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Une visite à l'Imprimerie nationale

Le Gouvernement vient de nommer une Commission spéciale pour étudier la question de l'Imprimerie nationale.

Il y a donc une question de l'Imprimerie nationale?

Eh ! ne savons-nom point quily a partout une «queflion» a l'heure présente?

Je sais, dans tous les cas, quily a, rue Vieilledu-Temple, un ancien hôtel hiftorique, d'où sortent depuis près d'un siècle les documents officiels, les affiches, les rapports distribués aux afîemblées parlementaires, tels documents secrets, comme, par exemple, les ordres de mobilisation , qui inférèrent la patrie.

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Je sais que, dans ce quartier populeux, laborieux, fiévreux a ces heures que Camille Desmoulins appelait les jours caniculaires de Paris, s élevé un monument de Byle superbe, ou flotte sur le portail un drapeau tricolore & qui loge, avec beaucoup de labeur, un peu de notre hiffoire.

Et Je sais aufii que, dans quelques mois, l'Imprimerie nationale va abandonner cet hôtel pour être transférée a Grenelle, rue de la Convention — tout près d'une autre imprimerie moins solennelle, celle de Eemerre, rue des Bergers — & je n'ignore pas qu'il eff question de démolir un monument dont nous verrions avec triftefe tomber les pierres.

Quoi! de l'hôtel Kohan faire des gravats, de la poufiere! Efl-cepofible?

Démolir! c'efl bientôt dit & c'eff bientôt fait.

Paris, le Pans des nouvelles grandes bdtifes a l'américaine, esi-il donc si riche d'artifîiques vestiges & de souvenirs?

Nj a-t-il pas dans l'ancien hôtel de Kohan des sculptures & des peintures qui font partie de la riche fe efthétique d'une grande cité comme la nôtre?

Paris & l'Etat ne s'uniront-ils point {je dirai comment tout a l'heure) pour sauver le monument

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qui abrite encore pour quelques mois l'Imprimerie de la Nation ?

Vautre jour, le Directeur atfuel de l'Imprimerie nationale, l'érudit& cordial M. Arthur Chriftian, voulait bien faire, dans le salon de l'hôtel du cardinal de Kohan — l'homme au Collier, le héros du roman de l'hifloire — une conférence a quelques bibliophiles invités par la Société nouvelle du Livre Contemporain. Il disait, avec beaucoup d'autorité & d'éloquence — celle des chiffres <Ù* celle des faits — les efforts, les progrès, les résultats de l'exploitation par l'Etat de l'Imprimerie de la rue Vieilledu -Temple.

Le décor était charmant &, mieux encore, somptueux. La corniche, les cartouches d'angle en relief, les lambris dorés ne sont point cachés par ces armoires blanc & or contenant les poinçons des caractères étrangers, hébreu, copte, éthiopien, syriaque. Et l'on peut retrouver encore la la trace des tableaux décoratifs du peintre Pierre, dont un au moins eff intaff : — toute une mythologie de grand Hyle, Neptune, Achille, Vulcain, les horions clairs & les chairs roses.

Mais, tout d'abord, le conférencier posait la question : ce Faut-il que l'Etat ait une imprimerieh)

// w a grand besoin souvent &, aux heures difficiles, plus d'un État voisin a regretté de ne pas pofîéder un établifiement de ce genre ou les pièces intendant une nation puifent être imprimées en secret.

Lors de l'espèce de conflit entre l'Angleterre & les États-Unis a propos de /'Alabama, le Gouvernement anglais eut, par exemple, recours a notre Imprimerie nationale pour composer & tirer les énormes volumes contenant l'hiftorique de l'incident, & le travail fut, sous les jeux de la délégation officielle anglaise, achevé avec tant de célérité que notre Imprimerie reçut du Gouvernement étranger un remerciement & des éloges dont nos compatriotes se montrent volontiers plus avares.

Pourquoi faut-il (indélébile habitude, sorte de maladie Spéciale a notre race) que nous discutions avec le plus de vivacité sur tout ce que l'étranger admire chev nous avec le plus de foi?

