‹ Une soirée dans le silence et le vent de la mortChapitre 1 sur 1 · UNE · texte numérisé non relu

UNE

ET

Le centre secret des plaisirs, tous mêlés de romanesque, que nous trouvons sur les lagunes, c'est que tant de beautés qui s'en vont vers la mort nous excitent à jouir de la vie.

Le génie commercial de Venise, son gouvernement despotique et républicain, la grâce orientale de son gothique, ses inventions décoratives, voilà les solides pilotis de sa gloire : nulle de ces merveilles pourtant ne suffirait à fournir cette qualité de volupté mélancolique qui est proprement vénitienne. La puissance de cette ville sur les rêveurs, c'est que dans ses canaux livides, des murailles byzantines, sarrasines, lombardes, gothiques, romanes, renaissance, voire rococo, toutes trem-

(i) Fragment d'un livre abandonné sur La mort de Venise.

pées de mousse, atteignent, sous l'action du soleil, de la pluie et de l'orage, le tournant équivoque où, plus abondantes de grâce artistique, elles commencent leur décomposition. Il en va ainsi des roses et des fleurs du magnolia, qui n'offrent jamais d'odeur plus enivrante, ni de coloration plus forte qu'à l'instant où la mort y projette ses secrètes fusées et nous propose ses vertiges.

A quelques heures de gondole, on peut visiter la brèche où le silence et le vent de la mort, déjà installés, prophétisent comment finira la civilisation vénitienne. Dans Saint-Michel, Murano, Mazzorbo, Burano, Torcello et Saint- Francois-du-Désert, îlots épars sur cet horizon désolé, les hommes de jadis essayèrent plusieurs Yenises avant de réussir celle que nous aimons, et le chef-d'œuvre se défera comme aujourd'hui les maquettes où ils le cherchèrent.

La première étape de ce pèlerinage, c'est, après vingt minutes sur cette lagune septentrionale où l'atmosphère, tout accablée déjà, attriste nos sens, Saint-Michel, l'île de la Mort. Ce cimetière de Venise est clos par un grand mur rouge, et présente une cathédrale de marbre blanc, avec une maison basse, rouge elle aussi, dont les fenêtres ouvrent sur les eaux vertes et

plates à l'infini de cette mer captive. Chateaubriand remarqua ces fenêtres, en i83 1 , quand il se rendait de Venise à Goritz auprès de Charles X. Il avait la gloire qui, sans le pouvoir, n'est que la fumée du rôti qu'un autre mange. Chassé jadis du ministère par ses coreligionnaires, il leur avait dit : « Je vous montrerai que je ne suis pas de ces hommes qu'on peut offenser sans danger. » Et maintenant, sa vengeance, il la tenait; il allait s'incliner respectueusement devant le vieux déchu : « Sire, n'avais-je pas raison ? » Plaisir d'orgueil, satisfaction arrière et qui ne rétablit rien. Il souhaita une de ces cellules. Le brisement de la mer sur des pierres délitées, qui protègent un charnier, lui aurait donné un rythme large pour ses phrases et pour le psaume monotone de ses dégoûts.

Bœcklin a peint une « Ile de la Mort » fameuse en Allemagne. Il put prendre à San-Michele son point de départ. Mais sa toile cherche le tragique par de longs peupliers lombards, par des cyprès, de lourdes dalles, par le silence et des eaux noires ; la joie des gondoliers y manque qui conduisent ici les cadavres et qui, couchés dans leur barque mouvante, à la rive du cimetière, plaisantent en caressant un fiasque. Pour nous désespérer sur notre dernière demeure, il ne faut pas l'environner d'une

horreur générale; c'est nous flatter, c'est un mensonge; faites-moi voir plutôt l'indifférence : seules pleurent deux ou trois personnes impuissantes et bientôt elles-mêmes balayées, pour qu'il en soit de nous et de notre petit clan exactement comme si nous n'avions pas existé (a).-

Franchissons ce digne seuil de notre voyage, cherchons plus avant des images plus funèbres et plus rares. Notre gondole oblique de San- Michele vers sa voisine, Murano. Tous les étrangers y visitent les verreries, et les poètes commémorent les délices de ses jardins, fameux

(a)Slurcl a vu ces gondoliers de la mort....

