‹ Une voile a la mer poesiesChapitre 14 sur 57 · CHATTERTON · texte numérisé non relu

CHATTERTON

(Au lever du rideau, il est assis sur son lit.)

Le feu qui me dévore absorbe mes pensées... Cependant, je frissonne et mes mains sont glacées... Ces mains qui n’ont pas su gagner pour te nourrir, Insensé vaniteux!... vont t’aider à mourir!...

(Il sort une petite fiole de sa poche.)

Riches, votre dédain ne viendra plus m’atteindre, Chatterton sait mourir!... il ne sait pas se plaindre!... Pour vos honteux plaisirs, gardez bien tout votre or... Je vous méprise trop pour m’abaisser encor!...

(Il pose lentement la fiole sur l.\ table, se levant tout à coup.)

Pourtant... si cette femme, avec son regard d’Ange, Venait me dire : <r Ami, désertons cette fange.

Qui toujours veut salir les plus nobles splendeurs...

Je t’aime!... et je voudrais ma part de tes douleurs... Pourquoi ce front pâli?... ces lèvres sans sourire?...

Ta coupe est pleine encore et tes yeux semblent dire :

« J’ai déjà trop vécu!... pour moi tout est fini!... »

Mais il te reste un coeur... l’amour c’est l’infini..

C’est le baume divin pour les âmes blessées...

Qu’il bannisse à jamais tes amères pensées!

— Mon doux ange au cœur pur, au front resplendissant... Ah! qui donc sur mes pas te plaça, pauvre enfant?... J’adore à deux genoux ta beauté souveraine...

Mais pour mon âme en feu, ton âme est trop sereine... Comprendras-tu jamais mes transports insensés?...

Pour toi dans le délire, ah! que d’instants passés!...

Tu vins dans mon. ciel noir comme une blanche étoile... Mais les flots en courroux ont déchiré ma voile!

Va, ma blanche madone, ignorante du mal...

Tu rougirais un jour de mon amour fatal!...

Ah! que ne suis-je enfant pour avoir tes caresses!...

Des tiens je suis jaloux, quand parfois tu les presses Sur ton cœur maternel... que je serais lieureux Si je pouvais un jour m’y repo.ser comme eux!

— Toujours ce rêve!... hélas!... toujours cette folie!

Qui nous aimerait, nous, parias de la vie?...

Je croyais à l’amour, à la sainte amitié...

Je ne crois plus à rien... pas même à la pitié!...

La gloire, ce vain mot, me semblait plus durable!...

— Cesse donc de rêver... travaille, misérable!...

(Ici l’horloge sonne minuit.)

Ecoute!... le temps marche et l’heure t’avertit...

(U revient s’asseoir.)

Allons, profond penseur, commande à ton esprit...

La faim, l’horrible faim! peut courber ton front blême... Qu’importe, si demain tu donnes un poème...

Et si les vers éclos, sous tes doigts grelottants.

Vont chanter à leur cœur des hymnes de printemps'...

(Il prend des pages commencées qu’il parcourt.)

Relisons : c’est mauvais... trop froid... écrit pour vivre...

(Il déchire.)

Misère, de tes coups, pourquoi donc me poursuivre?... O toi, lille du ciel! muse, retire-toi...

Voile de tes ailes ton front penché vers moi!

Allons, poète, allons,... pour divertir le maître.

Ta lyre doit chanter! ne peux-tu te soumettre?

Il s’agit bien de toi, folio inspiration:..

Le mot rapporte seul; le reste est vision...

(Il pi'Ciid un autre cahier.)

Voyons ceci : « Harold... O Christ! divin Messie!... » Que me fait cet Harold?... que me fait, je vous prie, La secte des croyants, quand j’ai tout renié?...

Ah! disciple du Christ, si je m’étais plié A ses lois, pour punir mon esprit en démence.

