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de commérages. Qu’on ne s’y trompe pas ! Elle n’avait défendu l’Espagnole que pour couvrir Bonine attaquée. Mais elle ne haïssait pas les détails donnés par Capelin, et elle les écoutait, avec un plaisir d’autant plus profond qu’elle le cachait.
— Enfin, dit le pêcheur de crabes, comme un orateur qui garderait la meilleure de ses preuves pour la dernière, me nierez-vous aussi ce que j’ai vu moi-même, la mère! et mieux que je ne vous vois, car la nuit tombe et il ne fait pas mal noir cheux vous. Les mauvais propos sont les mauvais propos. Mais il ne s’agit plus de la langue des autres. C’est moi, Capelin, assis à cette table, aussi vrai que j’sis vivant et que Dieu est un Dieu, qui ai rencontré cet hiver M. de Marigny revenant du Bas-Hamet. Certes ! il n’en r’venait pas, à cette heure-là et dans cette saison-là, comme on dit, pour des prunes, car il faisait un temps terrible, qu’on n’eût pas mis un chien dehors, et la bise soufflait dans la grève à vous couper la figure en trente-six morceaux.
— Vous aviez p’t’être trop bu d’un coup ? dit l’hôtesse du cabaret de la Butte, comme un cavalier allonge un coup d’éperon, en serrant la bride à son cheval.
— Non, foi d’homme! reprit le narrateur. Il était plus de minuit et je m’en r’venais de la pêche aux crabes. J’n’avais rien pris. Ma hotte était vide. La nuit avait été mauvaise comme quand la Caroline ou le Criard sont sous les Dunes. Justement je l’avais aperçue, la Caroline, qui rôdait aux envi-
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rons du manoir. J’aurais même juré en justice qu’elle était entrée dans les cours ; et je m'dis, l’ayant vue de loin et ne la trouvant plus, lorsque je passai devant les portes : « Est-ce qu’il y a qu’euque malheur qui menace les gens du manoir, que la Caroline hante chez eux, la nuit? » Et je passai sans me détourner, car j’n’aime pas à la rencontrer, c’est la vérité ! quand, au bout du Petit- Pont dont j’tenais la rartipe, v’ià que j’entends, patraflas, et que j’avisai le cheval de M. de Marigny qui entrait dans l’eau des quatre pieds.
« Bon, me dis-je encore en pensant à tous les propos de la fille de chambre, bien sûr qu’il revient de voir la Mauricaude au Bas-Hamet. » I’me r’connut comme j’I’reconnaissais, et j’nous parlâmes. Mais p’t’être b’en qu’au fond de son cœur il n’en était pas plus content qu’il ne fallait et qu’il eût souhaité que je fusse à cent lieues de là... I’ne s’arrêta pas, et quand j’fus passé, je le regardai qui filait, comme s’il avait eu un diable assis sur la croupe de son cheval. Cette Mauricaude, c’tte Caroline, le temps, la male heure qu’il était, tout me faisait venir des idées étranges à la tête... Pour se promeher dans les grèves par ce froid de loup, quand on était riche comme M. de Marigny et qu’on n'avait pas sa pitance à gagner comme mai et, par-dessus tout , pour quitter, à une pareille heure, une femme comme la sienne, la perle des femmes qu’on n’en a jamais vu une pareille dans tout le pays! il fallait bien que le diable s’en mêlât, et toutes les histoires des lavoirs me revinrent. Il s’en est tellement
mêlé, Dieu m’ait en aide ! que pas plus tard que le lendemain, j’ai marqué ça dans ma mémoire par une entaille sur le manche du couteau que v’ià , la pauvre madame de Marigny était à la mort et qu’elle n’a jamais repris, depuis c’tte époque, la joie de ses yeux et les couleurs de la santé ! »
Et il frappa de son couteau, ce couteau monument dont il évoquait le témoignage, sur la table devant laquelle il était assis. Quand il se tut, il y eut un moment de silence : la Charline et Bonine étaient domptées par cett^ histoire racontée avec une impression sincère. La nuit était enfin venue. Par la fenêtre ouverte, on voyait des lueurs de lune qui se jouaient dans le houx de la Butte, mais le profil de la maison projetait son ombre sur le varech. L’intérieur du cabaret plongeait dans l'obscurité. Il n’y rayonnait qu’un peu de braise dans Pâtre, et le feu de charbon qui chauffait les fers de Bonine. Superstitieux comme ils l’étaient tous, sur cette côte d’où le merveilleux ne s’est pas envolé encore, ils restaient sous l’empire du récit passionné de Capelin. La pauvre Bonine était la plus troublée. Elle sentait ses bagues tortiller autour de ses doigts comme de petites et sibilantes vipères, à la langue de flamme, et elle tremblait de s’être trop attachée à quelque favorite de Satan.
