LE CHEVALIER
Voilà, en effet, qui est souverainement impertinent.
Victor Hogo.
(Dernier jour d'un cnndamn<^.)
Le jour naît; on entend à I aurore sereine, Le passant matinal qui traverse la plaine; Un bruit mystérieux sort de l'épais taillis. Murmure autour des blés, tombe du vert treillis
S'élève de la mousse et de l'herhe mouillée, Jase confusément au fond de la feuillée, Parcourt les champs, les prés, les jardins, lesguérêts. Va de la terre au ciel et de l'onde aux forêts. Quelques pauvres enfants, pieds nus, la main agile, Cueillent déjà les ileurs qu'ils vendront à la ville; Tandis qu'au loin leurs sœurs, calmes comme l'espoir, Emiettent sur la route un peu de leur pain noir. Pour l'oiseau qui l'emporte avec un cri de joie A ses petits, cachés dans la branche qui ploie. Tout se meut , tout s'anime , et parle vaguement , Comme un soupir du cœur, comme un cri de l'enfant : C'est la mouche argentée, ou verte, ou bleue, ou noire, Grise ou bien orangée, ici qui s'en vient boire Les doux sucs de la plante au calice penché; Là-bas , le papillon , hôte de la bruyère , Se frotte, tout joyeux à la molle poussière Des pétales d'un lys qu'il a longtemps cherché. L'amour est sur les (leurs : toutes , fraîches et belles. Aspirent leurs amants comme des demoiselles. C'est l'humble pâquerette , à l'ombre d'un chardon , Qui meurt sous les baisers du farouche bourdon ; C'est la fille des prés, la tulipe courbée. Qui frémit sous les yeux du brillant scarabée ;
VA mouclio , et scarabée, et IriMe papillon Couvent d'un œil d'amour la rose qui s'étale, Tandis que , dans les champs , la petite cigale Répond, mélancolique, aux plaintes du grillon. Un peuple bourdonnant, aux frissonnantes ailes. Sème aussi dans l'éther un foyer d'étincelles. La bruyère a des voix , la forêt des concerts. De mystérieux chants s'éveillent dans les airs : Tout court , tout chante et rit sous le soleil qui mont( Plein de sérénité, vers un Dieu qui nous compte!
Pendant que tout gravit autour de ton soleil, Seigneur, où vont ces gens, cette foule qui passe. Qui dans nos carrefours se dirige et s'entasse? Seigneur, va-t-elle aux champs y jouir du réveil?
Va-t-elle respirer la brise matinale.
Sous les halliers en llcurs?
S'ébattre, s'égayer, loin de la capitale, Sombre amas de douleurs?
Va- t-elle promener son long regard avide Sur la vigne et le grain?
Oublier le besoin , fantôme au front livide , Précurseur de la faim ?
Va-t-elle secouant l'orgueil, hideux reptile
Qui trouble la cité , Demander, à l'oiseau gazouillant , une idylle ,
Des leçons de bonté?
Va-t-elle feuilleter le livre de la vie
Nommé l'immensité Pour épeler ce mot à la page infinie
Qu'on nomme éternité?
Est-ce pour méditer la passion brutale.
Qu'on la voit, ô Seigneur î
Se ruer vers un point de notre capitale Le front tout en sueur ?
Hélas non ! la nature , éternel tabernacle Où tu mis ton amour,
N'attire plus ses yeux : vers un autre spectacle Empressée, elle accourt.
Dos lioinmcs s'n^itant , courant dans les ténèbres Avant l'aube ont poussé , l'éveillant en sursaut, Un instrument sinistre, affreux , étroit et haut. Surmonté de deux bras longs , rouges et funèbres.
Le maître , gravement , arpentant le plancher. Avait dit , soulevant panier, cordes et sangle , Faisant jouer deux fois le lourd et froid triangle : « C'est bien, w Puis attendant s'était mis à marchei
Et quand le jour parut dans son éclat magique. Embrasant tous les points de la glace publique , L'instrument éhonté, vampire dévorant, Tout de rouge habillé , hurla son cri de sang.
Il était accouru d'un bond, la rage au ventre. S'embusquer, vil larron , au bout du grand chemin. La veille, la justice, entre-bûillant son antre. Lui cria : « Tiens-toi prêt , tu mangeras demain ! »
Ainsi , ce n'était pas l'épi doré qui penche, Le vert lézard qui luit sous les buissons en lleurs , L'écureuil étourdi qui va de branche en branche. Environné de geais et de merles siflleurs;
Ainsi ce n'était pas le beau fruit mùr, la feuille,
Les rameaux que le vent furtif a secoué.
Ni les jolis oiseaux , que la charmille accueille,
Ouvrant de tous côtés son large front troué;
Ainsi , ce n'était pas la terre qui s'éboule
Sous les pieds des passants, au bord du vieux ravin
La source qui gémit , la ruine qui croule ,
La forêt qui s'émeut dans un concert divin.
Non ; car voici venir la hideuse charrette Qui roule, en cahotant, au regard consterné. Ce pâle agonisant qu'on nomme condamné.
Malade à qui le code ose amputer la tête.
Elle s'arrête, hélas! la foule voit soudain Le patient, penché sur l'épaule du prêtre , Monter, silencieux , à l'abattoir humain , Sous l'astre éblouissant qui sourit à chaque être.
Écoutez, écoutez, ô nos législateurs !
voi
Ketenez le couleau de vos cxécii leurs;
On tue un homme ici ! justice du prétoire ,
Pour qui dois- je brûler un vers expiatoire?
De quel droit osez-vous, vous les juges d'en bas,
Légaliser la mort dans vos subtils débats?
Kt briser au banquet que Dieu , pour tous, Ht stable
La tête d'un convive à l'angle de la table?