C'efl la Convention qui, lafîe de voir ses décrets surgir à des dates différentes & avec des versions diverses dans les départements, résolut de centraliser toutes les administrations nationales qui imprimaient alors ça & là de façon indépendante.

François Ier avait accordé sa protection à l'imprimerie naifante. Mais ceft Richelieu qui fit

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signer, en 1640 , a Louis XIII l'ordonnance portant création & logement de l'Imprimerie Royale au Louvre dans l'entresol & le rev- de- chauffée longeant la Seine, comme il avait fondé, sept ans auparavant, l'Académie française. Cinquante ans plus tard, Louis XIV ordonnait, pour le service de cette imprimerie, la création de caractères Spéciaux qui portent son nom. Par son ordre, des signes distinftifs avaient été ajoutés a ces caractères y la lettre l flanquée d'un trait latéral a gauche, qui, aujourd'hui encore, conftitue une marque de l'Imprimerie nationale, date de cette époque.

Ainsi la trace du pafîé arrive jusqu'à nous & le progrès n'exclut pas la tradition. Il la continue.

La Révolution avait transféré l'Imprimerie du Louvre a l'hôtel Beaujon ; puis , par suite de l'extension incefrante des services {on affichait & imprimait beaucoup en l'an 11 ; on fabriquait aufri les afîignats), dam les derniers jours de ijyj, cette imprimerie était transportée a l'ancien hôtel de Penthièvre, ou maintenant eft logée la Banque de France.

Un arrêté du 16 nivôse an V plaçait enfin l'Imprimerie de la République sous la surveillance du Miniftre de lajuftice & c'eft ainsi que nom avons

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pu voir le Garde des sceaux présider, sans le vouloir, a la publication de certaines poésies légères de Paul Verlaine.

Puis l'Empire, qui cède l'hôtel Penthièvre a la Banque de France donne a /Imprimerie nationale, en 1809, le Palais-Cardinal — l'hôtel du cardinal de Rohan — a coté de l'hôtel Soubise où étaient déjà & où sont encore les Archives.

Napoléon veut pour son Imprimerie impériale des types nouveaux, & Firmin Didot, sur son ordre, renouvelle les caractères que MarcelJin Eegrand modifiera, a son tour, en 1824. Imprimerie royale sous la Keffauration, Imprimerie du Gouvernement après 1830, l'imprimerie de l'hôtel Rohan devient /Imprimerie nationale en 184.8 , redevient /Imprimerie impériale après le Coup d'Etat — auquel collaborèrent ses prefies — & au fronton du vieil hôtel réparaient enfin les mots: Imprimerie nationale, après le 4 Septembre.

Ea ffatue de Gutenberg, qui se drefîe dans la cour du palais, afîiffe a ces derniers changements. C'eff le Gutenberg debout, tel que notre France inaugura cette image a Strasbourg, en un jour de fête. Gutenberg déplie le rouleau sur lequel, en caractères gothiques, il vient d'imprimer avec la prefîe

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de bois ces mots qui illuminent le monde : Et la lumière fut.

Lumière de phare & lumière de canon a la

fois. Le mot de Kivarol efî toujours d'actualité :

«U imprimerie, c'eft l'artillerie de la pensée. »

Et Gutenberg serait peut-être un peu surpris des

projectiles nouveaux.

>ue de millions & de millions, de milliards de feuillets de papier noirci sont sortis de cette demeure où le faflueux cardinal, l'amoureux de la reine, promena ses rêves & son luxe!

Au lieu des carrofies dorés du prince tout attelés & prêts a partir pour Versailles, pour Trianon — pays du Tendre — des voitures attendent là, ou sentaient les travaux commandés par les divers départements miniftériels, depuis les almanachs, ou M. Jourdain voulait lire, jusqu'aux décrets & aux projets de lois; &, au lieu des armes des Kohan-Soubise, sur ces équipages qui traversent la ville & qui seront remplacés bientôt, sans doute, par les automobiles électriques, on déchiffre ces deux mots — marque du peuple : — Imprimerie nationale.

