cadeau qu'il désirait offrir à sa femme. J'ai pensé que votre sœur aimait comme vous, peut-être, les pierres orientales... et j'ai jugé à propos... j'ai cru...

— Vous avez raison, c'est là un fort beau cadeau de noces, et je vous remercie personnellement de vous être souvenu de notre mariage à l'occasion de celui de ma sœur Clémentine.

Il y avait bien de la douleur dans les paroles contenues de la jeune femme qui menait de les prononcer. Quelle blessure ivait-elle reçue dans les luttes souterraines le la vie conjugale, dans ce duel sans ténoins? Mais madame Frémont avait à 3eine franchi le seuil de l'existence. Quelle léception avait pu sitôt la frapper dans sa ;oi au bonheur domestique, elle si jeune mcore, si richement encadrée dans le luxe l'une existence rare, exceptionnelle, même 30ur Paris? Les revenus de sa maison étaient de ceux qui jouissent, pour ainsi lire, de la notoriété publique ; ils sont at- ;estés par des hôtels, des propriétés, des valeurs que chacun, au besoin, saurait dire; îar, aujourd'hui, la fortune privée est à Bel ouvert ; on connaît, à vingt mille francs près, ce que possède, dans telle ou telle mtre entreprise industrielle, celui qui passe m grand trot dans cet équipage pour se cendre au bois de Boulogne.

La position de M. Frémont, gagnée dans le commerce avec les Indes orientales et le Brésil, raffermie en France par des opérations heureuses autant qu'honorables, n'é-

104 l'homme pardonne

tonnait donc personne ; mais ce qui surprenait tout le monde, c'était la réserve empreinte sur toutes les actions de ce jeune ménage, si bien fait cependant pour cueillir les beaux fruits que donne la fortune à quelques-uns, quoique nul, on en convient, n'ait encore eu le privilège de les savourer toujours sans la satiété qui les affadit ou l'ennui qui les empoisonne. Ici, dans ce délicieux intérieur, ni l'ennui, ni la satiété n'avaient encore répandu leur acide. D'où venaient donc, chez ces jeunes gens, tant d'amertume dissimulée, tant d'appréhensions discrètes, et, au dedans, sans doute, tant de terreurs sourdes et de souffrances exaltées?

Frémont ayant entendu venir delà pièce à côté sa belle-sœur, madame Hervev, la jeune veuve, la promise de Letourneur, et tenant à ne pas lui laisser voir récrin destiné à lui causer une surprise, se retira bien vite après avoir dit tout bas à sa femme :

— N'oubliez pas de m'envoyer Letourneur; je vais l'attendre dans mon cabinet. — Et en lui-même, il ajouta men-

Lileineiit : — Son esprit est bien malade! oh ! bien malade !

Clémentine entra au salon.

— Tuas pleuré, lui dit madame Frémont.

Clémentine tenta un effort pour sourire.

— Non. répliqua-t-elle en renouvelant son effort pour se montrer souriante.

— Tu as pleuré, te dis-je.

Clémentine tendit la main à sa sœur.

— ï\ 'allons-nous pas nous séparer? Dans un mois, je pars avec mon mari pour le Brésil; l'Océan entre toi et moi, et je ne te laisse pas heureuse. Pourtant, si tu voulais...

Madame Frémont porta près de son cœur la main qui serrait la sienne.

— Tu sais, chère Clémentine, que le bonheur n'est plus possible pour moi. A quoi bon, alors...

Posant son bras sur l'épaule de madame Frémont, Clémentine lui dit :

— Il serait possible, ma chère Elisabeth, si tu consentais à renoncer à des chimères, à des fantômes, à de mauvais rêves que tu fais tout éveillée.

106 l'homme pardonne

— A des fantômes, à des chimères...

Tiens ! il sort d'ici. Eh bien, dans les quelques minutes que nous sommes restés ensemble, il m'a rappelé, coup sur coup, vingt circonstances qui prouvent bien qu'il n'oublie pas, qu'il n'oubliera jamais, vingt circonstances qui toutes se rattachent de près ou de loin... Il est allé jusqu'à me rappeler cette redoutable soirée chez le comte Volpiani. Tu sais que ce fut chez le comte Yolpiani... ?

— Vaguement, très-vaguement.

— Assieds-toi là, près de moi. L'affaire fut, en effet, si vite étouffée, qu'il n'est pas surprenant que tu n'en sois qu'imparfaitement instruite. D'ailleurs, tu n'étais pas en France lorsque le malheur arriva.

— J'étais en Sicile avec mon pauvre mari, qui achevait de s'éteindre. Mais pourquoi revenir... ?

Clémentine voulut quitter sa place ; madame Frémont l'en empêcha.

— Pourquoi?... Oh! il est bien essentiel, au moment où nous allons nous séparer, ma chère Clémentine, que tu n'emportes pas avec toi, ne connaissant pas les faits, une

dée incomplète, fausse, des tortures mo- •ales que j'éprouve presque sans inter- ■uption. Puis, j'attends de toi, lorsque tu es connaîtras dans toute leur étendue, un lervice que tu hésiterais à me rendre si tu es attribuais toujours, ces tortures, à 'exaltation, à l'inquiétude de mon imagiîation. J'étais mariée depuis deux ans avec il. Frémont quand eut lieu ce bal chez e comte Volpiani, où il m'avait conduite. )'est à ce bal que je vis, que je connus, que 'aimai M. de Bellerive. C'est la première leure d'une histoire, disons le mot vrai, l'une intrigue qui me perdit. Mon mari :ut tout. Il nous surprit, il pouvait d'un eul coup me tuer et tuer M. de Bellerive ; l pouvait nous tuer longtemps par un >rocès. Il nous jeta son silence et s'éloigna. \e ne le revis plus.

S'arrêtant à cet endroit de son récit :omme dans les pieux pèlerinages on s'ar- •ête aux stations marquées d'une croix, nadame Frémont, quoiqu'elle eût encore )ien des chemins difficiles à parcourir, prit m premier repos, mais un de ces repos îaletants qui soulagent moins ceux qui les

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prennent que ceux qui vous voient gravir nu-pieds, sur les cailloux et les ronces tranchantes, le revers de la montagne. Elle reprit :

— Tu as lu dans tous les romans la peinture de ces liaisons qui doivent durer jusqu'au delà du tombeau, et qui meurent de lassitude et d'ennui au bout de six mois. Telle fut ma liaison avec M. de Bellerive. Après la froideur vinrent les reproches; après les reproches, les mensonges ; puis, pour couronnement, la cohabitation, malgré la haine, avec la haine ! Un jour, le découragement me poussant à bout, j'eus une audace désespérée ; j'allai trouver mon mari à son château de Terrefonds, où il s'était retiré.

— Tu as osé?

— J'ai osé, répondit madame Frémont, qui s'appuya sur le bras de sa sœur pour respirer un instant, et afin d'être forte contre ce qu'elle avait dit, et forte pour résister à ce qu'elle avait encore à dire.

— Oh ! oui, il faut du courage.

— Continue.

— C'était pendant l'hiver, la terre était

jelée; à chaque pas les chevaux s'abattaient; enfin ma voiture se brisa, je fus obligée de faire à pied trois lieues dans a neige. J'étais mourante quand j'arrivai. « Voulez-vous me pardonner , dis-je à ML de Frémont, vous m'empêcherez de me ;uer et vous me donnerez par là le temps ie me repentir?... » M. de Frémont fut généreux, il fut bon ; il me prit par la main, n'attira doucement vers lui, et ses lèvres iescendirent sur mes paupières à demi fermées.

Le souvenir de ce magnifique pardon iccordé avec une si belle simplicité par son nari, se retraça si énergiquement à la mémoire de madame Frémont, qu'elle éprouva, în le racontant, les mêmes émotions que lorsque ce pardon s'abaissa en réalité sur 3lle. Sa voix trembla, ses jambes fléchirent, sa poitrine se déroba sous elle, et, sans le fauteuil que lui poussa madame Hervey, et 3Ù elle se laissa aller, molle et inerte, elle serait tombée de faiblesse après le coup ressenti.

Elle ne recommença à parler qu'au bout d'un quart d'heure, mais avec une

reprise de force qui lui permit de dire dans une précision désolante ;

— Tu crois mon supplice terminé par cette réconciliation?

» Tu crois que, dès qu'un mari a pardonné, le drame de la douleur est fini ; que le calme et le bonheur rentrent dans le cœur par la porte qu'a ouverte la clémence? Ceci est vrai au théâtre, non pas dans la vie. Au contraire, vois -tu, c'est à partir du pardon que le drame le plus long, le plus détaillé, le plus terrible commence. M de Frémont a pardonné, mais il n'a pas pu oublier. Estce qu'on oublie ? Il n'est pas de jour, il n'est pas d'heure où le souvenir de ce pardon ou de cette faute, car se souvenir de la faute ou du pardon, c'est la même chose, ne revienne à sa mémoire.

» Tantôt, c'est une date indécise qu'il cherche, et je devine qu'il se dit tout bas en cherchant : — Ceci devait se passer un an environ avant la chute de ma femme. — Tantôt, c'estle nom d'une personne qu'il s'efforce de retrouver, et il m'est aisé de voir qu'au milieu des noms qu'il passe en revue, il en est un qui tout à coup l'arrête ; un

oni qu'il n'appelait pas. Si nous devons lier à une fête, je m'aperçois que son reard se fixe sur un diamant, sur une denîlle que je porte, que je portais au bal de I. Yolpiani. Et comment éviter toujours e heurter ces funestes points de rappel? .a prudence la plus subtile n'y suffirait as. Ainsi, ma chère Clémentine, si mon lari réfléchit, s'il est soucieux, s'il rêve, il est triste, s'il me répond brusquement, il tarde à me répondre, je me dis : Il se 3uvient en ce moment, il se souvient ! |uand il rentre, je vois, à l'expression de Dn visage, si on lui a parlé de lui, s'il a ntendu prononcer son nom, s'il l'a renontré dans la rue. Tu vois, il a pu paronner, mais il n'a jamais pu oublier; t le pardon sans l'oubli, ce n'est qu'un aot. »

Madame Frémont se tut d'une façon réolue, tranchée, sans appel, après cette rélexion tirée du cœur et du sang de sa proire histoire ; le ton avec lequel elle s'ex- •rima n'admettait pas, en le sentait bien, le contradiction possible. C'était cela. Toute a vie, depuis deux ans, l'attestait et con-

firmait cette pensée de Pascal : « Il fau croire les histoires dont les témoins se fonj égorger. » Elle aussi s'était fait égorger, e elle voulait qu'on la crût. Sa sœur ne lui répliqua que par ces paroles, paroles qu, devaient hâter par leur vivacité une conclu sion étrange, désespérée, de madame Fré-: mont :

— Je n'essayerai plus de te dissuader; tu as ta folie.

— Ma folie! Tais-toi, Clémentine, ne nie pas la plus réelle, la plus profonde des douleurs infligées aux femmes comme moi. Folle ou non, d'ailleurs, je n'ai plus la force de tolérer davantage cette situation, je n'ai plus le courage de vivre, non !

— Ma sœur !

— Et je ne t'ai pas dit encore, chère Clémentine, le plus vif, le plus intolérable de mes maux, celui qui rend à jamais impossible mon retour au calme, au bonheur, à la vie... Non, je n'oserai jamais te le dire.

La confidence, aux endroits les plus orageux, avait laissé séchapper en dessous deux ou trois éclairs, et ils avaient suffi aux regards de madame Hervey pour fouil-

r dans toutes les cavités désolées de Pâme 1 sa sœur. Elle avait vu au delà, elle avait iviné presque tous les points interméaires franchis, dévorés par madame Fréont pour arriver au but de l'entretien, si ■n peut appeler but la dernière limite de falaise sous laquelle se creuse à pie i'abirae, îi est un but, à la rigueur. Elle se pencha ir le fauteuil où madame Erémont était .sise ; elle parla ainsi près de sa joue froide pâle :

— Je vais te le dire, moi, ce mal plus aiel que tu n'oses pas avouer.

— Parle. Clémentine, parle !

— Ton mari, pendant les deux années i vous avez été ensemble, pendant les ois autres années oà tu as vécu loin de à, ton mari est toujours resté l'homme ar auquel personne n'a connu d'intrigue, jquel tu n'as pas le droit de reprocher ucunc faute.

Etonnée, madame Frémont s'écria en uittant sa [lace pour serrer sa sœur sur Ile :

— C'est vrai !

— Eh bien, c'est cette régularité dans

l'existence de ton mari qui te fait doutei qu'il oubliera jamais les égarements de la: tienne; sa vie est pour toi une glace claire et unie dressée devant tes yeux; tant que cette glace gardera sa limpidité, et elle l.i conservera peut- être toujours, ton passé s'y réfléchira avec sa large tache au front.

Les deux mains de madame Frémont se posèrent frémissantes sur les épaules de sa sœur, et son àme courant au bord de ses lèvres, et son souffle retenu jusque-là par une oppression extraordinaire, crièrent avant même que sa bouche eût parlé :

— Tu m'as comprise ! J'ai donc raison de me désespérer; sauve-moi alors !

— Et comment? demanda avec effroi madame Hervey qui n'était pas préparée à cette invocation exaltée de sa sœur, et comment?...

— Tu en as le moyen, et voilà le service dont je te parlais, que toi seule peux me rendre.

— Moi?...

Madame Frémont, pressant encore plus vivement sa sœur contre sa poitrine agitée, lui dit :

DIEU SEUL OUBLIE 41 o

— Tu quittes Paris dans un mois?

— Oui.

— Tu vas au Brésil?

— A Rio de Janeiro.

— Mon mari permet que je t'accompane jusqu'au Havre.

— Ensuite?

— Une fois au Havre, laisse-moi partir ecrètement avec toi pour le Brésil.

La surprise fit faire à madame Hervey n mouvementpour se dégager des étreintes e madame Frémont.

— Secrètement! sans que ton mari le iche !

— Au moment de partir, je lui écrirai i résolution que j'aurai prise, que j'aurai n partie exécutée.

— Mais il se désolera, il s'embarquera îi-mème quelques jours après pour le Irésil.