Oui, je serais venu me courber en silence Sous la règle de fer qui conduit deux à deux Les trappistes le soir au bord du rocher creux-..

J’aurais trouvé, du moins, dans ce cercueil de pierre Le sommeil bienfaisant que n’a plus ma paupière...

— Vile publicité! tu deviens pilori!...

Pour moi plus de repos... triomphant ou sali,

Sous ta cruelle main, ô supplice sans trêve!

Il faut que, sans pitié, mon martyre s’achève...

Il faut que Chatterton, le pauvre, le mourant,

Contenant à deux mains son cerveau délirant.

Puisse évoquer ce soir, funèbre comédie!

Un autre Chatterton, souriant, plein de vie...

Que l’un soit le bouffon... quand l’autre fait pleurer...

Si la tâche est trop rude, on le veut ignorer...

Cache donc ton dégoût, va, point de défaillance...

Va, sublime lutteur, étaler ta souffrance...

Si ton cœur est meurtri, s’il saigne encor... tant mieux... Chaque blessure aura plus de prix à leurs yeux...

Signe donc de ton sang cette œuvre commencée-

— Où vais-je? .. un tourbillon entraîne ma pensée...

O découragement., désespoir! loin de moi!...

Ainsi vient la folie-., ô spectre, éloigne-toi!...

— Un seul mot de sa lèvre, amour, divin dictàmc. Guérirait à jamais les tourments de mon âme...

— Ah! j’ai bien peu d’orgueil de toujours y songer...

Cettte femme est trop lière, et ne saurait m’aimer...

(On entend sonner une heure.)

— Encor!... comme la faim, le temps est implacable...

Et tu n’as rien écrit... est-tu donc incapable

De lancer en avant cet esprit orgueilleux?...

Il lui fallait un frein... (avec ironie) l’immortel ' fds des deux !... Pour un peu de brouillard, le voilà donc rebelle?

— Je t’ignorais encore, à torture nouvelle!...

— Ab! d’un dernier effort tout mon honneur dépend... Chaque instant que je perds est un vol maintenant...

(Il reprend sa lectwe.)

— Hastings... les vieux Saxons... pourquoi cette victoire?... Me suis-je intéressé quelque jour à leur gloire?...

Pourquoi fouiller ainsi dans les siècles passés?...

Regarde autour de toi ces temples délaissés...

La foi reprend son vol, et la douce espérance Ne vient plus visiter les fils de la souffrance...

Le travail, la vertu, sous les coups du destin, Succombent chaque jour, nul ne leur tend la main... Comme un vieux courtisan, fort habile en grimaces. Pour plaire au Dieu du jour, la loi change de faces... Qui donc viendra venger le droit de l’opprimé?...

Qui te consolera, pauvre peuple affamé?...

(Il SG lève et marche avec agitation.)

Poète, l’innocent te demande justice!...

Il faut punir enfin l’intrigue et la malice.

Dévoiler l’imposture et nommer par leur nom Ces orgueilleux serpents, tous sortis du limon...

(S’arrêtant tout-à-coup.)

Ahi... tu deviens méchant!... lu fais de la satire!... Va, le mal régnera quoique tu puisses dire...

Ecris plutôt là-bas sur ce carreau glacé,

Où l’humide brouillard comme un voile est resté...

— Je te vis blanc linceuii aux vitres de mon père. Lorsqu’il nous bénissait à son heure dernière...

(Il prend un médaillon sur la table.)

Mon père!... vous voilà... cher et noble vieillard!... C’est bien votre sourire et votre doux regard... Pour vous, brave maiin, la mer fut sans orage... Vous fîtes doucement votre dernier passage...

(Musique douce à l'orclieslre.)

Du séjour des heureux, ah! plaignez votre enfant!... En vain, il veut lutter, le perfide courant Qui d’abord le berça de sa voix de syrène.

Vers l’écueil anjourd’hui fatalement l’entraîne...