— Eh bien! dit Charline qui était au fond une virago de cœur et de courage, que le diable y fût ou n’y fût pas pour quelque chose, ce n’était pas, après tout, une mauvaise créature que la Mauri-
caude ! Elle avait scs idées et ses nivelleries i, mais toutes les grandes gens ont les leurs. Si elle a fait de la peine à M me de Marigny, c’est un malheur, oui! et je ne l’excuse pas, car il faut laisser les maris aux femmes. Mais pour nous qui l’avons hébergée, j’n’avons rien à lui reprocher. Bien loin de là ! J’I’ons vue b’en des fois donner aux pauvres qui venaient lamenter à la porte. Elle était généreuse plus que b’en des riches qui ont de belles terres dans le pays.
— Ah! pour ch’a, ch’est la vérité, dit le mendiant Loquet qui s’était tu jusque-là, s’occupant à manger et à boire, au moins pour deux jours. Ch’est la vérité qu’elle était charitable et pas fière ! Je n’sais pas si elle avait signé queuq’mauvais pacte avec Grille-Pieds, mais c’que j’sais bien, c’est que l’argent qu’elle m’a bouté n’a pas brûlé ma pouquette 1 2 et qu’elle m’en a donné, à plusieurs reprises, plus que personne, depuis que j’rôde dans les environs... Un jour, surtout, que je la rencontrai avec M. de Marigny qui sortaient tous deux du Tombeau-du-Diable... vère! du Tombeau-du- Diable!... ce qu’ils y avaient fait! j’n’en sais rien, mais ils en sortaient ; M. de Marigny, qui est grand aussi avec les pauvres, me vida tout son boursicot dans mon grand capet, ma finguette ! Ils parlaient grimoire entr’eux, mais elle, la Mau-
1. Mot patois, synonyme à manies et à bagatelles, — tout ensemble.
2. Pouquclte pour poebrite . On- l’écrit ici comme les paysans normands le prononcent.
ricaude! m’dit qu’elle s’en r’viendrait avec mai au Bas-Hamet, et ma finguette ! elle y revint de son pied mignon, légère comme une bergeronnette, parlant et riant avec un vieux comme mai, et quand j’fûmes sous le chemin de Barneville elle me donna itou tout ce qu'elle avait sur elle, si bien que ce jour-là, je fis une journée comme j’n’en ai pas fait depuis et comme le bon Dieu ne m’en renverra peut-être jamais. »
C’est ainsi que sur cette côte sauvage et retirée de la Manche, au fond de ce cabaret de bouviers, de pêcheurs, de mendiants, on s’entretenait, un soir, de Vellini. Elle n’avait vécu que bien pen de temps sur ce rivage et déjà tous ces gens simples, qui l’avaient connue, étaient pleins d’elle, ne parlaient que d’elle. La Mauricaude, comme ils l’appelaient, défrayait leurs conversations et s’imposait à leurs souvenirs. Elle allait peut-être bientôt eutrer dans les légendes de la veillée, comme cette Blanche Caroline qui revenait aussi dans leur vie et dans leurs discours. Elle avait saisi l’imagination de ces êtres spontanés et primitifs, comme elle saisissait l’imagination des hommes les plus développés dans leurs facultés^ les plus exigeants et les plus blasés dans leur goût, les plus hautains en sensation, en appréciation, les plus difficiles. Les uns et les autres concluaient de la même manière, quand ils parlaient de l’Espagnole. Les hommes ont presque tous les mêmes pensées, quand il s’agit des
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mêmes mystères, et il y en avait un en Vellini dont on pouvait bien décrire l’effet et la puissance, mais que l’observation humaine dépaysée était impuissante à expliquer.