— Non : il sera affligé sans doute, mais respectera le sentiment impérieux qui

l'aura fait rompre désespérément une haîne que Dieu lui-même ne peut jamais ien redresser quand elle a été faussée. Madame Hervey avait couru vers la

porte, croyant avoir entendu du bruit dans l'escalier ; quand elle revint à sa place, elle dit, d'un accent touchant et suppliant, à sa sœur :

— Mais qu'espères-tu, qu' attends-tu de cet éloignement, de cet exil, ma chère Elisabeth, ma sœur bien-aimée?

— Quand je serai loin de M. Frémont, quand il ne me verra plus, il se dira moins souvent : — Ces yeux, ce front, ces mains que j'ai adorés le premier , ont été aussi la tendresse , l'amour, la possession d'un autre. — Puis les années passeront, puis d'autres années ; enfin je ne serai plus pour lui ni vivante ni morte; je ne serai plus qu'un portrait ; et Ton est sans haine, sans mépris, sans colère devant le portrait de la femme, même coupable, qu'on a aimée.

De la bonté, de la tendresse, de l'affection fraternelle, madame Hervey passa à la sollicitude d'une mère.

— Mon Dieu! comme tu es émue, comme tu trembles! Tu me fais pitié, tu me fais peur, dit-elle à madame Frémont en ce moment dans un état moral bien tait pour justifier ses craintes et ses alarmes.

— Ma sœur, ma bonne sœur, reprit ille-ci, je te le demande à genoux comme ! le demanderais à notre mère si elle était , ; encore une fois, emmène-moi loin d'ici, lémentine ! Sauve-moi ! sauve-moi ! sauve- Loi !

Si l'exaltation nerveuse répandue, cirîlant dans toutes les paroles, dans tous s gestes de madame Frémont, accusait ne résolution montée au niveau de l'amie de son moral, l'émotion de sa sœur, noique grande, sincère, immense, aurait issé voir à un observateur plus calme une ;pèce de calcul, de raisonnement, de préméditation, au milieu de son excès même, e point calme, au centre d'une extrême citation, eût produit sur lui l'effet d'un ^ussole placée au centre d'un vaisseau illotté par les vagues. Madame Hervey ;ait à la fois le vaisseau horriblement semé et la boussole parfaitement tranquille. Ile s'indiquait à elle-même sur les vagues il furie une route déterminée d'avance, et ile suivait cette route. L'observateur se îrait- il trompé? C'est ce que nous apprenrons sans doute plus tard ; mais elle se dit

avec ce calme entrevu derrière toutes se palpitations : — Ce n'est pas par ce moyei qu'on peut la sauver. — Voici ce qu'elle di tout haut à sa sœur :

— Eh bien, j'y consens, tu partiras ave moi.

A peine eut-elle donné ce consentemen presque inespéré, quelle fut embrasséi avidement sur les mains, sur le front, su: les yeux, sur les joues, par madame Fré mont, qui se livra, à plusieurs reprises, i ces accès de joie ; mais cette joie, est-il be soin de le dire? tenait plus du triomph que du bonheur, plus de la joie de l'ivress que de la joie saine et franche ; celle-c ajoute à la vie un sang pur, celle-là n'y in troduit qu'un acide corrosif, que du feu

— Mais M. Letourneur..., reprit beau coup plus tranquille madame Frémont comment prendra-t-il notre projet? Vou drat-il?...

— Lui, interrompit madame Hervey ei, souriant, il fera tout ce que je voudrai. ] va venir ; je lui dirai devant toi qu'il faut.. Mais repose-toi sur moi... tu seras là... t verras comment...

— Xon, j'aime mieux n'être pas là quand ^u feras la confidence.

— Soit ! Laisse-moi tout conduire.

— Mais ne crains-tu pas... ?

— Je te l'ai dit, il fera tout ce que je roudrai ; j'ai sur lui une autorité. . .

— Que tu n'avais pas cherché à prendre, 1 me semble, avant ce voyage, qui vient de e tenir éloigné de Paris pendant deux mois. L'on caractère, il est vrai, a singulièrenent changé pendant ces deux mois.

Les deux sœurs se regardèrent. La plus imbarrassée des deux ne fut pas madame «réinont.

— Quelle idée! dit madame Hervev, réunissant bien loin l'accusation, trop loin >our le ton dont elle était portée.

— Non, je ne te reconnais plus. Sans tre grave comme une abbesse, tu avais des >enchants sérieux, une certaine fixité dans es habitudes, une simplicité presque « :érée dans tes toilettes, presque de Péloijnement pour le monde. Et aujourd'hui...

— Et aujourd'hui tu me trouves...?

— "\ oyons, est-ce que iu ne le devines Ms 'i

120 l'homme pardonne

— Bien passionnée pour la toilette et pour le monde, disons le mot; tu me trouves un peu légère, un peu coquette, un peu mondaine, comme on dit de l'autre côté de l'eau.

— Je serais moins surprise du changement si tu n'allais pas te remarier. Ordinairement, on devient plus grave lorsque...

— Tu te trompes, je suis toujours la même.

— Oh! non. Mais laissons cela. M. Letourneur t'aime autant ainsi qu'il t'aimait autrement. Il t'aime bien, n'est-ce pas?

— Comme un fou dans ses moments tranquilles.

— Et tu l'aimes bien, toi aussi?

Ces questions et leurs réponses prenaient une singulière tournure, d'autant plus singulière, qu'on eût été fort empêché de dire si madame Hervey les évitait ou n'avait pas un certain plaisir à les prolonger dans un but connu d'elle seule.

— Sans doute... sans doute... je l'aime bien.

— Alors!... Mais tu ne parais pas trèsconvaincue de ton attachement pour lui.

— Pardon ! Maïs si tu savais ! il est d'une jalousie de Castillan, de tigre, de Turc. Tu sais qu'il était déjà assez agréablement jaloux avant son départ pour Toulouse. Depuis, il a beaucoup gagné.

— Tu m'effrayes !

— Par moments, c'est une véritable bête féroce.

— Mais...

— Ne crains rien ; si son premier mouvement est de me dévorer, le second est de me donner la patte : j'ai ma manière de le dompter.

On annonça M. Letourneur.

Ce n'est pas lui, s'il eût été roi, qui aurait eu la patience d'attendre que douze pages se fussent rangés sur deux lignes pour lui faire méthodiquement un passage ; il eût culbuté pages et valets, et passé sur leur corps pour aller plus vite.

— Oui, madame, oui ' s'écria Letourneur à peine introduit.

— Oui, quoi?... lui demanda madame Hervey.

— J'ai vu le notaire.

— Ah ! vous avez vu. . ?

Letourneur, sans cesser d'être en mou vement :

— Il me semble qu'il était convenu qu je le verrais.

— Cela doit être, puisque...

— J'ai vu le premier adjoint de 1 mairie.

— Ah î vous avez vu aussi. . . ?

— Comment, aussi? Mais c'est vous même, madame, qui m'avez dit... J'ai vi le tapissier. Que n'ai-je pas vu?

— En effet...

— Que ne suis-je enfin marié, pour m'e] aller au Brésil !

— Paris vous ennuie donc bien depui votre retour de Toulouse, monsieur Letoui neur?

On eût dit que Letourneur attendait 1 remarque pour éclater.

— Chère madame Frémont, il m'obsède il m'irrite ; si j'étais grammairien, j'inver terais un verbe encore plus expressif pou rendre toute ma pensée. Les Parisiens m révoltent. Décidément, leurs manières d vivre ne me vont pas. Quel peuple ! qu< peuple ! Des Romains toujours prêts à en

ever des Sabines. Ils aiment beaucoup les babines, c'est-à-dire les femmes des autres.

— Vous ne les avez jamais beaucoup limés, ces pauvres Parisiens !

— Certes, non, madame ! Aimés !

— Mais on dirait que vous avez ce matin quelque nouveau motif pour les aimer encore moins.

— Monsieur n'en a aucun.

— J'ai mille et un nouveaux motifs pour es détester, répliqua Letourneurà madame lervey.

— C'est beaucoup, ajoutés à ceux que rous aviez déjà.

— Ce n'est pas assez, avec votre permision. Croiriez-vous, madame Frémont, que lepuis quinze jours on a envoyé à madame, i la veille d'un mariage ! trois témoignages, )lus impertinents les uns que les autres, l'une sympathie qui me blesse?

— Vous y revenez encore !

— J'y reviens ; je tiens à ce que madame frémont, à ce que votre sœur sache tout, ;t qu'elle soit juge entre vous et moi.

— Puisque vous y tenez tant que ;ela. . .

— Oui, madame.

— Ah ! quand je serai marié !...

— Ce sera la même chose.

— J'espère que non, madame.

L'intervention de madame Frémont devenait nécessaire.

— Excellent monsieur Letourneur, puisque vous voulez bien me constituer arbitre, que je sache ce que vous entendez par des témoignages impertinents.

— C'est trop juste.

— Je vous écoute.

— Écoutez- moi, vous aussi, madame Hervey.

— Mais je n'ai rien à apprendre, moi.

— Peut-être, madame, peut-être.

— Commencez donc.

— Clémentine, dit tout bas madame Frémont à sa sœur, écoutons, je t'en prie...

— Je commence. Premier témoignage impertinent : L'autre soir, nous étions à l'Opéra, madame et moi ; nous quittons un instant notre loge pour aller respirer au foyer. Quand nous rentrons, qu'est-ce que j'aperçois sur le fauteuil de madame?... Un

éventail magnifique, un chef-d'œuvre d'ivoire et d'or, une merveille de la Chine. Le spectacle terminé, j'emporte avec moi l'outrage et l'éventail.

Ici Letourneur eut un geste comique à force de noblesse. Il sortit de sa poche un. éventail, et alla solennellement le déposer sur un guéridon en disant :

— Voilà cet éventail ! Je ne me sépare pas de mes pièces de conviction.

Au coup d'oeil plein de défi et d'assurance qu'il adressa à la jeune veuve qu'il était sur le point d'épouser, celle-ci répondit entre deux sourires :

— Eh bien, on a supposé que devant me rendre prochainement au Brésil, pays trèschaud, un éventail... C'est une attention.

— Une attention !...

— Oui.

— Une attention !

— Quand vous redirez jusqu'à demain, sur tous les tons divers, « une attention ! » il n'y aurait rien de changé à ma manière de voir à l'égard de cet éventail.

— L'excuse, en vérité, me ravit autant

que l'attention. Je continue. Second témoignage impertinent : Trois jours après, madame ayant dit, je ne sais où, et je regrette fort de ne pas le savoir, qu'elle avait remarqué aux pieds d'une de ses amies des babouches brodées de perles et de topazes, le lendemain, madame trouvait dans son boudoir des babouches pareilles à celles qu'elle avait désirées.

Second geste non moins noble et non moins comique de Letourneur, qui dégagea de sa poche une paire de babouches qu'il mit dans les mains de madame Frémont.

Pendant qu'elle regardait attentivement les babouches et les étudiait, pour ainsi dire, tant elle les détaillait avec une curiosité soutenue, sa sœur Clémentine disait à Letourneur, sans se départir de la même ironie calme employée par elle depuis l'arrivée de celui-ci :

— Savez-vous ce que c'est, cher monsieur Letourneur, que ces babouches-là? Ces!

un cadeau de sultan.

— Madame, vous ne devez connaître d'autre sultan que moi en vous mariant.

— Parlez plus bas, ne vous enlevez pas

DIEU SEUL OUBLIE \Tl

ainsi, vous troublez le recueillement de ma sœur, que vous avez érigée en arbitre dans notre différend.

— Eh bien, je vous dirai aussi bas que vous le voudrez...

Letourneur et madame Hervey semblaient, d'un commun accord, conclure une trêve de quelques instants pour observer madame Frémont : elle examinait les babouches avec une attention de plus en plus grande et sans se préoccuper, malgré ses fonctions de juge, de ce qui se passait autour d'elle entre les parties contendantes.

Madame Frémont se disait :

— C'est singulier, ces topazes ont exactement l'éclat, la forme de celles qui composent la parure que mon mari vient de me montrer !

Et Clémentine murmurait entre ses lèvres : — Comme elle est intriguée !

— N'est-ce pas, madame, dit Letour neur, convaincu que madame Frémont n'épuisait ainsi son attention sur les babouches que dans l'intérêt de la cause soumise à son haut arbitrage ; n'est-ce pas, madame, qu'un semblable cadeau prouve évidem-

ment qu'un homme met aux pieds d'uni femme...

— Des babouches, l'interrompit plaisamment madame Hervey. Il met des babouches aux pieds d'une femme.

Il ne faudrait pas supposer que Letour neur, de ce qu'il se laissait mener délibéré ment et de si haut par madame Hervey.

fût un caractère médiocre ou une intelligence sans valeur. Il n'était ni l'un n l'autre. La remarquable aptitude dont i avait donné des preuves dans les spécula tions commerciales, puisque en cinq ans i avait gagné une fortune qu'on n'amasse pas souvent en trente ans d'exercice, quand or l'amasse ! n'était pas la seule qu'il possédai à ce degré éminent. Il avait écrit, d'aprè; l'ordre du ministre des affaires étrangères. un mémoire excessivement bien fait suj les consulats échelonnés le long des côte! de la mer du Sud, travail si estimé de notre gouvernement et des gouvernements étran gers, qu'il lui avait valu de belles récom penses. La croix du Brésil se voyait à s< boutonnière à côté de celle de la Légior d'honneur. Ainsi rien n'autorisait cà croir<

i l'infériorité intellectuelle de Letourneur ; nais il aimait madame Herve)^, il aimait, )ourrait-on dire sans rien ajouter, et cela suffirait pour expliquer sa soumission d'es- ;lave aux pieds de la sœur de madame E^rémont. L'éternelle histoire du lion amoufeux était son histoire, comme elle sera usqu'àla consommation des siècles celle de ous les hommes, même des hommes supérieurs, surtout celle des hommes supérieurs. Ensuite Letourneur se trouvait m ce moment aux prises avec des fantaisies, des excentricités de caractère auxquelles Madame Hervey ne l'avait pas îabitué, car madame Frémont disait juste: ;a sœur Clémentine se montrait sous un our inattendu et singulièrement nouveau depuis le voyage de Letourneur à roulouse. Si cette coquetterie spontanée léroutait l'amitié d'une sœur, quelle inluence désastreuse ne devait-elle pas exercer sur l'esprit d'un amoureux plein d'omïrages comme Letourneur? Il connaissait Dieu des mers mobiles et fantasques, mais il n'en avait pas rencontré une seule , ;lans ses nombreuses navigations , qui

eût jamais changé d'aspect en si peu de temps. C'était tout à coup un autre monde et d'autres parages; ils avaient conservé seulement le môme nom. Dans ces bouleversements, la raison s'exalte, se trouble, elle va jusqu'au désespoir chez les natures violentes, qui veulent, par cela même qu'elles sont violentes, que rien ne les contrarie dans la régularité de leurs passions ; mais tout en se démenant, tout en criant, tout en essayant de tout briser autour d'elles, comme fait la vapeur dans la chaudière, elles se laissent conduire où l'on veut par le bout du petit doigt, absolument comme la vapeur par le mécanicien, jusqu'au jour cependant, et on le voit parfois ce jour-là, où la force, trop comprimée, déchire, crève l'obstacle, et lance dans les airs la coquette, la machine et le mécanicien.