« Guidé par cette sorte d'appétence morale qui incite les âmes, comme vers des greniers, vers les spectacles et vers les êtres où elles trouveront leur nourriture propre, Sturel s'orientait toujours vers ceux qui ont le sens le plus intense de la vie et qui l'exaspèrent à la sonnerie des cloches pour les morts. Dans la société la plus grossière, sa sensibilité trouvait à s'ébranler. Au croisé d'un enterrement sur le grand canal, un gondolier l'émeut qui pose sa rame et dit : « C'est un pauvre qu'on enterre ; s'il était riche, cela coûterait au moins trois cents francs : il ne dépensera que quinze francs. Il a de la musique, pourtant, et ses amis avec des chandelles, car il est très connu. Arrêtons-nous un peu, parce que, moi, j'aime à entendre la musique. Les voilà qui partent par un petit canal vers San-Michele. Adieu ! Il a fini avec les sottes gens... A droite, vous avez le palais de la reine de Chypre, qui appartient maintenant au Mont-de- Piété. Ici le palais du comte de Chambord, racheté par le baron Franchetti, dont la femme est Rothschild. » (L'Appel au Soldat, chapitre I.)

au xve siècle dans toute l'Europe. Mais à travers ces ruelles et ces canaux sombres, ce qui subsiste de quatre ou cinq siècles d'art est trop contrarié dans sa décomposition pour qu'eux-mêmes, les amants du romanesque, du douloureux et de l'extrême automne, puissent y séjourner.

C'est bien que les puissants et délicats palais sarrasins, lombards, gothiques, reçoivent sur leurs perrons branlants l'eau que chasse notre barque en glissant; c'est bien qu'aux deux rives leur façade perpétue la galerie du rez-de-chaussée, la loge du premier étage, les gracieuses fenêtres en guipure de pierre et les marbres de couleur; mais pourquoi des planches, des briques, pourquoi de grossiers matériaux apportés par la misère sordide étançonnent-ils des œuvres de luxe qui se refusaient à persévérer dans la vie ? Ces logis, abandonnés par l'intelligente aristocratie de marchands qui les édifia, n'épuiseront pas noblement leur destin. Dégradés par leur appropriation industrielle, ils deviennent d'ignobles masures, quand ils pouvaient être un pathétique mémorial.

La mort qui les couvre de ses sanies ne leur apporte ni le repos ni l'anonymat. Notre guide nous désigne des cloaques : « Ici furent les chambres consacrées à la musique, à la poésie,

à l'amour, par de jeunes patriciennes et par des artistes. » Une telle exploitation de l'agonie passe en déplaisir le cimetière de San-Michele. Puisse-t-il mentir, ce miroir présenté à Venise ! Allons chercher plus loin des précédents qui promettent à la beauté qu'elle mourra intacte. Sur l'extrême lagune flottent, dit-on, des îlots où les plus précieux objets s'abîment sans mélange aux liquéfactions de la mort.

Notre gondole balancée longeait et tournait le mur qui ferme Murano. Sur ces eaux peu profondes et pâles, qui présentent parfois les couleurs excessives des fleurs d'automne, nous suivions un chenal entre des piquets, tandis qu'affleurait ça et là un limon mal dissous. Une voile, violemment colorée d'ocre, coupait seule devant nous le frémissement brillant de l'air et la solitude de la plaine. Ces vastes espaces liquides, qui vers le septentrion bordent la ville des doges, sont aussi tristes que la campagne de Rome : l'artiste et le philosophe aiment à peser cette désolation presque palpable et lourde comme la vraie beauté.