Or, précisément le même soir où nos Bas- Normands devisaient chez la Charline de la Butte, car dans ce jeu de la vie, il est' de singuliers carambolages de circonstances, le vicomte de Prosny se trouvait à Paris chez madame d’Artelles, avec la ponctuelle exactitude d’une montre dont elle était le grand ressort depuis quarante ans. Il avait dîné au café Anglais, son restaurant ordinaire, seul, avec lui-même pour tout convive, comme Lucullus chez Lucullus.
C’était sa coutume de dîner seul. Il avait observé que la conversation, ce charmant hors-d’œuvre pour les oisifs à table qui goûtent dédaigneusement du bout des lèvres les ailes de faisan piquées de crêtes ou les coulis d’ortolans truffés, était une distraction et une duperie pour ceux qui réellement savent manger. Aussi, comme les Ascètes qui redoublent au désert leur tête-à-tête avec Dieu, comme les amoureux, ces autres Ascètes, qui emportent leurs maîtresses dans la la solitude pour que les rayons les plus indifférents de leurs yeux ne soient à personne, il avait appliqué aux sensations de la table cette concentration solitaire qui multiplie l’intensité du plaisir * par l’isolement de tout ce qui n'est pas la jouissance elle-même. Quand il eut achevé sa tasse de café à Tortoni, dans ce petit salon bleu qu’avait aimé le prince de Talleyrand, il avait traîné sa
lambine personne à l’Opéra, car il était un des plus vieux anecdotiers à lorgnettes du Coin de la Reine, puis il en était sorti et s’en était allé chez madame d’Artelles, après avoir fait un grand coude par la rue de Provence, où il avait pris une petite voiture basse qui l’avait charrié au faubourg Saint-Germain. C’était bien toujours le même homme qu'Eloy de Bourlande-Chastenay, vicomte de Prosny. Son maigre et grand corps, que les plaisirs de sa jeunesse n’avaient pu dissoudre et qu’un égoïsme de premier ordre avait fini par durcir dans ses eaux pétrifiantes, avait la solidité d'une pyramide, sous sa jaune et sèche enveloppe de papyrus. Depuis sa première apparition dans cette histoire, il n’avait pris (comme on dit) ni un jour ni une heure. Si notre corps ne pensait plus, peut-être, qui sait? serions-nous immortels! A ce compte-là, ce vide ambulant d’idées, le vieux Prosny devait momifier la vieillesse. Son œil de faucon pour l’éclat, étonné toujours, quancl il n’était pas implacablement curieux, n’avait pas plus perdu sa flamme verte qu’une émeraude d’un siècle n’a perdu la sienne, pour être enchâssée dans une gothique monture et vue sur le foud d’un bras de vieille femme, ridé et grenu. Il avait presque assisté à la mort assoupie de la marquise de Fiers, de cette femme qui, mieux que Mirabeau, avait emporté, en mourant, les lambeaux de la monarchie et une bonté digne , de durer toujours. Quoiqu’elle fût sa contemporaine et son amie, sa mort ne lui avait coûté ni un coup de dent ni un quart-d’heure de sommeil.
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De longue main, il se préparait à soutenir le choc redoublé d’une perte plus cruelle encore dans la personne de madame la comtesse d’Artelles, cette sœur Siamoise de la marquise, qui traînait sa vie au lieu de vivre, depuis la mort de sa moitié. La comtesse d’Artelles, il est vrai, était liée par des intimités que le temps avait soudées dans toutes les habitudes de leur existence; mais c’était un homme à enterrer toute une race d’amis et d’anciennes maîtresses avec l’impassibilité d’un fossoyeur. Routinier, tous les jours le voyaient vers la même heure dans le salon de madame d’Artelles. Ce petit salon de forme ovale et très-drapé où se tenait la dolente comtesse, dans une bergère, devant laquelle il s’établissait en vis-à-vis, était comme un temple consacré à l’Amitié et au Souvenir. Le soir, il était baigné des lueurs nageantes d’une lampe d’argent, chef-d’œuvre de ciselure et d’art, donné à la comtesse par la marquise, dont le portrait se répétait sur les lambris en plusieurs éditions, à différentes époques de sa vie. Des profusions de scabieuses et de violettes des bois emplissaient les vases des consoles, car madame d’Artelles ne voulait autour d’elle que des fleurs de deuil, versant aux imaginations par les sens des inspirations mélancoliques. D’ordinaire, quand M. de Prosny entrait dans cet asile crépusculaire des brunes pensées, comme disait madame de Sévigné, ce vieux et souple praticien des convenances, qui connaissait le chagrin de la reine douairière de ses sentiments , avait la courtisanerie d’une tris- 11. 39
tesse qu’il raccordait à la sienne. Il se mettait au diapason des soupirs. Pour les besoins de cette situation de tous les soirs, il stéréotypait sur son visage cette phrase qu’il avait répétée longtemps sur la mort de sa femme. Médaille frappée à l’honneur de sa mémoire, à elle, et commémorrative de ses débarras, à lui ! usée à force de l'exhiber. La comtesse lui savait gré de cette tristesse, revêtue à son seuil et qu’elle prenait pour une éternelle sympathie. Mais ce soir-là, il était entré chez elle, et elle l’avait remarqué, d’un air presque scandaleusement dégagé. Une expression d’ironie retenue circulait dans le rictus de ses lèvres.