— Cette ressemblance est décidément étrange, elle me confond, — dit en ellemême madame Frémont en remettant, toute distraite, les babouches à Letonrneur, qui alla aussitôt les placer près de l'éventail.

— Troisième et dernière impertinence !

dit-il ensuite.

— Ah ! il y en a une troisième, repartit madame Hervey.

— Oui, madame, plus tard il en viendra sans doute d'autres. Pour le moment, il y en a trois.

— Passons donc, monsieur, à la troisième.

— Pour comble d'audace, continua Letourneur, on a adressé hier à madame, pas plus tard qu'hier, une lettre. Ah! vous ne vous attendiez pas à cette nouvelle surprise.

— Une lettre !

— Oui, madame, une lettre... Voici cette lettre.

— Vous avez osé la détourner, la décacheter !

— Oui, madame, et j'oserai détourner, décacheter toutes celles qui vous seront adressées... quand nous serons mariés.

— Je ne le crois pas, monsieur.

— J'en suis sur, madame.

Un sourire fin courut sur les lèvres de madame Hervey.

— Jenevousleconseillepas, ajouta-t-elle.

— Je me le conseillerai moi-même, madame.

— Nous verrons, monsieur.

— Ah ! cette lettre ! comment a-t-on été assez hardi pour vous l'adresser !... Mais c'est tout naturel... Parce que l'on vous a supposée assez hardie pour la recevoir.

— Mais qu'y a-t-il dans cette lettre?

— Ce qu'il y a ! ce qu'il y a !

Madame Hervey prit vivement la lettre

des mains de Letourneur; après l'avoir dépliée et déployée, elle fit un grand geste d'étonnement. Lalettre, cette terrible lettre, n'était qu'une feuille de papier blanc, elle ne contenait rien d'écrit.

— Rien, dit-elle, une feuille de papier blanc sous enveloppe.

Letourneur lui reprit la lettre.

— Et vous appelez cela rien !

Ses narines s'enflèrent après cette interrogation armée,

— Comment voulez-vous que je l'appelle ? demanda beaucoup plus calme madame Hervey.

— Faites l'innocente ! Mais il y a tout dans une ^lettre où il n'y a rien. Tout !

— Comment cela ?

— Comment cela ! vous le savez mieux que moi.

— Faites comme si je ne le savais pas, je vous en prie.

— Vous savez bien que celui qui doit envoyer une pareille lettre et que celle qui doit la recevoir se sont entendus d'avance ! Celui-ci a dit à celle-là : « Si vous recevez une lettre où il n'y arien, elle signifiera : Je serai chez vous dès que vous serez seule, attendez-moi ; ou bien : Je serai aujourd'hui, à telle heure, à l'endroit que vous savez. » Ah ! comprenez-vous maintenant ? Mais je découvrirai celui qui a joint à l'audace de vous faire ces deux cadeaux, l'audace de ne rien vous écrire.

Letourneur déposa la lettre à côté de l'éventail et des babouches.

— Permettez, dit à son tour Clémentine, ni plus ni moins émue, vous voulez dire ceux qui ont eu cette audace? Car, enfin, ces trois pièces de conviction qui m'accusent, l'éventail, les babouches et la lettre, ont dû m'ètre adressées par trois personnes différentes.

— Non, madame, non !

— Cependant. . . raisonnons.

— Non, vous dis-je, non ; ces trois objet vous ont été envoyés par une seule et niêm< personne.

— Qu'en savez-vous, s'il vous plaît ? voui demanderai -je. Pourquoi par une seul* personne ?

— Pourquoi ? pourquoi ?

— Oui. J'attends que vous nous PexpH quiez.

— Parce que chacun de ces trois objet; porte une indication commune à tous le; trois.

— Je ne comprends pas.

— Ah ! vous ne comprenez pas !

Ne se contentant pas d'indiquer les babouches, l'éventail et la lettre, Letourneui prit par la main madame Frémont et madame Hervey, et les conduisit au bord du guéridon, sur lequel les trois choses étaieni déposées.

— Approchez et sentez.

Ces deux dames se penchèrent pour complaire à Letourneur.

— Eh bien, ne reconnaissez-vous pas

que ces trois objets exhalent tous les trois le même parfum ? Un parfum étranger, lointain, de je ne sais quel pays, agréable sans doute, mais le même parfum ! Voilà, madame, ce qui me fait affirmer qu'il n'y a qu'un seul amant, puisqu'il n'y a qu'un seul parfum. Et cet amant s'est trahi; ce parfum adultère, c'est sa signature.

Ce cri sortit de la bouche de madame Hervey :

— J'aime un parfumeur! Son nom, c'est Frangipane !

— Je ne dis pas que vous aimiez un parfumeur.

— Dites-le !

— Mais, je le répète, je trouve ce triple hommage étalé devant nous d'une impertinence... que vous avez peut-être encouragée.

— N'en doutez pas !

— Vous en convenez ? Elle en convient Vous entendez, madame Frémont? Elle en convient !

— Non-seulement j'en conviens, mais je le jure.

— Ah ! vous me rendriez furieux

— C'est impossible, dit madame Hervé}7 ; c'est déjà fait.

— Voyons, intervint madame Frémont, qui avait plus observe que parlé jusqu'ici, mais qui allait dans quelques instants faire un usage assez peu prévu de ses silencieuses observations; voyons, mon futur beau- frère, vraiment vous êtes trop jaloux ; car enfin...

— On n'est jamais trop jaloux, madame.

— Vous ne Tètes pas assez, dit Clémentine.

— Ne raillez pas !

— Soyez donc un peu jaloux.

— Oui, je veux l'être. C'est bien la peine d'aimer, si l'on n'est pas jaloux. Oh! que les Turcs...

— Les Turcs?...

— Oh ! que les Turcs !... oui, les Turcs, madame.

— Eh bien, les Turcs?

— Oh ! qu'ils ont raison de ne pas laisser voir leurs femmes !

— Et raison, dit Clémentine, quand, trompés par elles, ils les font jeter dans le Bosphore, cousues dans un sac de cuir, où

Ton a eu soin de glisser des chiens, des chats et quelques serpents.

— C'est bien cruel! dit madame Frémont.

Letourneur fit cette concession royale :

— Supprimons les serpents, les chiens et les chats.

— Mais, dit Clémentine, conservons le sac de cuir.

Letourneur eut une vingtième ou trentième explosion, après cette dernière ironie qui lui traversa les côtes.

— Terminons, madame ! Je vous adore ; mais je prétends être seul à vous adorer.

— Ce n'est pas assez. Je vaux et je veux un culte plus nombreux et plus brillant.

— Ah!... Mais enfin, madame, mais enfin, pourquoi m'épousez-vous?

— Mon Dieu ! c'est bien simple. Mon premier mari n'était pas jaloux , mais pas du tout ; rien ne lui portait ombrage, mais rien : aussi notre union, quoique heureuse, fut pour moi d'un fade, d'un monotone à mourir. Ce n'est pas lui qui eût pris feu pour des babouches ridicules, un pauvre éventail chinois et une lettre quelconque ! Avec vous, cette monotonie n'est pas à

craindre; avec vous, je connaîtrai toutes les émotions, toutes les tempêtes vivifiantes de la jalousie; avec vous, du moins, je vivrai !

— Vous vivrez beaucoup , madame !

comptez-y !

— Et voilà pourquoi je vous épouse. Mais, vous, pourquoi in épousez-vous?

— Moi ?

— J'ai bien le droit de vous le demander aussi.

— Moi, je vous épouse pour avoir le plaisir, en vous emmenant avec moi au delà des mers, de me venger à loisir, en Amérique, de tous ceux qui vous ont aimée en Europe.

— Ah ! c'est ingénieux au possible.

— N'est-ce pas? Mais ne troublons pas, madame, je vous prie, la conclusion de notre débat. En ce moment il y a entre nous un homme, un rival qui vous aime.

— Il y en a plus d'un, je suppose.

— C'est possible ; mais il y en a un qui vous aime et que vous aimez plus particulièrement.

— Je l'avoue.

— Nommez-le donc !

— Ah ! c'est bien exigeant de votre part ; on n'a jamais vu au monde pareil despotisme.

— Nommez -le, sinon madame Frémont décidera si je dois persister à m'unir avec une femme qui accepte des babouches où il y a des perles et qui reçoit des lettres où il n'y a rien. Nommez cet homme!

— Il ne m'arrivera rien, après Ta voir nommé?

— Rien!

— Cet homme...

— Achevez ! achevez !

— C'est. . . c'est vous.

Dans ce cri de madame Hervey, dans cette exclamation, il n'y avait plus trace de la coquetterie féline qui avait aiguisé toutes ses paroles depuis le commencement de son entretien avec Letourneur. L'éclat velouté de son regard, le son arrêté de sa voix rappelaient en ce moment le grand charme de franchise qui avait produit, qui avait déterminé autrefois l'amour de Letourneur pour elle. Cette netteté reparue se comparerait volontiers à la note éteinte

depuis de longues années dans la poitrine du chanteur, et qui tout à coup jaillirait de nouveau de son gosier claire, juste, fraîche, sonore, admirable. Aussi Letourneur ne sut réellement plus où il en était ; il écoutait, il regardait, il adorait l'illusion, le mensonge ou la réalité qui le frappait d'éblouissement, l'inondait de joie, le pénétrait de bonheur.

— Est-ce bien vrai ? demanda- t-il avec effusion quand il eut recouvré la force de parler.

— Oui, oui, oui, lui dit trois fois madame Hervey dans le même accent de sincérité adorable.

— Pourtant ceci?... dit timidement Letourneur, craignant toujours que son bonheur ne fût qu'un mirage.

Il montrait l'éventail, les babouches et la lettre dans ce bégayement du doute, mais ceci?...

du doute qui a peur de lui-même.

— Ceci?... répéta madame Hervey,

— Pour que je croie à votre amour, ne faut-il pas que vous me disiez franchement qui vous a si mystérieusement fait ces dons

maudits, cause, objet, principe de ma jalousie?

— Vraiment, vous osez me le demander?

— Mais... il me semble.,.

— Cessez donc de vous jouer de moi.

— Comment! me jouer de vous!...

— Mais c'est vous qui me les avez envo)Tés.

— Moi ! moi !

Ici Letourneur aurait eu l'occasion de recommencer avec plein succès le long poëme de sa querelle, si, tout en croyant à la parfaite innocence de madame Hervey , il avait mis en doute la pluralité de ses adorateurs; mais ne mettant pas cette pluralité en doute (il aurait plutôt mis en doute sa propre jalousie), il se voyait forcé de faire ce raisonnement : Puisqu'elle croit que c'est moi, Letourneur, qui lui ai adressé ces divers cadeaux, pourquoi irais-je périlleusement, de gaieté de cœur, lui'inspirer l'idée que ce n'est pas moi, mais tel ou tel autre? Qu'elle le croie toujours ! grand Dieu ! qu'elle le croie toujours !

— Eh bien, oui, c'est moi qui vous les ai envoyés.

— Méchant ! que ne mériteriez-vouspas?

— Que voulez-vous? ... La passion en- i traîne à des choses...

— Tenter de me faire croire que vous avez un rival , uniquement pour le plaisir de me persécuter ! Fi ! que c'est mal ?

— Sans doute, c'est mal, mais...

— C'est abominable !

— Mon Dieu ! . . . sans doute. . . mais votre coquetterie... ma jalousie...

— A mes pieds ! et demandez-moi pardon, pour vous être ainsi amusé de ma pauvre crédulité sans défense,

— Encore une fois, croyez bien...

— A genoux ! faites le beau ! Levez- vous maintenant et préparez-vous à me rendre un service qui exige de votre part dévouement, zèle et discrétion.

— Un service! faut-il, pour vous, me rendre au Brésil à la nage ?

— Non , il s'agit sans doute du Brésil... mais allez voir M. Frémont qui vous attend, et quand vous serez sorti de chez lui, je vous dirai , cher monsieur Letourneur , ce que je désire que vous fassiez pour ma sœur et pour moi.

Après avoir couvert de caresses les deux mains de madame Hervey et être revenu plusieurs fois encore sur ses pas pour dire mille et mille choses , quand il n'avait plus rien à dire, Letourneur finit par s'en aller, l'ànie ravie des plus douces croyances en l'amour.

— Je te remercie, dit madame Fréinont à sa sœur, quand Letourneur fut parti pour aller trouver M. Frémont dans son cabinet ; je te remercie , je crois que nous pouvons compter sur lui. Que ne te devrai-je pas, ma chère Clémentine ? Tu es une bonne sœur; veux-tu que je sois aussi une bonne sœur pour toi ?

— Sans doute, je le veux ; mais d'où vient...?

— Alors , laisse-moi te dire , avec toute franchise , la pensée qui m'a péniblement préoccupée pendant l'explication que tu viens d'avoir avec M. Letourneur.

— Cette pensée....

— C'est que tu n'as plus un bien vif amour pour lui.

— Bien vif... bien vif!

— Non, n'est-ce pas?

— Non...

— J'en étais sûre.

— Pourtant ne va pas t'imaginer tout de suite...