Mazzorbo, Burano, au loin émergèrent pareilles à des nymphéas flottants. Mazzorbo eut jadis des couvents de Bénédictines. Nobles viviers pour le plaisir ! Le doge André Contarini, au xvi° siècle, se faisait un mérite d'avoir ré-

sisté aux séductions des religieuses. Ces belles complaisantes, sans doute grasses comme des cailles, ont depuis longtemps augmenté de leur chair pécheresse la maigre terre végétale de niot. Elles revivent dans les grenades, les figues et le lierre vigoureux qui composent une parure classique à des ruines informes. Comme on aime ces fruits, parmi ces décombres et cette misère, de n'avoir pas désespéré ! Ils ont de la rosée le matin, et le soir des couleurs éclatantes, des parfums plus forts que la fièvre. Sur une chaussée marécageuse et déserte, ces bouquets espacés d'allègre végétation semblent l'effort de quelque magie. Les beaux bras des nonnes impénitentes se tendent encore du rivage sur la mer dans ces longs acacias.

Un pont de bois réunit Mazzorbo à Burano. Ce second îlot rappelle Martigues, en Provence, que Charles Maurras m'a fait aimer, mais qui ne montre pourtant ni ces tons roses, ni cette indigence.

Sur le seuil des maisons basses, le long du canal ou dans une rue pauvre, on voit les dentellières faire leur point fameux, non pas avec le fuseau, mais avec l'aiguille à coudre. Ces belles filles affamées se détruisent la vue pour créer des parures fragiles, dont c'est juste de dire qu'elles coûtent les yeux de la tête. Les hommes sont pêcheurs, mais l'Adriatique s'ap-

pauvrit de poissons en même temps que la vente devient moins rémunératrice. Misère nécessite saleté ; ces pauvres gens pourrissent leur sol que pourrit aussi la lagune.

Dans ce nid de boue, j'ai souhaité que la désolation s'aggravât d'un degré, afin que l'humanité disparût d'un site où elle ne peut plus se nourrir. La mort ne rabattrait rien d'un spectacle dont elle fait la magnificence.

Quand notre gondole, après avoir balancé un quart d'heure dans cet éternel silence, toucha la boue du rivage, nous suivîmes un, sentier, le long du canal de dessèchement, entre deux haies de raisins, de grenades etde figues mêlés, pour atteindre l'unique place de Torcello, où l'on trouve la cathédrale de Santa-Maria, l'église de Santa-Fosca et le Baptistère.

La cathédrale est une basilique, c'est-à-dire la sorte d'église qui se rattache aux basiliques païennes. Le Baptistère, construction octogonale, et le petit temple de Santa-Fosca appartiennent au noble système byzantin, qui ne donne pas de perspective longitudinale, mais a pour élément essentiel la coupole centrale. Les personnes qui ont le goût des monuments se rendront tout de suite compte que cette petite place est extrêmement intéressante, soit que nous y trouvions des beautés suivant notre goût, soit que

-laces styles vénérables nous invitent à rêver sur l'histoire. Les joyaux de Toreello ne cèdent à rien de Venise et sont figés dans une mort aussi forte que Ravenne.

Un vent tragique soufflait sur ces trois sépulcres, qu'une femme aux longs voiles vint rapidement nous ouvrir. Il semblait qu'elle fût pressée de retourner chez elle veiller un cadavre. Quand nous pénétrâmes à Santa-Maria, une moisissure d'eau et de siècles arrêta notre respiration : le bruit de la lourde porte qui retombait en s'opposant à l'air et au soleil nous parut le glissement d'une dalle sur un in-pace. Que ne puis-je lire les mosaïques qui tapissent la cathédrale! J'y trouverais tout un système dogmatique et poétique; j'entendrais la voix mystérieuse de l'an mil, car, autant qu'il décore, cet art explique : il est une écriture figurative. Je ne sais pas déchiffrer ces magnifiques rébus, et quand je comprendrais leurs lettres, leur esprit me deviendrait-il intelligible? Pourtant j'appréciai dix-sept têtes de morts enfilées par les yeux, auxquelles faisaient pendant dix-sept têtes vivantes avec des boucles d'oreille. Élégante variation sur nos frivolités et le néant! Cette double brochette nous convainc mieux que les danses qui bouffonnent aux murs du cimetière de Bâle.