— Un diamant brillait, là, sur votre beau front. Comme une blanche étoile; un jour, cruel affront!... Je l’ai vendu pour vivre!... ô mon père! mon père!... Oui je maudis le jour où je vis la lumière...

Vous n’aviez ici-bas pour tout bien que l’honneur. Pourquoi donc me jeter en pâture au malheur?...

(Il jctlc lo médaillon, puis il court le reprendre et le baise.)

Pardon!... J’ai blasphémé votre sainte mémoire... La faim sur la raison remportait la victoire...

Vous dont la main guida jadis mes premiers pas,

Mon père en cheveux blancs!... ne me maudissez pas!...

(Il étreint sa poitrine.)

Je souffre tant, mon Dieu!... pardonnez mon délire... Ah! nul autre que vous ne saura mon martyre...

Votre fils dans l’exil a gardé sa fierté... '

Il est digne toujours de ce nom respecté,

Qui s’éteindra bientôt dans sa misère obscure...

Mais qui mourra du moins sans tache ni souillure...

— Pourquoi vous accuser?... Je le voulus ainsi...

Mon orgueil de poète en ce jour est puni...

Mon cœur trop confiant avait fait un beau rêve!...

Sans avoir \ai le port mon voyage s’achève!...

Ne craignez rien, mon père, au seuil de la prison Pour apaiser ma faim je boirai ce poison...

— Le lâche!... diront-ils... il manquait de courage!... Sont-ils donc si nombreux ceux qui vont à mon âge Pour fuir le déshonneur se jeter vers la mort?

Celui qui le subit leur semble donc bien fort?

(Ici riiorlogc sonne ‘2 heures. Musique douce jusqu'à'la fm.)

Bientôt d’un jour nouveau va se montrer l’aurore... Et dans ma tête en feu le cahos règne encore...

C’est trop longtemps souffrir! ô mort délivre-moi!... Mon cœur désabusé n’a plus d’espoir qu’en toi!...

A nul secours humain je ne saurais prétendre,

C’est l’heure du départ... je ne veux plus attendre!...

(Il boit le poison.)

Egoïstes! jaloux!... tyrans!... esprits mal faits!... Quelques instants encor... vous serez satisfaits!... Mais comme ce rayon que le nuage efface,

Pour vous je veux passer sans laisser nulle trace!...

(Il binile lentement ses manuscrits.)

Nobles rêves de gloire!... et vous hymnes d’amour!.. Avec moi remontez au céleste séjour!...

A de honteux calculs trop longtemps asservie Mon âme libre enfin peut quitter cette vie!...

(Il tombe à genoux près de son lit.)

Que je souffre!... ma mère!... ah! mourir serait doux, Si je pouvais poser mon front sur vos genoux...

Comme l’oiseau blessé, je voudrais sous votre aile M’endormir aux accents de la voix maternelle...

Mourir sans un ami! .. loin de ceux que j’aimais...

Oh! terre du dédain! soit maudite à jamais!...

Ingrats, ne troublez pas ma demeure dernière-..

Et que l’herbe des champs la couvre tout entière...

(Se relevant à demi.)

Ah! j’étouffe!... de l’air!-., j’ai la poitrine en feu!--- Je voudrais vivre encor... pardon! pardon, mon Dieu!...

(Se retenant au lit de ses deux mains crispées.)

J’ai soif! j’ai soif! de l’eau, c’est donc ma dernière heure... Mais non... je veux partir... je veux fuir sa demeure...

(Il se relève tout-à-fait.)

La femme aime celui qui ne s’abaisse pas!...

Il faut que tout s’incline et rampe sous mes pas!...

Arrière donc! vous tous!... je veux combattre encore... iVli!. . du succès enfin c’est la splendide aurore!...

A moi lauriers de gloire!... à moi la liberté!...

(Il retombe.)

Trop tard!-., je suis vaincu!... voici l’éternité!...

(Il tombe.)

Mai 1806.

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