— Enfin, tu l'aimes beaucoup moins qu'il y a deux mois avant son départ pour Toulouse, quand il est allé annoncer son mariage à sa famille. Vois comme tu viens de le railler, de le tourmenter à plaisir. Je ne savais que dire, moi; je ne me sentais pas le courage de lui donner tort.

Ce n'est pas sous la voûte indiscrète de sa bouche , mais dans ce qu'il y avait de plus voilé , de plus sourd au fond de son cœur , que madame Hervey ressembla les mystérieuses syllabes de ces mots, clairs et significatifs pour elle seule : « Ah ! si elle savait ! »

Madame Frémont reprit :

— Qu'y a-t-il , je ne dirai pas de vrai — ce serait grave — mais de vraisemblable seulement dans les reproches qu'il t'adressait à propos de ces babioles, qu'entre nous on aurait fort bien pu se dispenser de t'envoyer?

— En vérité, les hommes sont charmants dans leurs prétentions : ils ont beau venir

ard clans la vie d'une femme , ils veulent oujours avoir été attendus.

— Tu ne m'as pas comprise, Clémentine.

— Pardon , tu m'accuses d'aimer beau- ;oup moins M. Letourneur?

— Oui.

— Et tu trouves la preuve de ton accusa ion dans la jalousie que j'excite en lui?

— Oui.

— Je t'ai bien comprise : c'est comme si e t'avais répondu : Je n'ai que vingt-huit ms, et voilà cinq ans que je suis veuve.

— Voyons, cela veut dire clairement...?

— Que veuve, jeune et peut-être jolie, >n ne s'est pas gêné pendant cinq ans pour ne faire la cour, sans s'inquiéter des canlidats sérieux qui pourraient survenir. Si 'on a continué jusqu'ici à s'intéresser à noi dans le monde, à me donner, comme e dit lui-même M. Letourneur, des témoignages de sympathie, c'est que dans le .iionde on ne sait pas encore que je vais ne marier. M. Letourneur a donc grandement tort d'être jaloux; et toi, ma sœur...

— Clémentine, je te disais en commençant que tu aimais beaucoup moins M. Le-

tourneur ; depuis que tu as essayé de U justifier, j'affirme que tu ne l'aimes plu: du tout.

— Je t'assure, ma sœur...

— Tu ne l'aimes plus du tout. Je t< parlais tantôt du changement survenu dan ton caractère ; celui que je remarque dan ta manière d'être avec M. Letourneur es encore plus inconcevable.

— Je ne sais que te dire... tu vois de choses!...

— Comment se fait-il que l'homme don je t'ai vue éprise comme à un premie amour il y a deux mois ; que l'homme qui tu as préféré à M. de Saint-Vincent, ui rival aussi jeune, aussi riche que lui, ayan de plus que lui une grande naissance ; oui comment se fait-il qu'un homme que tu a accepté avec bonheur malgré l'obligatioi pour toi, en l'épousant, d'aller vivre àdeu: mille lieues de ta famille, soit devenu pou toi aujourd'hui un objet de profonde in différence? Je ne l'explique pas, je crain de le deviner ; mais ce que j'atteste, c'es qu'au moment où il t'aime le plus, et s; jalousie le prouve bien, tu as cessé di

l'aimer. Clémentine, ne l'épouse pas. En vous mariant, vous épouseriez, toi la déception, lui le regret, tous deux le malheur. Ne va pas traîner loin d'ici trente ou quarante ans de chaîne. Ne pars pas ! ne pars pas ! J'aime mieux que mon projet de fuite périsse, j'aime mieux porter jusqu'au bout mes dures souffrances, que d'être cause de toutes celles qui t'attendraient si tu te mariais avec un homme qui n'a plus ton affection.

Mon Dieu, je le vois, je t'afflige, je t'attriste, mais, va, je t'excuse; nos sentiments varient, nos goûts changent brusquement quelquefois... Tu n'as pris avec M. Letourneur aucun engagement irrévocable; tu en épouseras un autre...

— Jamais ! jamais !

— Ce démenti qui t'échappe, qui part de ton cœur, ce tremblement nerveux dans tes mains, ces larmes dans tes yeux... Me serais je trompée'?... Ou bien, comme M. Letourneur il n'y a qu'un instant, suisje la dupe d'une réaction simulée, jouée chez toi'?... Que veut dire?... Me cacherais-tu quelque chose? Que me caches-tu?

— Rien. . . rien. . . , murmura difficilement Clémentine oppressée, rien.

La confidence mutuelle des deux sœurs, montée avec effort à ce point culminant, se serait sans doute dénouée par la catastrophe de quelque aveu irrésistible, si elle n'eût été soudainement brisée par une rumeur indéfinissable qui vint à gronder entre le salon où elles étaient et le cabinet assez éloigné de M. Frémont. Des efforts de voix d'abord confus se firent bientôt plus distincts; cette voix, car il n'y en avait qu'une, sembla à ces dames celle de Letourneur.

Elles prêtèrent une plus grande attention ; elles ne se trompaient pas : c'était Letourneur se livrant entre les deux pièces aux excès d'une épouvantable colère, allant et venant â grands pas, renversant, dans ses mouvements immodérés, chaises et guéridons, ouvrant et fermant la porte du cabinet de M. Frémont. Précédé de ses apostrophes violentes et de ses exclamations, Letourneur arriva enfin au salon, dont il ouvrit la porte comme le vent a l'habitude de les ouvrir les jours d'orage.

— Oui, c'est une trahison, tonnait-il, me infâme trahison ! Elle ne restera pas mpunie !

— Qu'est-ce donc ? demanda tout effrayée uadame Frémont, la première.

— Que vous arrive-t-il? s'informait en aême temps madame Hervey avec les signes d'une même curiosité timorée.

Pour toute réponse, Letourneur e-urait la porte qu'il avait fermée sur lui et ontinuait à s'adresser au cabinet de Fréaont :

— Non, elle ne restera pas impunie , ion!

— Mais encore une fois, monsieur Leourneur, que vous arrive-t-il?

Et Letourneur, continuant à parler à la perspective au bout de laquelle était la lorte du cabinet de Frémont :

— Se jouer ainsi de la confiance d'un mi, d'un galant homme, trahir une intioité de quinze ans!

— Mais à qui en avez-vous"? Par grâce, lites-nous...

Letourneur, se tournant à demi vers malame Frémont :

150 l'homme pardoxxe

— J'étais bien ridicule, bien provincial, n'est-ce pas, madame, d'être jaloux?

— Du calme ! on s'explique, essaya d« dire madame Hervey.

— J'étais, convenez-en , madame, ur extravagant, un insensé, ajouta, sans répondre à madame Hervey, Letourneur violet de rage.

— Je vous dirai comme ma sœur Clémentine, on s'explique.

— Soyez la dernière, madame Frémont à me demander des explications, et vous la première.

— Aussi, monsieur, dit impérieusemen Clémentine qui ramassa le gant, aussi ji vous en demande une tout de suite, et y l'exige !

— Pardon, intervint madame Frémont pardon ; qu'ai-je à voir, moi, dans ce gran< emportement, pour que mon nom s'; trouve mêlé, pour que vous teniez à m'ej épargner les coups?...

— Ce que vous avez à y voir ?. . .

— Oui, monsieur, et j'attends qu'il vou plaise de m'en instruire.

— Ce que vous avez à y voir !

— Elle ou moi, dit Clémentine se plaant devant sa sœur, peu importe ! Ditesous sur-le-champ!. .

— Que voulez-vous savoir, madame ? le om du rival que vous me donnez? Le nom e votre amant? C'est bien hardi, madame, evant votre sœur!

Madame Frémont, aussi étrangement lise en cause, s'adressa à Letourneur face

face et de manière à provoquer une réonse immédiate, directe, forcée.

— Ma sœur ! un amant qu'elle aurait ! ne vous craignez de nommer devant

Prenez garde, monsieur ! Vous sortez vec colère de l'appartement de mon mari ; 'est me faire croire que l'amant de ma xur...

Au lieu de répondre à cette prise à artie, Letourneur, qui frappait à droite t à gauche en aveugle, en furieux, dit, ntrainé par le torrent de feu avec lequel

coulait dans tous les sens :

— Madame riait tantôt avec toutes ses races et toutes ses ironies de cet éventail, e ces babouches, de cette lettre, qui exha-

152 l'homme pardonne

lent le même parfum. C'était le parfum di doute. Il m'a conduit à la certitude.

— Votre langage figuré, repartit Clé mentine, serait sans doute compris ei Orient, mais ici...

— Que ne sommes-nous en Orient madame! Le Bosphore! quelle bell mer !

Se portant ensuite vers madame Fré mont qui attendait toujours sa réponse

— Je sors de l'appartement de votr mari.

— Eh bien?...

— Votre mari !... il avait à me remettr un écrin... un écrin que je destinais à êtr le cadeau de noce de madame.

— Oui, je crois savoir... il m'a dit...

— Cet écrin est au fond d'un coffn qu'il a rapporté de l'île de Ceylan. Il soi lève le couvercle : aussitôt de ce coffret s'échappe un parfum, le même parfum qu répandent ces trois objets.

Letourneur désigna une vingtième o une trentième fois ce qu'il appelait ses tro pièces de conviction, et qui avaient jou un trop grand rôle dans les événements à

DIEU SEUL OUBLIE lo.3

a journée pour qu'on eût le droit de lui eprocher d'y revenir trop souvent.

Il reprit :

— Je pousse un cri, je laisse tomber ine accusation... votre mari reste conondu. C'est donc votre mari, madame, qui i fait mystérieusement cadeau de ces ibjets à votre sœur, qui a écrit à votre œur, qui est l'amant de votre sœur ; c'est rotre mari... Mais je ne perdrai pas un emps précieux à tirer ici les conséquences rop faciles de cette coïncidence abomiîable. J'ai à m'occuper du châtiment que nérite une pareille trahison.

Sortant comme il était entré, c'est-àlire sous forme d'ouragan , Letourneur lisparut au milieu d'un dernier éclair de îolère.

Il était à peine sorti, que madame Frénont, que cette scène avait bouleversée, Malgré bien des obscurités répandues sur 3lus d'un point, alla à madame Hervey non noins agitée qu'elle, et lui dit avec toutes es fièvres du doute , de la crainte mêlées )t allumées dans le sang de l'épouse et de a sœur :

— Il se trompe, il divague, il ment, n'est-ce pas?

Madame Hervey n'eut aucune réponse.

— Sa passion, sa jalousie, lui font voir des choses qui n'ont jamais été, qui ne sont pas? poursuivit madame Frémont sans prendre haleine.

— Non, sans doute, balbutia madame Hervey.

— Chez moi, dans ma maison, ici ! Ce serait monstrueux, épouvantable.

— Oui, ce serait...

— Ce serait criminel.

— Oui, ce serait... comme tu dis... ce serait...

— Si tu ne l'as pas démenti, c'est que la surprise où il t'a jetée, continua madame Frémont, ne t'a pas permis de repousser une accusation... une accusation incrovable, impossible. Mais à moi, à moi tu peux dire maintenant... Dis-moi donc bien vite. . . Parle ! je t'écoute !

Madame Frémont se prépara à écouter ; mais Clémentine se retirant avec le même empressement que sa sœur mettait à attendre une réponse concluante, décisive,

une réponse quelconque enfin, laissa derrière elle, dans un départ qui était presque une fuite, ces paroles décousues, malheureuses :

— Je ne puis te répondre en ce moment... Le trouble... l'agitation... Plus tard... bientôt... je t'expliquerai... tu sauras... je parlerai... je te dirai... Oui, à bientôt... à bientôt!

Madame Hervey rentra effrayée dans ses appartements.

Restée seule, madame Frémont passa successivement par ces étouffantes crises que ne peuvent guère se peindre avec fidélité que ceux qui les ont traversées.

Quand la trahison dans l'amour arrive à vous, elle vous fait parfois des flatteries, la vieille diplomate ; elle ne vous écrase pas du premier coup, à moins qu'il ne reste plus rien à savoir, et ce n'était pas précisément le fait de la trahison présente. D'ordinaire la chose se produit par déchirements sourds, partiels, comme elle se produit à peu près dans la chute d'un monument.

Des appuis intérieurs se brisent sans pour cela déformer encore l'ensemble. Tantôt

iM L HOMME PARDONNE

c'est la base qui cède, tantôt c'est la voûte qui fléchit. On cherche, on examine ; on a bien entendu quelque bruit, mais on passe; tout au plus met-on l'accident sur le compte d'une erreur de l'imagination. Le bruit recommence-t-il, on s'est encore trompé ; s'il persiste, on attend, on va même jusqu'à se rassurer, par la raison qu'on s'est déjà rassuré. Temps de confiance très-court ; l'heure a sonné ; lagonie de l'oeuvre marche ; l'illusion ne sera bientôt plus possible ; la chute du monument est irrévocable, vous allez en être écrasé.

Ainsi de ces monuments de la vie qui sont faits de nos sentiments et de nos passions, au lieu d'être construits ave de la chaux et des pierres; les frémissements avant-coureurs de leur chute nous effrayent d'abord et nous laissent pourtant incrédules. On se dément aussitôt qu'on s'affirme ; on . rit même de son propre effroi, au moment où l'effroi se tient prêt à éteindre le rire sur les lèvres. Le mot impossible revient sans cesse vous bercer de sa monotonie vénéneuse ; on le respire, on le savoure, ce mot meurtrier ; mais comme ce monument

DIEU SEUL OUBLIE ioT

îont les appuis se sont brisés, votre amour j'abime sur vous et vous renverse au milieu ie ses ruines : la certitude, pierre détachée de la voûte, vous écrase enfin la poitrine. Ah! c'est bien la plus forte douleur }ue l'âme se soit créée en se créant sur la terre la joie de l'amour !