Elle imprime par an la valeur de trois ou quatre

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millions de volumes, au poids; elle devrait tout imprimer, au gré de la Convention, cette Imprimerie nationale, & le décret de 1889, réglementant les conditions de son travail, lui en donne le droit.

Mais le décret n'efl pas refpeéfé. Un grand nombre d' imprimeries secondaires fonctionnent concurremment avec r imprimerie centrale. C'eff l'imprimerie du Journal officiel, c'eff lf imprimerie du Timbre, ce sont celles des Polies & Télégraphes, du Miniffère de la Guerre, du Sénat, de la Chambre, de la Ville de Paris; c'eft l'imprimerie pénitentiaire de Melun, qui coûte plus quelle ne rapporte & ou l'on apprend aux détenus un métier dont ils n'auront que faire après avoir purgé leur condamnation. «Déclafîer» des condamnés, c'eff au moins étrange, en vérité.

Tow les travaux qu'exécutent ces diverses imprimeries, dont les frais généraux sont considérables, pourraient être établis plus rapidement & sans déboursé nouveau, sans frais d'inffallation, par l'Imprimerie nationale, &, au total, l'Etat, ici, se fait concurrence a lui-même. En dépit du nombre de travaux qui lui échappent, l'Imprimerie ne fait que croître, &, d'année en année, son efîor efl plus considérable. Elle imprimait, en 188 j,

162,499, IJ4 «failles» ; dix ans après, en 18 9 j, elle en imprimait 183,469,283. Et l'an dernier, en 1903, elle en a imprimé 2J2,oj6,6j6. C'efi presque le double qu'il y a dix-neuf ans.

Le chiffre du personnel, qui était de 1,108 en 18 94, s'élève aujourd'hui a IJI9. Et parallèlement les salaires ont été élevés dans une large proportion. Pour ne citer qu'un exemple, les garçons d'atelier, qui recevaient 3 fr. 7 j par jour, reçoivent maintenant un minimum de 6 francs. En 19 0 2, la dépense totale des salaires a atteint le chiffre de 3,102,810 francs.

Il y a la 61 prefres mécaniques, parmi lesquelles j machines rotatives (en 18 9 j, l ' établifrement n'en avait pas une).

Le matériel a été augmenté, de nouveaux types ont été créés. La gothique Christian, par exemple, qui rappelle dans une gracieuse combinaison les caractères gothiques d'autrefois & le cara£tère de civilité gravé au xve siècle pour Plantinpar A.met Tavemier, graveur & fondeur a Anvers. Ces joursci encore, on fondait plusieurs corps des cara itères Jaugeon, qui n'avaient pas été réalisés sous Louis XIV.

Et, en même temps que le chiffre des bénéfices

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augmente — l'achat de l'hôtel de Kohan &, par conséquent, l'Imprimerie nationale, n'a coûté en 1808 que 6 j 0,0 00 francs a l'État, une fois pour toutes, 6 j 0,0 00 francs net, & dans la seule année ip 0 1, par suite de l'Exposition, le bénéfice était dejjj, 8 j$ francs,- — en même temps ques'accroifrent la prospérité & la vie aftive, la caifre des pensions croit aufri, grandit, grofrit, permet de servir des retraites aux contremaîtres (yjo francs au minimum, 1,0 jo au maximum), aux ouvriers (600 francs au minimum, 8j 0 au maximum ) , aux ouvrières (jpo francs au minimum, J2j au maximum), aux gens de service, a toute la ruche laborieuse.

ha Société de secours aux orphelins prospère. Elle subvient présentement a l'entretien de 40 orphelins.

Enfin, une société s eft fondée pour la conffruffion d'habitations ouvrières. Elle a pris un no?n poétique : la Chaumière. Ea Chaumière, rêve de l'artiHe, de la grisette, de l 'amoureux 7 Et, il y a un an a peine, la Chaumière a bâti son premier logis a Porchefontaine, aux portes de Paris. Sept de ces maisonnettes ont déjà surgi de terre a Porchefontaine. Quatorze sont en conftruffion. Ea Chaumière deviendra la-bas une cité de labeur &* de goût, un doux refuge.