Tout acte qui détruit laisse après soi le deuil :
Avant de l'exiler au désert du cercueil ,
Interrogeons la voie où s'égara son âme.
Eh ! comment se fait- il , qu'étant (ils de la lemnie ,
Cet homme ait tout à coup pris la nuit pour le jour,
Pris le mal pour le bien, la haine pour l'amour?
D'un tel renversement , étudions les causes,
Suivons l'esprit humain dans ses métamorphoses,
Et voyons quel destin , à l'ombre de l'erreur,
A pu faire égoutter tant de liel dans son c(pur.
Hier, je regardais, au banc de la justice ,
Ce malheureux pour qui se dressait le supplice ,
Et seul , me recueillant , je vis dans le passé ,
Pendant que la justice enlaçait l'accusé.
Une mansarde ; au fond , \m berceau solitaire
Où dormait un enfant, pauvre petit, sans mèr<<^ <
Qui gardât son sommeil , plein de convulsions : Il dormait là , roulé dans un tas de haillons; Car, pour gagner son pain , au dehors , sa nourrice , D'un hôtel somptueux faisait le lourd service : Et lorsqu'il s'éveillait , pauvre enfant! le soleil Seul souriait, parfois, à son morne réveil.
Ce fut tout le bonheur qu'il eut, dans ce silence, Que ne troublaient jamais les doux jeux de l'enfance.
Alors il emplissait la chambre de ses cris
Où déjà l'abandon aigrissait ses esprits.
Où rien ne répondait à ses inquiétudes ,
Que l'apparition , fille des solitudes,
Pourtant il grandissait, mais farouche et hargneux,
Quand sa mère en partant lui faisait ses adieux.
L'enfant ne pleurait plus; la rage , en sa prunelle,
S'allumait et mourait ainsi qu'une étincelle ;
Puis il allait rêver dans un coin du logis,
A quoi ? c'était encor les secrets des lambris.
Enfin , quand il fut grand, sous ses pieds rachitiqUes,
Il battit le pavé de nos places publiques.
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C'est là qu'il vint s'abattre , ainsi qu'un bel oiseau, Dont le nid pend , défait , aux ilancs du chapiteau , Sans songer, cher petit, qu'aux fanges des ruelles, Il laisserait un jour le duvet de ses ailes.
Il passait tous les jours riant, jouant, courant,
A nos impuretés allant se déchirant;
Se penchant, pour saisir dans l'air où lame souH're,
Les vices chardons vils en lleurs au bord d'un gouIVre.
Et puis, sous le soleil qui l'avait tant hâté. Sa vie, à Ilots , fuyait du cœur, vase fôlé Par le choc véliément des passions brutales, Miasmes qui , le soir, rongent les capitales.
Hélas! l'oisiveté, dévorant ses instants, Sans état, sanss<)voir, il atteignit vingt ans; Et l'on put entrevoir, dans son regard atone. Quels fruits il mûrissait pour son |Mécoce automne.
Il se lit bateleur, jongh^ir, escamoteur, Nécromau , bohémien, prestidij^itîi^teur; Et sa virilité s'agenouilla, tordue • Dans le boudoir infect d'une femme perdue.
Son amour, papillon qui toute ilamme suit. Autour d'un flambeau vil , dont la lumière rouge , Montait en s'écrasant sous le plafond d'un bouge, Tourno>a , se brûla par un alfreuse nuit.
Il traliqua l'opprobre à ces sources impures Où de notre cité tombent les égouttures; Ennemi du travail , avide de plaisirs.
Le vol fut le courtier soumis à ses désirs.
Puis , un jour la justice et ce qui l'accompagne. De la société balayant les chemins, Dans cet égout sans fond qu'on appelle le bagne , Le poussa brusquement les fers aux pieds, aux mains.
Si bien que s'enfonçant dans sa route fétide ,
De voleur qu'il était, il devint honiicide,
Kt là , le désespoir lui forgea le poignard
(Jui, dans l'ombre, devait frapper un peu plus tard.
Voilà (0 «pu; je vis, (|iiiiii<i riiominc, autre Siitiiriic INuir (lovoivr un lils mit le trépas dans riiriic.
Oh! vous tous, lessa>auts; oh ! vous tous, les piMisours Oh ! vous tous qui lisez dans l'alphabet des cœurs î Vous qui savez traduire en un langage austère, L'argot des penchants vils qui désolent la terre, Allez , et dites-leur, à ceux qui sans regrets, Chevillent l'échafaud, lèvent le couperet, Que l'on peut du cerveau dissoudre les viscères, Puisque , ainsi que le sang, l'esprit a ses ulcères ; Que la science enfin doit , tendant ses ressorts Redresser la raison comme elle fait du corps. Oui, quand l'homme a failli, trompant toute prudence, Au fond de son erreur, plaçons la Providence ; Couvrons-le de nos soins, ainsi qu'un exilé Qu'on rend à sa patrie. Alors, désaveuglé, En voyant le pardon , trôner seul et sans armes , Pour laver son passé ses yeux auront des larmes !
¥A\ quoi ! 1 on ii a pas mis dans le fatal plateau
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L'isolement qui prit cet homme à son berceau? Et voici le grand jour, voici la foule en masse, Le fer des lois qui brille au-dessus de la place ; Et voici le soleil qui semble s'étonner Du spectacle effrayant qu'on ose lui donner: Sous ses feux le reflet d'une humaine hécatombe , Pour premier chant , le bruit d'une tête qui tombe ! Et dans les airs légers , aux rayons doux et chauds, Gît un tronçon sanglant , ce fruit des échafauds Que la justice cueille, altière souveraine , En rougissant les pieds de l'aurore sereine.
Novembre 1841.
MÈRE m SORTEZ PAS