Cette angoisse de l'âme humaine qui se -ait enfin trompée, produit alors une folie particulière, étrange ; ne lui marchandons pas l'éloge, une folie horrible. Elle arrête, û\e cloue la vie sur un point, tout en décuplant les forces de l'activité du sang autour iu cœur, ce qui amène une sensation analogue à celle d'un écartèlement, et à un écartèlement qui n'aboutit jamais à une dislocation complète, supplice complexe, inextricable : vous êtes rejeté violemment hors de votre amour, et votre amour vous scelle à une seule pensée, votre amour. Il n'y a plus d'amour pour vous au dehors, et tout est amour pour vous au dedans. Que vous fait ce soleil qui descend ou qui monte? Votre amour a été trompé. Que vous fait cette joie qui passe à vos côtés? Votre amour a été trompé. Que vous fait

lo8 L HOMME PARDONNE

cette douleur des autres ou des vôtres? Votre amour a été trompé. On est stupide, on est bizarre , on est cruel ; on est autre chose qu'un homme ou qu'une femme, on est une sensation, un cri ; on n'est pas seulement malheureux , on est le malheur même, la douleur même.

— Quoi ! pas un mot pour se défendre ! commença par dire madame Frémont , laissée seule par sa sœur au milieu des abîmes et des ténèbres de la plus terrible des incertitudes. Quoi ! pas un cri jeté par son honneur blessé ! Que penser? Elle et lui ! Doublement trompée ! doublement trahie ! Mais que se passe-t-il en moi ? se demanda madame Frémont. Qu'est-ce donc que j'éprouve ? C'est de l'ivresse, c'est du vertige, c'est du feu ! Ah ! se répondit-elle, c'est la jalousie ! Je ne la connaissais pas encore !...

Et regardant désespérément la porte de l'appartement de son mari, elle dit avec une poignante expression de remords :

— Mon Dieu ! mon Dieu ! comme j'ai dû le faire souffrir ! Mais je doute encore, j'espère encore. Il est là; je veux savoir si

c'est vrai, si c'est faux. Je veux tout savoir ; je saurai tout.

Elle s'élança éperdument vers la chambre de son mari. M. Frémont parut au seuil de la porte au moment même où sa femme allait entrer chez lui. M. Frémont! Ses premières paroles furent celles-ci :

— Un jour vous m'abandonnâtes, un jour vous me laissâtes seul. Que vous avaisje fait? Ce fut une épreuve navrante dans ma vie que cette fuite, à laquelle rien ne m'avait préparé. Je ressentis l'étonnement douloureux qu'éprouverait celui qui, plein de jeunesse et de force, perdrait tout à coup la vue, l'ouïe, et serait frappé de caducité. Assis à la môme place, à la place où la douleur m'avait abattu, je vis, en vous attendant, la nuit s'écouler, finir le jour qui suivit, s'écouler encore une seconde nuit. Vous ne revîntes pas. Pour augmenter la tristesse de mon isolement, tous ces meubles que vous chérissiez, et auxquels une longue intimité finit par donner une portion de notre être, semblaient me dire : « Pourquoi donc ne rentre-t-elle pas? » Vos fleurs et vos oiseaux, que vous

aviez abandonnés aussi, moururent. Après l'étonnement, vinrent les larmes, après les larmes; les résolutions violentes. Un soir je vous suivis ; il était tard ; vous sortiez du spectacle ; vous étiez avec lui. Je dirige sur vous l'arme que je portais... Le courage me manqua ; je vous aimais encore. Mais, en rentrant chez moi, honteux de mon amour, honteux de ma lâcheté, ne pouvant plus soutenir ma vie par l'énergie d'une colère dont je venais de reconnaître l'impuissance, je sentis ma raison s'obscurcir. Je pus calculer combien il me restait encore de jours à en être maître si je ne rencontrais une personne amie à qui dire le chagrin qui me dévorait. Votre sœur revenait d'Italie...

Le premier cri de madame Frémont fut :

— Ah ! voilà !

Quelle puissance ont les mots les plus simples quand la situation les appelle!

— Votre sœur, reprit Frémont, rapportait d'Italie un chagrin récent ; nos douleurs se parlèrent ; elles s'entendirent.

Le second cri de madame Frémont fut

celui-ci, tout aussi saignant que le premier :

— C'est donc vrai ! ma sœur ! Elle ? M. Frémont continua :

— Votre sœur fut la consolation que j'attendais; votre sœur...

Une interruption de madame Frémont arrêta la phrase commencée de son mari.

— Ma sœur ! D'une autre, s'écria-t-elle, le coup serait toujours terrible, mais d'une sœur!... Ah! il dépasse la mesure des forces données à la résignation. Ma sœur! elle dont j'ai relevé deux fois la fortune compromise. Ma sœur! elle que j'ai faite, dans ma maison, aussi maîtresse que moimôme. Ma sœur! elle qui, grâce à moi, allait se marier avec un excellent homme, grâce à moi seule, car vous ne vouliez pas de ce mariage, et j'en découvre maintenant la raison. C'est elle, c'est cette même sœur qui vient traverser mon repos, détruire mon bonheur, un bonheur si miraculeusement reconquis ; oui, mon bonheur et mon repos, puisqu'elle vient me voler votre amour ! Mais cet amour retrouvé, c'était ma vie, c'était ma résurrection, le prix de mon

repentir, et elle vient furtivement m'enlever tout cela ! Je la hais, je l'abhorre, je la méprise, je la maudis...

— Arrêtez !

Le cri de M. Frémont, jeté devant l'emportement de sa femme, fut comme une barre de fer rouge posée à quelques lignes de ses lèvres.

— C'est juste! je n'ai pas le droit, ditelle, de maudire, je n'ai le droit de flétrir personne, je n'ai pas même le droit de me plaindre. Merci de me l'avoir rappelé. Poursuivez, termina-t-elle d'un ton plus calme ; mais ce calme était celui d'un embrasement qui s'écroule sur lui-même.

— Vous le voyez : comme vous, Elisabeth, j'ai été coupable ; comme vous, je viens avouer ma faute ; comme vous, demander indulgence et pardon. Nous voilà égaux maintenant; Elisabeth, voulez-vous me pardonner?

L'élan de madame Frémont, à cette proposition, dépassa l'énergie humaine; sa réponse fut électrique.

— Si je le veux ! Vous venez de le dire, nous sommes égaux maintenant. Je l'aurais

achetée de tout mon sang, oui, de tout mon sang, cette égalité clans la faute. Le fardeau de cette faute m'écrasait, me courbait jusqu'à terre ; désormais il va m'être léger ; nous serons deux à le porter.

Tout l'air répandu autour de la terre sembla sortir de sa poitrine soulagée, lorsque, après une minute de repos, elle reprit ainsi :

— Si je vmis pardonne! mais de toutes les forces de ma volonté. Mon ami, la peine que vous me faites est grande, elle est immense, je ne le cacherai pas ; mais elle laisse entière la joie, l'inexprimable joie qu'en même temps elle me cause. Oui, tu es coupable ; oui, je te condamne comme tu m'as condamnée. Mais c'est égal, si je souffre, je suis bien heureuse aussi. Si j'ai des larmes de désespoir dans les yeux, j'en ai de ravissement sur les lèvres. Mon Dieu, prolongez ce martyre, ce douloureux bonheur !

Frémont reprit :

— Mais ce n'est pas seulement le pardon que je demande.

Les yeux de madame Frémont ne furent

pas assez grands pour contenir son étonnement.

— Qu'est-ce donc? demanda- t-elle.

Frémont répondit à demi- voix, avec hésitation :

— Quelque chose de plus difficile à obtenir, de meilleur, de plus durable que le pardon.

— Mais qu'est-ce donc?

— C'est... c'est de ne plus vous souvenir de la journée d'aujourd'hui ; c'est d'oublier non-seulement l'aveu de la faute, mais d'oublier pareillement le pardon, car il rappelle trop la faute.

L'àme de madame Frémont vola de la terre au ciel dans cette exclamation qui fut sa réponse :

— Lui aussi !

— Vous me le promettez?

— Je le jure, je ne me souviendrai plus de rien ; je me briserais plutôt le front. Mais toi non plus, mon ami, tu ne te souviendras jamais ?

Les deux mains de madame Frémont tenaient étroitement, convulsivement serrées les deux mains de son mari.

— Non, sans doute, répliqua celui-ci.

Madame Fréinont, après avoir porté

i sa bouche les deux mains qu'elle tenait :

— Dis-le-moi du fond de ton âme ! juree plus près de moi encore, tout près de nés lèvres, pour que rien ne s'échappe de ;on serment.

— Je te le jure ! Et, dans sa pensée, tout épouvantée de ce qu'il venait de tenter et l'obtenir, il se dit : « Mon mensonge l'a lauvée ! »

Et madame Frémont, reprenant d'une roix charmante, pleine de notes divines, dit i l'oreille de celui qui l'écoutait :

— Maintenant que de nos deux crimes îous avons fait une sainte indulgence, un lubli éternel, recommençons, veux-tu? les eunes temps qui nous virent heureux, iends-moi ton amour comme je te rends le ûien. M. Frémont, me voulez-vous pour otre femme?

L'espèce de voile doux, mystique qui nveloppa M. Frémont et sa femme à la uite de ces paroles , fut déchiré par cette [uestion nette et brusque adressée par elle-ci :

— Et ma sœur?

— Votre sœur. . .

— Oui... Qui lui dira que je n'ignore plus rien ? Qui lui dira tout ce que j'ai souffert en apprenant... ?

— Quel autre que moi se chargerait de cette mission?

— Vous !

Sans doute...

— Et vous lui direz... ? Vous oserez lui dire...?

— Tout. Dans la voie des aveux où je suis entré, s'arrêter, c'est reculer ; reculer, c'est tout perdre.

— Quelle entrevue !

— Cette entrevue sera mon premier châtiment.

Bergerac entra et remit une lettre l M. Frémont. Celui-ci, l'ayant dépliée e ayant vu d'un coup d'œil rapide qu'elle étai deLetourneur, de Letourneur exaspéré qu voulait à tout prix un duel ; et, d'un autr< côté, remarquant que sa femme l'épiait pou savoir d'où venait cette lettre, il lui dit d'm ton naturel :

— C'est de votre sœur.

— Ah

— Précisément elle veut avoir avec moi une dernière entrevue.

Frémont dit ensuite au domestique, qui se retira aussitôt :

— Priez madame Hervey de se rendre

— Du courage, mon ami, du courage !

— Elisabeth, comptez sur celui qui m'inspire la ferme résolution de ne plus vivre que pour vous.

Le mouvement que lit madame Frémont pour sortir du salon où sa sœur allait se rendre était à peine exécuté, qu'elle revint soucieuse sur ses pas pour dire avec la plus touchante inquiétude :

— Vous ne m'avez pas dit, mon ami, commentM. Letourneur prendra la chose...

J'ai été témoin de sa colère et de son exaspération...

— Mon Dieu, vous connaissez Letourneur aussi bien que moi.

— C'est bien parce que je connais la viojlence de son caractère que je redoute l'explication que vous ne pouvez manquer

: d'avoir ensemble. Je suis dans une anxiété. . .

— Il n'y aura peut-être pas d'explication entre nous; Famour-propre lui conseillera ce qu'il a conseillé souvent à tant d'autres dans la même position malheureuse ; il se renfermera dans sa dignité blessée.

Le ton presque indifférent avec lequel cette réponse fut faite ne calma pas madame Fréniont.

— Ne dites-vous pas cela, reprit-elle, pour me tranquilliser?

— Non, je le pense; tout au plus avant de partir pour le Brésil, où vous savez qu'il doit forcément se rendre, Letourneur m'écrira-t-il une lettre dont je suis prêt à accepter toutes les violences et à excuser d'avance tous les reproches.

— Si tout doit se terminer là. , ., dit madame Frémont, sans paraître croire beaucoup à la portée de ce doute, si faiblement émis.

— Sans doute, tout doit se terminer là.

— Je craignais...

— Mais ne craignez donc pas ainsi, ma chère amie.

— Mon ami, ne me laissez rien ignorer.

— Ignorer quoi? Car enfin...

— L'incertitude est pire que tout en pareil cas.

— Quelle incertitude?... Je ne devine pas...

— Ah ! tenez, mon ami, vousfeignez trop de ne pas me comprendre pour que je m'éloigne d'ici bien rassurée.

— Je vous comprends... Mais pourquoi repousserais-je avec trop de démonstrations la pensée qui vous préoccupe outre mesure en ce moment?

— Cette pensée ne me quittera pas tant que vingt-quatre heures ne nous sépareront pas de ce qui s'est passé ce matin. Voilà pourquoi je vous priais, mon ami, de ne pas m'abandonner aux fluctuations redoutables de l'incertitude.

— Je ferai ce que vous désirez.

— Si Letourneur vous écrit... ?

— Vous le saurez immédiatement.

— S'il veut se battre avec vous?

— Vous le saurez aussi ; mais ne vous livrez pas au chagrin de prévoir... je vous en supplie... Oh! comme vous souffrez !... Vous pleurez ?... Je ne veux pas que vous partiez ainsi...

— Eh bien, non, regarde ! ... je ne pleure plus.

Madame Frémont se précipita, enfin convaincue, dans les bras de son mari, qui sut l'éloigner en lui faisant craindre de se rencontrer avec sa sœur, qui ne devait pas tarder, en effet, à descendre.

— C'est une belle victoire ! s'écria Frémont, quand sa femme eut gagné ses appartements ; mais elle nous coûtera cher. Encore, s'il n'y avait que moi pour en payer les frais! Mais Clémentine?... Son mariage rompu... Il déplia soucieusement la lettre que Letourneur venait de lui écrire et il la parcourut en la lisant par phrases brisées, détachées : « Femme sans cœur et sans loyauté, disait Letourneur, n'attendant pas même le mariage pour avilir le mariage ; n'ayant, pour faire accepter cette abomination, que l'excuse d'avoir donné la préférence au mari de sa sœur, afin que le crime ne sortît pas de la famille. Je quitterai Paris ce soir, la France dans trois jours ; mais, avant toutes choses, un devoir plus impérieux encore m'est imposé. » Je ne me trompais pas, s'interrompit Frémont, c'est

un duel. « Je serai chez vous peu d'instants après l'envoi de ce billet ; veuillez m'attendre. Letourneur. »

Ayant entendu venir sa belle- sœur Clémentine, Fréinont mit vivement la lettre de Letourneur dans sa poche.

Madame Hervey entra au salon, tout empressée, tout avide du désir de savoir.

— Eh bien? demanda-t-elle, eh bien?

— Eh bien, votre sœur sort d'ici convaincue, métamorphosée : c'est une autre femme ; elle s'en va très-émue, mais heureuse.