Mais ceff par un dur travail que s'acquièrent ces retraites <Ù^ ces logis.

Les vieux bâtiments où, depuis près de cent ans, les typographes composent du matin au soir les milliers de feuilles emportées a travers le monde, décrets si vite abolis, lois si souvent devenues vaines; les ateliers où, par $2 degrés de chaleur quelquefois — sans qu'on puifîe aérer, de crainte des courants d'air, des congeffions pulmonaires ou des angines; — les longues salles sombres où ?naintenant, même en plein jour, on travaille sous la lumière électrique comme jadis sous les quinquets, sentent la poufîière & le vermoulu. Il eff temps que l'Imprimerie nationale soit transportée ailleurs. Elle eff a l'étroit, avec ses milliers de formes quelle conserve; elle craque, elle étouffe — <Ùrf avec ses bâtiments, — les ouvriers mêmes qui l'habitent.

Rien de plus pittoresque & je dirai de plus pointant que le fpefîacle de ce travail.

Les Parisiens l'ignorent; les étrangers s'emprefîent de venir l'admirer. Et cela eff ainsi pour bien d'autres ce coins» de notre Paris, pour bien d'autres gloires de notre France!

M. J.-B. Héon, chef des travaux de l'exploitation, qui entra en qualité de compositeur a l'Impri-

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merie, il j a trente-huit ans, & qui, typographe supérieur, peu a peu s éleva a la situation qu'il occupe aujourd'hui, a bien voulu, avec une bonne grâce parfaite, nom guider a travers ces ateliers înultiples : imprimerie, gravure, machinerie, fonderie, clichage, galvanoplaHie, reliure, photographie, héliogravure, & mettre son érudition a notre service.

Oui, cela eft émouvant, ce labeur confiant, si varié, ces hommes demi-nm qui coulent le plomb, ces ouvriers aux mains habiles qui manient ces caractères multiples — armes de la lutte intellectuelle, — balles aufîi dans le combat de la vie.

Il j a la, dans ces ateliers sombres, de jeunes hommes en longues blouses blanches (pareils a des internes qui soigneraient l'efprit & non le corps), de jeunes typographes aufîi savants que feu Sylveftre de Sacy, inspecteur de la typographie orientale, ouvriers qui composent des livres arabes, chinois, japonais, hindous, connaifient les cara&ères, parlent de la littérature indo-chinoise comme des ?nandarins, en remontreraient a des membres de l'Académie des Inscriptions.

Cet atelier de composition orientale se développe même d'une façon incefîante. Il comprend vingt

ouvriers qui lisent la plupart des idiomes orientaux & ont a leur disposition les casses les plus variées, ou voisinent dans une promiscuité quasi fantaftique presque tous les alphabets de l'univers, depuis les cunéiformes, les hiéroglyphes, les signes chinois & japonais, jusqu'au tamoul, au canara & au bougui. Il efl facile de jouer ici la scène de Sganarelle & de Pancrace dans le Mariage forcé. ((De quel idiome? De quel langage? Voulez-vous parler grec, latin, hébreu, syriaque, turc, arabe ? » Les typographes de la rue Vieille-du-Temple vont même plus loin que le Pancrace de Molière. Les travaux en chinois, en annamite, en tibétain, en pehlevi, en penépolitain , en éthiopien, en gu^arati sont journaliers a l'Imprimerie nationale & suiiout ceux en sanscrit, en arabe, en malgache ou en turc. Incessamment on va commencer même l'imprefrion d'un Di6tionnaire Tcham-français avec les caractères originaux.

Il y eut une heure ou le roi de Prufre — le frère très lettré du très militaire futur empereur d'Allemagne — demanda a notre Imprimerie nationale française le catalogue des livres chinois de la bibliothèque de Berlin. Uérudite Germanie était tributaire de notre typographie française.

