POUR I. A UT II E PAS DE DENOUEMEN
pèchent. Elle le regardait à cette lueur rougeàtre... La pitié ne respirsfit pas en elle, à l'aspect de son ancien amant malheureux, mais l'attention froide, profonde, inflexible. Elle étudiait le visage altéré de Ryno, comme le chirurgien étudie les dernières crispations des fibres, avant qu'elles cessent de tressaillir.
On le sait, elle avait sa conviction exaltée que l'amour de Marigny pour Hermangarde n'aurait qu'un temps, et elle se demandait si ces douleurs en étaient, alors, les dernières phase.-".
— « Tu l'aimes donc toujours, puisque tu souffres ainsi? — lui dit-elle de sa voix basse et étendue.
— Je ne l'ai jamais plus aimée ! — dit Ryno, avec une mélancolie passionnée. — Ni sa froideur, ni le sentiment de mes torts, ni l'ivresse puisée sur ton sein, Vellini, ni cette intimité de dix ans, refaite par nous en secret, sur cette côte perdue, et qui devrait être, n'est-ce pas? une diversion puissante à cet amour que je sens pour elle, n'ont pu l'affaiblir dans mon cœur. Je l'aime autant que si elle était la jeune fille d'il y a quinze mois! Qiie dis-je? je l'aime davantage. Ce que j'éprouve auprès de toi, Vellini, ne ressemble en rien à ce que je sens près d'elle. Vous n'êtes rivales que de nom. Toi, tu es un de ces êtres qu'on ne sait com-
ment nommer, un inexplicable pouvoir fait avec les débris d'un amour détruit, qui, à certains jours, se mettent à reflamber comme des laves mal éteintes. Mais elle, Vellini, c'est l'amour jnême, avec ses voluptés et ses souffrances. Le bonheur qu'elle m'a donné, j'en ai soif toujours. Je n'en ai pas perdu le goût, même sur tes lèvres rouges, quand je les ai retouchées des miennes, ô mon brasier! Tu ne m'as rien fait oublier d'elle. Le sentiment de son amour blessé m'interdit le bonheur dans ses bras, mais cette fierté la rend plus noble à mes yeux, comme elle la rend plus belle. Elle augmente tous les désirs de mon amour. Vivre près d'elle, comme j'y vis maintenant, dans tous les détails de la vie domestique, et ne pas oser lui montrer, à cette femme qui est à moi pourtant, qui est ma femme aux yeux de Dieu et des hommes» au nom de tout ce qu'il y a tie plus sacré dans les sentiments et dans les lois; ne pas oser lui montrer ce qu'elle est pour moi, rester avec le poids de mon âme, lié de respect à ses pieds et mourir à chaque instant de ce supplice, ah! voilà ce que tu ne comprendras pas, Vellini, toi qui fais toujours ce que tu veuxj toi qui n'as jamais résisté bien longtemps à ton impétueuse nature. Mais sache-le de moi, c'est bien cruel ! »
Son angoisse était si sincère, qu'ils restèrent
POUR l'autre pas de dénouement. 285
tous deux en silence, lui' ne parlant plus, ell^ écoutant toujours... On n'entendait que lèvent qui sifflait par les meurtrières de la roche et le pétillement de la résine qui brûlait... Ryno, à moitié affaissé sur le banc où elle était assise, avait, avec les nonchalances d'une âme lassée, posé sa tète sur les genoux de cette ancienne maîtresse, qui le consolait en l'écoutant. Singulière confidence d'un amour qui n'était pas pour elle! Elle lui coulait l'extrémité de ses doigts fins le long des tempes, comme si elle eût voulu magnétiser sa douleur. Elle comprenait bien qu'il souffrit, mais elle ne comprenait pas ces deux délicatesses de fierté invincible, qui se plaçaient entre Marigny et sa femme comme un mur de cristal, imperceptible mais résistant. Femme exclusive, qui avait les yeux de l'éme brûlés par l'amour, comme il y a des yeux de chair brûlés par la flamme; créature obtuse qui n'admettait pas qu'il y eût dans l'âme humaine quelque chose qui dût l'emporter sur l'amour.
Aussi se tenait-elle muette, étonnée, regardant la tête de Ryno sur ses genoux; les yeux couverts par les franges noires de ses paupières; cachant dans l'ombre descendante de son front projeté en avant le sourire de je ne sais quel mépris errant à ses lèvres, à ses lèvres labourées par tant de baisers, et sur lesquelles
rien n'avait jamais étincelé que l'amour et que la colère. Penchée comme elle l'était sur Ryno, elle le couvrait tout entier de son corps incliné, en le regardant. Lui, la voyait de bas en haut, à la lueur fumeuse de la torche qui donnait aux lignes de son buste les tremblements incertains d'une apparition. La vue attachée à la sienne, comme deux courants qui plongent l'un dans l'autre; magnétisé par ces doigts qui promenaient leur toucher à la racine de ses cheveux, Marigny sentit bientôt ses nerfs agacés se détendre, et tout son être s'en aller dans une torpeur indicible. Des lueurs bleues comme es vibrations de la lumière des étoiles, jouèrent devant ses yeux alanguis, comme si elles fussent tombées des regards fascinants de Vellini. Des sons vagues tintèrent dans sa tête et dans ses oreilles, comme s'il eût perçu à travers le silence les oscillations de l'éther. Malgré le froid de la grotte, une chaleur moite, subtile, énervante, l'enveloppa en le pénétrant. Venait-elle des genoux qui servaient d'oreiller à sa tête accablée? Il ne le savait pas ; il ne se le demandait pas; mais il souffrait moins, le corps sur les genoux de cette femme dont l'àme ne ressemblait pas à une autre àme. II lui sembla qu'elle ralentissait les palpitations de son cœur. Elle endormait peu à peu la douleur morale sous de profonds aiguillons de volupté, sem-