— Chère Elisabeth ! chère sœur ! nous avons réussi.

— Oui, nous avons réussi ; mais à quel prix pour vous, ma pauvre Clémentine !

— Il s'agit bien de moi! ne pensons qu'à elle.

— Pensons à vous aussi; car...

— Mon Dieu, je sais ce que vous voulez dire : ma sœur me méprise maintenant; elle me hait ; elle me haïra jusqu'à la fin de sa vie. Mais ne savais-je pas que cette douloureuse récompense m'attendait? Je savais cela comme je savais que je serais forcée

de me séparer d'elle, de partir, de in éloigner dès qu1 elle aurait appris la trahison dont elle rne croit coupable envers elle. Mais cette séparation, qui était immanquable, fatale, qua-t-elle en ce moment de si extraordinairement imprévu pour vous, cher Frémont, pour que vous me regardiez avec cette sollicitude alarmante? Voyons, est-ce que je ne devais pas aller au Brésil? est-ce que je ne devais pas me rendre à Rio de Janeiro en épousant M. Letourneur ? . L'ébahissement de Frémont tint de la stupéfaction.

— Vous allez au Brésil?

— Sans doute.

— Tous épouserez M. Letourneur?

— Assurément.

— Vous !

— Oui, moi, dans huit jours. Vos questions...

Les bras et les yeux de Frémont marquèrent le même ébahissement.

— Quoi ! vous vous imaginez encore que ce mariage aura lieu?

— Pourquoi n'aurait-il pas lieu?

— En vérité ! . . . vous n'avez donc pas vu

la fureur, la rage fauve de Letourneur, quand il a cru être trompé par vous, trahi par moi?

C'est avec la même confiance que madame Hervey répondit :

— Pardon, j'ai tout vu.

— Et malgré cela, vous vous figurez...

— Ah ! c'est de la démence, — qu'il reviendra sur sa résolution?

Même calme sérieux de Clémentine.

— Oui.

— Que de lui même il se persuadera de votre innocence?

— De lui-même, non ! mais je le persuaderai.

— Quelle erreur !

— Ce n'est pas une erreur, mon cher beau-frère, c'est une conviction !

— Quelle monstrueuse illusion que votre conviction !

— Il n'y a pas d'illusion là dedans ; il y a connaissance acquise, raisonnée, parfaite, d'un caractère que j'ai étudié.

— Aberration! aberration! Moi aussi, avant l'événement, je supposais que Letourneur n'avait pour vous qu'une passion de

tête, et que, notre complot une fois découvert, il se contenterait de faire quelque bruit, qu'ensuite tout s'arrangerait; car, à Li rigueur, le fantôme que nous lui avons montré passerait, aux }~eux de bien des gens, pour une simple imprudence de notre part, pour un commencement d'intrigue, et non pour une intrigue consommée.

Mais il n'en a pas été ainsi: non-seulement Letourneur a fait beaucoup de bruit, mais il renonce à votre main.

L'invincible conviction de madame Hervey répondit encore :

— Vous vous trompez.

— C'est vous, je le répète, qui vous êtes trompée sur le caractère et le degré d'attachement que vous lui avez inspiré.

— Non, mon ami, je ne me suis pas trompée, non !

— Incroyable obstination ! Voyez ! vous avez eu beau vous transformer, vous avez eu beau prendre le masque delà coquetterie, enfin de l'amener où nous voulions, c'està-dire à ne plus douter que vous vous étiez compromise avec moi, Letourneur n'a pas cessé un seul instant de vous aimer avec;

le meilleur de son cœur, avec la plus ardente sincérité.

— Je ne dis pas le contraire, et voilà précisément le moyen de persuasion que j'ai pour le ramener: il m'aime. Et songez, Frémont, que ce n'est plus avec le tonléger, moqueur, de la coquetterie que je vais me présenter devant lui, pour désarmer ses fausses opinions sur moi ; c'est avec la seule force de mon amour, amour sérieux, digne du sien. Si j'ai joué avec cet amour, si je me suis attaché ce masque de coquetterie sous lequel j'ai failli étouffer, tant il va peu à mon libre naturel, à ma franchise, vous le savez, Frémont, c'était pour rendre à ma sœur, à votre femme, le repos, le bonheur, la vie.

La pensée, immuable chez Frémont, que désormais Letourneur n'épouserait pas madame Hervey, et les bonnes paroles de celle-ci lui firent dire avec un grand sentiment de mélancolie:

— Je sais cela, moi ; Dieu le sait aussi, et il ne l'oubliera pas ; mais Letourneur l'ignore, et tout est là, ma digne belle-sœur.

Résistant à la défaillance où ces demie-

res paroles menaçaient de l'entraîner, Clémentine s'écria :

— Je serai sa femme ! Il m'est impossible d'admettre qu'un rayon de vérité ne s'échappe de tout ceci et n'aille l'éclairer.

Le scepticisme de Frémont lui inspira cette réponse :

— Très- bien ; vous comptez sur un miracle.

— Non pas absolument.

— Vous êtes fort jeune encore, mais je vous crovais plus avancée que cela dans la connaissance des choses de la vie.

— La vie ! la vie ! vous la faites trop, en lin de compte, à votre guise, à votre façon.

— Je viens de vous le dire, vous comptez sur les miracles.

— Encore une fois, je ne compte pas sur les miracles ; mais, voyez-vous, Frémont, il y a chez moi , chez toutes les femmes , un sentiment qui n'est pas l'espérance et qui est plus fort que l'espérance, qui n'est pas la raison et qui est plus fort que la raison. Cet instinct sans nom, mais divin, qui vibre dans le sang de la femme quand un amour

lovai et pur l'embrase et remporte , lui dit à voix basse : Cet homme qui détourne la tète pour ne pas te voir a le cœur plein de toi ; cet homme qui te fuit, te cherche ; cet homme qui maudit ton nom, te suppliera de partager le sien. » La raison, l'univers entier lui crient de tous les côtés : i Tu es folle, c'est impossible! * La voix qui parle en elle répond à ce cri : * Cela sera. » Frémont, je serai sa femme.

— Soit ! à une condition.

— Laquelle?

— Vous ne la devinez pas?

— Je l'avoue.

— A la condition que vous lui révélerez tout.

Madame Hervey bondit en lançant cette réponse :

— Je ne lui révélerai rien.

— Alors...

— Est-ce que, sans flétrir, sans déshonorer ma sœur, nous pouvons, vous et moi, révéler quelque chose à M. Letourneur?

— Oh! non, nous ne le pouvons pas.

— Le mettre seulement sur la voie d'un soupçon ?

— Pas davantage.

— Ah! rien que la pensée d'un pareil moyen ! . . .

— De grâce ! dites -moi sérieusement alors, mais sans exaltation, sur quoi et sur qui vous comptez pour persuader à Letourneur le contraire de ce qu'il a vu, de ce qu'il sait, de ce qui lui est démontré jusqu'au plus cruel degré d'évidence?

— Je vous l'ai dit, je compte sur moi. Epuisé de tourner plus longtemps cette

meule de contradiction, qui eût lassé le fort Samson lui-même , lui pourtant qui en tourna une si lourde chez les Philistins, Frémont, à bout de raisonnement, d'objections et d'explications, n'y tenant plus enfin, remit à madame Hervey le billet de Letourneur.

— Lisez ce qu'il pense de vous, lui ditil, ce qu'il attend de moi.

Madame Hervey ne s'attendait pas à ce dernier coup porté à sa certitude ; elle en fut étonnée, éblouie, et sa main, en prenant la lettre de Letourneur, n'eut pas la moitié de l'assurance qu'avaient eue jusqu'ici ses paroles ; cependant elle l'ouvrit et en af-

fronta la lecture : « Ah ! comme il me traite ! » s'arrêta-t-elle pour dire dès les premières lignes ; ses yeux s'emplirent de grosses larmes qui l'empêchèrent pendant quelques minutes de lire. Mais, dévorant sa douleur et ses larmes, elle dit avec une sublime tendresse : « C'est égal, ma bonne sœur, je ne me repens pas de ce que j'ai fait pour toi. » Elle n'était pas au bout de ses angoisses , elle reprit la lecture de la lettre et elle ne tarda pas à rencontrer les lignes où Letourneur exigeait de Frémont une satisfaction immédiate par les armes.

■ — Un duel avec vous! il veut du sang ! cria-t-elle, arrivée d'un seul coup au paroxysme de répouvante.

Le domestique vint dire sur ces entrefaites que M. Letourneur était dans l'antichambre et demandait à être reçu sur-lechamp par M. Frémont.

Bergerac attendait au fond du salon la réponse qu'il porterait à Letourneur.

En rendant vivement, et la tête en feu, le billet de Letourneur à Frémont, elle dit à celui-ci à demi-voix, pour n'être pas

entendue du dehors et à paroles précipitées :

— Laissez-moi seule un instant avec lui.

— Avec lui, y songez-vous?

— Oui, seule avec lui.

— - C'est impossible, mille fois impossible !

— Pourquoi ?

— Vous le demandez ! J'aurais l'air de fuir devant lui.

— Vous n'aurez pas l'air de le fuir puisqu'il ne saura pas que vous étiez avec moi.

— Je ne dis pas. . . mais non ! . . . non !

— Je vous en prie, mon ami.

— Non.

Le refus fut sec.

— Accordez-moi !...

— Non.

Le refus fut encore plus formel.

— Je suis encore sure de tout arranger ! . . .

— Etrange aveuglement! bien étrange!

— Plus sûre que jamais !

— Vous êtes impardonnable !

— Quand je vous dis...

— Mais vous allez vous trouver en pré-

sence non pas d'un homme, mais crime tempête, malheureuse femme !

— Tant mieux !

— Vous me faites peine, en vérité, pour votre raison ; une tempête, entendezvous ?

— Tant mieux ! vous dis -je, son caractère fantasque est un vaisseau que Ton ne gouverne bien qu'au milieu des éclairs et des tonnerres. Je vous en supplie!...

— Puisque vous le voulez à tout prix... Mais je suis là... à deux pas... ne dites rien qui puisse compromettre...

— Je vous le promets.

Frémont en se retirant murmura encore :

— Puisque vous le voulez. . .

Clémentine ordonna aussitôt au domestique d'introduire Letourneur.

Il n'y eut aucun temps de réflexion possible pour madame Hervey, entre la sortie de M. Frémont et l'entrée au salon de Letourneur.

Ce fut d'un ton froid et posé qu'il dit le premier :

— Ce n'est pas vous, madame, que je comptais rencontrer ici.

— On est allé prévenir M. Frémont; il va se rendre auprès de vous.

Du même ton tranquille, Letourneur dit :

— Je vous remercie, madame, je l'attendrai.

On devine si madame Hervey se trouva étonnée de ce début mesuré, qui n'avait rien du caractère de violence foudroyante prédit par Frémont. Ce mot résonnait d'un angle à l'autre de sa tête : Pas de tempête ! pas de tempête !

— En attendant M. Frémont, repritelle, voudriez-vous me dire, monsieur, si cette grande colère contre moi est un peu apaisée?

— Je n'ai pas de colère contre vous, madame.

— Ce calme, en effet, se dit madame Hervey, ce calme...

— Je n'ai, madame, que de sincères excuses à vous offrir pour des emportements que j'ai le regret non moins sincère de n'avoir pas su réprimer ; mais chacun, dans la vie, a ses minutes d'oubli...

— C'est vrai... et les meilleurs caractères... les natures les plus loyales...

Madame Hervey ne se sentait pas encore assez revenue de la surprise causée chez elle par cette placidité imprévue, pour se placer sur un terrain solide; sa parole vacillait, flottait ; tout ce qu elle rencontra de meilleur à dire fut :

— Je me félicite de vous voir si heureusement revenu à des sentiments plus modérés, à des opinions sans doute différentes de celles...

S'il y avait de l'indécision chez Clémentine, il n'y en avait pas de trace chez Letourneur.

Du même accent paisible, comme dans une conversation ordinaire, il continua ainsi :

— Mes sentiments et mes opinions sont exactement les mêmes.

— Cependant, plus calme que tantôt, vous devez condamner la témérité, la fausseté manifeste de vos jugements, l'injustice de...

Il y avait presque la fine irisation d'un demi-sourire dans la phrase qui interrompit celle qui venait d'être dite.

— Oh ! ne revenons pas, madame, je

vous prie, sur des choses fâcheuses; pas d'explications inutiles ; pas de justification à qui n'en désire, n'en demande, n'en appelle aucune.

— Ah! ne craignez rien! Ce n'est pas moi que j'ai l'intention de justifier, c'est vous.

— Ah ! c'est moi.

Le même sourire d'ironie fugitive courut sur les lèvres presque au repos de Letourneur, qui répéta :

— Ah! c'est moi. Vous êtes vraiment trop indulgente, madame. Tant de bonté de votre part...

«Je n'y suisplus! » dit entre son cœur et ses lèvres celle que tant de mansuétude bouleversait ; « je n'y suis plus ; ce ton glacial auquel je ne m'attendais pas. . . »

Il fallait pourtant que la conversation ne périt pas ainsi au début; comment la reprendre ensuite et la pousser au but, ce but qui était, chez madame Hervev (elle l'avait indiqué elle-même avec une assurance inouïe), de tout arranger?

— Eh quoi ! monsieur, dit-elle, eh quoi ! sérieusement , vous avez pensé qu'une femme

à qui vous daignez accorder quelque esprit, serait assez novice, assez mal avisée pour se laisser envoyer coup sur coup tant d'hommages compromettants sans qu'il y eût là-dessous quelque piège ?

— Un piège tendu par vous?...

— Oui, monsieur.

— A moi ?

— Oui.

— Un piège où je devais tomber

— Oui.

— Ah ! je ne le crois pas.

— S'il s'était agi, par exemple, d'irriter, d'enflammer votre jalousie ?. . .

Sans sortir du cercle de glace élevé autour de lui, Letourneur fut pris d'une espèce de gaieté cassante avant de répondre :

— Enflammer ma jalousie! Je ne pensais pas qu'elle laissât quelque chose à désirer. Mais alors, à vous en croire, madame, c'est vous qui auriez, — toujours en vue d'allumer ma jalousie, — calculé, préparé, conduit tout ce qui est arrivé?