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Et c'eff la variété de ces labeurs qui étonne & qu'on admire. Tout a l'heure nom causions avec un typographe qui achevait de composer du bulgare. Voici maintenant un ouvrier qui, du matin au soir, imprime des titres de rentes $ p. ojo avec l'effigie de la République — une République qu'il aime, des mîtes qu'il n'aura sans doute jamais. Un autre pose devant son objeffif des brevets d'invention. Un autre encore cliché le fac-similé du titre original de la Esmeralda de Vifîor Hugo. D'autres, les pieds dans de la pouf 1ère de métal, préparent les armes de «l'artillerie» de Rivarol.

Et c'eff, dans le mouvement même de la fourmilière humaine, les ateliers de photographes , les ouvriers penchés sur leur casse, les plieuses a l'ouvrage, aufii jolies parfois & aufi rieuses que les cigarières de Séville (Mimi Pinson vaut bien Carmen)^ c'eff, parmi ces travailleurs qui composent la, fixent la parole d' autrui, les proclamations, les discours, les décrets, — tout ce qui efl la vie officielle de la nation, — c'eff le pafié surtout qui m'attire & que j'évoque, comme si les fantômes décidément & les souvenirs faisaient partie de notre exiffence même.

— Ou a-t-on composé les fameuses -proclama-

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fions du 2 décembre annonçant la diflolution de l'Afiemblée ? Le bâtiment exifle-t-il encore ?

Oui, & il menace ruine.

La, par cette cour étroite menant aux ateliers & dont les bâtiments vieillis sont maintenus a présent par des madriers & des poutrelles, les ouvrien, ce matin du coup d'État, furent conduits à râtelier qui exiffe encore. Ordre de composer la proclamation. Ils se révoltent, veulent sortir. Non pas. Ils sont enfermés. Ce ne sont plus les ouvriers, mais les prisonniers de M. de Saint-Georges. Et, entre deux gendarmes armés de piffolets chargés, ils composent l'affiche blanche qui dira demain à Paris que l' Assemblée nationale eft difloute & que virtuellement la République eft morte.

Le dernier de ces typographes historiques, si je puis dire, vient de mourir. M. Chriftian lui portait encore un toaff au dernier banquet de l'Imprimerie . Parisien, né en i8iy, retraité depuis 1 8 9 8 après plus de cinquante-six ans de services, il efl mort au mois de février de cette année. Il s'appelait Ballet. On avait fait du vieil imprimeur un officier d'Académie.

Les typographes du coup d'Etat composèrent vite, malgré eux, la proclamation ou, sur l'affiche

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blanche, M. de Mornj fit biffer les mots siniHres : sera fusillé. Pour l'affaire Dreyfus, cent cinquante ouvriers & cinq metteurs en pages composèrent de sept heures du matin a quatre heures du soir, enlevèrent de même le volumineux volume des dépositions que devait étudier la Cour de cafîation. Ils sont accoutumés a ces coups de collier.

Mais ce neltpas seulement l'hiHoire d'hier qui revit dans le cadre de pierres grises du vieil hôtel Rohan. Ilj a là des trésors d'art & des souvenirs que Paris doit a tout prix conserver. Le fronton de Robert Le Lorrain, par exemple, sculpté au-defîus de la porte des écuries ou le prince en son faite nourrirait cent chevaux. Ces Coursiers d'Apollon sont une des plus admirables œuvres de la sculpture française. Ni Cojsevox, ni Girardon, ni Couffou n'ont fait mieux. Va-t-on détruire ce chef-d'œuvre,

Un bas-relief de pierre <& qui semble d'airain ?

Le cabinet de l'hôtel Rohan où Chriffophe Huet a peint, avec une fantaisie si adorable, ^Chinoiseries qui valent les Singeries fameuses du château de Chantilly, le bal champêtre, le chien drefié, le colin-maillard, les bulles de savon, le saut de mouton,

la balançoire, tout un petit inonde de grâce & de pittoresque, une Chine de rêve & de caprice, plus proche des visions de Watteau que des magots de porcelaine, ce cabinet délicieux avec ses oiseaux x chimériques, ses rinceaux, ses guirlandes, ses entrelacs, — va-t-on le démolir, arracher ces panneaux, décapiter Paris de toute cette grâce ?