« Eh bien ! ma chère comtesse, lui avait-il dit sans lui demander de ses nouvelles, et en lui baisant la main avec autant de distraction que si c’eût été une bague d’évêque et non la main d’une femme qu’il avait aimée autrefois, prendrez-vous maintenant de mes almanachs?
— Que voulez-vous dire avec vos almanachs?
répondit madame d’Artelles, qui travaillait à son éternel filet, et quelle mouche vous a piqué, monsieur de Prosny ? Vous dansez comme si c’était une tarentule ! On dirait que vous allez vous envoler.
— Pour vous prouver que non, je m’assieds, fit-il en s’affaissant dans une bergère. >• Sa badine, cette canne de muscadin, qui survivait à tous les badinages de sa trop badine jeunesse, vibrait entre ses jambes qu’il croisa, mais avec' un mouvement qui sentait la superbe d’un triomphateur.
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— Ce que je veux dire, comtesse, c'est que mes prédictions sont accomplies! reprit-il d’un air solennel; mettant des pauses entre chaque mot comme s’il eût acclamé sa gloire, et poussant sa joue avec sa langue, en étudiant l’effet qu’il produisait sur madame d’Artelles. Après dix-huit grands mois d’incertitudes, je viens à l 'instant même d’acquérir la preuve d’une chose que j’avais depuis longtemps prévue et calculée, comme on calcule une éclipse. Au fait, c’est une éclipse aussi ! Le parangon des maris, M. de Marigny...
— M. de Marigny? fit la comtesse la tête levée et avec un point d’interrogation dans le regard.
— .... a fait comme le chien de la Bible, comtesse! dit M. de Prosny. Il est retourné... vous savez bien où.
— Mais c’est fort mal-propre, ce que vous ..dites là, vicomte ! répondit madame d’Artelles qui savait sa Bible et qui allait parfois au sermon.
— Mais dire n’est pas faire ! dit le vieux cynique; et moi je ne me charge que de vous apprendre une chose que vous caractériserez, quand vous la saurez, comme il vous plaira. Voyons! ajouta-t-il en tirant sa montre et en la comparant à la pendule, il est juste dix heures trois quarts; où croyez-vous qu’est à cette heure M. de Marigny, ce génie de l’amour conjugal, éclos, par miracle! dans la peau sulfurique d’un libertin?...
— Ah! mon Dieu! fit M me d’Artelles, ma pauvre amie, la marquise de Fiers, aura donc bien fait de mourir?...
— Il est, continua M. de Prosnÿ qui passa sur le mot touchant de la comtesse, sans plus l’entendre que la roue d’un char n’entend les cris de ceux qu’elle broie, — rue de Provence, n° 4 6 , chez la sciiora Vellini.
— • Est-ce bien sûr, cela? répartit la comtesse qui voulait douter.
— Par Dieu! si cela est sûr! fit le vicomte. Je l’y ai vu entrer moi-même, et sa voiture , plantée à la porte, atteste le fait suffisamment à ceux qui passent. Américaine noire, attelage isabelte, rosettes de rubans jaunes à la têtière des chevaux, avec l’écusson écartelé des Marigny et des Polastron aux portières, comme si nous n’étions pas en bonne fortune. Rien n’y manque, en fait d’éti- „ quettes! Marigny n’aime pas l'incognito. Ce que j’aime de lui , c’est *que s’il devient ministre un jour, il mettra sa gloire à être impopulaire. Je ne connais pas d’être qui jette le gant à l’Opinion mieux que lui. »
La comtesse laissa tomber son filet sur ses genoux, muette, humiliée, consternée ; car, on l’a vu, elle avait cru à la conversion de M. de Marigny par la vertu du grand orviétan de l’amour conjugal.