— Tout. Voudriez-vous le nier?

— Madame, ce serait un démenti...

— Vous semblez au moins en douter.,.

— Me dé fendriez- vous jusqu'au doute?

Voulant à tout prix la guerre pour en

faire sortir à tout prix la paix, madame Hervey s'accrocha à cette légère, bien légère agression de Letourneur, dans l'espoir de mettre enfin le feu aux poudres.

— Avez-vous douté de mon amour, ditelle, quand je vous ai distingué de tous ceux qui prétendaient à ma main?

— Non, madame.

— Avez-vous douté de la sincérité de cette préférence quand j'ai accepté, moi jeune encore, moi aimée du monde au milieu duquel j'ai toujours vécu, quand j'ai accepté, moi, Parisienne de la Chausséed'Antin, de vous suivre au Brésil, un pays dont je ne connais ni la langue ni les mœurs ?

— Non, madame.

Les poudres ne prenaient pas beaucoup jusqu'ici.

— Avez-vous douté de mon désintéressement quand je vous ai fait promettre que vous donneriez, en vous mariant avec moi, la moitié de tous vos biens à vos sœurs ?

— Je ne nie aucun de ces faits.

— Alors pourquoi douteriez-vous aujourd'hui de la loyauté de nies paroles quand je vous affirme que tout ce qui a, ce matin, offusqué, troublé votre esprit, n'était qu'un jeu, qu'une plaisanterie? Convenez...

— Je conviens, madame, que ce que vous venez de me dire donne à votre conduite une explication naturelle.

Ce fut si simplement que ces paroles tombèrent des lèvres de celui qui les avait prononcées, que madame Hervey exhala dans sa poitrine ce cri muet :

« Il vient à moi ! »

— Oui, ce que vous me dites, madame, prête à votre action, toujours un peu hasardée cependant, une tournure des plus favorables, continua Letourneur.

« Il vient à moi ! se répéta avec triomphe Clémentine. Ah! un peu de tempête! Je ne vous demande, mon Dieu, rien autre chose qu'un peu de tempête ! »

— Ainsi, madame, c'était un jeu?

— Pas autre chose ; un jeu, un simple jeu.

— Une pure plaisanterie?

— Eh ! mon Dieu, oui ! une pure plaisanterie.

— Je ne l'aurais jamais supposé.

— Yous l'admettez cependant?

— Pourquoi non?...

— INe pas l'admettre ce serait mettre en question...

— Permettez-moi seulement, à propos" de question, de vous demander, madame, quel intérêt avait M. Frémont à vous servir de compère, lui homme sérieux, ne badinant jamais — je le connais — avec les choses sérieuses?

ïci l'embarras de madame Hervey fut encore plus grand qu'il n'avait jamais été.

Aussi prit-elle le ton le plus dégagé du monde pour répondre :

— Quel intérêt avait M. Frémont... ?

— Oui, madame, quel intérêt?...

— Celui de faire réussir un plan d'où devait résulter une grande satisfaction pour moi.

— Et ce plan qui était de me rendre jaloux ne pouvait réussir, il paraît, qu'à la

condition d'être conçu, poursuivi, exécuté chez M. Frémont?

a II raisonne trop, se dit madame Hervey perdant de nouveau du terrain. Il raisonne trop ! »

— Oui, dit-elle à Letourneur, il fallait à tout prix et de toute nécessité que votre jalousie éclatât chez lui, au milieu même de son intérieur.

— Ah ! ceci, madame, est incompréhensible ! car vous vous exposiez à faire éclater au même instant, — ce qui n'a pas manqué d'arriver, — la jalousie de sa femme. Vraiment, madame, vous avez beaucoup trop de finesse, beaucoup trop d'intelligence, pour essayer de me faire croire que vous n'aviez pas prévu cet inévitable risque, cet infaillible danger.

— Nous l'avions prévu.

— Ah ! ceci... est encore plus incompréhensible.

— Entièrement prévu.

— C'est inimaginable !

— Il y a plus, ce danger était notre but. On voit que madame Hervey, pour éloigner un naufrage dont elle se sentait tou-

jours menacée, imitait la conduite des marins en péril, qui lancent successivement par-dessus bord tout ce qui peut alléger le vaisseau, et qui finissent, de sacrifice en sacrifice, par jeter à l'eau les objets les plus précieux.

— Ainsi, reprit l'imperturbable Letourneur, vous aviez pour but, disiez-vous, de déchaîner la jalousie de madame Frémont?

— Nous n'en avons pas eu d'autre en tout ceci.

— Et moi alors? Et moi, qu'est-ce que je deviens, car enfin?...

— Vous?

— Sans doute ; vous me disiez tantôt, il me semble, qu'il s'agissait d'enflammer, d'irriter ma jalousie, et voilà que vous m'affirmez maintenant...

— Pouvez -vous croire, la, sérieusement, qu'il me serait jamais venu à la pensée d'exposer votre amouraux épreuves de la jalousie, pour savoir s'il était franc, dévoué, réel?

— Cependant, je le répète, vous m'avez dit vous-même...

— Est-ce que je doutais de votre amour pour l'éprouver? C'est madame Frémont,

elle seule, qu'il fallait rendre jalouse, afin que son mari, que j'ai aidé dans ce complot, sût s'il était réellement aimé d'elle.

— Oui, oh! oui, j'entrevois...

— Vous devinez maintenant?

— Il me revient!... Je crois deviner.

Frémont...

— Frémont, ajouta vivement madame Hervey pour encourager Letourneur à poursuivre, était désolé, désespéré, — qui le sait mieux que vous? — des accès de mélancolie où tombait si souvent sa femme, mélancolie qu'il attribuait, — et voilà ce que vous ne saviez pas ! — à son indifférence , à sa froideur pour lui.

— Je comprends de mieux en mieux, dit Letourneur.

« C'est fini, pensa madame Hervey, j'ai conquis sa conviction. »

Conquis était bien le mot, pauvre femme!

— Eh bien, monsieur, continua-t-elle, vous ai-je convaincu cette fois de mon innocence, du respect qu'on a eu en tout ceci pour votre honorabilité ?

Un oui de Letourneur, un oui suprême terminait tout.

— Oui et non, répondit Letourneur.

— Comment ! oui et non?

— D'une maîtresse j'accepterais aisément l'explication, qui est adroite.

— Adroite !

— Ingénieuse.

— Ingénieuse !

— Vraisemblable, si vous l'aimez mieux.

— Vraie ! s'écria madame Hervey , vraie!

— Mais d'une personne qui , dans huit jours, aurait pu être ma femme...

— Mais , monsieur , que vous faut-il de plus pour me croire ?

Toujours avec le même sang-froid et le même sourire de marbre, Letourneur répliqua :

— Beaucoup plus et beaucoup moins.

— Que vous faut-il enfin ? Parlez !

— Un mot seulement.

— Dites-le , ce mot.

— Votre parole d'honneur, madame, que vous m'avez dit la vérité.

Clémentine, relevant fièrement la tète :

— Un serment ! Il n'y a que les femmes qui mentent qui prêtent des serments.

La même bouche, implacable de tranquillité, poursuivit:

— Vous serez une exception.

— Un serment!

— Vous hésitez ?

— Je refuse.

— Parce que yous ne m'avez pas dit...

— Arrêtez ! je vous ai dit la vérité, monsieur, mais...

Letourneur, dont le sang-froid tournait au sérieux depuis quelques minutes, et le sérieux aux pensées de résolution , aux actions décisives, se dirigea vers la cheminée pour saisir le cordon de la sonnette.

— Il est temps que je voie M. Frémont, dit-il.

Madame Hervey l'arrêta •

— Je vous ai dit la vérité, mais je n'ai pas pu vous la dire tout entière.

Letourneur voulut, poursuivre son premier mouvement pour aller sonner, pour que Frémont parût enfin: mais madame Hervey se mit encore devant lui, et, cette fois, elle apporta presque une résistance matérielle.

— Mais je n'ai pas le droit de vous la dire

tout entière ! insista- t-elle de la voix, du regard, de toute sa personne. C'est un secret, oui, un secret !

— Un secret dont vous, madame, et M. Frémont avez chacun la moitié.

— Oui, oui, dont nous avons chacun la moitié.

— Je n'ai jamais prétendu le contraire. Je connais ces sortes de secrets.

Clémentine eut un rebondissement superbe de dignité, à cette blessure portée à l'endroit de sa personne outragée. Tout l'échafaudage de petites ruses et de demi-aveux disparut de fond en comble pour faire place à la femme trop longtemps cachée.

— Xe m'épousez pas, monsieur; battezvous, ne vous battez pas avec M. Frémont, mais je vous défends de suspecter un instant de plus l'honneur de celle qui vous parle.

Elle s'écarta ensuite pour permettre à Letourneur d'aller à la cheminée saisir le cordon de la sonnette.

— Passez, monsieur, le passage est libre. Letourneur passa pour aller sonner,

détermination sur laquelle peut-être madame Hervey n'avait pas tout à fait compté,

quoiqu'elle n'eût pas prémédité la sienne. Dans tous les cas, si elle eût fait fond sur la magnanimité de Letourneur, elle se serait trompée. Letourneur alla, droit comme une flèche, à son but, qui était de ne plus laisser aucun délai, aucun intervalle entre sa ferme volonté de voir M. Frémont et la présence de celui-ci. Il saisit le cordon de la sonnette.

— Eh bien, s'écria madame Hervey effrayée devant cette inflexibilité, eh bien, je vous le dirai, ce secret.

— Dites-le, madame.

Sans être vu de Letourneur ni de madameHervey, Frémont parut à ce moment au fond du salon, et se tint silencieux dans l'ombre.

— Dites- le, madame, j'attends, répéta Letourneur.

Clémentine ouvrit la bouche pour tout révéler; une main de fer se posa de nouveau sur ses lèvres. « Et l'honneur de ma sœur, si je parle ! » se dit- elle; et elle ne dit rien. Le secret rentra dans son cœur, et son cœur se referma.

— Pas en ce moment, balbutia t-elle

dans son trouble, dans sa confusion, qui la forçait une dernière fois à battre en retraite.

— Ah!., vous renoncez...

— Bientôt... croyez-moi, bientôt... je pourrai... j'aurai le droit...

— Bientôt! répéta encore ironiquement Letourneur.

— Quand vous serez de notre famille, quand votre honneur sera le nôtre, quand je serai votre femme.

L'ironie de Letourneur se trempa dans le poison.

— Ah ! oui, le lendemain de notre mariage, n'est-ce pas9 Les secrets qui sont connus le lendemain du mariage arrivent toujours vingt-quatre heures trop tard.

Poussée par l'irrésistible ressort de sa conscience, par l'élan nerveux de sa jeunesse, madame Hervey imposa, du geste, du regard et de la voix, cet ordre à celui qui avait prononcé les malheureuses paroles qu'on vient de lire ;

— Sonnez! lui ordonna-t-elle, sonnez!

Frémont s'avança. La pâleur, le bouleversement de ses traits annonçaient qu'il

avait écouté une partie de l'entretien de Letourneur et de madame Hervey. Il avait dû souffrir beaucoup de la dureté avec laquelle la sœur de sa femme avait été traitée. La part qu'il avait prise à cette scène d'humiliation, humiliation que Clémentine avait eu vingt fois les moyens de braver à l'aide d'un mot qu'elle n'avait pas dit, avait si énergiquement monté Frémont, que sa résolution semblait formelle quand il se montra.

— Ne sonnez pas, dit-il, c'est inutile, me voici. Ce secret, que madame ne vous eût pas dit au prix de sa vie, qui lui coûterait maintenant son honneur, si vous quittiez cette maison sans le connaître, je vais vous le dire.

Un mouvement exalté de madame Hervey voulut empêcher Frémont de parler.

— Non, je vous en conjure !

Letourneur s'interposa :

— Ne faites violence ni l'un ni l'autre, dit-il, à votre conscience — à quoi bon? Gardez ce secret, je ne le demande pas ; j'exige autre chose, j'exige une satisfaction qui m'est due pour l'outrage que vous

m'avez fait , vous , monsieur Frémont.

Ce beau calme, réel ou affecté, qu'avait étalé jusqu'ici Letourneur, s'évanouit en présence d'autres incidents et surtout d'un autre adversaire.

— Un combat entre nous deux ne restituerait pas à cette jeune femme, répliqua M. Frémont, l'éclat de sa réputation compromise, ternie. La confidence de ce secret vous forcera à lui rendre l'estime et le respect que vous lui refusez en ce moment. Il faut donc vous le dire.

— Comme vous voudrez, monsieur.

Avec contrainte, avec des efforts graduellement plus marqués, plus pénibles, Frémont continua ainsi, après un repos de quelques secondes ; mais quel repos ! Un repos agité, haletant, comme celui que prend le voyageur accablé de fatigues au tiers d'une ascension ardue, laborieuse, à l'angle d'un rocher, et en ayant devant les yeux l'aride perspective du chemin qui lui reste encore à gravir, aux flancs déboisés de la montagne.

— Vous n'étiez pas ici à l'époque de mon mariage, commença Frémont.

Letourneur répondit :

— J'étais au Brésil, vous le savez.

— Pendant deux ans, toutes mes lettres vous parlèrent de mon bonheur.

— Oui, je m'en souviens... je crois me souvenir...

— Puis, tout à coup, elles se turent

— Je remarquai, en effet, ce silence.

L'oppression accablante de Frémont n'échappait pas à Letourneur, attaché avec une curieuse attention aux explications qu'il écoutait, quoiqu'il n'en soupçonnât pas encore la portée.

— Une blessure profonde, reprit Frémont, avait été faite au ménage le mieux uni, le plus heureux, le meilleur que deux êtres puissent rêver.

« Des larmes ! » se dit Letourneur, qui en remarqua deux grosses roulant dans les yeux de Frémont.

— Celui, continua Frémont, qui avait outragé, détruit cette félicité pure, divine, c'était... Ah! il est des aveux, s'interrompit-il, qui déchirent le cœur, qui emportent la vie... Mourir pour mourir, j'aime autant...