M. H. Jouin, après M. Doniol, a catalogué & décrit ces merveilles en un livre qui fait honneur a l'Imprimerie nationale. M. Arthur ChriHian a dam son cabinet deux defîus de porte de Boucher, des paysages, morceaux rares dans l'œuvre du maître qui ce corrigeait la campagne», a écrit Paul Mantv, un Moulin a eau & une Mare avec les saules ététés, dont le duc d'Aumale disait au directeur de l'Imprimerie :

— Je vous en donne 100,000 francs!. . . Et pour les Huet j 0 0,000 !

— F ait es -mieux, répondait M. Chriflian en riant, dépafîev le million & acheté? l'hôtel Kohan. Vous l'aurev sauvé!

Paris en eût hérité ainsi, & il faut que Paru garde ce pal ah.

Blondel l'a conHruit ou plutôt en a indiqué les plans, ditfé l'aménagement.

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Un cardinal de Rohanj logea la bibliothèque du président de Thou comme si le lieu était prédestiné au Livre.

Les dames de la Halle, vêtues aux couleurs du cardinal de Rohan, — rouge & jaune — y venaient manifefter contre la comtefle de Lamotte & contre la reine.

Le Direfteur de l'Imprimerie a dans son cabinet, avec une pendulegaine aux armes des Rohan, la belle table a moulures de cuivre sur laquelle fut étalé le collier que le cardinal crut offrir a Marie- Antoinette. La table de bois noir qui sert de bureau a M. ChriBian a vu /orient de ces perles qui furent non le collier mais le carcan de la monarchie.

Et la légende veut que, dans le grand salon du Cardinal ou plutôt dans le cabinet chinois, Caglioffro, le thaumaturge, charlatan habile, fît apparaître, un soir, au Dîner des morts, Catilina (Ù^Cicéron, le connétable de Bourbon & Jeanne d'Arc, le cardinal Du Perron & Jules César. On croirait relire le fantaftique vojage de Gulliver a Laputa ou revenaient aup des ombres.

C était en juin ijSz. Le cardinal de Rohan, qui, mêlant l'économie sociale a l'affrologie, faisait de l'or, cherchait la pierre philosophale, évoquait

aufii des Spetfres. Il invita M. de Boufflers, le prince de Nafîau, l'avocat Gerbier, d'Etyréménil & le duc de NoaiHes a differ chacun un nom que Cagliofîro écrivit sur du parchemin vierge avec une plume neuve trempée dans une liqueur rougeâtre, du sang peut-être. Puis le magnétiseur brûla le parchemin dans un réchaud & l'on se mit a table, en attendant les convives funèbres. Il j avait treize couverts <â>* treize fauteuils. Les laquais partirent.

A minuit, les morts entrèrent. Jeanne d'Arc d'abord a avec un écu d'argent», puis César, puis Cicéron, puis Catilina, qui fit les gros jeux à l'auteur des Catilinaires, puis le Connétable avec sa gigantesque épée. Le cardinal Du Perron garda pendant tout le repas, afle<^ languifiant, son chapeau rouge. Nul ne parlait. Jeanne d'Arc seule, interrogée, raconta qu'elle était bien, quoi qu'on eût dit, morte sur son bûcher, a Rouen. A la fin, le repas trop silencieux demeurant sépulcral \ Cagliofîro étendit sa baguette & fît sortir les fipefîres. Ils devenaient ennuyeux. Tous obéirent, sauf Catilina qui dit a Duval d'Lfpréménil :

— Prends garde. Tu marches sur mes traces & tu mourras de la main du carnifex !

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Puis, comme le duc de Nouilles trouvait ce Catilina décidément fâcheux :

— Et toi aufîi, dit le Romain, tu périras de même!