« Il était à l’Opéra avec sa femme, reprit M. de Prosny; il en est sorti presque avec moi, et je l’ai vu monter dans sa voiture sous le péristyle; c’était après le deuxième rcte. Il a laissé M ,n * de Marigny dans une loge de face avec M me de Spaur et M n,e de Vanvres, et il» s’en est allé, comme un prisonnier délivré, retrouver sa
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vieille maîtresse , comme s’il n’avait pas pouf femme la plus belle et la plus intéressante personne de Paris !
— Voilà donc les hommes ! dit M me d’Artelles; et pourtant, vous ne me croirez pas, si vous voulez, monsieur de Prosny, mais je vous jure qu’il a aimé Hermangarde; que j’ai été témoin de cet amour et que je ne l’oublierai jamais!
— Et vous ferez bien, comtesse, répliqua de Prosny, pour que quelqu’un s’en souvienne, car lui, probablement, ne s’en souvient plus ! »
Ici il y eut une pause entre les deux septuagénaires, mais Belzébut et Belphégor, qui sont les diables du mariage, dansaient leurs danses dans les pensées du vieux Prosny, car il reprit philosophiquement avec un sourire comme doivent en avoir tous les genres de diables en gaîté.
« Après tout, qu’y a-t-il d’étonnant à cette fin qui est une reprise? Est-ce que le Marigny dont nous avons jaugé les passions pouvait éternellement rester dans la solitude de Carteret, en visà-vis des perfections de madame sa femme, et passer ses jours à se mirer dans son bonheur, comme un fakir de l’Inde se mire dans le bout de son nez, et passe quarante ans de sa vie à méditer sur la syllabe Boum?...
— Si, monsieur de Prosny, c’est étonnant! dit mélancoliquement la comtesse. De pareilles dépravations étonnent toujours. Voilà maintenant, reprit-elle après un silence, la tristesse d’Hcrmangardc expliquée! Il n’y a donc pas que la mort de sa grand’mère, qui ait jeté cette profonde pâ-
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leur sur son beau visage, et donné à son regard cette navrante expression qu’on comprend si peu et qui fait si mal ! La marquise de Cagny me le disait l’autre soir : « Pourquoi donc cette belle M n,e de Marigny, dont le mariage a tourné la tête à toutes les jeunes filles qui ne veulent plus faire maintenant que des mariages d’inclination, a-t-elle dans le monde une si grande tristesse?... On la dirait atteinte d’un chagrin qu’elle cache ou de quelque secrète et douloureuse maladie? Est-ce la mort de sa grand'mère qui lui donne cet air-là? ou bien les suites de sa fausse-couche?... Dans tous les cas, il n’est guère possible d’avoir moins que cette jeune femme, qui devrait être si heureuse, la physionomie de son bonheur. »
— Vous pourrez maintenant faire la réponse, dit le vicomte, et renseigner les curiosités de M mc de Cagny. Hermangarde est sacrifiée à une ancienne maîtresse et quoiqu’elle s’en taise, elle le sait. Voilà toute l’histoire, et cette histoire n’est pas nouvelle. La Vellini ne se trompait guère quand elle me dit un soir, en gaminant avec sa pantoufle qu’elle faillit me jeter à la tête, que sa liaison avec M. de Marigny n’aurait jamais de dénoûment. Elle savait la force de ses nœuds. Elle connaissait le pouvoir infaillible de ses amorces et comment on repêchait, toujours avec le même hameçon, dans le fond des bras d’une femme neuve et charmante, le poisson qu’on a fricassé, depuis dix ans, dans la poêle de tous les plaisirs ! Qu’on dise , après cela , que les hommes manquent de fidélité et de constance!
ajouta M. de Prosny, en ouvrant somptueusement sa tabatière, comme si elle eût renfermé tous les arcanes de l’âme humaine.
— Taisez-vous, vicomte! .fit M rae d’Artelles impatientée, allez-vous appeler fidélité ou constance de pareilles abominations?