Frémont changea brusquement de ton, comme il arrive aux mers du Sud de changer brusquement de couleur quand elles vont passer, sans intervalle de temps, d'un orage à l'autre :

— Je n'ai pas d'autre explication à vous donner... vos témoins sont en bas... vous avez des armes dans votre voiture.... descendons !

— Continuez.

— Je n'ai plus rien à vous dire.

— Rien? demanda Letourneur.

— Rien.

— Cependant...

— Rien, vous dis-je !

— Est-ce qu'une autre personne dans cette maison n'a pas pris, à l'événement qui va nous mettre face à face, l'épée à la main, demanda encore Letourneur, une part...

mystérieuse... qu'elle ne soupçonne même pas?

— Qui vous a dit?... s'écria Frémont, qui crut, à cette question inattendue, que Clémentine avait révélé la plus grande, la plus délicate partie du complot à Letourneur ; et, se retournant, avec la même viva-

cité soupçonneuse, du côté de madame Hervey : — Vous avez parlé ? lui dit-il ; vous avez parlé î

— Non.

— Vous avez parlé, quand moi seul ! Ah !

— Je n'ai rien dit !

— Vous avez parlé, vous dis-je, le nom de ma femme a été prononcé par vous !

Letourneur, à cette accusation portée par Frémont contre sa belle-sœur, se dit aussitôt : « C'était donc vrai !.. Sa femme!., c'est d'elle seule qu'il s'agissait. »

Un coup de lumière perça son intelligence et alla illuminer la longue nuit qui s'était épaissie au fond de son cerveau.

Frémont ajouta :

— Ce ne sont pas, monsieur, toutes ces paroles vagues, brisées, toutes ces obscurités pénibles où je vous fais marcher qui vous éclaireront, qui vous convaincront... Encore une fois, vos témoins s'impatientent... venez!

Letourneur le retint par le bras.

— Pas encore.

Frémont chercha à se dégager.

— Pourquoi?

— J'entrevois... je devine...

— Vous n'entrevoyez rien ; il est impossible non plus que vous deviniez seulement.

Le même mouvement d'impatience fait par Frémont fut arrêté par le même geste amical et réfléchi déjà fait par Letourneur, qui dit :

— Ce qui est impossible, c'est que l'expression simple, touchante, vraie, de tant de sentiments honnêtes, cache entre vous deux le projet concerté de me nuire. La vérité que vous redoutez tant l'un et l'autre de m'apprendre, la voici.

Après avoir mis dans ses mains les mains de Frémont, Letourneur dit encore :

— Frémont, tu as eu ton heure de défaillance dans ta vie, tu t'es donné, tu viens de l'avouer toi-même, le plus grave des torts envers ta femme.

« Il ne sait rien ! il ne sait rien ! » se dit Frémont.

Letourneur continua :

— Elle a pardonné, mais vous êtes-vous retrouvés ensuite tels que vous étiez avant ta faute ? Ah ! voilà ! . . . Toi, dès ce moment,

mon ami, tu as cru ne plus être aimé de ta femme, et cette pensée a été jusqu'ici pour toi un chagrin de tous les jours, de toutes les heures, un poison lent. Pour connaître enfin, et à tout prix, la vérité, pour savoir s'il n'y avait plus aucun espoir de ranimer en elle une tendresse qui n'était peut-être pas tout à fait morte, tu as voulu essayer sur elle les terribles effets delà jalousie, dût cette seconde faute, si ta femme ne t'aimait pas, ne plus te laisser de doute sur son antipathie, te perdre à jamais à ses }~eux. Ta belle-sœur a été ta courageuse complice ; moi, l'instrument dont vous vous êtes servis. Je ne vous en veux pas, puisque vous avez réussi. Oui, vous avez réussi ; j'en juge par la passion, par le feu que j'ai vu s'allumer dans les regards de ta femme, quand j'ai jeté devant elle le cri de vengeance où je vous accusais l'un et l'autre de trahison envers elle et envers moi. Elle t'aime de tout son désespoir Voilà ce que vous avez fait. Ce qui reste à faire me regarde et ne regarde que moi. Oui, c'est à moi maintenant de dire le dernier mot de tout ceci ; c'est à moi d'arranger les choses auprès de

ta femme, afin qu'elle soit pénétrée de la vérité, comme elle Test en ce moment du mensonge; afin qu'il ne reste dans son esprit ni ressentiment contre toi, ni haine pour sa sœur.

Frémont murmura :

— Que dit-il?

Et Clémentine, effravée de la même résolution :

— Ah ! mon Dieu !

Letourneur ajouta :

— Ni pour moi une impression ineffaçable de ridicule, quand elle m'aura vu revenir à madame pour solliciter de nouveau sa main.

— Oh! non, je t'en prie bien ! laisse-moi seul chargé, Letourneur, de la préparer... parce que moi seul... vois-tu... tu comprends?...

— Non, c'est à moi seul, au contraire, à aller trouver madame Frémont... Mais j'y pense ! C'est à nous deux , à madame et à moi, à nous rendre auprès d'elle. Votre main, venez !

Frémont vit entrer sa femme.

— La voici, dit-il ; et son regret fut im-

DIEU SEUL OUBLIE 20o

merise de n'avoir pas eu le temps de l'instruire du changement survenu dans les événements depuis qu'elle n'avait pas reparu au salon.

— Que vois-je! une réconciliation?...

s'écria tout éblouie madame Frémont en apercevant à son entrée sa sœur Clémentine et Letourneur se tenant cordialement par la main.

— Oui, madame, une réconciliation, et vous devez en être bien heureuse, dit Letourneur, qui ajouta : Je conviens que la surprise est un peu étrange pour vous.

Oh ! bien étrange pour madame Frémont ; elle avait laissé la guerre, le duel, les larmes ici et là, en s'éloignant, il y avait à peine une heure, et elle retrouvait, au retour, la réconciliation, la concorde, presque la joie. Cependant , elle mit d'abord de la mesure, la mesure de la concentration, dans les explications qu'elle avait le droit de demander. Après ces paroles de complaisance pour Letourneur : « J'en suis ravie, » elle dit tout bas à son mari :

— Que veut dire...?

Au comble de l'embarras, celui-ci bal-

butia à l'oreille de sa femme quelques mots qui signifiaient peut-être ,

— Je vous dirai... vous saurez tout...

Mais, avant que Frémont eût essayé de

risquer une autre réponse quelque peu plus satisfaisante, Letourneur disait déjà :

— Chère madame Frémont, cela ne pouvait guère se terminer autrement ; cela ne pouvait finir que comme finissent toutes les comédies, puisque tout ce qui s'est passé ici, — maintenant on peut vous le dire sans danger, — était une comédie.

Madame Frémont, dans un second étonnement qui cherche à tâtons, dit autant à elle-même qu'aux autres :

— Une comédie?...

Vainement Frémont, effaré, lança en dessous cet appel désespéré qui signifiait :

— Letourneur ! Letourneur ! prenez garde !

Letourneur n'entendit pas.

— Eh ! oui, reprit-il ; comédie que l'éventail chinois, que l'envoi des babouches orientales.

La surprise deyint encore plus forte et plus accusée chez celle à qui il fallait, à

tout prix cependant, taire tout ce que Letourneur répandait avec l'abondance d'un fleuve, et elle redit, dans la voie de ténèbres où elle hésitait encore :

— Une comédie?...

« Le malheureux ! le malheureux ! que fait-il ? où va-t-il? » murmurait Frémont. Voici où il allait toujours ; il continua :

— La lettre qui ne renfermait rien, Técrin, le coffret et son parfum, semblable aux autres parfums , comédie, n'est-il pas vrai, Frémont?

Maintenant, il s'adressait à Frémont !

— Oui... mon ami... oui..., bégaya celui-ci.

La pauvre madame Frémont marchait d'un pas si rapide maintenant à une effroyable conviction, qu'elle fut saisie d'un frisson nerveux, qui la paralysa, lorsqu'elle essaya de répéter de nouveau machinalement :

— Une comédie !

La lumière se faisait en elle.

— Enfin, poursuivit l'impitoyable Letourneur tout à fait incapable de saisir, dans l'agitation fébrile de ses idées et le

bruit de ses propres paroles, le plus significatif des avertissements muets exprimés par Frémont, par madame Hervey ; enfin, madame, l'amour, l'intrigue, tout ce que vous voudrez de votre mari avec votre sœur, comédie, toujours comédie ! demandez à madame.

C'est maintenant madame Hervey qu'il prenait pour garantie de sa redoutable véracité !

— Mais sans doute... incontestablement..., murmura celle-ci non moins désolée, non moins effarée que son beau-frère, et tous deux, en ce moment, se regardaient comme deux naufragés accrochés désespérément au même vaisseau qui sombre à pic au fond de la mer.

Souriant d'un sourire crispé aux paroles qui se disaient autour d'elle et dont elle commençait à débrouiller de plus en plus l'ambiguïté, madame Frémont entraîna, par l'effet d'une contagion nerveuse, d'une influence magnétique, son mari et sa sœur à rire avec elle. Cette gaieté fausse, forcée, sèche, forma un trio sinistre à entendre autour du solo de gaieté, de gaieté franche,

par exemple, qu'exécutait tout seul Letourneur.

— Et cette comédie, continua imperturbablement Letourneur, voilà, chère madame Frémont, les acteurs qui l'ont conçue et jouée.

Il désignait, en se roulant de folle joie dans un fauteuil, Frémont et madame Hervey.

— Oui, c'est monsieur et madame. Ils jouent bien, ma foi! très-bien! Employer tous les moyens imaginables pour rendre quelqu'un jaloux, voilà le sujet et le but de cette comédie. Ce quelqu'un, c'était vous, chère madame Frémont, et moi.

Au bout de quelques minutes d'agonie pendant lesquelles madame Frémont avait tenu la tète baissée, elle dit en la relevant peu à peu :

— Une comédie ! elle regarda Frémont ; une comédie ! elle regarda sa sœur. — Qui peindra ces deux regards? — Employer tous les moyens imaginables pour rendre quelqu'un jaloux. Oui, je comprends!

Cette poignante et tragique mimique alla éveiller enfin l'attention de Letourneur,

210 l'homme pardonne

qui eut tout à fait l'air à demi idiot de l'homme qui sort d'un rêve à la suite d'une longue orgie. Il regarda plusieurs fois à droite, à gauche, cherchant à deviner, s'interrogeant du regard, interrogeant les autres, revenant par la pensée sur ce qui avait été dit, mais tout cela, au fond, sans grand profit pour lui.

— Qu'y a-t-il? demandaient ses yeux faisant la ronde autour du salon.

II était trop tard pour lui répondre.

— Je comprends, redit madame Frémont, il y avait ici une femme trop occupée de la grandeur de son repentir ; d'une âme trop élevée pour admettre facilement le miracle de l'oubli après la vulgarité du pardon. Son inquiétude importunait, fatiguait ceux qui étaient autour d'elle. On murmurait peut-être qu'elle était absurde, ridicule, qu'elle était folle. Pour en finir avec une conscience si exigeante, que faiton ? On imagine de créer une faute à l'image de la sienne ; on jouera cruellement avec sa crédultié, avec sa jalousie, avec son pardon ; puis on lui dira : « Voyons, arrangeons-nous ; ne vous souvenez plus de rien,

on ne se souviendra plus de rien ; quitte à quitte, oubli pour oubli. » C'est adroit; c'est sacrilège ! La douleur est une religion ; il ne faut pas jouer avec la religion de la douleur.

Les sanglots montaient de la poitrine aux lèvres.

— Elisabeth ! Elisabeth ! s'écria Fréniont, Elisabeth !

— Taisez -vous! lui dit madame Frémont, taisez-vous ! Tous n'êtes pas coupable. Mais je m'égare... Pourquoi me révolter? Pourquoi me plaindre? Je dois me réjouir, au contraire; le crime n'est pas entré dans ma maison... Mon mari, ma sœur ont le droit de me regarder sans rougir. C'était un crime pour rire, une comédie, comme dit M. Letourneur. Eh bien, je me réjouis... Cette pâleur, c'est une pâleur pour rire. Je suis heureuse. C'est

là ce que vous vouliez? Heureuse de

quoi ? De ce que rien n'est changé à ma position? De ce qu'il va ici aujourd'hui, comme hier, une femme à qui son mari a pardonné? Le pardon ! toujours le pardon î Mais qui donc ne pardonne pas? Oubliez

donc ! Ah ! ceci est plus difficile !... C'est impossible, parce que... parce que le ciel se serait privé là-haut de la plus belle récompense qu'il ait à offrir à ceux qui l'ont outragé. Aux hommes il a laissé le droit de faire grâce ; il a gardé pour lui seul le privilège sublime d'oublier. Dieu seul oublie !

Madame Frémont baissa la voix jusqu'à terre, comme si elle eût eu seule à s'entendre parler.

— Alors résignons-nous et disons-nous que l'action de mon mari et de ma sœur, qu'une imprudence seule m'a révélée, aurait pu ne jamais arriver à ma connaissance, et elle et lui restaient éternellement flétris à mes yeux.

Un long recueillement suivit ces dernières et lentes paroles de madame Frémont. Elle s'approcha ensuite de son mari et de sa sœur, les attira étroitement près d'elle, et elle leur dit avec une tendresse profonde, sortie de toutes ses douleurs :

— Vous avez fait cela pour moi ! Quoi ! vous vous êtes exposés à passer l'un et l'autre pour odieux, pour criminels, afin de

me faire trouver en vous des égaux en faute et en repentir !

Elle serra encore plus étroitement contre elle sa sœur, dont les larmes coulaient avec les siennes.

— Clémentine, tu es une digne femme, une digne sœur, une âme rare, divine!

Et, regardant Frémont qui la soutenait heureuse et défaillante dans ses bras :

— Vous, mon ami, lui dit-elle, vous deviez me l'apprendre, il y a quelque chose de plus fort, de plus sûr, de meilleur que l'oubli après le pardon.

S'enlaçant ensuite autour du cou de son mari dans une frénétique convulsion de bonheur, elle lui dit en Tembrassant longuement et saintement sur la bouche :

— Oui, il y a quelque chose de meilleur que l'oubli... l'amour .

Pendant cette minute d'extase, Letourneur disait à demi-voix à Clémentine :

— Vous savez, vous ne me direz rien le lendemain de notre mariage.

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