‹ Une voix d'en basChapitre 46 sur 96 · SCÈNE IV · texte numérisé non relu

SCÈNE IV

Les Mêmes, ISMAEL

LAMORLIÈKE.

Holà, juif

ISMAEL

Monseigneur?

LAMORLIEKE.

Il me faut mille écus Bien sonnants et bien ronds, cela sans tarder plus.

ISMAEL. {Les seigneurs l entourent et semblent rire,) Pardon, mais, monseigneur, je me fais honnête homme.

LAMORLIÈRE

Quoi ! vraiment tu ne peux disposer de la somme?

ISMAEL

Sans compromettre ici la cause de l'honneur Je ne puis exercer le métier de prêteur. Profession infâme, et qui couvre de honte, Seulement d'y songer le sang au front me monte ; Non! je ne prête plus!

{Rires des seigneurs.)

LAMORLIÈRE

C'est , pour un usurier.

Pousser un peu trop loin Thorreur de son métier. Surtout un juif. Pour moi, je crains plus que la pcsttî Le tort que nous ferait cet exemple funeste. Qui donc nous prêtera, si ce ne sont les tiens?

ISMAEL

En juifs pourront agir beaucoup de vos chrétiens ; Et cela , croyez-le, sans qu'ici davantage De la honte du prêt le sang couvre un visage.

LAMORLIÈRE

Allons , mon cher ami , tu vas , sans plus d'effort , Nous tirer mille écus de ton vieux coffre-fort , Et cela sur-le-champ ; car je veux à ma belle, Donner avec mon cœur un joyau digne d'elle. Je t'offre mon château pour cautionnement; Acceptes-tu? dis, juif?

ISMAEL

Non, non, assurément ; Car, mon noble seigneur, le temps détruit la pierre, Et le vent tous les jours en chasse la poussière ; Alors, quand vient la pluie, on voit rouler soudain Les flots et la parcelle au milieu du chemin. C'est ainsi, monseigneur, qu'un château devient boue. Moi je ne prête rien là-dessus.

[Mouvement de fureur des seigneurs.)

LAMORLIÈRE

Je t'en loue ; On ne saurait trouver rien de plus positif Pour refuser un prêt ; que voilà bien le juif : La basse méfiance est toute sa sagesse. Si je n'avais pitié de ta sotte faiblesse. Pour le prix , vois-tu bien , de ta moralité, J'écraserais ton cœur pour voir la vérité.

Tiens, prends ces parchemins, je te donne à la place Mes titres et mes noms.

ISMAEL

Oh ! je vous en rends grâce , Mon respect est trop grand pour que de vos aveux , J'échange avec de l'or les noms si précieux ; Avant peu votre hymen ! eh bien , pour cette afl'aire , Il vous faut, monseigneur, ce titre héréditaire; D'ailleurs,, en main de juif, cela se flétrirait , En apprenant la chose ensuite on en rirait. Que dirait le vassal, frappé de cette histoire? A l'honneur de son maître il ne voudrait plus croire; Et le drôle, un beau jour, drapé dans cette erreur, A son tour se croirait aussi grand qu'un seigneur; Ou d'un doute insultant il ferait son excuse; Car le doute, seigneur, parfois nous désabuse; Ensuite l'apostat rêverait liberté.

Et, chose pire encor, peut-être égalité! Cela parce qu'un jour, pour parer sa maîtresse. Son comte aux mains d'un juif remettrait sa noblesse.

DEI.AÏOUU.

L'audace est à son comble !

CRAOX.

Impudent usurier !

DELATOUR, tirant sa dague.

Vieux larron, sous ce fer, ton orgueil va plier! LAMOULiÈKE, arrêtant Craon et Delatour, qui menacent

Ismaè'l.

Pardonnez, messcigncurs, il veut rire sans doute.

(à Ismaéi.) Que veux-tu? Réponds-moi.

ISMAEL

Continuer ma route.

LAMORLIÈRE

Maudis sois-tu , vil juif !

ISMAEL

Que Dieu vous garde !

{Il sort.)

LAMORLIÈRE

Enfer !

Je te dépêcherai bientôt chez Lucifer.

Me refuser la somme, à moi, le misérable! Jamais prélat mitre ne fit rien de semblable.

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