C'eft le duc qui aurait raconté cette hiHoire de l'autre monde & donné les détails sur ce Dîner des morts. Le malheur eff que ce récit n'eff qu'un conte, pareil a celui de la fameuse prédiction de Calotte rapportée par La Harpe, & (chose étonnante) enregifirée par Taine comme parole d'Évangile.

C'est Lamotte-Langon qui a inventé le souper macabre du cardinal. On le trouvera dans les Mémoires de Madame d'Adhémar; mais, a la Bibliothèque nationale, le Catalogue a inscrit les Mémoires non pas dans l'Hiffoire mais dans le Roman. Et le Catalogue a eu raison. Pure billevesée. Hiftoire de bourreau arrangée après coup, après le couperet. Conte rouge qui n'eff qu'un conte bleu. Lamotte-Langon, moins véridique encore que Touchard - Lafofle, en a inventé & raconté bien d'autresl

Dans ce même cabinet de l'hôtel Roban, en pendant au bufte de Béranger — qui eff là parce

que le chansonnier fut apprenti imprimeur a l'Imprimerie nationale — fat remarqué le buHe, sculpté par Verlet, d'un homme de trente ans portant l'uniforme militaire, veffe a brandebourgs, visage énergique. C eH le portrait de M. Chriffian, que f ai connu lorsqu'il sortait de « Charlemagne » . Avocat, préfet, administrateur, il fut toujours militant, énergique, dévoué. C'est un lettré dont certains contes, signés d'un pseudonyme, rappellent les Contes drolatiques de Bafoac & font la joie des « Parisiens de Paris)). Ceff un savant dont les Conférences sur les Origines de l'Imprimerie en France nom présentent les recherches les plus profondes avec un art le plus rare. C'eff un orateur persuasif. Il a plaidé pour Jean Kichepin <ù^ la Chanson des Gueux. // plaide de même pour la défense du vieil hôtel & surveille les aménagements futurs de cette Imprimerie nouvelle qui, avec ses fermes métalliques, refemblera a une usine, sera moins pittoresque sans doute que l'ancienne, mais sera plus vafte & plus saine.

Quant a l'hôtel Kohan, M. Chriffian propose, avec raison, a l'État & à la Ville, de se partager les terrains.

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Quand ils seraient acquis, les Archives, qui étouffent déjà, elles aufti, dans les bâtiments de l'hôtel Soubise, en prendraient une partie. On pourrait vendre du terrain encore & garder autour de l'admirable hôtel, gloire du quartier, un espace afle^rvaHe pour y planter un square. M. Bouvard eff là qui ferait merveille.

Des squares, des arbres, de la vie pour tous ces quartiers populaires. Paris en a besoin. C'eft aufîi un moyen de faire reculer la tuberculose. Et l'on pourrait laifîer devant l'hôtel du Cardinal la ffatue de Gutenberg, de celui dont on a dit, lors de son cinquième centenaire : Avec vingt-cinq soldats de plomb, il a conquis le monde!

A l'endroit ou la limaille des lingots fait sur le sol comme une mitraille d'étain ou de plomb, l'herbe poufîerait, l'herbe chère aux enfants & avec elle les fleurs, souriant aux regards des femmes.

Il y aurait, dans ce tri fie quartier ou les pauvres gens s'étiolent, un jardinet, de la verdure autour d'un vieil hôtel pittoresque & de grand Hyle. Et, sur le rouleau que déplie l'imprimeur légendaire, dominant le socle où l'a placé David d'Angers, on pourrait lire cette parole complétée : Et l'air & la lumière furent.

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La lumière pour le cerveau comme pour les yeux, l'air pour les poumons comme pour les âmes.

EH-ce que le vœu que j'exprime ici ne sera qu'un rêve1?

Le Parlement, qui fait tant de politique, ne s'inquiétera-t-il pas aufîi de l'Hygiène, qui devient un art, & de l'Art, cette hygiène de l'etprit?

Jules CLAKETIE,

Président du Livre Contemporain.

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