— Ce sont des abominations, dit M. de Prosny qui se dessina tout à coup en moraliste, parce que cette Vellini n’est pas de votre faubourg, ma chère comtesse; car vous avez fini par trouver très-touchante , au faubourg Saint-Germain, la liaison consacrée par des années de communauté, de M m " d’Hénoës et de M. de Fargirens, dont le sentiment est définitivement et officiellement accepté... Ce sont des abominations, parce que c’est cette Vellini qui a cousu M. de Marigny à sa jupe ; mais supposez que ce fût M me de Marigny, par exemple, qui entraînât, au bout de dix ans, le sefior Vellino, secrétaire de l’ambassadeur d’Espagne, marié et retournant, malgré son mariage, au pigeonnier de ses amours de dix ans; vous autres femmes, qui dirigez î’opinion dans ce pays , vous formeriez un bataillon carré d’amazones de moralité attendrie pour couvrir et défendre une si périlleuse situation, et vous êtes si spirituelles que probablement vous réussiriez !
— Et nous aurions raison! fit madame d’Artellcs, qui, comme toutes les femmes, avait la grande solidarité de son sexe et voyait la moralité des actions humaines moins dans le fond des choses que dans une certaine plastique de senti-
ments et d’attitudes. — Allez-vous comparer à une femme comme il faut, à un ange comme M me de Marigny, cette vieille macaque de Vellini qui n’a pas dans sa personne l’ombre d’une excuse à offrir pour tous les torts dont Marigny se rend coupable envers une femme qui est vraiment une perfection?...
— Ce n’est donc plus qu’une simple question de forme, fit le Prosny qui se retrouvait parfois avocat de sept heures , et qui avait des lucidités de logique; mais que savez-vous si la Vellini n’a pas, sous sa basquinc d’Espagnole, des justifications à l’usage de M. de Marigny?... M nie de Staël , qui avait la peau de nos bottes à revers, quand nous en portions, disait que ce n’était pas sur sa figure que Dieu avait mis son vrai visage. Et ne vous rappelez-vous pas la fameuse chute de cheval de la maîtresse du duc d’Yorck, dans les mémoires de Grammont; laquelle retourna, bout pour bout, l’opinion d’une cour anglaise, délibérée et discutée comme un acte du .parlement? La Vellini, qu’on prendrait pour la femelle d’un Centaure, et qui monte à cheval comme la plus habile écuyère du Cirque, ne nous édifiera pas sur ce point de la question autant que l’est M. de Marigny. Mais comtesse, quand je vous accorderais qu’elle est laide comme... tout ce qu’il y a de plus laid, n’êtes-vous pas des spiritualistes dans votre faubourg Saint-Germain? Et la constance de Marigny n’est-elle donc pas plus méritoire que si ou l’expliquait avec des idées... avec des idées..-. .
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— Allons donc, vicomte! fit M m ' d’Artelles, interrompant les ricanements du vieux roué qui se permettait l’ironie : vous savez fort bien avec quoi on l’expliquerait, et vous, tout le premier! sans qu’il en résultât beaucoup de gloire pour M. de Marigny, qui mourra, sans doute, dans l’impénitence finale d’un goût enragé.
— Un goût enragé et passé à l’état chronique, sans cesser, pour cela, d’être à l’état aigu, répartit M. de Prosny, c’est peut être la meilleure définition qu’on puisse donner de l’amour. Ce qu’il y a de sûr, c’est que Marigny aurait dans le cœur un de ces sentiments dont , vous autres femmes composez des religions, et qui contiennent les sept sacrements de l’amour, qu’il n’agirait pas autrement qu’il ne fait, à cette heure, avec sa senora Vellini.
— Elle lui a empoisonné l’âme! dit madame d’Artelles, échauffée par les indignations qu’elle couvait, en écoutant le résumé du vieux Prosny. |
— Je ne dis pas non, reprit le vicomte, mais avec quel poison, madame la comtesse? Tout est là. Elle a créé en lui des besoins d’elle, infinis, éternels, que les plus ravissantes personnes avan Hermangarde, et Hermangarde pardessus le marché, n’ont pu assoupir, ni faire oublier. En amour, même conjugal, comme en politique, y a-t-il autre chose que le résultat? Et le résultat, comme pour les empires, n’est-il pas de briller et de durer? Eh bien! voilà l’œuvre de cette Vellini que vous méprisez si fort, comtesse! Nous serions au temps d’Eléonora Galigai, dont elle a bien quelque 11. *o
chose, avec sa maigreur de brûlée et le feu cabalistique de ses yeux noirs, qu’on pourrait, ma foi ! très-bi*n croire qu’elle a passé quelque pacte avec le démon. Heureusement nous sommes au xix c siècle; et d’ailleurs l’âme de Marigny ne ressemble guère à celle de la faible Marie de Médicis.