La pureté, la jeunesse, la grâce de ces trois

monuments oubliés clans cet éternel novembre font cette boue malsaine de Torcello voisine, clans mon amitié, de la prairie pisane où le Dôme, le Baptistère, la Tour penchée et le Campo- Santo maintiennent un printemps plus doux que l'avril sicilien. Sous deux climats moraux différents, Pise et Torcello sont également excitateurs de l'âme. La prairie pisane et son trèfle architectural à quatre feuilles s'enorgueillissent d'une féconde invention artistique : l'esprit renaissant y soumit la matière à des lois nouvelles ; Torcello se borne à utiliser les fragments antiques suivant un système traditionnel ; mais l'homme reçoit ses motifs d'action et des tombes et des berceaux.

La vénérable basilique, le Baptistère et Santa- Fosca furent construits avec les ruines d'Altina, édifiée, elle-même, par les fugitifs d'Aquilée, alors qu'Attila venait d'anéantir leur puissante patrie ; et cette succession de désastres, qui tient dans un bref espace de siècles, donne à l'imagination une vaste perspective. J'aurais aimé à m'y attarder, mais comment passer plusieurs jours sur ce sol malade, que corrompt une fièvre apportée et par l'air et par l'eau, cependant que lui-même s'empoisonne de ses émanations ?

De cette terre pourrie, des enfants avaient surgi, augmentaient à toute minute. On n'ima-

ginepas de pauvres plus sympathiques et plus abandonnés par la société humaine. MM. Molmenti et Mantovani, historiens véridiques, virent ici une femme manger une tranche de polenta avec une galette de terre pressée en guise de pain. Le jeune troupeau de ces condamnés à la faim et à la fièvre me poursuivait en m'ofFrant des trèfles à quatre feuilles. Enchantés de ma crédulité, ils ravagèrent les ruines, et, ma gondole déjà loin, ces infortunés marchands de bonheur me tendaient encore des talismans à pleines poignées.

Au quitter de Torcello et revenant vers Venise, nous côtoyons des espaces où la pourriture s'est faite liquéfaction. Le gondolier nous désigne remplacement où fut l'Isola délie Donne, « l'île des Dames ». Insalubre et battue des courants marins, cette île, qu'ornaient de nombreuses églises, devint un nid de serpents et de voleurs; en i665, on y transporta les ossements exhumés des églises trop pleines. Confus amas dont l'industrie moderne se sert impudemment pour raffiner ses sucres. On affirme que les restes du fameux doge romantique, Marino Faliero, échouèrent ici pour cet usage. Les poètes, dégoûtés par cette utilité industrielle, vont jeter par-dessus bord un héros qui pourtant leur a rendu bien des ser-

vices. Finir dans la mélasse et dans les poèmes d'opéra, c'est trop de platitude. Il vaudrait mieux dans un charnier infâme rassasier les chiens de Jézabel.

Je me penchais vainement sur la lagune polie et homogène pour distinguer Anania, îlot qu'elle a submergé. Les plongeurs visitent, sous ces eaux mortes, des maisons englouties avec leurs richesses architecturales. Tandis que j'essayais dans le silence d'entrevoir ce passé, les minces sons d'une musique qui faisait danser, en l'honneur de Sainte-Marie du Rosaire, dans une salle basse de Burano, traversèrent ces vastes espaces éblouissants. Le désert donnait cette fête suave sans spectateurs, mais un peuple entier se fût retenu de respirer pour n'en pas ternir la délicatesse.

La journée s'avançait quand nous touchâmes à Saint-Francois-dans-le-Désert et aux parties les plus sublimes de désolation. L'heure tardive collaborait avec le paysage. C'est dans cet îlot que saint François d'Assise, au retour d'Egypte, débarqua. Il voulut prier; les oiseaux tapageaient ; il leur dit la parole fameuse : « Petits oiseaux, mes frères, cessez de chanter, sans quoi je ne pourrais louer Dieu. » En Ombrie c'eût été une gentillesse , mais dans ce décor tragique cette parole a tout dévasté.

Quand il eut fait oraison, le saint fut coupable de ne pas ranimer le ramage des oiseaux.

« Le soleil d'Assise, dit le Dante, épousa une femme à qui, comme à la mort, personne n'ouvre la porte du plaisir. » Quels sont ces amants que désignent ces paroles mystérieuses? François et la pauvreté. Voilà un beau décor pour ce mariage mystique. Un chien aboyait derrière les hauts murs du couvent des Franciscains qui ne laisse libre sur cet îlot qu'une étroite bande de désert.