Vous le dites vous-même; c’est avec les femmes un homme bien plus gouvernant que gouverné, de manière que... de manière que... on doit conclure que le démon, c’est elle, en personne, avec tout son cortège de tentations!»
Et il se tut, pensant à ces tentations dont il parlait, et que lui, le vieux épuisé des orgies du Directoire, avait parfois senties comme des petites langues de feu, frétiller dans les veines de son sang croupi... Il poussait sa joue avec sa langue, ce tic qui lui était familier, et il rêvassait... Les idées, sans traduction possible, qui avaient souvent hanté son cervelet très-corrompu, s’entrelacèrent dans sa pensée et y tournèrent, en se tenant par la main, comme les douze belles Heures du Guide, auxquelles elles ne ressemblaient pas. Les distractions l'emportaient... on ne savait où! Où se croyait-il? Il ressemblait dans son fauteuil au duc de Brancas, le Ménalque de La Bruyère, étalé dans son fossé, comme dans son carrosse, et s’y regardant trotter, sans bouger de la fondrière. Madame d’Artelles, la Validé de sa vie, qui n'avait pas perdu l’habitude de lire dans le parchemin de cette âme qui pouvait encore grésiller sur les réchauds du vice, pour peu qu’ils fussent bien allumés, fut piquée sans doute de voir son ancien
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cavalier-servant s’abandonner près d’elle à des distractions malséantes. Elle lui rendit piqûre pour piqûre. Avec cette malice de pensionnaire, originelle à la femme, et qu’on retrouve sous la peau de la plus majestueuse, quand on la gratte bien, elle prit son aiguille à filet, et elle darda le genou de l’antique muscadin de toute sa force. Féroce plaisanterie qui était tout ensemble une petite vengeance et une leçon.
— Est-ce que vous dormez, monsieur de Prosny? » fit-elle, hypocrite comme on ne l’est pas.
Il sauta comme une grenouille qu'on galvanise, malgré ses gouttes et lé poids de sa digestion. Diable! s’écria-t-il, mais non, comtesse, je ne dor- • mais pas. Vertu de femme! Vous avez là une atroce manière de réveiller les gens! ajouta-t-il, se frottant le genou de ia main droite. Vous piquez comme un-picador.
— Cela vous rappellera le paysde cette Vellini ! » fit madame d’Artelles.
Et comme il redressait les vertèbres de son long buste et qu’il se levait : Est-ce que vous me quittez? reprit-elle. Mon aiguille à filet vous met-elleen fuite?
— Non, répondit-il, mais il est onze heures; l’heure du whist au cercle de la rue deGrammont.
Il doit y faire joli, ce soir, si quelque indiscret a vu stationner la voiture de M. de Marigny, rue de Provence, à la porte de la seiiora. Vous vous rappelez ces paris que les amis de Marigny ont engagés sur son mariage. Les voilà perdus et gagnés ! Le tour est fait. C’est le jour des comptes.
Rupert a solennellement promis que, s’il gagnait ses trois cents louis, il donnerait un souper sterling à tout le Cercle, et que j’en dicterais le menu. Ces jeunes gens se sont souvenus que j’avais été le convive des soupers de Cambacérès, et ils ont voulu honorer ma vieillesse de cette dernière marque de considération... de manière que...
— Elle est flatteuse, interrompit ironiquement madame d’Artelles. Quelle horreur! Souper ainsi du bonheur d’une femme!
— Ma foi! ce n’est pas nous qui l’avons jetée aux murènes, fit le vicomte. Que Marigny s’arrange comme il pourra avec sa conscience! Nous n’avons, nous, à nous occuper que de souper! »
Et sur ce mot, il salua la comtessfi-dlArtellcs, et s’en alla au Cercle de la ruç-<îeGi#i)flion'ï
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