Nul sujet de rêverie ici que la préparation à la mort. Des lieux d'un tel caractère provoquent chez tous les hommes, moines catholiques ou passants sceptiques, quelques doctrines qu'ils professent, un ébranlement de même ordre. Les solitaires chrétiens appelaient vivre pour l'éternité ce que nous appelons s'observer, comprendre le néant de la vie. Plongés dans un même milieu, nous élaborons, tous, des raisonnements et des images analogues. De plus en plus dégoûté des individus, je penche à croire que nous sommes des automates. Nos élans les plus lyriques, nos pensées les plus délicates sont d'un ordre tout à fait grossier et général. Enchaînés les uns aux autres, soumis aux mêmes réflexes, nous repassons dans les pas et dans les pensées de nos prédécesseurs.

Je fus averti qu'un tel jour approchait de son terme par les torrents de sang qui se mêlèrent à la lagune. Le soleil, en la quittant, ne voulaitil laisser derrière lui qu'une belle assassinée? De monstrueuses araignées travaillaient à relier de leurs fils les chétifs arbustes de la rive. Les crabes se hissaient hors de l'eau. C'était l'heure de la plus active fermentation, et pour gagner Venise j'avais encore un long temps de gondole.

L'eau qui entoure San-Francesco est plus morte que sur aucun point de cette mer esclave. Nous serpentions dans un chenal étroit, à travers des terres demi-noyées et faites d'herbes pourries, d'où se levaient de grands oiseaux. Tout auprès de nous, les perches dressées pour avertir les bateliers semblaient des tracés posés sur un tableau sublime pour guider d'inhabiles copistes. Là-bas, sur notre droite, Venise, au ras de la mer, s'étendait et devait faire une barre plus importante à mesure que le soleil s'anéantissait. Des colorations fantastiques se succédèrent qui eussent forcé à s'émouvoir l'âme la plus indigente. C'étaient tantôt des gammes sombres et ces verts profonds qui sont propres aux ruelles mystérieuses de Venise ; tantôt ces jaunes, ces orangés, ces bleus avec lesquels jouent les décorateurs japonais. Tandis qu'à l'Occident

le ciel se liquéfiait dans une mer ardente, sur nos tètes des nuages enivrants de magnificence renouvelaient perpétuellement leurs formes, et la lumière crépusculaire les pénétrait, les saturait de ses feux innombrables. Leurs couleurs tendres et déchirantes de lyrisme se réfléchissaient dans la lagune, de façon que nous glissions sur les cieux. Ils nous couvraient, ils nous portaient, ils nous enveloppaient d'une splendeur totale, et, si je puis dire, palpable. Vaincus par ces grandes magies, nous avions perdu toute notion du réel, quand des taches graves apparurent, grandirent sur l'eau, puis nous prirent dans leur ombre. C'étaient les monuments des doges.

Nous rentrâmes dans la ville avec un sentiment de stupeur et de regret, avec la courbature générale que dut avoir Lazare à sa résurrection. Au sortir des sépulcres de Burano, de Torcello et de Mazzorbo, nous venions d'être ravis, la fièvre aidant, jusqu'aux fulgurations que les croyants placent après la mort.

Au reste, il est impossible de rapporter l'agonie du soleil sur la lagune vénitienne. Après s'être prodigué jusqu'à nous contraindre à sortir de notre personnalité, il nous touche le front d'un dernier rayon pour nous dire : « Et maintenant, oublie; il ne faut pas que ces choses soient révélées. » C'est qu'alors nous atteignons

aux points extrêmes de la sensibilité, quand le rare s'élargit et se défait dans l'universel, et que notre imagination, à poursuivre le but sans trêve reculé de nos désirs, s'abîme dans une lassitude ineffable. La nuit qui succède à ces aspects extraordinaires envahit aussi notre cerveau, et leur conjuration ne nous laisse que des souvenirs vacillants.

Je suis allé respirer un myrte du désert : comment prouver son parfum, do rit la poésie provient de ce qu'il se dissipe stérilement et retombe aux miasmes d'un rivage décrié !

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